‹ Étude sur les sociétés coopératives et leur constitution légale, précédée d'un coup-d'œil surChapitre 12 sur 18 · A L'OUVRAGE DE M. GERNUSGHI ILLUSIONS DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES · texte numérisé non relu

A L'OUVRAGE DE M. GERNUSGHI ILLUSIONS DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES

On a beau se promettre, comme on le doit, de ne pas demeurer exclusivement sûr le terrain de ridée que Ton reconmiande ou de Tinstitution que Ton préconise, quand Ton veut faire en leur faveur une plaidoirie complète et loyale. On a beau se jurer à soi-même que Ton ira chercher les adversaires et les objections pour mieux contrôler sa thèse; il y a un moment d'entraînement oùron oubUe ses promesses et ses serments, et où l'on néglige de répondre à une contradiction qu'on ne veut plus voir, loin qu'on songe à se la créer à soi-même.

Quel bonheur alors de rencontrer un adversaire vigoureux qui vous force à la lutte et vous impose l'obligation de mieux préciser vos idées ! Le réveil peut être rude; mais comme la secousse est salutaire!

Le livre de M. Cernuschi, tout récemment paru,

aura probablement rempli cet excellent office auprès de ceux qui croient à l'avenir du mouvement coopératif. Son argumentation les aura-t-elle découragés ou affermis ? Je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est impossible de ne pas tenir compte de ce petit volume in-12, de 100 pages au plus, mais plein de choses, d'idées, et dont les petites notes rejetées au bas des pages ouvrent des horizons toujours trèslarges sur des aperçus essentiellement originaux, et tout-à-fait personnels à l'auteur, touchant une foule de problèmes économiques (1).

Pour ma part, je l'avoue, la lecture seule du titre du livre de M. Cernuschi m'a troublé et ému. Je connaissais son premier Jivre : Mécanique de l'échange; sa justification rigoiireusement mathématique de Yintérêty payable par fractions périodiques et perpétuellement; sa réfutation de la chimère du loyer acquéreur ; son analyse magistrale du rôle de la monnaie, tout cela m'était connu. J'avais, en effet, popularisé la plupart de ces idées que j'adoptais pleinement, aussi bien dans mes leçons à la Faculté de Droit de Toulouse, que dans mes conférences économiques faites à Castres (Tarn), et je me disais : si M. Cernuschi a appliqué sa méthode rigoureuse, la puissance de son style, qui se plaît aux formules quasi-algébriques, maïs parfaitement claires, à la démolition des idées qui servent de base aux Sociétés coopératives, il n'en doit plus rien

(1) mutions des SoeiiUs coopératives, par M. Henri Cernuschi. — Paris, librairie internationale, Lacroix, Verbœchoyen et C^. — Librairie de Goiiiaumin et G", éditeurs. — Prix : 2 fr.

rester. Faudra-t-il avouer que nous nous sommes tous trompés, en croyant en elles?

J'ai lu le livre avec avidité et sous Tempire d'une vive préoccupation. Il m'a semblé qu'on pouvait lui répondre, et je viens le faire sans fausse modestie, sans fausse crainte.

Je me suis constitué demandeur en faveur des Sociétés coopératives; le hasard me donne un adversaire redoutable qui n'adopte pas toutes mes conclusions ; qui pourrait me refuser la réplique ? M. Cernuschi, j'en suis sur, y songei^a moins qu'un autre. L'homme qui a le droit d'avoir la conscience de sa force ne hait rien tant que le silence fait autour de son idée ; il sait, d'ailleurs, mesurer sa générosité à l'humilité de son adversaire!

