‹ Étude sur les Satires d'HoraceChapitre 41 sur 48 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

La philosophie dans les Satires.

H. a toujours été attiré par la philosophie, et il en a toujours fait, mais toujours en dilettante — au moins dans ses écrits; car, dans 1 Ep. I, 1, 10 sq., il paraît décidé à renoncer à la littérature pour se livrer à des études philosophiques tout à fait spéciales et exclusives. Ni au point de vue du fond, ni au point de vue de la forme, la philosophie d'H. n'est la même dans les S., dans les carnuna et dans les Epîtres. Nous ne nous occupons ici que des S '.

Si nous en croyons H., c'est son père lui-même qui, lorsqu'il n'était encore qu'un adolescent, lui fit entrevoir la nécessité des études de philosophie théorique : S. I, 4, Ho sq., Sapiens, uitatu quidque petitu Sit melius, causas reddet tibi; mi satis est, si Tiaditum ab antiquis morem seruare tuamque, Dum custodis eges, uitain famamque tueri Incolumem possum... Il y a dans ce passage deux choses importantes: d'abord le père d'H., dans son ense^nement familier, ne croyait pas faire de philosophie; il en faisait pourtant et de la meilleure, celle qui consiste à observer la vie et à raisonner sur les exemples qu'elle nous offre ; il habituait ainsi son fils, qui ne s'en est jamais désaccoutumé, à s attacher directement à la matière même de la psychologie et de la morale, c'est-à-dire à l'homme, à voir par ses yeux et non par ceux d'autrui, et à conserver l'indépendance de son jugement,

1. Luc.Mûller, 0. Horatius Flaccus...,p.~-2 : « eigentlich getrankt mit Philosophie hat die Satire Horaz. Sie bietet ihm, so zu sagen, das positive Elementder Satire. Was er durch Verspottung und Geisselung der Gebrecheii zestôrt, sucht er durch die practische Verwerthung philosophischen Maxinicn wieder aufzubauen ».

;}2i- ÉTUDE SUR LES SATIRES DHORACE

roriginalité de sa pensée. Ensuite il se rendait compte — et ici il avait pleinement raison — , qu'on ne peut cependant pas refaire la i)hilosophie à soi tout seul, qu aun certain n'^e il faut se familiariser avec les systèmes des penseurs antérieurs et prendre connaissance des théories formulées.

C'est à Athènes qu'H. est allé chercher l'éducation philosophique, que son père souhaitait pour lui et qu'il ne pouvait lui donner personnellement. Il est fâcheux que, parmi les nombreuses confidences qui remplissent les S., H. n'en ait pas introduit quelques-unes sur la façon dont il employa à Athènes son séjour, malheureusement écourté par la guerre civile '. Elles auraient pour nous un intérêt exceptionnel. Il ne s'est expliqué Ik-dessus que beaucoup plus tard, Ep. II, 2,' 41 sq., lorsqu'à la fin de sa carrière il jetait un regard en arrière sur sa jeunesse : Romae nutriri mihi contigit atque doceri, Iratus Grais quantum nocuisset Achilles. Adiecere bonae paullo plus artis Athenae, Scilicet ut uellem - curuo dignoscere rectum Atque inter siluas Academi quaerere uerum. Sans doute, dans ses premières études de l'Iliade à Rome, à l'école, H. n'a pas pris les poèmes d'Homère pour sujet de réflexions morales, comme il le fait dans l'Ép. I, 2, où il y voit un miroir instructif de la vie humaine ; ce ne fut qu'une initiation grammaticale et littéraire, et ce n'est que plus tard qu'il est allé y chercher de la philosophie; peut-être y a-t-il là un peu d'illusion rétroactive. Mais le second renseignement qu'il nous donne est précieux. C'est bien à Athènes, que, ne se contentant plus de constater les inconvénients du vice dans la vie, il s'est mis à raisonner — curuo dignoscere rectum — ; c'est justement là le travail intellectuel que son père avait réservé pour cette époque. H. s'est familiarisé avec la dialectique, et il a voulu voir clair. On n'arrive pas à distinguer le vrai du faux sans un effort de volonté ; bien entendu il s'agit ici surtout de la vérité morale; car H. ne paraît pas

