‹ Étude sur les Satires d'HoraceChapitre 28 sur 48 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Procédés de style dans les Satires.

La variété du style d'il, dans les S. suffît à prouver qu'il n'avait pas, avant de se mettre à l'œuvre, une théorie arrêtée et préconçue, qu'il voulait réaliser d'une façon systématique. Il a écril spontanément et en suivant son tempérament. Mais, de bonne heure, il a essayé de définir le style qu'il pratiquait naturellement et qu'il jugeait convenir à la S. Il le caractérise d'une façon générale" dans la S. I, 4, 4i sq. : siqui scribat uti nos Sermoni propiora. 11 l'oppose à celui de la haute poésie et le compare à celui de la conversation. Ce n'est pas cependant tout à fait celui de la comédie, qui, s'il n'était versifié, serait simplement .. sermo merus » (S. I, 4, 48). Il y a là une nuance voulue: sans doute l'hexamètre dactylique lui paraissait différencier son style de celui des entretiens familiers plus que ne pouvaient le faire le sénaire ïambique ou le septénaire trochaïque. Ensuite ses S. ne sont point, comme la comédie, une conversation perpétuelle. Quoi qu'il en soit, la définition est trop large pour que nous en puissions tirer grand chose. La conversation comporte tous les genres suivant les personnes et les circonstances; le ton, comme le remarque H. pour la comédie (S. I, 4, 48 sq.), peut s'élever, devenir éloquent, pathétique. En ce sens la définition s'applique aux S. Elle s'y applicpie encore, si l'on considère que, par le procédé de l'interlocuteur fictif, par celui de la parole donnée aux personnages, par la forme dialoguée, elles se placent souvent sur le terrain même delà conversatit)n. Enfin, si l'on prend « sermoni prt)piora » dans sa signification restreinte, on a une caractéristique assez exacte des parties familières des S. d IL

Mais cette définition vague ne lui a pas suffi; il en a donne une autre beaucoup plus approfondie et détaillée dans la S. I, 10, 7-1."), à un nmment où il était à la moitié de sa carrière sati-

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rique. Il reconnaît d'abord que provoquer le franc rire — risu diducere rictum — • n'est pas le seul mérite de la S., quoique ce soit un mérite notable — quaedam... uirtus — . Il ajoute qu'il faut une certaine brièveté — est breuitate opus — , qui donne à la pensée une allure rapide et ne l'embarrasse pas de trop de mots. Il faut surtout de la variété, un style tantôt sérieux et amer — tristi — , souvent plaisant — iocoso — , rappelant tantôt l'orateur et le poète — modo rhetoris ' atque poetae — , tantôt l'homme d'esprit, qui remplace la vigueur par l'ironie: — urbane - parcentis uiribus — ; la plaisanterie — ridiculum — tranche les questions importantes d'une façon plus décisive et plus complète que l'énergie dans la forme — acri — . Si compréhensive qu'elle soit, cette définition n'embrasserait pas toute l'œuvre satirique d'H., si on n'y ajoutait la première — sermoni propiora — , qu'il a sous-entendue ici, mais qu'il n'a pas prétendu effacer. A elles deux, elles en représentent, à peu près, et sauf quelques exceptions, toutes les parties. Son style est avant tout varié, c'est-à-dire qu'il s'adapte aux personnages et aux circonstances, par contraste avec le style monotone, qui faisait ressortir toujours et partout la personnalité robuste de Lucilius. Il est concis, c est-à-dire qu'il évite la redondance, les redoublements d'expression, cette richesse de mots, qui étoutfe la pensée ; la manière sobre et nette d'H. s'oppose à la manière verbeuse de Lucilius; nous avons déjà noté un certain nombre de procédés qui se rattachent à la brièveté, la suppression des idées intermédiaires, 1 expression incomplète des raisonnements, le parti-pris dans les anecdotes de mettre en lumière le trait saillant et de négliger 1 accessoire, de façon à laisser suppléer par le lecteur intelligent tout ce qui n'est pas le principal. Enfin le style d'H. est familier, oratoire, poétique, ironique. Nous étudierons toutes ces qualités dans le détail après avoir montré dans quelles S. ou dans quelles parties de S. les imes dominent plus que les autres et en remarquant d'avance que c'est surtout dans les particularités du style qu'il faut chercher la poésie.

La S. I, 7, la première qu'H. ait composée, à une époque où il

1. J'entends le mot clans le sens d'orateur. Il n'y a pas assez de rhétori(iue dans les S. d'H., pour qu'on puisse admettre qu'il en a recommandé l'emploi comme essentiel ; au contraire, elles contiennent de nombreuses tirades, qui sont nettement oratoires. Si H. s'est servi du mot grec rhetoris, c'était pour faire pendant à poetae, qui est également grec.

2. Je lis urhane avec Luc. Millier, quoicfue iirltani soit la leçon la mieux autorisée; cf. O. Keller, £/)£/e.yom., ad h. 1.

ni'tait pas encore en possession de tous ses moyens, a pour but unique de faire rire — risu diducere rictuni — , en nous présentant des personnalises ridicules (v. 22, rideturi; II. y a sans doute réussi en ce qui concerne ses contemporains, friands des invec-^ tives des scurrae qui nous laissent froids. Le (^enre du style est r« acre » — v. 20 sq. : in ius Acres procurrunt — et même quelque chose de plus — sermonis amari, v. 7, Italo... aceto, v. 32 — . Les personnap^es déploient toute leur énergie — v. 6 sq. : Durus homo... Conlidens tumidusque, v. H : fortes, v. 19 : Rupili et Persi par pu^nat, v. 29 sq. : durus Vindemiator et inuictus — .