Pour que le débat fût complet, il faudrait que je pusse reproduire ici le livre tout entier de M. Cernuschi ; l'on sent bien que je ne le puis ; mais je prends l'engagement de ne pas en ometti'e une idée importante, et d'en résumer l'arguniientation avec la plus scrupuleuse loyauté. N'y aurait-il pas vraiment crime à agir autrement en face de cette œuvre, qui n'est pas autre chose que la déposition consciencieuse de M. Cernuschi, appelé comme témoin, dans l'enquête qui a été ouverte par le gouvernement pour éclairer la rédaction du projet de ^ loi qui va être discuté ?

n est bien facile de reconnaître deux ordres d'objections adressées par le témoin aux sociétés coopératives; les unes sont générales et s'adressent à toutes les sociétés, les autres combattent plus

spécialement chacun des trois types fondamentaux des sociétés de consommation , de crédit ou de production. Il est tout naturel de commencer par Texamen de celles qui sont générales.

Les tendances coopératives ont une origine qui, si elle était connue, ferait reculer d'horreur certaines personnes' qui les soutiennent (1). — Les essais qui ont été faits pour les appliquer, en 1848, ont été malheureux et impuissants (2). — Les peuples forts et vigoureux, comme les Américains, ne les adoptent point (3). — Elles sont contraires aux tendances actuelles; tout le monde demande plus ou moins à être fonctionnaire, c'est-à-dire à avoir un salaire fixe. (4). — Leurs applications donneraient lieu à d'énormes complications; jamais la liquidation de ces sociétés ne pourrait et ne devrait logiquement avoir lieu (5). — On prête à Tassociation et à Tunion une force mystérieuse qu'elles ne sauraient avoir (6). — Enfin les promoteurs de ces idées reculent euxmêmes devant Tuniversalité de leur application ; donc ils manquent de logique (7).

Voilà la déposition tout entière de M. Cemuschî

(1) Page 28.

(S) Page 39.

(3) Page 40.

(4) Page 34.

(5) Pages 27, 28, 35.

(6) Pages 48, 49.

(7) Page 65 (en noie).

dans ce. qu'elle a de général , et je tacherai bien de ne rien oublier des détails de cette discussion. Mais constatons au moins une chose avec bonheur, c'est que M. Cernuschi ne fait pas aux tentatives de la coopération le reproche qui devait nous toucher le plus. Il ne les condamne pas comme essentiellement contraires aux lois économiques.

Sans doute, il semble bien que ce jugement est implicitement exprimé à la page 66, à la fin d'une note (1); mais cette accusation vague et incomplète tombe inerte, telum imhellesine iclu, devant une déclaration de la préface qui contient de la Société et de Tassociation un éloge précieux à recueillir et formulé dans ce langage plein de relief dont M. Cernuschi a le secret : « Faire Thistoire de Yassocialion, » dit-il, c'eût été continuer Tétude de l'échange, » attendu que tous les contrats sont des échanges, » et que le contrat de société n'y fait pas exception; » on y échange un bien individuel contre une part » de bien social. » Puis, qui aurait pu oublier qu'à la fin de son livre de la Mécanique de Véchange on trouvait un encouragement plein de promesses, adressé aux associations des petites épargnes, dans les termes suivants : « Les plus faibles épargnes » réunies en société pour un but déterminé peuvent » devenir puissantes; seulement Fabdication de la » personne au sein d'une communauté de travail » est un sacrifice trop grand et trop rarement rêmu-

(1) « II reste beaucoup à faire , mais c^est puéril et perdre un temps précieux que de chercher à refaire les lois naturelles qui règlent Véecmomie civile, »

» néré par le succès (1) ! » Mais cette dernière restriction ne saurait être à notre adresse; c'est à la vieille corporation du moyen-âge et au communisme autoritaire de répondre. La coopération se garde bien de demander le sacrifice de la personnalité ; qu'en ferait-elle, bon Dieu! elle ne veut ni porter des chaînes ni en forger pour personne.