1. Sur les professeurs (jui enseignaient alors à Athènes, cf. Franke. F. IL, p. 10 sq., Dillenburger ', p. 3.

2. Je nedoutepointqu'ilnefaille lire uelleni, leçon mieux autorisée que posseni,et que KcUcr, Epi/ef/om., ad h. 1., appelle» die feinereLesart». Une des parties capitales de l'étude de la philosophie, c'est l'éducation delà volonté ; le séjour d'Athènes ne fut pas très long, et H. n'en emporta sans doute pas une grande érudition philosophique ; mais il prit le ferme propos — qui est fondamental en pareil cas — de chercher la vérité. Ce ferme propos ne l'a jamais abandonné. Il a toujours voulu juger sainement. S'il l'a toujours pu, c'est une autre question.

s'être jamais proposé d'approfondir les problèmes métaphysiques^. Sa définition de la philosophie Académique est fort juste, quoique très brève '. Que ce soit celle à laquelle il s'est particulièrement appliqué pendant son séjour à Athènes, nous ne saurions contester là-dessus son témoig-nage. Pourtant il est certain que ce sont d'autres doctrines plus positives, qui ont laissé des traces dans ses S. Ce qu'il a emprvinté à l'Académie, c'est donc une méthode. Et, de fait, il ne faudrait pas se représenter H., au moment oi^i il commença à écrire ses S., comme étant en possession d'un ensemble de connaissances complètes, écrivant pour exposer des vues mûries d'avance et pour affirmer une position prise inébranlablement. Bien qu'il eût étudié autre chose que le système Académique, qu'il fût dès ses débuts familier avec d'autres doctrines, il faut nous le figurer, dans la période qui nous occupe, comme se mettant au courant du mouvement philosophique contemporain, apprenant et réfléchissant sans cesse, et nous donnant, sur les points qui lui viennent à l'esprit, son appréciation du moment, et la mesure de ses connaissances actuelles. C'est là l'idée directrice qui doit nous guider dans l'examen des S.

Nous avons à nous demander jusqu'à quel point elles sont teintées de philosophie et de quelle philosophie, ce qu'H. sait des différents systèmes et à quelles sources il a puisé ce qu'il en sait, quelles sont ses affinités et ses répulsions vis-à-vis des idées et de ceux qui les représentent autour de lui ; nous rechercherons si l'on peut constater les traces d'une certaine évolution dans son esprit. Enfin nous nous demanderons à quoi se rattache la forme de ses S. philosophiques, s'il l'a inventée de toutes pièces, ou si l'on peut déterminer les influences qui l'ont conditionnée.

Il est bien certain qu'en écrivant la S. I, 2 H. n'a pas voulu composer un traité philosophique sur les rapports des sexes. La

1. Beck, Horaz ah Kunstrichler und Philosoph (Progr. de Mainz, 1873), p. 26 sq., remarque quH. « in Riicksicht auf die Metaphysik duichaus den Sokratischen Slandpunkt einnahni... So war seine Philosophie ganz cigcntlich Moral-Philosophie ! »

2. Cf. Cic., Academ. prior., lih. Il, cap. 3 : « Nostra quidem causa facilis est, qui uerum inuenire sine ulla contentiose uolumus (uellem dans II.) idque summa cura studioque conquirimus... nequc nostrae disputaliones quidquam aliud agunt, nisi ut in utramque partem dicendo et audiendo eliciant et tamquam exprimant ali(pii(l, quod aut uerum sit aut ad id quam proxime accédât... »

