LA GENÈSE ET LA VALEUR DES IDÉES >IORALES
il penche. Au lieu de nous i^uider sans cesse en exprimant son sentiment personnel, il ne nous donne aucune indication décisive. Il va deux variétés du procédé ; dans les S. II, 3 et 7 il fait prêcher la morale par des individus bas et ridicules ; il les envoie promener plus ou moins énergiquement à la lin ; mais ce n'est pas à dire qu'il n'y ait rien à prendre dans leur sermon ; c'est au lecteur à faire le départ entre ce qu'il y a de vrai et de faux dans les dissertations de Damasippe et de Dave. H. va plus loin — et c'est là la seconde variété — dans les S. II, 4 et 5. Non seulement il ne nous prévient pas cpie les raffinements et les subtilités culinaires de Catius ne sont point de son g"oût, mais il feint pour sa science et pour celle de son maître un enthousiasme naïf. Non seulement il n'a pas un mot de blâme pour les captateurs de testaments, mais il paraît les encourager par la bouche de Tirésias à faire leur devoir, et il leur inculque les moyens de réussir. Ici c'est tout juste le contre-pied de sa pensée qu'il faut prendre. La tâche du lecteur, une fois qu'il a compris, est plus facile que précédemment.
Mais H. ne se borne pas à transformer la méthode paternelle en donnant clairement son avis personnel dans chaque cas, ou en nous le laissant découvrir. Il aborde la prédication véritable fondée sur le raisonnement. Son père se bornait à noter les ell'ets matériels du vice; H. se rend compte de l'état psychologique du vicieux, et il entame avec lui une discussion, de manière à lui montrer qu'il fait un faux calcul, qu'il se trompe ^ S. I, 2, 1 sq., il dévoile les secrets motifs qui font agir les prodigues et les avares, et il conclut que c'est la peur d'un mal qui les conduit dans un pire ; v. o3 sq., il met à nu le vide de l'excuse des débauchés ; v. 68 sq., il essaie de convaincre les moeclii qu'ils se font illusion sur les vrais besoins de la nature et qu'ils prennent l'ombre pour la proie. S. I, 3, 76 sq., il insiste sur l'absurdité
1. W. Gemoll, Die Realieii..., II. 3, p. G6 : u Nach Ansicht dor Stoikcr ist die Tug^end Wissenschaft, die Untugend Unwissenheit... Geiiau das ist die Ansicht des Horaz ». H. Maschek (Jahres-hericht dos kais. kon. 01)or- Gymiiasiums zu den Schotten in Wicn..., 1887), p. 6 : « ... cum exploratuni haberct ille, fore ut, qui vitiis contaminati essent, opprohriis et maledictis si exagitati essent, non emendarentur, sed exacerbarenlur, eam rationem studuit esse ineundam, qua, quam stulte facerent, docti ad sanitatem redirent. Neque inepte eum fecisse existimandiim est. Persuasum enini ei erat, vitia, quibus cives lal)orarent, non ex pravilate orta esse perversitatcque animi, sctl potins ex errore (juodam et caecilalo mentis esse repetenda... »
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qu'il y a à ne pas tenir compte, clans la répression, de la gravité des fautes. S. I, 6,23 sq., il signale la vanité qui pousse les gens obscurs à briguer les honneurs sans prévoir les désagréments qui les attendent. S. I, 1, 1 sq., il constate comme un fait psychologique le mécontentement où nous sommes de notre condition, et, V. 28 sq., discutant avec les gens avides et avares, il leur prouve que les raisons par lesquelles ils se justifient à leurs yeux sont mauvaises, qu'ils ne mettent jamais à exécution leur projet de s'arrêter lorsqu'ils auront de quoi manger, qu'on n'a pas besoin d'une fortune colossale pour vivre convenablement. S. II, 2, 9 sq., il perce à jour les illusions des gourmands, et dénonce la fausseté de leurs appréciations. S. II, 3, 38 sq., Stertinius rend sensible à Damasippe le peu de valeur des raisons qui 1 ont décidé à se donner la mort; v. 77 sq., généralisant la leçon, Damasippe démontre que les vicieux sont des fous, il porte la lumière dans l'àme d'un Staberius, d'un Agamemnon, et il découvre la faute de logique qui les a entraînés à de véritables extravagances ; de même pour les autres. Dave n'est pas un psychologue moins habile. S. II, 7, 72 sq., il met a nu les plaies cachées d'H. et l'inexactitude de ses jugements. Ainsi H. se préoccupe avant tout de savoir ce qui se passe dans le cerveau de son adversaire, de découvrir les idées qui le guident ; ces idées il les prend corps à corps, et il en démontre l'absurdité : le vicieux est pour lui un aveugle qu'il s'agit d'éclairer. Pour donner du poids à son argumentation, il s'appuie tantôt sur l'épicurisme, tantôt sur le stoïcisme.
