CHAPITRE VII
GUILLAUME LE CONQUERANT ET LANFRANC ET LES PRIVILEGES D’EXEMPTION ET DE JURIDICTION EN NORMANDIE ET EN ANGLETERRE (1059-1087)
L'année 1059 marque un tournant dans l'histoire de l'Église et dans celle de la Normandie. Au synode de Rome, où le pape Nicolas IT faisait adopter le décret modifiant le statut de l'élection pontificale”, le prieur de l’abbaye du Bec, Lanfranc, oblenait du pape la dispense nécessaire au mariage du duc Guillaume et de Mathilde *. Ces deux faits ouvraient la voie, l’un à la Réforme grégorienne qui allait se faire par la papauté affranchie de la tutelle impériale, l’autre à la réforme de l’Église normande, accomplie par Guillaume et Lanfranc en union avec Rome*.
C'était encore un italien d'origine qui, tel Guillaume de Volpiano soixante ans plus tôt, modifiait le cours des destinées de l’église normande. Lanfranc était né à Pavie peu après l'an 1000. Juriste, puis théologien, c'est à ce second titre qu'il était venu en France (1036), où les éco-
Fricure, La Réforme grégorienne, 1, pp. 309-340.
Macponarb, Lanfranc, p. 38.
Sur l'histoire de la réforme de l'Église normande, on pourra consulter, outre les travaux indiqués ci-dessous, l'ouvrage posthume de Prenrour, Histoire de Guillaume le Conquérant, t. I, Le duc de Normandie (Mém. de l'Académie... de Caen, nou. série, VIII, 1936), pp. 74-106.
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les de théologie étaient particulièrement florissantes ‘. 1] étudia successivement à Tours, en Bourgogne, à Avranches, qu'il quitta, à la suite d’un vœu, pour l'abbaye du Bec (1040-1042)°. Il en devint prieur vers 1043-1045 *. Sa réputation de théologien, déjà bien établie en 1050, n élait pas encore à l'abri de tout soupçon d’hétérodoxie, mais Lanfranc sut, cette année-là, se justifier pleinement de certaines attaques”, et prouver que le juriste égalait en lui le théologien et qu'il n’était point dépourvu non plus d’une habileté qu'il tenait de son pays d'origine et qui ne pouvait pas lui nuire dans son pays d'adoption. Quatre ans plus tard, au concile de Tours (1054), sa forte argumentation contre Bérenger montra qu'il joignait à la souplesse la vigueur d'esprit et de caractère *. Il était mûr pour de grandes tâches.
Il se trouva que le duc Guillaume était un homme capable d'apprécier sa valeur et d'en user. L'année d’après le concile de Tours, où Lanfranc s'était révélé un auxiliaire sur lequel l'Église pouvait compter, Guillaume, à son tour, s'affirmait comme tel : en prenant l'initiative de faire déposer l’indigne archevêque de Rouen, Mauger, qui élait cependant son oncle”, au concile de Lisieux (1095) ”, et en choisissant, pour le remplacer, le moine de Fécamp, Maurille *, il frappait un coup de maître et montrait quels pasteurs il entendait donner à l’Église normande. Il n'avait d’ailleurs pas agi de son seul chef; il avait demandé et obtenu l'autorisation du pape, qui envova à Lisieux son légat, l'évêque Ermenfroi de Sion ‘*.