;{2f) ÉTUDE SUR LES SATIRES D HORACE

solution à laquelle il s'arrête paraît être celle qu'adoptaient ses contemporains : éviter à la fois l'adultère, et, même avec les courtisanes, les excès ruineux et le scandale ; du reste, ne pas se refuser les plaisirs considérés comme permis par l'opinion moyenne, cette opinion qui se modifie lentement d'âge en âg-e. Pourtant il y a dans la pièce autre chose que le bon sens courant ; il y a des dessous philosophiques, qui se révèlent par les termes mêmes dont se sert H. Dans la première partie, il constate qu'on ne sait pas se tenir au juste milieu : v. 28, Nil mediumst. Ce n'est qu'une observation rendue facile par le spectacle des exagérations humaines. Il est pourtant probable qu'il faut y voir une allusion à la théorie d'Aristote', d'après lacfuelle la vertu est le milieu entre les extrêmes. C'est là le support philosophique de cette doctrine du juste milieu, à laquelle H, ne paraît pas être arrivé uniquement en suivant les indications de son tempérament personnel, bien qu'il l'ait sans doute adoptée, parce qu'elle y était conforme. Au v. 24 il prend le mot stulti non pas dans son sens usuel, mais dans celui de non-philosophes. Or c'est bien ainsi que l'entend Damasippe- Stertinius dans la S. II, 3. Au v. 49 H., pour caractériser les extravagances de Salluste, emploie le mot insanit. Or toute la démonstration de la S. II, 3 tend à prouver que les vicieux sont des insani. D'où la conclusion qu'H., dès ses premières S., est familier avec la philosophie stoïcienne, et que, s'il n'emploie peut-être pas les mots dans le sens strict et rigoureux de l'école, il voisine tout au moins avec elle. En revanche, toute la discussion contre les moechi est fortement empreinte d'épicurisme : l'expression corrupta dolore uoluptas, v. 39, est une expression é]:)icurienne ; l'épicurien recherche le plaisir, mais le plaisir qui n'est pas gâté parla douleur-. L'énumération des mésaventures auxquelles les moechi s'exposent est toute romaine (cf. Valer. Max., VI, 1, 13). Mais le fr. 533 d'Épicure -^ montre que c'est

1. Elh. Nie, 2, 6, 11, [leaoTr); Sûo xaxtôJv, t;^; [jlÎv xaO' G-cpôoXrlv, Tfjç 81 xar' ËXXsiliv. W. Genioll, Die Bealien..., H. 3, 1894, p. 69, remarque « dass die spalere Stoa, welche in manchon Punkten von der slrcngen Observanz (1er friiheren Zeilen abwich, sich jene Aristotelische Définition ang^eeignot halte » ; cf. Sen., op. 66, 8 : « omnis in modo est uirlus. Modus ccrta mensura est... »

2. Cic, (le fin., I, 1 i, 48 : <> Qui... ila fnii uoluiil iioluplatilxis, iil nnlli |)i'(>pter cas coiisiMpianliir dolores.... il iu)hi|UatiMn inaximnm atlipiscunlur praelormittenda uoluptate... »

3. J'emprunte ce rapprochement et les suivants à ledit, de Kiessling^^

par des arj^uments de cette nature que les épicuriens condamnaient l'adultère ; ils faisaient ressortir les inconvénients et les dangers auxquels il expose, bien supérieurs aux rares plaisirs qu'il procure. Dans sa discussion avec l'interlocuteur fictif, H. fait larg-ement usage des idées et des raisonnements épicuriens, V. 73 sq. : At quanto meliora monet pugnantiaque istis Diues opis natura suae, tu si modo recte Dispensare uelis ac non fugienda petendis Inmiscere. Tuo uitio rerumne labores Nil referre putas? Cf. Épie, Senl. sel. XV, Diog., X, 144 ; Cic, de fin., I, 13, 43; Diog., X, 129 sq. La nature a un certain nombre de besoins, restreints et faciles à contenter, dont la satisfaction suffît à notre bonheur; c'est à l'homme à démêler ce qu'il faut rechercher — parce que c'est la satisfaction d'un besoin réel — et ce qu'il faut fuir — parce qu'il ne s'agit que d'un besoin fictif, dont la satisfaction peut nous conduire aux plus graves mécomptes — . Il faut donc se mettre en règle avec la nature, de façon à ne pas tomber dans des souffrances, que nous ne saurions imputer qu'à nous-mêmes. De même, v. 111 sq., Nonne, cupidinibus statuât natura modum quem, Quid latura sibi, quid sit dolitura negatum, Quaerere plus prodest et inane abscindere soldo ? (cf. Epie. fr. 4o6), l'argumentation repose sur la célèbre division des désirs en naturels et nécessaires, naturels mais non nécessaires, ni naturels ni nécessaires. C'est là le modus quis imposé par la nature ; qu'on lui retranche les plaisirs des deux dernières catégories, elle n'a pas à se plaindre (latura) ; qu'on lui supprime ceux de la première, elle éprouve une douleur (dolitura). Faire la distinction et s'y tenir', c'est inane abscindere soldo, c'est-à-dire marquer la limite entre les passions vaines, dangereuses à satisfaire (inane) et les besoins essentiels qui font le fond même de notre nature (soldum). Bien entendu, il ne s'agit pas ici du vide et du plein au sens matériel, mais d'une théorie psychologique et morale, quoique la phraséologie soit la même. Ainsi, en combattant l'adultère, H. ne se place pas au point de vue du simjjle bon sens, mais sur un terrain très spécial. Il s'appuie sur les vérités fondamentales de l'éthique épicurienne, et il faut qu'on en soit pénétré pour convenir de la justesse de son raisonnement ; donc, peu de temps après son

qui fait toucher du doigt les rapports fréquents entre l'exposition d'H. dans ses S. morales et les systèmes philosophiques.