Il est un autre genre de raisonnement (ju'il atrectionne: c'est de montrer à son adversaire qu'il va contre son intérêt bien entendu. Sa prédication morale n'est pas seulement psychologique et logique, elle est utilitaire. S. I, 2, 37 sq., il énumère tous les dangers de l'adultère, pour ellVayer les moechi ; V. il) sq., il rappelle aux Salluste et aux Marsaeus qu'ils pourraient obtenir la même somme de plaisir sans perdre leur fortune et leur réputation. S. I, 3, 23 sq., il insiste surtout sur les inconvénients de la sévérité envers nos amis, et sur la nécessité d'être indulgents pour obtenir la réciprocité. S. 1, (i. 2i sq., il décrit tous les ennuis qu'attire rand)ilion aux petites gens, ce (pii est les inviter à ne i)as sacrifier leur tranquillité et leur bonheur. S. l, I, .')('» .s(|.. il met en lumière tous les dangers de la cupidité et de l'avarice, les tourmenfs ([ui en découlent, la perle de l'affcclion des proches, et parfois la mort violente. S. 11, 2, 7(1 s(|., il lec'onnnande la sobriété pour les avantages
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qu'elle procure ; il blâme la gourmandise pour tout le mal qu'elle nous apporte. Ce genre de raisonnement a beaucoup de prise sur l'àme humaine, toujours avide de son intérêt. Il assure au moraliste l'assentiment de ses lecteurs ; il a le défaut de ne pas les élever jusqu'aux régions sereines de la vertu pratiquée pour elle-même. H., dans ses S., ne nous achemine pas directement au bien, mais au bonheur. Naturellement le raisonnement utilitaire, très employé par H. lorsqu'il parle en son propre nom, ne se retrouve plus dans la bouche de Damasippe ou de Dave : ceux-ci se placent à un tout autre point de vue ; ils démontrent la vérité de certains axiomes moraux : les vicieux sont fous, l'esclave vaut souvent autant et plus que son maître, le sage seul est libre.
Tout raisonnement doit aboutir à une conclusion. Le caractère de l'enseignement moral chez H. — car c'est un véritable enseignement — , ce qui le dilférencie essentiellement de la méthode paternelle, c'est que, s'il part toujours du particulier, il tend toujours au général et il y atteint. H. ne se borne pas à dépeindre le vice, à discuter avec celui qui en souffre, pour le guérir soit par la constatation de la fausseté de ses idées, soit par l'attrait de l'intérêt ; il résume la leçon et la condense dans des préceptes brefs, nets, qui se gravent dans la mémoire, et qui sont le fruit tout préparé et comme le suc de chacune de ses dissertations. S. I, 2, 77 sq. : Quare, ne paeniteat te, Desine matronas sectarier, unde laboris Plus haurire malist quam ex re decerpere fructus. S. 1,3, 38, Illuc praeuertamur... ; v. 49, frugi dicatur...; v. 53, numeretur... ; v. 71, inclinet... ; v. 74, ignoscet uerrucis illius... (le futur équivalant ici au subj. de l'injonction). Si, dans la S. I, 6, la ligne de conduite, en ce qui concerne la recherche des honneurs, n'est pas tracée par un précepte formel, c'est qu"H. se contente de résoudre la question à son point de vue personnel. S. I, 1, 92 sq.. Denique sit finis quaerendi, cumque habeas plus, Pauperiem metuas minus et finire laborem Incipias parto quod auebas. S. II, 2, 65 sq. , Mundus erit qua non offendat sordibus atque In neutram partem cultus miser. C'est ainsi qu'à la suite dune discussion H. aime à formuler nettement la règle de conduite, qui fixe définitivement le point en litige, et ne laisse aucun doute dans l'esprit de l'adversaire qu'il a voulu convertir. Naturellement, ces préceptes de conduite manquent dans les S. II, 3 et 7. Damasippe et Dave exposent des théories stoïciennes qui se prêtent à la démonstration, mais qui n'aboutissent pas à un précepte à suivre, sinon d'em-
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brasser le stoïcisme. Ce sont des exercices d'école, ce n'est point là l'enseignement moral tel que le pratique H. Bien entendu, dans les S. II, 4 et 5, il ne faut pas aller chercher de règ-les de conduite. Si l'on veut en extraire l'enseignement, il faut tenir compte de l'ironie, et les prendre à rebours.