Mais ce qui prouve encore mieux que toutes les déclarations de principes , que M. Cernuschi n'excommunie pas comme une hérésie Tassociation coopérative, c'est qu'il n'en détourne point les ouvriers d'une façon absolue, et cependant il a, Ma fois, le cœur qui sympathise avec les souffrances des salariés et le culte de la science dont il tient ferme le drapeau. 11 ne voudrait donc conseiller, même avec beaucoup de restrictions, ni une impossibilité dangereuse, ni une monstruosité scientifique. Or, voici conunent, dit-il, il parlerait à des ouvriers : « Faites » peu de Sociétés de consommation, presque pas de » Sociétés de production, et soyez très-prudents en » ce qui concerne les petites banques que l'on veut » kpi^éier associations de crédit. »

• Pas d'enthousiasme c'est vrai , pas d'illusions surtout. C'est le titre de l'ouvrage , et c'est bien la nofte qui règne partout ; mais de là à la condamnation absolue, il y a un abîme. Voilà ce que j'enregistre avec bonheur à l'actif des Sociétés coopératives. Venons maintenant aux accusations directes et nettement énoncées. Mais, avant, tâchons de com-

(1) Mécanique de l'échange , page 230 .

battre précisément raccusation qui se cache, qui n*est point formulée expressément, et qui se trahit partout, quand Ton connaît le? idées de M. Cernuschi sur la monnaie.

Pour lui, comme pour tous les économistes , la monnaie est d'abord la marchandise générale, par excellence, puis la mesure exacte de toutes les valeurs; mais M. Cernuschi a pour la monnaie, j'oserais presque dire une affection qui s'accroît de toute la haine qu'il a vouée à For supposé^ « au billet de banque » qui n'est qu'une falsification de la monnaie, et » dont le grand défaut est de spolier tous les porteurs « d'or véritable ( 1 ) ; qui au lieu d'augmenter la circuit lation ne fait qu'endommager le capital roulant; qui > fait croire qu'il y a des capitaux ailleurs que dans » l'inventaire de biens existants et qu'il convient » d'avoir une monnaie de convention, une monnaie » extra-nationale, une monnaie sans valeur; que » par elle et avec elle il peut surgir des distributions » de crédit; qui fait considérer Taction du temps, » l'intérêt comme un mal qu'on peut ou supprimer, » ou tarifer, ou réduire par d'habiles combinai- » sons (2), » et M. Cernuschi semble craindre que les promoteurs du mouvement coopératif ne tendent sourdement à supprimer la monnaie ou tout au moins « à monnayer le travail et à en faire un papier » fiduciaire (3). »

Il ne le dit pas formellement dans les Illusims

(1) lUutiont det Sociétés coopératives , p. 42 (en note).

(2) Mécanique de l'échange , pages 203, 229.

(3) Mécanique rfc rechange , pages 229, 230.

des Sociétés coopératives. Comment cependant expliquer, sans cette préoccupation, la protestation que porte la note de la page 36 contre les réformateurs qui veulent supprimer les intermédiaires conune un parasitisme, le salariat conune un esclavage, et la monnaie comme un monopole ? Est-ce que ce rapprochement n'est pas tout-à-fait de nature à éclairer sur les véritables intentions de l'auteur? Gomment surtout justifier autrement l'à-propos de cette démonstration entreprise à la note de la page 27, pour éta-» blir que rien ne paie mieux et plus équitablement le service rendu notamment par un omnibus , qu'une évaluation en monnaie de 30 centimes , tandis qu'il serait impossible de fixer équitablement cette rémunération, si Ton avait d'abord demandé à chaque voyageur une part décapitai pour fonder des omnibus coopératifs, et puis si, ensuite , on vous débitait d'une course à chaque voyage, sauf à régler plus tard le coût réel de la course ?

Mais , ne sont-çe pas là de vaines craintes et d'impossibles hypothèses? Où a-t-il été écrit, enseigné, formulé dans un cours, dans un journal, dans une conférence sur les associations coopératives, qu'il fallait supprimer la monnaie ? Nulle part. A-t-il été dit tout au moins que le capital, cet infâme tyran, devait être immolé, et qu'il fallait commencer par le décapiter sous sa forme la plus commode et la plus circulante : la monnaie d'or ou d'argent? Ces absurdes déclamations sont encore plus vieilles qu'inacceptables, le langage des clubs de 1848 n'est pas le nôtre.