1. Cic, de fin., I, 14, 48: « ... qui suum iudicium retinent, ne uoluplate uicti faciant id, quod sentiant non esse facicnduiu... »

32S ÉTUDE SUR LES SATIRES d'iIORACE

séjour à Athènes, il les connaissait, il les admettait pour son propre compte, et elles formaient le fond de ses convictions philosophiques. Il ne nous dit pas où il avait appris à les apprécier. Si l'on compare à la S. I, 2 la lin du 1. IV de Lucrèce, on est frappé d'une certaine différence. H. condamne l'adultère et les liaisons scandaleuses avec les courtisanes ; Lucrèce attaque l'amour lui-même comme une passion violente, qu'il veut réduire à la simple satisfaction des sens, uoli^^ina^a... venere, V. 1070. Pourtant il y a quelques rapprochements de détail : v. 1124 sq., aegrotat fama uacillans ; Labitur interea res = ]){)nam deperdere famam, Rem patris oblimare, S. I, 2, v. 61 sq., et la conclusion à laquelle arrivent H., v. 119 sq., et Lucrèce, V, 1278 sq., offre bien quelque analog-ie. Mais H., v. 121, cite Philodème, et c'est le seul philosophe qu'il mentionne dans la S. en faisant sienne son opinion. De là, bien qu il ne s'agisse que d'un point de détail, un indice que c'est à Philodème qu'il devait la connaissance du système épicurien et son penchant à l'accepter. En ce qui concerne ses confidences personnelles sur ses propres habitudes, H. paraît fort éloigné du grossier naturalisme cj^nique : sans avoir de grandes prétentions , il choisissait pourtant.

La S. I, 3 n'est pas une dissertation philosophique sur l'amitié. Elle doit sa naissance à des circonstances très spéciales (cf. p. 28). Pourtant ce n'est pas un simple épanchement de sentiments personnels à H. Elle contient des parties de couleur nettement philosophique. On y retrouve quelques termes significatifs déjà signalés dans la S. I, 2, stultus, v. 24, stultis, v. 77, Labeone insanior inter Sanos dicatur, v. 82 sq., termes qui, comme le montre la S. II, 3, proviennent de la phraséologie stoïcienne '. (Juant au fond, on sait que les épicuriens voyaient dans l'amitié la foi-me la plus haute et la plus j)arfaite des liens sociaux, et qu'ils la pratiquaient avec une véritable passion. Que la chaleur avec laquelle H. en parle dans cette pièce vienne en partie de l'épicurismo, c'est ce qui paraît plus ([ue vraisemblable. Sur le principe même de l'amitié, la théorie des épicuriens dill'érait profondément de celle des stoïciens. Les premiers y voyaient un échange charmant de plaisirs et d'intérêts, les seconds la fondaient uniquement sur la vertu. C'est la première doctrine

I. OolschlJij^^or, lioilriige ziir Erklarung..., p. 7, rapproche du v. 49 sq. Arislolo, niirl., I. {}, p. 13G7, 32 Rokk., et signale entre II. et Aristotc <piel(pies i"\pproclieineiils curit-ux.