Indépendamment du précepte, II, aime ii résumer sa pensée sous la forme d'une vérité générale. S. I, 2, 24', Dum uitant stulti uitia in contraria currunt; v. 27 , Nil mediumst. C'est là une vérité d'observation. S, I, 3, 24, Stultus et inprobus hic amor est dignusque notari, c'est une vérité morale qu'il formule avant de la démontrer, S. I, 1, 106 sq. Est modus in rébus, sunt certi denique iines, Quos ultra citraque nequit consistere rectum, c'est un axiome philosophique '. Evidenmient l'ambition d'H. est de condenser une vérité morale en une formule qui en est l'expression définitive. Ces formules sont encore populaires de nos jours, et résument pour nous la sagesse d'H,
Les solutions que nous apporte H. ont-elles encore une valeur actuelle ? J'ai déjà noté qu'elles étaient l'expression même de son tempérament individuel, mais ce tempérament était un exemplaire si remarquable, si heureusement pondéré de la nature universelle, ([u'un certain nombre d'entre elles ont une portée générale et humaine. C'est parle progrès de la ciA'ilisation et de la morale, que quelques-unes sont devenues caduques. Si nous condamnons, comme H., l'adultère et le dérèglement scandaleux, si sur ce point il obtient l'adhésion de la conscience de tous, en revanche nous avons un idéal de pureté morale qu'il n'a pas connu. En proclamant la liberté du commerce avec les alfranchies, il ne faisait que se conformer aux idées courantes de l'antiquité ; il ne respectait pas chez elles la dignité humaine ; elles-mêmes ne se doutaient sans doute point qu'elle fût respectable en leur personne ; nous avons là-dessus des idées plus élevées. Si nous blâmons comme H, l'avidité qui ne sait pas profiter du bien acquis, nous remarquons pourtant ([uil n'a pas soupçonné la nécessité et la noblesse du travail, (jui nous assure l'indépendance; célibataire et égoïste, il se contentait de la modeste aisance qu'il devait à un ])rotecteur ; nous sommes plus difUciles et plus disposés à n'accepter que ce qui vient du labeur et du mérite personnels ; sur l'avarice sordide, sur la prodigalité extravagante
I. (ïï. G. liosonthal, De senlenliis IIoralianix{\Ms,f=,. inaug. do Berlin, 1897"!. \a' liMvail iU> II. Masiliock : Ulrinii i/i s.tliris nn in rpi/tliilis Iforatii seniendue inr<'ni;tnliir rri'l)rii)/-('s {.]:\hvcs-\)i'v\i.-\\[ do Vioiiiio. 1887), n'a pas de valour.
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nous ne pouvons que souscrire à ses vues. li a pleinement raison en flétrissant l'intrigue, qui se pousse par tous les movens, l'indio^nité de la noblesse dégénérée, qui ne se perpétue dans les charges publiques qu'en A-ertu du préjugé ; mais il n'a pas prévu les sociétés démocratiques, où l'homme de valeur peut et doit, sans naissance, arriver au premier rang. L'indulgence en amitié est une chose charmante ; mais ce n'est pas toute l'amitié, 11. l'a reconnu lui-même. En proscrivant le luxe exagéré de la table, H. flétrit à bon droit les absurdités de ses contemporains; il y a cependant certaines délicatesses permises , et nos menus se sont enrichis sans tomber sous le coup des S. d'H. Il exprime, sans oser les accepter pour son propre compte, des théories qui lui paraissent bien hardies : que les vicieux sont des malades et des fous, que le serviteur vaut souvent autant et mieux que le maitre, que l'homme n'est libre que s'il est allVanchi des passions. Ce sont pour nous des vérités qui ont passé dans les idées courantes. Les solutions d'H. sont des solutions moyennes; il retlète son temps, sans témoigner de beaucoup de hardiesse et de nouveauté. Une partie de son œuvre est arriérée et ne saurait figurer dans nos manuels de morale, où elle est définitivement remplacée par des choses qui valent mieux et qui attestent le progrès incontestable de l'humanité.