Qui a jamais songé non plus à organiser Vomr nibus coopératifs comme le suppose le passage que je viens de citer ? J'ai bien entendu dire que l'on demandait, et cela me paraît fort raisonnable, quelques modifications qui permettraient de gravir les hauteurs de Tomnibus avec plus de facilité ; et dans une certaine mesure on peut dire que cette petite révolution de marchepied aiderait à la coopération , à la fusion, en ce sens que les femmes même pourraient aussi profiter du prix réduit des places impériales. L'Économiste français renfermait, sur ce point, des articles pleins de bon sens et de raison pratique (1). Mais on n'est pas allé plus loin, que je sache, et l'on n'a point songé à remplacer les 30 centimes de la course par une promesse de payer en travail monnayé dont le chiffre se préciserait, à je ne sais quelle époque.

On a bien parlé aussi de création de jetons d'omnibus , que Ton pourrait acheter comme des timbres-postes; mais comme ces jetons auraient toujours dû être achetés avec de la monnaie , la crainte de la disparition de ce précieux instrument de circulation et de cet étalon de la valeur ne saurait encore venir de ce côté-là. Nous pouvons être rassurés.

D'ailleurs, pourquoi la coopération voudrait-elle opérer une révolution dans le régime des omnibus et le mode de rémunération de la course ? Cette organisation lui plaît, et il lui semble que c'est une application toute naturelle de ses idées fondamen^

il) Voir les ii''* des 8 et 22 février, 12 avril et 17 mai 1806.

taies. Le groupement des personnes, sans aucune absorption de la personnalité , permet d'obtenir à prix réduit ce qui coûte bien plus cher quand Ton YGiH voyager seul, dans une voiture, d'un bout à Tautre d'une ville; et c'est là tout simplement de la bonne et sincère coopération ! Songerait-elle sérieusement à se suicider et à se proscrire elle-même?

Et la monnaie, n'est-elle pas un des instruments les plus féconds de Vassociation^ par la facilité qu^elle donne d'échanger rapidement et à chaque instant les différentes productions ? pourquoi donc la coopération voudrait-elle supprimer la monnaie ?

Demandons-le, d'ailleurs, à M. Wolowski et à M. Jules Duval, le premier qui vient de faire à l'école Turgot, à Paris, deux conférences sur la monnaie et réchange, l'autre qui vient de publier dans son journal, VEconomisle français, le résumé de ces deux conférences. Et l'on sait que M. Duval est très sympathique au mouvement coopératif. Il l'a prouvé à Lyon, tout récemment, il le prouvera encore le 7 juin à l'asile impérial de Vincennes où il doit traiter des Sociétés coopératives de consommation. Or, voici le résumé qu'il a inséré dans le numéro de VEconomisle français du 31 mai.

« Dans les associations allemandes de crédit, qu'un » véritable patriote, M. Schultze-Delitzsch, a fon- )) dées, institutions éminemment populaires, il n'a » jamais été question de recourir à la fiction monétaire du » billet de banque pour constituer le crédit et secouer la » tyrannie prétendue de Vor et de V argent. C'est que l'or )» et l'argent sont les plus puissants instruments de