La S. I, 2, plus lonj^ue et plus importante que la S. I, 7, n'est pas au même degré qu'elle sur une seule note. Pourtant c'est encore l'« acre » qui domine. Le style est énergique, d'une énergie qui va jusqu'il la grossièreté. Il y a des parties oratoires — rhetoris — , ¥."58-03, 69-77, 103-118. Les confidences de la lin (v. 119- 134) se rapprochent plutôt du ton familier — sermoni propiora — , mais elles conservent quelque chose de la vigueur cynique, qui caractérise toute la pièce.

La S. I, 3, qui a été écrite dans des circonstances particulières, olfre certainstraits, qui paraissent dépasser la définition théorique qu'H. a donnée du style de la S. Elle est pénétrée d'une chaleur et dune émotion, qui ne sont pas prévues dans cette définition, V. 38-54 : lUuc praeuertamur... Vellem in amicitia... ; v. 66-67 : Eheu, quam temere... ! ; v. 69-73 : Amiens dulcis... Le portrait de Tigellius, les anecdotes de l'ami pris en flagrant délit de malignité (v. 1-23) appartiennent au (( sermo iocosus » ; les discussions avec l'interlocuteur fictif (v. 25-37, 76-95), les raisonnements des v. 113-124, sont oratoires — rhetoris — . Les constatations desv. 55-66, la conclusion, v. 137-142, sont familières — sermoni propiora — . La démonstration de l'origine du juste (v. 96-112) est imitée de très près de Lucrèce — poetae — . La scène où le stoïcien mendiant est bafoué (v. 124-136) a pour but de faire rire franchement — risu diducere rictum — .

S. I, 'i . Le début de la pièce (v. 1-13) est d'un style soutenu qu'il, paraît avoir négligé dans sa définition ; de même la discussion calme et d'un style assez relevé de la digression dans les V. 39-62. Les anecdotes des v. 13-25 appartiennent au (( sermo iocosus », h» jieinture des gens vicieux et l'exposé de leurs griefs (v. 25-38), la discussion avec linlerloculeur fictif (v, 64-101) à r« acre » et, par intervalles ', au « sermo tristis >i, v. 65 sq. : Sul-

I. II. dit, S. 1, lu, il : Kl scimoue tjpus i-sl modo Irisli, sacpc ioi'oso. Dans son iulonlion le o sciino Iristis » osl donc moins iVotiuonl qiieleo sermo

cius acer... etc., v. 96 : Me Capitolinus... etc.; les promesses des V. 101-105, les confidences sur l'éducation morale d'H. par son père, sur ses tentatives pour s'améliorer lui-même (v. 106- 139) sont familières — sermoni propiora — . La menace plaisante qui termine la pièce (v. 139-143] est du « sermo iocosus ».

On peut faire rentrer la S . I, 5 dans la catégorie des : <( sermoni propiora », mais en entendant le mot dans le sens large, car elle est assez variée. Elle contient des peintures pittoresques, des anecdotes amusantes, une explosion de tendresse communicative. Les passages mêmes qui semblent les plus nus ont une élégance et un agrément qui n'appartiennent qu'à H. C'est une observation qu'il faut étendre, du reste, à toutes les parties familières des autres S.

S. I, 6. Les 17 premiers vers de cette S. ont une largeur d'exposition, une ampleur et une abondance, qui contrastent avec la manière coupée et un peu sèche d'H. Ils sont d'un style très soutenu. La peinture des ennuis qui assaillent le candidat aux honneurs, son explication plaisante avec les électeurs, v. 27-44, appartiennent au « sermo iocosus », les attaques violentes contre Tillius, V. 24-26 et 107-111, au « sermo tristis «.Les confidences personnelles qui tiennent une très grande place dans la pièce, V. 45-106 et 111-131, peuvent être caractérisées par « sermoni propiora »,

S. I, 8. Le style est adapté au personnage, qui est humoristique et cynique. La pièce a pour but de faire rire librement — risudiducere rictum — ; H. l'indique lui-même, v. 50 : cummagno risuque iocoque uideres. Mais elle est loin d'être sur un seul ton, comme la S. I, 7 ; il y a des détails d'un réalisme pittoresque, un vers, qu'H. a caractérisé lui-même comme « tristis » S. II, 1, 21 sq., et un effort qu'on ne retrouve pas ailleurs chez H. pour produire une impression de terreur fantastique, v. 20-36 — poetae — . Çà et là des grossièretés, avec un mélange de gravité emphatique.

La S. I, 9 est le type de l'ironie fine. H. y joue bien le rôle

/ « urbane parcentis uiribus atque Extenuantis eas consulto ». Il se

moque de l'importun et fait de son propre embarras le tableau le

IOCOSUS»; il nous apprend du reste ce qu'il entend par là, S. Il, 1, 21 sq. : Quanto rectius hoc quam tristi laedere uersii Panlolabum scurram Nomentanumque nepotem. Ainsi toutes les attaques virulentes qui sont disséminées dans les S., mais dont la S. I, 2 par exemple contient un grsmd nombre, sont du (( sermo tristis ».

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