Comme les S. morales, les S. littéraires comprennent une partie de critique et une partie de théorie qui sont étroitement liées. H. part du cas particulier qui lui semble blâmable, pour s'élever à des préceptes généraux positifs. Critique et théorie sont en somme la résultante de son propre tempérament.
H. écrivant des S. avait naturellement lu son devancier Lucilius, et ill'avait jugé avec l'indépendance qui lui était naturelle, c'està-dire en se rendant compte de ce qu'il pouvait lui emprunter, et de ce qui devait au contraire constituer sa ])ropre originalité. La S. I, 2 ayant causé du scandale à cause des noms propres qui y figurent, noms de personnes qu'H. avait connues et jusqu'à un certain point fréquentées, son premier mouvement fut de s'abriter derrière son prédécesseur. De là le jugement sur Lucilius, qui est
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en tc'Le de la S. I, 4, c'est-à-dire d'une pièce d'apolof^ie personnelle. A ce moment H. ne ressentait pas encore les sentiments qu'il a professés depuis contre les anciens écrivains latins. Il avait pour eux le même respect que ses cttntemporains, et, s'il les a attaqués plus tard, ce fut pour défendre les poètes de recelé du siècle d'Aug-uste, dont il était, lorsque celle-ci eut donné toute sa mesure. La preuve c'est que, dans cette S. même, V. 60 sq., pour caractériser le grand style poétique il a été puiser dans Ennius. Il n'avait contre Lucilius aucune animosité et il n'en eut jamais. Seulement, comme on lui reprochait la S. personnelle, il a jug-é à propos de noter que Lucilius l'avait pratiquée, et il le rattache à ce point de vue aux écrivains de l'ancienne Comédie attique, v. 6 : Hinc omnis pendet Lucilius... Que Lucilius se soit directement inspiré de leur exemple ou simplement de la dicacilas italienne avec la confiance et l'autorité que lui donnait sa situation sociale, c'est pour nous une question insoluble, et il est douteux qu'H. l'ait approfondie ; il n'y a là qu'un procédé de polémique. En outre II. exagère : omnis ne parait pas exact; mais c'était pour lui le point capital. A cette assertion il a joint une caractéristique du talent de Lucilius. caractéristique qui, dans son intention, était impartiale ; il n'avait aucune raison pour ne pas être juste. Aussi débute-t-il par des compliments ; mais il reproche à son prédécesseur la facture raboteuse de ses vers, et le peu de correction de son style ; puis il donne la cause de ce double défaut ; il provient de ce que Lucilius était un improvisateur, écrivant trop et trop vite. H. le loue donc de ce ([u'il pratiquait lui-même — le libre usag-e des noms propres — , il le blâme de ce qu'il ne pratiquait point — l'improvisation incorrecte et lâchée.
Nous ne savons pas trop comment les adversaires d'H. accueillirent l'apologie de la S. I, 4, Il semble qu'ils s'en prirent surtout au jugement sur Lucilius, qu'ils traitèrent d'irrévérencieux. 11. picpié au jeu tint à le justifier et, loin d'en abandonnei- le moindre point, il le confirma en l'aggravant. C'était sans doute moins par amour-propre de critic[ue littéraire jaloux de ses opinions, que par le sentiment très net de ce qu'il y avait de personnel dans son appréciation : si le style et la versification de Lucilius étaient bons, c'est IL qui était un mauvais écrivain. Il reprend donc l'une après l'autre ses assertions, et il y ajoute, mais toujoui-s dans le même esprit (ju'au début; S. I. 10, v. \ sq., Nempe inconposito..., il déclare qu'il faut passer condamnation .sur la dureté de la versification de Lucilius, et, cpiant ;i la monotonie