POÉSIES PHILOSOPHIQUES. — DERNIÈRES POÉSIES
Il nous reste à parcourir les poésies de la dernière période, de la période du déclin des facultés poétiques de Gœlhe.
La poésie orientale du Divan est la dernière forme sensible et colorée dont il ait revêtu ses conceptions. Après elle, nous ne rencontrons plus guère que des poésies sans corps, sans enveloppe qui brille et qui attire le regard. L'idée s'offre à nous toute nue; elle ne s'incarne plus dans quelque personnage historique ou mythique, dans Mahomet ou dans Promélhée : elle ne se dissimule plus sous les voiles épais ou transparents de la ballade; elle se montre à nous, telle qu'elle s'est développée dans la raison du penseur, et les rimes qui l'ornent ne suffisent pas à l'élever au rang de la poésie* Où Il n'y a ni sentiment, ni intuition, ni art de composition, nous ne pouvons reconnaître l'œuvre d'un poète.
Ces observations nous sont surtout dictées par le groupe de poésies que Goethe a rassemblées en 1827 sous ce titre : Dieu et le monde.
Précieuses pour celui qui étudie la philosophie de Goethe \ elles ne sont que d'un intérêt secondaire au point de vue poétique. Nous exceptons de ce jugement les deux morceaux sur la métamorphose des animaux et sur la métamorphose des plantes qui appartiennent d*ailleurs aune époque antérieure et qui, ce dernier surtout, marquent de rares qualités de poète didactique. La précision s'y joint à la souplesse; la description unit l'exactitude à l'ampleur, la minutie des détails à la vivacité aisée de l'ensemble. Il faut remonter aux Géorgiques, au poème de la Nature pour contempler des broderies aussi légères sur un tissu d'une trame aussi serrée; il faut remonter à ces chefs-d'œuvre didactiques de la poésie latine pour rencontrer ces coups d'aile puissants qui, au terme d'une analyse scientifique, élèvent le lecteur vers les hauteurs du monde moral.
Ainsi, la loi de la métamorphose que Gœthe observe dans les plantes, le conduit, par une analogie heureuse et hardie, à comparer à ces incessantes modifications des formes visibles la succession mobile et variée de nos sentiments : ^
« Oh ! songe aussi comme, du germe de )a connais- > sance, se forma chez nous, peu à peu, la douce habi- )) tude; l'amitié, nourrie dans notre sein, se révéla avec * force, et l'amour produisit enfin des fleurs et des 1 fruits'.»
1. Voirie parti qu'en a tiré M. Caro dans sa belle et pénétrante analyse de la Philosophie de Gœthe.
t. 0, gedenke denn auch, wie ans dem Keim der Bekannischaft Nach und nach in uns holde Gewobnheit entspross, Freundschafl sich mit Macht in unserm Innern enthiillte, Und wie Amor zuletzt Bliithen und Fruchte gezeugt.
Ggethe, II, p. 293.
Ainsi, la loi de compensation dans les êtres animés et les bornes fixées par la nature à leur développement inspirent au poète cette noble conclusion :
« Que celte idée de puissance et de bornes, d'arbi- M traire et de lois, de liberté et de mesure, d'ordre mobile, » d'avantages et de défauts, que cette belle idée le charme! » La sainte Muse te la présente avec harmonie, t'instrui- » sant avec une douce contrainte. Le penseur moraliste, y> rhomme actif, l'artiste créateur ne sauraient s'élever à j> une plus haute pensée; le souverain qui mérite de » l'être ne jouit que par elle de sa couronne. Réjouis-xui :» chef-d'œuvre de la nature : tu te sens capable de conce ]» voir après elle la plus sublime pensée à laquelle, eu créant, elle s'éleva*.»
