CHAPITRE Ier
COUP d’œil historique
Peu d’opérations ont donné lieu à tant de débats, pour la question de priorité, que l’ablation du maxillaire supérieur. D’après plusieurs auteurs, Velpeau en tête, elle aurait été pratiquée, dès la fin du dix-septième siècle, par Acoluthus. Puis, viendraient Ruysch, Siebold, Dupuytren, Lizars et enfin Gensoul. Or il est facile, en remontant aux sources, de voir la distance qui sépare ces opérations de celle de Gensoul. Nous rapportons intégralement, d’après le mémoire de Bordenave (2), l’observation d’ Acoluthus ; beaucoup d’auteurs la citent et peu d’entre eux paraissent l’avoir lue avec soin.
(1) Nous emploierons indistinctement les mots resection, ablation amputation , l’usage les ayant, dans l'espèce, consacrés comme synonimes.
(2) Mémoires de l'Académie royale de chirurgie , t. XIII, 1774.
« Acoluthus, médecin de Breslau, rapporte dans les Mémoires de V Académie des curieux de la nature, qu’une femme âgée d’environ trente ans vint, en 1693, de Pologne en Silésie, pour chercher du secours contre une maladie particulière du sinus maxillaire. Quelque temps après l’extraction d’une dent de la mâchoire du côté gauche, il était survenu une petite tumeur dans l’alvéole ; elle fit des progrès tels, qu’en deux ans elle avait acquis le volume de deux poings.
Cette tumeur occupait presque toute la cavité de la bouche, et soulevait extérieurement la joue à un degré de distension, qui en faisait craindre la rupture. La mâchoire inférieure était béante ; les lèvres ne pouvaient se rapprocher, et enfin dans l’espace de quelques semaines, l’augmentation de la tumeur fut si rapide, qu’on désespéra de cette pauvre femme, menacée de périr de suffocation, ou de faim et de soif, par l’impossibilité de boire et de manger.
C’est cette situation urgente qui détermina à lui donner un prompt secours. La masse de la tumeur était très-dure, elle remplissait la plus grande partie de la voûte du palais et comprenait dans son centre toutes les dents supérieures du côté gauche. Pour pouvoir opérer dans cette circonstance, on agrandit préalablement la bouche par une incision transversale à la joue qui commençait à la commissure des lèvres.
Au moyen de cette incision, on attaqua, avec un bistouri courbe, la tumeur à la partie extérieure de sa circonférence, elle avait la résistance d’un cartilage fort dur et cédait à peine au tranchant de l’instrument et aux efforts de la main qui le conduisait. On parvint
néanmoins à emporter trois ou quatre dents avec une portion assez grande du maxillaire supérieur. Cette extirpation ne s’étendait qu’à la moitié extérieure de la tumeur, il fut impossible de cerner l’autre moitié, qui remplissait la fosse palatine ; on n’en vint à bout que par parties et à diverses reprises.
L’opération fut longue et laborieuse et, suivant l’expression de l’observateur, l’une des plus cruelles qu’il ait jamais vues. On appliquait, suivant que le besoin l’exigeait, le cautère actuel, tant sur les orifices des vaisseaux, qui auraient pu donner lieu à des hémorrhagies que sur les chairs fongueuses. Cette dernière circonstance fait voir que ce n’est pas dans une seule fois qu’on a poursuivi l’éradication de cette tumeur, et que c’est en différents jours que l’on est parvenu à l’effet désiré par l’usage répété des moyens efficaces. Peu après les premières opérations, la maladie eut un aspect qui fit juger favorablement du succès. Le fer et le feu furent employés successivement à diverses fois ; il n’y eut enfin
d'excroissances qu’au seul endroit où la tumeur avait
pris naissance. Une recherche attentive y fit reconnaître quelques portions d’os attaquées de carie, dont l’extraction fut suivie d’une prompte et heureuse guérison. »
Ruysch (1) n’enleva pas, en même temps qu’une tumeur, l’os maxillaire supérieur carié ; après l’ablation de la fongosité, le tissu osseux fut seulement brûlé.
Les opérations de Siebold, de Dupuytren sont tout aussi incomplètes. Or, l’ablation d’une tumeur entraî-
(1) Lisfranc. — Traité de médecine opératoire .
nant à sa suite quelques lamelles osseuses, ne saurait constituer à elle seule un procédé, et, dans l’opération de Gensoul, il y a autre chose que du 'plus au moins, comme le disait injustement Velpeau.
Lizars d’Edembourg conçut en 1826, dans son System of anatomical Plates, la possibilité d’enlever le maxillaire supérieur, mais avec la singulière et fort extraordinaire idée, comme le remarque Lisfranc, de lier préalablement la carotide primitive. Cela ne l’empêcha pas, lorsqu’il mit pour la première fois son procédé à exécution, en décembre 1827, d’avoir une hémorrhagie si forte que l’opération dut être suspendue.
Il faut arriver à Gensoul, pour trouver une opération basée sur des données anatomiques exactes et exécutées d’après des règles précises. Sa première opération date de mai 1827 ; il avait pratiqué huit fois cette opération, quand il publia, en 1833, sa lettre chirurgicale sur quelques maladies graves, du sinus maxillaire .
Aujourd’hui, les passions soulevées par la question de priorité paraissaient éteintes ; la voix autorisée de Lisfranc avait vengé le chirurgien lyonnais en réfutant les appréciations erronées de Velpeau ; . aussi nous avons été quelque peu surpris, en lisant dans la Revue mensuelle de médecine et de chirurgie (1) une analyse de l’ouvrage du professeur Cross, de Philadelphie (2), par L. H. Petit, de trouver les lignes suivantes : « L’extirpation de la mâchoire supérieure paraît avoir été faite pour la première fois en Amérique. C’est en 1820 que Jameson, de Baltimore, pratiqua cette opéra-
(1) Revue mensuelle de médecine et de chirurgie, 1877 . p. 792
(2) A century of american surgery.
tion, ne laissant que le plancher du sinus qui était sain. »
Nous n’avons pu nous procurer le recueil où l’observation de Jameson a été publiée, et partant en analyser la portée. Toutefois cette réclamation, se faisant jour après cinquante ans, ne laisse pas d’être suspecte; d’ailleurs nous y trouvons cet aveu que le plancher du sinus fut conservé ; ce n’était donc qu’une opération partielle.