LA GENÈSE ET LA VALEUR DES IDÉES LITTÉRAIRES
embarrassée de son style, il déclare qu'il ne la retrouve pas chez
les auteurs quil avait donnés précédemment comme la source
totale de son inspiration, les poètes de la Comédie attique ancienne,
V. 16 sq. Il y a là un repentir, une correction, qui montrent c[u'H.
ne s'embarrassait pas autrement de se dédire, lorsque l'exigeaient
les besoins de sa polémique. Or ici il a tout intérêt à séparer
Lucilius de ses modèles sur la question du style, et à les mettre
de son côté. V. 20 sq., il blâme chez Lucilius le mélange du grec
et du latin, — parce que c'est une pratique qui lui était étrangère,
un défaut dans lequel il aurait pu tomber ; car il avait été lui-même
plus loin : il avait écrit en g-rec ; mais c'est une aberration dont il
était revenu. V. 50 sq., At dixi fluere hune lutulentum..., il
reprend une partie de son premier jugement en le rendant plus
sévère (plura quidem toUenda relinquendis enchérit sur : erat
quod tollere uelles), et il s'excuse de 'sa liberté d'appréciation.
sur l'exemple de Lucilius qui n'a été tendre ni pour Accius, ni
pour Ennius. Notons en passant que l'admiration d'H. pour
Ennius semble s'être refroidie, puisqu'il admet la justesse de
la critique de Lucilius; mais il ne s'agit ici que de métrique.
La cause des imperfections de la versification et du style
de Lucilius, il la voit surtout dans le temps où il a vécu ;
on sent qu'il ne veut pas trop amoindrir un écrivain auquel il
doit beaucoup, et du patronage duquel il a besoin. Dire que
Lucilius aurait écrit autrement s'il avait vécu plus tard paraît au
premier abord une naïveté : en effet on subit forcément les
influences du milieu ; mais sous cette vérité trop évidente il y a
des sous-entendus : en réalité H. veut atteindre les archaïsants
— en épargnant Lucilius — , et il a raison de prétendre que le
bon style ne doit jamais être un pastiche. Mais il a tort de ne
pas s'apercevoir que la manière parfois gauche et incorrecte des
primitifs a une vigueur et une originalité qu'on ne retrouve plus
aux époques plus policées. L'appréciation d'H. est trop pleine
d'intentions de polémique et d'apologie, pour qu'il songe à se
placera ce point de vue, qui est celui de l'historien et du dilettante.
Dans la S. II, I Lucilius ne recueille plus que des éloges;
dans ces éloges comme dans les critiques précédentes, M. ne
fait en somme que plaider sa propre cause. V. 30 sq., il trouve
l'œuvre de Lucilius charmante, parce qu'elle est le résumé et
comme le tableau de .sa vie, — or toute une partie des S. d'il, est
faite de confidences personnelles — . V. 62 sq., il rappelle avec
quelle énergie Lucilius a attaqué les gens corrompus, en citant leur
nom, — il avait la prétention d'en faire autant — . V. 6o sq., il
constate que ces sorties vigoureuses ne l'ont pas empêché d'être
;}()'l ÉTUDE SLR LES SATIRES d'hOI'.ACE
Tami des griuids personnag'es, — c'est à cela qu'il tenait luimême par-dessus tout — .
En somme^ la polémique contre Lucilius n'a rien à faire avec ce que nous appelons la querelle des anciens et des modernes, querelle dans laquelle H. ne s'eng-ag-ea que plus tard — bien que l'attitude postérieure d'il, soit en germe dans le jugement qu'il porte sur la versification et sur le style de Lucilius — et il est remarquable qu'H. ait laissé de côté Lucilius lorsque dans ses lilpîtres il aborda la question. On s'est demandé jusqu'à quel point le jug-ement d'H. sur Lucilius était juste ^ : ce qu on peut affirmer, c'est qu'il est inspiré par des considérations uniquement personnelles : H. loue Lucilius sur les points où il se rapproche de lui, il le désapprouve sur ceux où il s'en sépare.
