GCETHE, XXII, p
Fritz Jacobi publia, après la mort de ce dernier, Teatreticn où i'auteur de Nathan avait aflirmé ses conyictions avec tant de franchise et de fermeté ; Moïse Mendelssohn contesta l'authenticité du récit de Jacobi, et mourut^ dit-on, de la douleur que lui causa cette révélation, à son sens impie et monstrueuse. Gœthe songca-t-il à lancer dans le monde des idées un pareil brandon de discorde? il est permis d'en douter. Le passage même des Mémoires où il parle de celte querelle philosophique semble marquer qu'il ne fut pas moins étonné des suites tragiques de Prométhée que de celles de Werther, Sans doute, cette ode n'était pas le simple produit de son imagination, mais le propre fruit de ses entrailles. Il s'était détaché peu à peu, sous rinfluehce des doctrines de Spinosa, sous l'impulsion de sa nature indépendante, à la fois des croyances chrétiennes et des convictions théistes* . Mais il n'entrait pas dans son esprit de se poser en chef d'école, de tenter une propagande philosophique, d'arborer un drapeau de combat. Il ne s'inquiétait pas des conséquences de ses paroles, il écrivait pour lui-même, pour se délivrer des émotions qui le troublaient. Après Werthery il n'était plus Werther : je veux dire qu'après avoir analysé dans le roman tous les mouvements tumultueux de son âme et ses mortelles angoisses, il s'était dégagé de l'étreinte impérieuse de cette passion sans issue. Après Prométhée, il ne fut plus Prométhée. Il avait accumulé dans cette ode toutes ses colères contre un Dieu dont il venait de subir le joug pesant et tyrannique ; le cœur tout saignant encore des blessures de la lutte, il avait insulté son ennemi terrassé; il s'était vengé de sa longue servitude, il s'était
1 . « Goethe, dit Sulzer, vers ce temps, est uo vrai génie original, d*une liberté de pensée illimitée . i*
exalté dans l'orgueil et dans l'ivresse du triomphe ; maïs son invective une fois lancée, il apaisa bien vile son ressentiment et sa haine, t Avec mon caractère, dit-il luimême, avec les habitudes de mon esprit, une idée absorbait et repoussait toujours les autres. y> Il faut donc considérer celte ode non comme l'expression de la pensée habituelle de Goethe, mais comme l'explosion soudaine d'une âme blessée, comme un cri de révolfe bref et strident
Nous venons de définir le sentiment qui est la source d'où l'ode jaillit en bouillonnant. Si nous avons eu raison de dire que le sentiment est le foyer de toute poésie vraiment lyrique, et qu'il crée, façonne, pénètre les expressions, les images, le développement tout entier, l'analyse de cette ode admirable doit nous montrer, jusque dans les moindres détails, Tempreinte de cet orgueil frémissant et de ce mépris superbe.
€ Couvre ton ciel ^ ô Zeus, des vapeurs des nuages, et
i . Bedecke deinen Himmel, Zeus,
Mit Wolkendunst, Und iibe, dem Knaben gleich Der Disteln kdpft, An Eichen dich und Bergcshohn; Musst mir meine Erde Doch lassen stchn,
Und meine Hiitte die du nicht gebaut, Und meinen Herd, Um dessen Gluth Du mich beneidest.
Ich kenne nichts Aermeres Unter der Sonn\ als euch Gotteri Ihr nâhret kiimmerlich Von Opfersteuern Und Gebetshauch Eure Majestat,
)> semblable à l'enfant qui décapite les chardons, exerce- » toi contre les chênes et les cimes des montagnes; il » faudra bien cependant que tu me laisses ma terre, à moi, > et ma cabane que tu n'as point bâtie, et mon foyer dont » tu m'envies la flamme.
,» Je ne sais rien sous le soleil de plus misérable que ^ vous autres dieux ! Vous nourrissez à grand'peine avec » les tributs des sacrifices et le souffle des prières votre » Majesté, et vous dépéririez, si les enfants et les men- » diants n'étaient pas des fous pleins d'espoir. >
Dès la première strophe ^ Prométhée éclate en clameurs de défi : nous entendons l'insulte avant d'en connaître le motif. Écoutez un homme emporté par la colère : un flux de paroles injurieuses sort de sa bouche avant qu'il puisse dire ce qui cause sa fureur. Désormais, semble dire Prométhée à Jupiter, il n'y a plus rien de commun entre nous : toi, d'un côté, dans ton ciel, moi, de l'autre, sur ma terre, dans ma cabane, à mon foyer. La marque la plus visible de la puissance de Jupiter, la foudre qui renverse les chênes, Prométhée la ravale à la mesure d'une baguette d'enfant qui décapite les chardons. Il déverse le ridicule sur son adversaire, il nous le montre grelottant, enviant la flamme de son propre foyer, suant la faim, redevable de sa misérable existence à l'aveugle folie des plus misérables parmi les humains.
Nous nous rappelons involontairement les vers où le poète de la Nature nous montre la religion dressant la
(Jnd darbtet, wâren Nicht Kinder und BetUer HoffnungsvoUe Thoren.
1. Nous appelons strophes les divisions de Tode, quoiqu'elles soient d^inégale mesure et d'inégale longueur.
tète au milieu des nues et inspirant par son hideux aspect l'effroi aux humains ; nous comparons Prométhée à « cet homme de la Grèce qui le premier osa lever les yeux contre le monstre, et lui résister en face *, » Mais il y a entre Lucrèce et Goethe la distance qui sépare le poète didactique du poète lyrique. Le premier veut instruire et convaincre les hommes : c'est à eux qu'il s'adresse; s'il s'irrite et s'indigne, c'est contre eux, contre leur faiblesse, leur aveuglement et leur crédulité. Le second chante sans but, il chante parce qu'il a brisé les liens de son esclavage, il dirige contre son ancien despote ses traits envenimés et brûlants.
Les strophes suivantes nous disent le motif de sa colère : il a été trompé, ou plutôt, il s'est trompé luimême. Il a cru qu'il y avait dans le ciel un Dieu qui adoucit les douleurs des opprimés, qui sèche les larmes des affligés, qui exauce les vœux des suppliants; il se venge par le sarcasme de sa sotte confiance et de son respect antérieur.
« Quand j'étais enfant, que je ne savais que devenir, )) je tournai mon œil égaré vers le soleil, comme s'il y y> avait eu par derrière une oreille pour entendre ma » plainte, un cœur comme le mien, pour prendre en )» pitié les opprimés.
» Qui m'est venu en aide contre l'arrogance des Titans? » qui m'a sauvé de la mort, de l'esclavage? N'as-tu pas » tout accompli toi-même, ô cœur saintement embrasé? » et, dupe que tu étais, tu brûlais d'un jeune et naïf