qui est représentée par H. ; les types d'amis qu'il met en scène ne sont point des sages, mais des hommes très ordinaires, et c'est justement sur l'existence des défauts qu'il base la nécessité de l'indulgence réciproque ; cette indulgence, il la recommande par des considérations d'intérêt bien entendu ; si nous la pratiquons à l'égard d'autrui, c'est pour qu'on nous l'applique. Il est assez étonnant que l'exposé d'H. se termine par la réfutation de deux paradoxes stoïciens, dont le second ne se rattache nullement au sujet. Peut-être l'explication de cette bizarrerie apparente est-elle la suivante : H. aurait pu exposer les théories épicuriennes et les théories stoïciennes sur l'amitié, les mettre en contraste et se décider pour les premières ; c'était là un mode de composition trop régulier et trop solennel pour lui, et qui. en outre, aurait enlevé à la pièce le caractère personnel qu'il tenait à lui donner. Il a préféré développer ses vues particulières sur l'amitié, en les teintant d'épicurisme, mais sans avoir formellement recours à la doctrine ; seulement il s'est aperçu que la conception qu'il esquissait risquait de manquer de poids, ayant contre elle la théorie toute ditférente, et présente à tous les esprits, de l'école stoïcienne : au lieu d'attaquer de front cette théorie, il s'en est pris à un paradoxe plus facile à réfuter et qui menaçait de rendre caduque sa démonstration, celui de l'égalité des fautes. La façon dont il l'attaque est assez curieuse ; d'abord il faut noter qu'il ne présente ni la doctrine stoïcienne, ni la doctrine épicurienne dans toute leur rigueur : fere, v. 90, prope, v. 98, sont des atténuations, qui montrent que nous avons affaire à une discussion familière plutôt qu'à une confrontation de systèmes formulés avec la stricte exactitude philosophique. Ensuite H. ne prend pas directement à partie la doctrine stoïque de l'égalité des fautes par des arguments capables de la ruiner aux yeux de juges inqiartiaux; il se borne à lui opposer les idées épicuriennes sur l'origine du juste, et c'est là le genre de raisonnement que nous avons déjà signalé dans la S. I, 2. Il est bien certain que, si Ion admet l'origine épicurienne du juste, le système stoïcien de l'égalité des fautes tombe. Mais c'est là une question. Elle est résolue pour H., et, à ce moment de son développement intellectuel, l'épicurisme lui apparaît évidemment comme contenant la vérité, et le stoïcisme l'erreur ' ; il est devenu plus tard moins

1. Oesterlen, K. u. IL, i*'" Heft, 1885, ne croit pas « dass Iloraz sich unbedingl auf die Secte der Epikureer stellte, denn auch dcren Théorie ^vil•d mit einer gewissen ironischen Ubertreibung oder komischen Ver-

dogmatique. Si la réfutation du premier paradoxe stoïcien, sans avoir vnie valeur scientilique absolue, a tout au moins une couleur philosophique, il n'en est pas de même de celle du second. H feint d'abord de se tromper grossièrement sur la signification de la royauté du sage ; ce n'est pas qu'il soit peu au courant du stoïcisme, car il se fait redresser en termes excellents par son adversaire. Mais il refuse d'entamer la discussion ; il s'en réfère au gros bon sens populaire, et tourne en ridicule le personnage, dont l'extérieur n'a rien à faire avec les idées. La S. I, 3 témoigne d'une véritable animosité contre le stoïcisme et contre les stoïciens ; l'aversion pour le stoïcisme s'explique sans peine par le fait qu'H. appartenait alors au camp opposé ; celle contre le stoïcien anonyme par la haine du cynique ; car ce mendiant, qui aifecte la tenue professionnelle, la longue barbe et le bâton, n'est pas autre chose qu'un cynique ; mais il y a aussi le trait contre Crispinus, qui avait une situation plus relevée, et sans doute un extérieur moins vulgaire. Peut-être y avait-il là une certaine rivalité de métier (cf. p. 15 sq.). Reste à examiner quelle est la source de lépicurisme dans la S. I, 3 : au v. 38 sq., H. paraît faire allusion au célèbre passage de Luer,, IV, H53 sq., sur l'aveuglement de l'amour (H., v. 39, turpia... uitia ; Lucr., v. 1151, uitia..., v. 1155, turpis) ; au v. 68. namuitiis nemo sine nascitur et au v. 76 sq., Denique, quatenus excidipenitus uitium irae, Cetera item nequeunt stultis haerentia, H. se souvient évidemment du passage de Lucr. III, 310 sq., Nec radicitus euelli mala posse putandumst, Quin procliuius hic iras decurrat ad acris *. Enfin tout le développement sur l'état primitif de l'humanité, V. 99 sq., découle de la dernière partie du cinquième 1. de Lucrèce, avec des emprunts d'expressions très signilîcatifs. H. se distingue de Lucr. en ce que celui-ci se place plutôt au point de vue historique, tandis qu'H. insiste sur le côté dogmatique; mais, qu ayant à démontrer une idée épicurienne fondamentale. IL ait reproduit la rédaction de Lucr., c'est ce qui est très caractéristique. Sans être plus épicurienne que la S. I, 2, la S. I, 3 est plus Lucrétienne. Cela me paraît prouver ([u'II. avait étendu le cercle de ses

schiebuii}^ aufgefiihrt ; Horaz steht viclmehr V. 04-121 und besonders 139 11". mil soiiioin Privalurteil liichelnd iilier beiden Parteien ». Je ne vois pas la moindre trace d'ironie dans l'exposé de la doctrine épicurienne.

