‹ Étude sur les privilèges d'exemption et de juridiction ecclésiastique des abbayes normandes: des origines jusqu'en 1140Chapitre 45 sur 342 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L’'EXEMPTION MONASTIQUE DANS LA PROVINCE ECCLESIASTIQUE DE ROUEN DU VI AU X° SIECLE

La première {race d’exemption que l’on trouve dans la province ecclésiastique de Rouen procède directement du monachisme breton.

Les Bretons, émigrant en Armorique’, y ont établi au VI siècle, dans les régions qu'ils occupaient”, leur statut ecclésiastique : des monastères se sont fondés, rayonnant sur un territoire d'où tout clergé séculier était absent *. C’est seulement au IX° siècle que la Bretagne à connu un régime semblable à celui du reste de la Gaule; le changement s’est fait probablement à l’époque de Nominoé : les monastères-évêchés sont devenus des évêchés, et les territoires sur lesquels ils avaient juridiction ont constitué des diocèses *.

1. L'émigration, commencée avant le milieu du Ve siècle, s’est surtout développée au VI® (J. Lorx, L’émigration bretonne en Armorique du V° au VII siècle de notre ère, pp. 149-183).

2. Ce sont principalement les régions nord de la Bretagne, Domnonée et Cornouailles (LoTH, op. cil., pp. 183-199).

3. J. Lorx, op. cit., pp. 199-216; F. Lor, Le roi Hoel de Kérahès, (Romania, XXIX, 1900, pp. 391-393) ; F. Lor, Mélanges d'histoire bretonne, pp. 23-24 (Ann. de Bret., XXII, 1906-1907, pp. 19-20) ; Dom Goucaur, La question des abbayes-évêchés brelonnes, dans Rev. Mabillon, XII, 1922, pp. go-104 ; LARGILLIÈRE, Les Saints el l’organisation chrélienne primitive dans l’Armorique bretonne.

4. Lorx, op. cil., pp. 208-212; In., Revue celtique, XXXV, r914, p. 280; Lor, Le roi Hoel de Kérahès, pp. 392-398. L'interprétation des réformes de Nominoé a opposé MM. Levirrain (Les réformes ecclésiastiques de Nominoé, Moyen-Age, 1902, pp. 201-257) et Lor

16 MONASTÈRES-ÉVÊÈCHÉS BRETONS

On a beaucoup disserté et combattu sur les différents cas où cette origine et cette évolution se remarquent”. L'incertitude des sources, pour la plupart hagiographiques, rend la matière obscure, et il faut reconnaître que les solutions qu'on propose ont plutôt la valeur d’hypothèses probables que de vérités démontrées.

Nous ne nous attacherons qu'au cas de Dol. Voici les

faits 1° La Vie de saint Samson, écrite entre le début du

VII* et le IX° siècle et probablement au début du VIT”,

(Mélanges d'histoire brelonne, pp. 14-32, et notamment 23, n. 4, pp. 84-86, 90, etc...). M. Levillain pense que l’épiscopat des abbésévêques est essentiellement personnel et non pas attaché à une circonscription territoriale dépendant d'un monastère : « Nominoé se sera borné, comme peut-être Charlemagne l'avait fait au début du IX° siècle, à leur donner à chacun un diocèse à limites fixes » (p. 237). M. Lot estime, au contraire, que l’épiscopat est attaché au monastère : on est en présence d’ « une abbaye dont le chef a droit au titre d’évêque » (p. 24); M. Lot reconnaît seulement que le ressort des circonscriptions dépendant des monastères-évêchés «est incertain » (p. 24); « la réponse de Nominoé consista, non pas à créer des évêchés.… mais à délimiter le territoire des évêchésabbayes existants, et peut-être même à en supprimer quelquesuns » (Le roi Hoel de Kérahès, p. 393). Nous préférons l'opinion de M. Lot qui, seule, permet d'expliquer la permanence des sièges épiscopaux dans les mêmes centres avant et après 848.

5. Voir le résumé des discussions dans Dom Goucaup, La queslion des abbayes-évêchés..…., pp. 99-104. I n'y a plus grand'chose à tirer d'un article, trop systématique, de La Borperte (Annuaire historique el archéol. de Bretagne, t. II, 1862, pp. 113-183; cf. aussi In., Hist. de Bret., t. I, pp. 431-432, et IT, p. 266).

