‹ Etude sur les populations bambaras de la vallée du NigerChapitre 16 sur 18 · CORPS DE MÉTIERS · texte numérisé non relu

CORPS DE MÉTIERS

Les Bambaras ne sont pas réputés parmi les plus adroits ouvriers de cette région : cependant, il faut reconnaître à certains d'entre eux de l'habileté et du savoir-faire. Nous avons déjà parlé des cordonniers au sujet de la confection des fourreaux de sabre — souvent jolis et parfois même vrais chefsd'œuvre d'ingéniosité. Leurs moyens d'action sont pourtant très limités : ils façonnent les reliefs à l'aide de chiffons imbibés de cire et moulent les creux à l'aide de morceaux de bois arrondis convenablement; leur outillage se compose de colle, faite avec la farine du baobab, de quelques couteaux bien affilés, d'aiguilles et alênes et d'un morceau de bois épais de dix centimètres et long de trente et ayant vaguement la forme d'un pied humain.

Avec ces outils rudimentaires ils font des choses charmantes et sont capables de copier tous les objets en cuir que vous voulez leur confier.

Les menuisiers ont trois outils : une hache pour abattre et

débiter les arbres, une hcrminette pour façonner le bois et une sorte de curette tranchante pour l'évider et polir. Naturellement ceux en contact avec les Européens ont perfectionné cet outillage. Ils sont chargés de faire les meubles ou ustensiles en bois utilisés dans les maisons. Ils savent parfaitement approprier le bois dont ils font usage à son emploi prévu, utilisant, par exemple, les bois durs, comme le khaya, le ce, le goni, pour les pilons et les mortiers, les bois légers, comme le Djoun, pour les écuelles, etc.

Les selliers confectionnent les selles bambaras proprement dites, c'est-à-dire des selles à dossier évasé largement sur les côtés et pommeau vertical, et aussi des selles maures à dossier droit et vertical comme le pommeau de l'avant, ou d'autres encore appelées Gale et reconnaissables à leur dossier profond, peu évasé, et à leur pommeau plat.

L'ossature de ces selles est en bois, débité à la hache, travaillé à l'herminette, et adapté de façon à protéger les flancs du cheval et le garrot. Cette partie est recouverte en cuir de bœuf. Tout le reste de la selle est fait en cuir de mouton plus ou moins orné de dessins, de glands, de cuir tressé.

Sous la selle, pour préserver les flancs du cheval et l'empêcher autant que possible de blesser, on place un tapis de feutre confectionné par le sellier, avec de la laine très propre agglutinée au moyen d'eau de savon additionnée de colle.

Les femmes des selliers confectionnent les étrivières, qui sont faites avec des cordons de cuir tressé, ainsi que la sousventrière.

Malgré le feutre qui se trouve sous la selle, les chevaux sont souvent blessés. Le Bambara se laisse exciter d'une façon extraordinaire par l'attrait ou la griserie de la vitesse. Il ne connaît que deux allures : le pas ou le galop, et celui-ci à toute allure; au moyen du mors arabe garni de pointes piquantes meurtrissant et abîmant la bouche du cheval, il arrête net celui-ci, et paraît, grâce à la selle dans laquelle il est emboîté, se tenir merveilleusement en selle.

Il est, au contraire, un cavalier fort médiocre, ignorant totalement l'art de ménager sa monture. Il est rare, après une course même de peu de durée, que la pauvre bête n'ait pas la

bouche en sang. Les chevaux ne sont jamais ferrés, sauf quand ils appartiennent à des Européens.

Les forgerons sont, avec les cordonniers, les plus habiles, de beaucoup, de tous ces ouvriers de métier; on pourrait même, en parlant d'eux, écrire : ouvriers d'art.

Leurs outils consistent en une masse de fer, plus ou moins lourde, façonnée, et qui sert d'enclume; un jeu de pinces et un autre de marteaux ; des limes achetées aux Dioulas ou aux comptoirs européens; des poinçons, des forets. — Le foyer, actionné par des soufflets en peau de bouc, maniés souvent avec les pieds, est par terre ; comme combustible ils se servent de charbon de bois.

Avec cette installation, ces procédés et ces outils rudimentaires, ils fabriquent tout ce qui peut être nécessaire ou utile, ayant pour matière première les métaux que l'on rencontre dans ce pays, et souvent leurs produits sont empreints d'un goût, d'un fini admirables.

Comme instruments d'ordre usuel, ils confectionnent les Dabas — petites pioches servant aux labours — les couteaux, les sabres, les lances, les herminettes, etc. Les cadenas avec lesquels on ferme les peaux de bouc servant de coffres-forts aux riches Bambaras sont de leur fabrication ; enfin ils confectionnent les bijoux en or, les bagues et les bracelets dont nous avons déjà parlé. Ils sont, de plus, doués d'un esprit et d'un talent d'initiative peu ordinaires et sont capables de copier tous les objets que vous pouvez leur donner à imiter.

Les ouvrages de poterie sont généralement et même presque toujours l'œuvre des femmes : la décoration des vases est généralement grossière et sans cachet artistique. La cuisson se fait au feu de bois ou de paille : elle est presque toujours défectueuse, et ces objets tiennent mal l'eau et les aliments liquides.