Ces vues élevées sur l'homme, sur la nature, sur les lois qui régissent l'univers visible ou le monde moral, se rattachent encore dans ces deux poèmes à des observations précises, à une contemplation directe des objets; il y a encore, selon le procédé jusqu'ici constant de notre poète, une intuition immédiate, un rapprochement soudain de la matière et de l'esprit. Cette intuition est absente de la plupart des autres poésies de ce groupe ; Gœthe se contente de mettre des rimes à ses jugements sur Dieu,
i; Dieser schône Begriff von Macht und Schranken, von WHkUr Und Gesetz, von Freiheit und Maass« von beweglicher Ordnung, Vorzugund MangcU erfreue dich hoch : die hcilige Muse Bringt harmonisch ihn dir» mit sanfteni Zwauge belohrend. Keinen hôhern Begriff erringt der sittliohe Denker, Kcinenderthtttige Mann, derdichtende KûnsUer; der Herrsoher Der verdient es zu sein, erfreut nur durcb ihn sich der Krone. Freue dich, hOchstes Geschdpf der Natur, du (Uhlest dich fôhig Ihr den hdchsten Gedanken^ tu dem sie ichAffend sich auf- Nachzudenken. schwang,
Goethe, II, p. 295.
sur le monde, sur la morale, sur la conduite de la vie. A mesure que les années s'avancent, tous ces graves problèmes hantent plus fréquemment sa pensée : nous surprenons cette préoccupation dans ses conversations avec Falk, avec Eckermann, avec le chancelier de Muller, dans ses lettres à Zelter et à Boisserée. Mais il n'est pas obsédé, comme la plupart des hommes qui s'aventurent sur ce domaine, par le besoin d'enchaîner et de coordonner ses idées, de les relier en système, de se construire, à l'aide de raisonnements et de déductions, une forteresse philosophique, du haut de laquelle il puisse braver toutes les attaques. Il porte jusque dans ces recherches ses instincts d'artiste et de poète. Une idée lui paraît-elle grande, belle, féconde, il l'adopte aussitôt, sans se demander si elle se lie étroitement à ses vues antérieures.
(L Ce qui est fécond seul est vrai, y> dit-il dans son Testament. Et, dans une lettre à Zelter, il développe cette pensée parodoxale et l'appuie d'un exemple bien curieux. Il raconte qu'il a interprété un passage de la poétique d'Aristote dans un autre sens que Raumer. « Celui-ci, dit-il, persiste à soutenir le sien, et il en fait découler des suites bonnes et plausibles. Pour moi, il faut que je maintienne le mien, car je ne puis me passer des conséquences que j'en ai tirées. » Ainsi Gœthe emprunte aux divers systèmes philosophiques les conceptions que son esprit peut s'approprier en les élaborant. Leibnitz lui fournit la théorie des monades, Spinosa, une partie de ses vues sur la nature et sur Dieu ; il n'est pas jusqu'à l'impératif catégorique de Kant qui pesé retrouve dans les prioeipes qui dirigent la conduite de Gœthe.
Malgré ces attaches plus ou moins fortes, il demeure.
jusqu'à sa mort, jaloux de son indépendance. « Que veuxlu que, dans Téternité, on dise de Ion caractère ? Il n'appartint à aucune confrérie; il fut simple amateur jusqu'à la fin ^ ]» Plus de dix ans auparavant, il avait fait à Jacobi cet aveu caractéristique : c Je ne puis, avec les besoins multiples de mon être, me contenter d'une seule façon de penser; comme artiste et poète, je suis polythéiste; panthéiste au contraire, en tant que naturaliste. Ma personnalité d'homme moral exige-t-elle un Dieu, je satisfais encore ce nouveau besoin^, i^
Il est manifeste, cependant, que, de toutes les doctrines philosophiques, le panthéisme naturaliste présente le plus d'analogies avec la pensée de Goethe ^. La conception d'un Dieu immanent au monde n'a peut-être jamais été exprimée avecautant de force et de clarté que dans les vers suivants:
« Que serait un Dieu qui donnerait seulement i'impul- » sion du dehors, qui ferait tourner l'univers en cercle )) autour de son doigt? Il lui sied de mouvoir le monde » dans l'intérieur, de porter la nature en lui, de résider }» lui-même dans la nature, si bien que ce qui vit et opère » et existe en lui ne soit jamais dépourvu de sa force, de 1 son esprit*. >
1. « Was wiUst du dass von deiner Gesinnung Man dir nach ins Ewige sende? »
Er gehôrtc zu keiner innung, Blieb Liebhaber bis ans Ende.
Goethe, III, p. 54.