6. C'était l’opinion commune jusqu'en 1912, notamment celle de Mgr Ducxesxe (Fastes épiscopaux, Il, p. 381, n. 2). Cette annéelà parut l'édition, précédée d'une étude critique, de M. FawTIER (La vie de saint Samson), qui S’appliqua à démontrer que le texte avait été écrit entre 772 et 850, peut-être même à la fin de cette période et pour « préparer le terrain aux ambitions de l'évêché de Dol » au temps de Nominoé (op. cil., notamment pp. 74-77). Mais les arguments de M. Fawtier n'ont pas convaincu les critiques, qui ont riposté avec vigueur (Dune, La vie de saint Samson, à propos d'un ouvrage récent, Ann. de Bret., XXVIIT, 1913, pp. 332- 356, et surtout 338-352; In., Questions d'hagiographie et Vie de saint Samson, La Brelagne et les pays celtiques, fasc. 8, pp. 25-66: J. Lorna, La plus ancienne Vie de saint Samson de Dol, Revue celtique, XXXV, 1914, pp. 269-300, et surtout 269-281). M. FawTIER a répliqué (Saint Samson abbé de Dol, réponse à quelques objections, Ann. de Bret., XXXV, 1922, pp. 137-170), mais DuINE est aussitôt revenu à la charge (Saint Samson évêque de Dol, quelques objections à une réponse, Ann. de Bret., XXXV, 1922

te)

MONASTÈRE-ÉVÊÈCHÉ DE DOL if

raconte qu'un moine, appelé Samson, venu du pays de Galles où il avait reçu la consécration épiscopale, avait fondé le monastère de Dol’. Les données chronologiques du texte permettent de dater l'événement de la seconde moitié du VI° siècle; le témoignage émane d’une source en laquelle on peut avoir confiance; on est donc en droit d'admettre que Samson a été abbé-évêque de Dol*.

pp. 171-186) ; M. Hazpuen estime le débat terminé en sa faveur (Rev. hist., CXLIIT, 1923, pp. 231-232), et M. Tayror (The life of St Samson of Dol, 1925) est du même avis; Burxirr (Saint Samson of Dol, The Journal of theological studies, XXVIT, 1925, pp. 42-57) résume les thèses précédentes et aurait tendance à ne pas croire la Vie antérieure au VIII siècle.

7. Vita S. Samsonis, I, 1, 42-44, 52, éd. FAWTIER, pp. 99-100, 197-140, 147-148.

8. Le roi Childebert auquel il est plusieurs fois fait allusion dans la Vie paraît être Childebert 1% (511-558), et ce serait à la fin de son règne que Samson aurait eu des rapports avec lui. Mgr Duw- CHESNE pense (Fastes, II, p. 382) qu'il y a peut-être une erreur pour Chilpéric I (561-584); récemment, M. pe LALANDE DE CALAN (Mém. de la soc. d'hist. et d’arch. de Bretagne, XI], 1930, pp. 1-4) a prétendu que c'était Childebert IT (576-596); nous n'avons pas à prendre parti et nous nous en tiendrons à l'opinion traditionnelle (Childebert I). Samson est sans doute cet évêque qui souscrit au concile de Paris tenu entre 556 et 573 (« Samson subscripsi », M. G.H., Concilia aevi Merov., p. 141). Mgr Duchesne le croit probable (Fastes, Il, p. 381), M. Fawtier l'a nié (op. cit., pp. 52-57), ses contradicteurs Loth et Duine l'ont affirmé (articles cités supra, n. 6); nous nous en tiendrons au jugement mesuré de Mgr Duchesne.

a. Le principal argument que M. Fawtier ait invoqué pour le nier est tiré du martyrologe hiéronymien. Un manuscrit de ce martyrologe {Wolfenbüttel 23), rédigé en 772 et provenant de l’abbaye de Saint-Wandrille, contient l'indication suivante : Dolo monaslerio depositio sancti Samsonis abbalis (AASS., novw., IE, p- 97). Après Mgr Duchesne (Fastes, II, p. 383), M. Fawtier note cet abbatis; il s’en empare pour nier l’épiscopat de saint Samson : les moines de Saint-Wandrille, dit-il, tout proches du monastère samsonien de Pental, dont nous parlerons plus loin, ne pouvaient ignorer le véritable titre de Samson; s'ils l’ont seulement qualifié d’abbé, c'est qu'il n’était pas autre chose (La vie de saint Samson, pp. 53-55; Ann. de Bret., XXXV, 1922, pp. 151-155). À cet argument, on peut fort justement répondre, avec Duine (Ann. de Bret., XXVIII, rg13, p. 345), que les moines de Saint-Wandrille pouvaient fort bien ignorer ou vouloir ignorer l'institution purement bretonne des évêques-abbés, et que ce qui les frappait chez saint Samson, c'était sa qualité d’abbé. On ne saurait rien tirer d’un pareil texte. Quant à l’autre ms. du martyrologe citant saint Samson, c'est par erreur que M. Fawtier (p. 53) dit qu'il « ne le qualifie que de confesseur »; on y trouve la mention « episcopi et confessoris » (AASS., nov., Il, p. 97).

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