1 . W. GemoU, Die Realien bei Horaz, Ilcft 3, 1894, p. 65 : « Die Ausroltung (ter AfTekto crtvliirl Iloraz, S. I, 3, 7C, fiir unmôglich... Damit verstôsst er ofTenbar gegen den stoischen Satz : à;ïaOf) tlvat tov aoçov, Diog. L. VII, 117 ».

lectures, et qu'à ce moment il considérait Lucr. comme étant le porte-parole autorisé de lépicurisme. Virg-ile, lui aussi, a inséré dans une de ses Égl., VI, 31 sq., une imitation manifeste et prolongée de Lucr., avec cette difTérence, toutefois, qu'il lui emprunte une belle image, tandis qu'H. se tient aux idées. 11 n'y a pas lieu de prétendre que ce soit Virgile qui ait révélé Lucr. à H. ; mais il V a là un point de contact intéressant, justement à un moment où H. était dans toute la ferveur de son amitié pour Virgile, et sans doute en pleine communauté d'idées littéraires avec lui.

La S. I, o est un simple récit de voyage; pourtant, à propos du miracle de Gnatia, H. exprime son opinion sur les dieux, V. 100 sq., credat ludaeus Apella, Non ego: namque deos didici securum agere aeuum Nec siquid miri faciat natura deos id Tristes ex alto caeli demittere tecto. C'est la pure doctrine épicurienne, qui reconnaît l'existence des dieux, mais nie leur intervention dans les choses du monde. Ce qui est curieux, c'est que l'expression en est textuellement empruntée à Lucrèce, moins la familiarité joviale du dernier vers qui appartient à H. Lucr., V, 82 sq., Nam bene qui didicere deos securum agere aeuom. Si tamen interea mirantur qua ratione Quaeque geri possint... Or l'emprunt littéral est caractéristique; il montre que Lucr. est à ce moment pour H. le représentant le plus autorisé de l'épicurisme, celui auquel il tient à se rattacher directement. Une certaine irrévérence envers les dieux se manifeste encore, S. I, 8, 3, Maluit esse deum, et 1, 9, 70 sq., « Nulla mihi » inquam n Relligiost », mais sans allusion à aucun système déterminé.

S. 1, 6. Les épicuriens étaient enclins à se tenir à l'écart des affaires publiques. H. se rapproche d'eux par ses conclusions et sa pratique personnelle, de même que par la nature de son raisonnement fondé sur ce fait que les honneurs ne procurent que des satisfactions de vanité (Gloria, v. 23), et qu'ils entraînent pour l'homme obscur une foule de désagréments très réels. Mais il ne traite pas le sujet au point de vue philosophique. Il le restreint aux proportions d'une discussion particulière avec Mécène, réduite à son cas spécial et à ses convenances. Au v. 27 insanus est pris dans un sens très voisin de celui que lui donne Damasippe dans la S. II, 3.

La S. I, 1 est celle qui se rapproche le plus de la dissertation philosophique populaire. R. Heinze ' a supposé quH. avait eu