A propos des auteurs contemporains attaqués par H., il est facile de voir que sa critique est guidée -par des motifs analogues : Crispinus et Cassius l'étrusque sont des improvisateurs— H. était incapal)le d'improviser — ; Fannius est un poète populaire — ce sont les suffrages d'un petit cercle de gens distingués, que recherche H. — . Furius Aljsinus était emphatique et boursouflé — défaut (jui choquait son amour de la simplicité et son bon goût'^ — . Quant à Tigellius Hermogenes et à Demelrius. c'étaient des artistes grecs, des exécutants, qui se permettaient d'a})précier les poètes dont ils chantaient les vers ; ni leurs jugements, ni l'étroitesse de leur répertoire ne plaisaient à H. C'étaient pour lui des ennemis personnels, qui ne le ménageaient pas, et auxquels il rend largement la pareille.
De la critique littéraire comme de la satire morale H. aime à tirer la théorie. Mais c'est seulement dans les dernières Epîtres (|u'il a exposé ses idées sur l'art d'écrire, c'est-à-dire qu'arrivé à sa pleine maturité il a songé à dogmatiser et à formuler en règle ce qu'il avait pratiqué. Dans les S. nous avons le germe de ce qu'il a développé ensuite. Ses idées littéraires ont eu sur notre littératuie une si grande influence, qu'il est intéressant d'en rechercher l'origine. S. L i, 12 sq., il termine son jugement sur Lucilius par ces mots : piger scribendi ferre laboreni, Scribemli recte : nam ut multum, nil moror. Par « scribendi recte » il entend le style correct, par opposition aux hasards de l'improvisation;
1. M. A, Ilcrwig-, //o/V(//;/s f/f/.i/c/u/s /•(•<•/(' de Lurilio iiidicaverif (Diss. iniiu{<-. do Ilallo, 1873).
2. Cl. H. Cnmo/./i, /. c, p. 1",)0 s(j., croit (juo l'uiius avail pris t-ontiv 11. la (lôrciisc de Lucilius ; c'est une hypothèse j^ratuilo.
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c'est une expression qui lui semblait résumer à merveille son idéal, et qu'il a reprise dans les Épîtres. Il ne fait nulle difticulté de convenir que cette manière d'écrire était celle qui lui était commandée par son tempérament : y. 17 sq., Di bene fecerunt, inopis me quodque pusilli Finxerunt animi, raro et perpauca loquentis. S. I, 10, 7 sq., delà critique du style dé Lucilius il fait sortir la définition du bon style, dont les qualités principales sont la concision et la variété. Lucilius était un imaginatif, chez qui les mots venaient en abondance, et il se plaisait à les projeter pèle-mèle dans ses vers ; c'était un esprit puissant, qui marquait tout do sa forte empreinte, et qui était par suite monotone; H. est un tempérament sensé et mesuré, il choisit entre les expressions ; une seule lui suffit, pourvu qu'elle soit juste et exacte; les accumulations torrentielles de Lucilius lui paraissent noyer l'idée ; comme il est réfléchi et souple, il accommode sa manière aux sujets qu'il traite. V. 71 sq., après avoir insisté sur les défauts de l'improvisation de Lucilius, il donne le précepte qu'il considère comme fondamental: Saepe stiluni uertas, iterum quae digna leg-i sint Scripturus, précepte qu'il mettait rig-oureusement en pratique, S. II, 3, 2, scriptorum quaeque retexens. Il faut souvent effacer le premier jet, et le remplacer par des choses plus fortes, plus significatives, plus dignes d'attirer l'attention du lecteur. V. 73 sq., neque te ut miretur turba labores, Gontentus paucis lectoribus... Il faut plaire non pas au grand public, mais à l'élite; c'est bien encore sa propre pratique qu'H. traduit ici en précepte, et il ne s'en cache pas (cf. v. 76 sq.).
Nous voyons donc bien nettement de quelle façon se sont formées les idées d'H. sur l'art d'écrire. Comme en morale il avait été frappé d'abord du spectacle et des inconvénients du vice, comme en réfléchissant il avait cherché les raisons qui doivent nous en détourner, et comme il était arrivé à des solutions pleinement conformes aux indications de sa nature, de même il avait été choqué du laisser-aller de Lucilius, il l'avait trouvé peu conforme au bon sens et à la raison, et il avait senti que son tempérament le portait à écrire tout autrement ; de là les premiers éléments des théories qu'il développera plus tard. Aussi individuelle, aussi sincère que sa doctrine morale, sa doctrine littéraire n'a ni plus ni moins d'autorité. En lui donnant une valeur absolue, on en méconnait l'origine.