» l'association entre les hommes : c'est encore Turgot » qui a trouvé cette vérité , en démontrant dans » quelques lignes le caractère social, utile et fécond » de la monnaie (le professeur lit la citation). Dans » ce passage Turgot ne parlait que de la division du » travail ; mais c'est de là que naît l'association, une » sorte de coopération entre les hommes qui concou- » rent au même but. » Cette pensée, M. Wolowski Ta lui-même développée dans des pages dont il donne lecture- « Le moindre travail, et il prend » pour exemple un journal illustré, exige des mil- » liers de coopérateurs. C'est à Taide du centime, » du décime donnés pour Tacquisition de ce journal » que se constitue la somme des rémunérations » destinées à tous ceux qui ont coopéré à l'œuvre ; » et chaque acheteur en payant celui qui livre le » journal, récompense, sans s'en douter, tous ceux » à qui il doit le plaisir ou Tinstruction qu'il se » procure. Telle est la puissance et Tefficacité de la » monnaie, et voilà comment elle devient un instru- » ment d'agrégation d'efforts et de division du travail; » comment elle augmente la production par la faci- » lité des échanges. »

Le rédacteur en chef de V Economiste français, puis M. Wolowski, puis M. Schultze-Delitzsch, groupés autour de la même idée et reliés entr'eux par le souvenir du grand Turgot, il me semble que voilà un appoint assez sérieux pour la défense des intérêts de la monnaie, cette puissante cliente de M. Cernuschi. Nous pouvons être tranquilles sur sa destinée, son règne n'est pas près de finir; et ce

n'est pas la coopération qui essaiera de la détrôner : leurs intérêts sont en parfaite harmonie.

L'esprit libre de cette préoccupation, abordons maintenant avec sécurité les objections que j'ai déjà résumées.

Et d'abord : « Torigine de la coopération est inquiétante, car c'est un communiste, Robert Owen, qui le premier a lancé dans le monde le mot réformateur de coopération. »

Oui, en effet, je crois bien que le mot a été employé par lui. Parmi ses mille ouvrages, il en est un qui porte le nom que voici : Coopérative Society proceedings (Travaux de la Société coopérative). Mais qu'importe ? N'arrive-t-il pas souvent que le même mot peut désigner des choses tout-à-fait diverses? Ce qu'il y a de certain, au moins, c'est que la coopération, telle qu'elle est entendue maintenant, n'a aucune espèce de ressemblance avec la colonie de New-Harmony fondée par ce réformateur, en 1824, sur le principe de la communauté, ou avec les autres essais qu'il tenta trois ans après, à Orbeston, près d'Edimbourg et qui ne purent vaincre la stérilité naturelle du communisme.

Pourquoi d'ailleurs oublier, puisqu'il s'agit des idées d'organisation propres à Robert Owen, ce qu'il a su faire subir d'heureuses transformations aux ouvriers de New-Lanarck, en les corrigeant de leur paresse et de tous leurs vices, par l'heureuse contagion de son exemple , et la puissance d'expansion des grandes qualités de son cœur auxquelles rend hommage M. Reybaud, dans son étude sur les réfor-

mateurs (1)? Il n'a donc pas toujours été si malheureux dans ses tentatives de transformation.

Enfin, Robert Owen a-t-il été le seul à parler de coopération et d'association ; est-il Tinventeur de ridée? Et le germe de cette idée devra-t-il être considéré comme empoisonné, parce qu'un réformateur imprudent aura essayé de le féconder à l'aide de procédés que la science économique ne peut accepter? Non ; tout le monde ne reculera pas d'horrcur parce que l'on trouvera dans les écrits de Robert Owen, soit le nom de Sociétés coopératives^ soit quelques-uns des principes qui leur servent de soutien. En voici la preuve éclatante.

J'ai cité plus d'une fois dans le cours de mon travail une brochure sur les Sociétés coopératives, signée des noms les plus rassurants, le duc d'Audiffret-Pasquier, Odilon Barrot, Cochin, Lanjuinais, de Melun, Léon Say, etc. ; dans cette brochure on racontait avec émotion l'histoire des Equitables pionniers de Rochdale et Ton y écrivait « que ces ouvriers » tisserands, exposés k la plus affreuse misère, h avaient été conduits par leur extrême indigence à » faire l'application des idées de Robert Owen sur » Tassociation. » Pas de toutes^ sans doute, mais je n'ai voulu constater qu'une chose ; c'est qu'aucun des signataires de la brochure n'a reculé d^horreur en rapprochant le mouvement coopératif qu'ils approuvent, du nom et même de quelques idées du réformateur, à l'honnêteté étala sincérité duquel M. Cer-

(1) tome I, pag. 2i7.

nuschi rend hommage, lui aussi, mais dont il fait le voisinage plus compromettant qu'il ne Test en réalité.