Filage et tissage. — On sait que le coton pousse facilement dans presque toute la vallée du Niger occupée par les Bambaras. C'est vers Sansanding, Ségou, Djenné, que se trouvent les principales cultures indigènes.

Le filé est fait par les femmes oisives des gens riches qui

trient minutieusement le coton pour en faire du filé aussi blanc et aussi fin que possible; il existe entre elles une émulation incroyable. Dans le peuple, les vieilles femmes et les servantes sont occupées de ce soin, et beaucoup de vieilles femmes n'ont pas pour vivre d'autres ressources que le produit de ce travail.

Ce filé est remis au tisserand, qui le convertit en bandes de 0m,0i à 0m,20 de largeur, et d'une longueur indéterminée. Pour un pagne de dimension moyenne, en prenant des bandes de 0m,15 de largeur, il faut compter environ treize bandes d'étoffe, ce qui, en comptant quatre-vingt-six fils dans la largeur de la bande, donnera environ 2,100 mètres de filé moyen.

Naturellement, plus le filé est fin, et plus les bandes sont étroites, plus l'étoffe a de valeur.

Ce sont des ouvriers spéciaux qui cousent les bandes des pagnes et des Dlokis : d'autres ouvriers sont chargés des broderies dont sont ornés presque tous ces derniers. La soie qui sert à ces broderies, dont l'emplacement est mathématiquement fixé par les usages, est blanche et d'importation européenne. Rarement, sur quelques vêtements de couleur, se servira-t-on de soie également de couleur : c'est la grande exception.

Un Dloki en toile de coton indigène, à bandes étroites, orné de broderies sur le devant, sur le dos, et aux manches, coûtera jusqu'à 100 ou 450 francs. Il nous est difficile, sinon impossible, de dire quelle est la part proportionnelle revenant dans ce prix global aux fileurs, aux tisseurs et aux brodeurs.

Coloration et teinture. — Les Bambaras pour leurs Dlokis affectionnent le blanc et le bleu ; quant aux pagnes des femmes, ils sont généralement teints en différentes nuances, parmi lesquelles dominent le bleu, le jaune, le rouge.

Voici comment s'obtiennent ces principales teintes :

Le bleu se fait avec un bain d'indigo. Celui-ci est semé dans les terrains préparés grossièrement au commencement de l'hivernage, c'est-à-dire en juin ou juillet. 11 est récollé en octobre. Quand le pied a plus d'un an, il peut donner trois récoltes par année.

En cueillant les feuilles, on a grand soin d'éliminer tous les brins de paille, qui, en pourrissant, amèneraient une fermen-

tation partielle contraire au bon emploi des pains. Les feuilles sont pilées dans un mortier et sont ainsi agglutinées. Le pain obtenu est séché à l'ombre et livré au commerce; il peut se conserver près de deux ans.

Pour préparer le bain, on émietle ;le pain, on humecte ces miettes avec de l'eau ; on laisse le tout ainsi pendant trois jours, et on le met dans un panier ou on le lave à grande eau pour éliminer les saletés. A ce moment on verse sur la pâte obtenue de l'eau alcaline fabriquée avec des cendres de bois ; ce mélange est laissé en repos pendant trois jours au bout desquels il s'est couvert d'écume. Le bain est alors prêt à servir.

Selon que l'on veut obtenir une teinte plus ou moins foncée on plonge l'étoffe plus ou moins souvent dans le bain. Celui-ci est réputé ne plus être utilisable lorsqu'il ne mousse plus. Pour avoir des rayures de couleur plus ou moins accentuée, on se sert de bandes tissées en filés plus ou moins fins, et plus ou moins serrés. En laissant tomber sur l'étoffe des taches de cire, avant de la plonger dans le bain, on obtient des parties préservées d'un curieux effet décoratif. De même en nouant avec une ficelle par des nœuds très serrés des morceaux d'étoffe, on obtient des sortes de fleurs assez jolies. Un kilogramme d'indigo en pain indigène vaut environ 500 cauries (0 fr. 50 environ).

La teinte jaune s'obtient avec une décoction des feuilles d'une plante appelée Nkalama. Elle est jolie, mais tient mal à la pluie et même à l'usage.

La teinte noire s'obtient en plongeant l'étoffe, préalablement teinte en jaune comme il vient d'être dit, dans la boue que l'on trouve au bord de certains marigots, principalement dans celle qui contient des fruits du Diabé.

La couleur rouge, plus usitée pour les cuirs que pour les étoffes, s'obtient avec une décoction de sorgo appelé Diélikagnon.

Les cuirs employés par les cordonniers sont teints également en jaune, ou en vert, avec des décoctions de différentes plantes.

Tous les Bambaras sont cultivateurs, en ce sens qu'ils ont un champ sur lequel ils récoltent le mil, le maïs et le riz

nécessaires à leur consommation; mais ils ne sont pas éleveurs (je bétail — bien qu'ils aient donné leur nom à une race de moutons — ni très enclins à entreprendre des cultures de rapport.

(Juand nous aurons ajouté que les cordonniers tannent euxmêmes les peaux de bœuf et de mouton dont ils se servent, en les trempant dans un bain alcalin, en les dépouillant ensuite des poils et de la graisse, et en les plongeant dans un bain formé d'acacia sec ou vert (Bouana) pilé et délayé dans l'eau froide, nous aurons sommairement indiqué à peu près tous les métiers en honneur ou exercés parmi ces populations.

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