1. De Iloratio Bionis imitatore (Diss. inaug. de Bonn, 1889j, p. lo-22.

SOUS les yeux deux traités Tzzp\ •^.z'^/j:[j.o'.p'.2ç et r.ep: s'.Xc-Asj-ria:; et les avait réunis. Il est bien possible que la contamination soit de son fait, et ne se trouvât point dans sa source, puisque, dans les S, de sa première manière, il aime à associer plusieurs idées fondamentales (cf. p. 60 sq.). Il est certain que la pièce a une couleur philosophique prononcée. V. 19, Atqui licet esse beatis montre qu'H. rattache le mécontentement universel à cette recherche du bonheur, qui est l'essence même de la nature humaine et dans laquelle non seulement les épicuriens, mais les philosophes de toute secte avaient la prétention de g-uider l'homme et de le mener au but (cf. v. 117 sq., qui se uixisse beatum Dicat). La discussion avecTavare est franchement épicurienne ' ; elle repose, comme dans la S. I, 2, sur la distinction fondamentale entre les exigences réelles de la nature et les besoins factices : \. 59, At qui tantuli eg-et quantost opus"^... est l'affirmation que les désirs naturels sont bornés, vérité souvent exprimée par Lucr., par ex. V, 1118 sq., Diuitiae grandes homini sunt uiuere parce Aequo animo ; neque enim est umquam penuria parui. Les désirs factices et leur action décevante sont désignés au v. 61 par les mots decepta cupidine falso : c'est la -/.svy; â-'.0'jp.{a des épicuriens, et c'est de leur système que dérivent ici la psychologie et la phraséologie d'il. Quant à la caractéristique de la vertu, v. 106 sq., Est modus in rébus, sunt certi denique fines Quos ultra citraque nequit consistere rectum, elle parait se rattacher à Aristote, et II. revient sur une définition qui lui est familière et qui paraît être fondamentale chez lui (cf. S. I, 2, 28, Nil mediumst). Il est remarquable que cette S. soit celle qui contient le plus d'imitations de détail de Lucrèce ; alors encore Lucr, était pour II. le g-rand prophète de l'épicurisme.

La S. Il, 2 n'est pas une simple condamnation de la gourmandise au nom du bon sens. Elle a un fond philosophique ; car c'est la recherche de la mesure que doit tenir le sage en face des plaisirs de la table. V. 2 sq., Nec meus hic sermost, sed quae praecepit Ofellus Rusticus, abnormis sapiens crassaque minerua ; V. 63, Quali igitur uiclu sapiens uieiur...'? Seulement ce n'est pas

l.« Aiuli-ei'soils ontslaininl... Tanlalus (S. I, I, 08) als Boispiol dor BegehiliflilaMlder stoiscluMi Doktrin, cf. Teles, éd. Hense, p. 25 ». GimuoH, DieRealien..., II. 3, p. 80.

2. C'est là la formule épicurienne, qu'il, considère comme l'expression de la vérité et dont il a fait la règle de sa propre conduite ; au contraire, S. 11, 3, 127, Si (juiduis salis est, dans la bouche de Damasippe-Stertinius est la théorie cynique i^cf. Xenoi)h., Conuiu., 4, 42, olç... [AàÀtdra -à -apovTa àpxïL..)

à un philosophe d'école qu'H. va demander les préceptes de la sagesse, c'est à Ofellus, cest-à-dire à lun des représentants de ces paysans italiens de vieille roche, qui, sans avoir la subtilité d'esprit des Grecs, et sans avoir codifié en système leurs principes, ont cependant une conception méthodique et raisonnée de la vie ; cette conception, c'est le « traditus ab antiquis nios », S. I, 4, 117. Les vieux paysans italiens sont des philosophes sans le savoir : il détiennent une partie de cette sagesse, que les raisonneurs de profession ont exposée d'une façon plus abstraite, fondée sur une base logique et justifiée par des arguments. Il est remarquable qu'il., qui avait entendu à xVthènes les représentants des théories helléniques, soit revenu, une fois rentré en Italie, à la vieille source de la moralité publique italienne que lui avait révélée son père'. Ce n'est pas qu'il nous donne l'enseignement d'Ofellus sous sa forme primitive, c'est-à-dire rustique et en partie inconsciente. Il le pénètre au contraire de la doctrine épicurienne, dont il est lui-même imprégné : v. 19 sq., l'expression .summa uoluptas et l'idée, que le plaisir suprême réside en nousmêmes et non dans les choses extérieures, sont d'un véritable philosophe. L'argumentation contre les gourmands repose dans la première partie de la pièce sur ce fait que les gastronomes extravagants, loin de songer à satisfaire les besoins de la nature, mettent leur point d'honneur à s'éloigner d'elle et se laissent guider par des considérations absolument fantaisistes : vanité, amour maladif de la nouveauté, mode. Or ces désirs factices sont justement l'origine des malheurs humains. Dans la seconde partie le raisonnement est également épicurien, puisqu'il s'agit de convertir l'homme à la simplicité par l'énumération des avantages qu'elle procure, de le détourner de la gloutonnerie par les inconvénients qui en sont inséparables. Kiessling - a rapproché du raisonnement d'H. le raisonnement épicurien contre la gourmandise, et montré qu'ils se recouvraient presque exactement-. Le rapport est tellement frappant qu'il jette un jour curieux sur la façon dont H. travaillait. Il avait sous la main des traités d'épicurisme. aux([uels il empruntait non pas seulement des idées générales, mais au besoin toute une argumenta-

1. Dans la S. I, 2, 31 sq. il cite, sans l'adopter il est vrai pour son propre compte, un précepte de conduite du vieux Caton.

2. Ad V. 70: (( Tô auvsOî^E'.v ojv Èv xaT; aTiXa;? za- où noÀy-:£Àiai o'.aiTa-.; •/.a'-, -j^i'.v.oi; i'j'\ aja-},r,pfoT'.y.ôv (71-77) xal rpô; ta; àvavzai'a; ToCi ^io-j 7pr;<J3t; aozvov -oi£î Tov avGpw;:ov (80-81) /.a; to?; -oÀjtîÀé^iv k/. oiaÀc-.aaâ-ojv zpo(icp-/oji.c'voy; y.psÎTXov f,iji,à; oiaTtOr.ai (82-88) xal -pô; Tf,v rjy/.v àoojîouç -azxT/.vji-Ç-^: i 107-111) ... Dio^■. X, 131.

33 i ÉTUDE SLK LES SATIRES d'hORACE

tion. Ici il ne doit rien à Lucrèce : c'est à d'autres sources qu'il s'est adressé. Toutefois la dépendance d'il, n'est jamais un asservissement. Il a intercalé, v, 8!)-93, l'arg-ument du sanglier conservé, mets de résistance des anciens Romains, et, v, 99 sq., l'exemple de Trausius, sans doute un contemporain. Au v. 77 sq., rimage de l'âme attachée à la terre par le corps alourdi de vices paraît remonter à une comparaison platonicienne ', et la définition de l'âme est stoïcienne; les stoïciens considèrent la divinité comme un souffle qui pénètre tout et dont l'âme est une parcelle 2. En outre, dans la première partie de sa démonstration, II. traite les gourmands de fous, v. 33, insane, et par conséquent il fait jusqu'à un certain point cause commune avec les stoïciens, pour qui les vicieux sont des insensés. Mais, dans sa conclusion, il n'arrive pas a l'indifférence grossière des cyniques, qui réduisaient l'alimentation au strict nécessaire et qui n'auraient pas désavoué les pratiques d'Avidienus, que son surnom Canis range parmi eux. Il distingue le « tenuisuictus » du « uictus sordidus », et il s'arrête au juste milieu qui, suivant Aristote, constitue la vertu ^. Tout ceci semble indiquer que l'horizon philosophique d'H. s'est singulièrement élargi : au lieu de représenter une école, il les domine toutes, et il leur emprunte avec éclectisme ce qui est utile à l'expression de sa pensée.

Dans la S. I, 3 H. mentionne accidentellement deux paradoxes stoïciens contre lesquels il s'élève. C'est un troisième paradoxe, ira; à<fp())v [Aaivexai, qui fait le sujet de la S. 11,3 tout entière, distincte par sa longueurde toutes les autres S. ; H. le formule, suivant une habitude déjà signalée, d'une fa(,'on atténuée, v. 32, insanis et tu stultique /jro/^c omnes. Il est assez remarquable qu'il, n'aille jamais au fond même de la doctrine, mais qu'il s'atta(jue toujours aux paradoxes, c'est-à-dire à ces formules dans lesquelles elle s'accentuait en se résumant avec l'intention évidente de heurter l'opinion commune et de la braver. On peut se demander si les dispositions d'H. vis-à-vis des stoïciens et du stoïcisme ne se sont pas légèrement modifiées avec les années. Son hostilité a toujours porté contre les stoïciens de bas étage, qui, par leur tenue et par leur mépris des convenances, choquaient le senti-

I . l'/irdon, 83*1 « oïl ixacd-/) fÔovrj xat Xùtit; tôazsp rjXov r/ouua nfoarjXoï aÙTf,v zpôç t6 atÔjjLa xat -poa-£povà' xal ::o'.£î atofxaTOEio^ ».

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