Maintenant la coopération a-t-elle besoin d'être défendue ici contre le souvenir de quelques tentatives malheureuses d'association en 1848? Le caractère de ces essais a été constaté partout, je Tai fait moi-même après bien d'autres. L'égalité des salaires, les subventions demandées au budget, l'initiative individuelle endormie par la prédominance donnée à l'Etat ; telles sont les vraies causes de ces ruines. Les idées actuelles sur le groupement des activités et des épargnes sont le contrepied de celles-là.

Voilà de ces choses que l'on peut affirmer en toute sécurité , car tout le monde en a une connaissance exacte. Quant à l'Amérique, si elle n'use pas de la coopération , ce peut-il bien être un argument contre nous ? et si les instincts particuliers de cette race d'hommes tout neufs et affolés de liberté et d'indépendance individuelle répugnent à ces combinaisons ; si, moins pressés que nous sur un terrain vierge , ils ont à leur disposition des capitaux dont la conquête leur est très-facile, sans association ; pourquoi devrions-nous toujours imiter lœ autres peuples, sans tenir compte de la différence des races et des milieux? Est-ce que les nations ne sont pas maîtresses d'elles-mêmes ?

Personne ne dit de mal, pas plus M. Gernuschi que d'autres, des banques populaires de Prusse si sagement organisées. Quel dommage, si, dans la patrie de l'ami de Voltaire, on avait écouté la considération que l'on nous oppose et qui se serait formulée ainsi :

à quoi sert de faire du neuf et surtout du neuf dont la France, ce pays grand et fort, —juste ce que Ton nous dit des Américains — ne veut pas entendre parler, ou tout au moins qu'elle n'a pas encore organisé ?

Pourquoi la France s'arrêterait-elle donc devant des obstacles qui n'ont pas arrêté la Prusse? Ah ! si cela avait lieu, de quelles singulières contradictions nous donnerions le spectacle ! Tantôt nous crions à tue tête que nous devons, toujours et partout, donner l'exemple et Ton nous conduit ainsi, quelquefois trop loin, en exaltant la fibre de notre orgueil national ; et puis, quand il s'agirait de marcher sérieusement pour obtenir bien mieux qu'une frontière plus ou moins bien gardée : pour réconcilier définitivement le capital et le travail par l'application de l'idée de mutualtié^ nous devrions demeurer inactifs et nous arrêter, en attendant que l'Amérique notamment nous traçât le chemin à suivre.

Cependant, si on le veut absolument, je consens bien à suivre quelquefois l'exemple de cette puissante Amérique; c'est lorsqu'elle affiche presque du dédain pour les listes civiles, les dotations, les soldes, les traitements, les appointements, les honoraires, tout autant de salaires après lesquels on court beaucoup en France , dit M. Gernuschi , avec beaucoup de justesse.

Budgétivore, oui hélas I voilà le rêve de tous les pères de famille pour leurs enfants; il le faut constater avec douleur ; mais il faut se garder en revanche, d'en faire, comme semble le faire M. Gernuschi, un argument pour protester contre la sup-

pression du salariat, laquelle irait alors contre les vœux d'une foule de Français. Cette course au clocher pour conquérir des positions à rémunération fixe est la preuve que le ressort de Finitiative individuelle est un peu usé chez nous, ou plutôt qu'il n'a jamais bien fonctionné. Cachons cette plaie, ou plutôt guérissons-la, et saluons avec bonheur cette tendance des salariés du travail manuel à vouloir arriver à partager la responsabihté de Tentrepreneur,de travaux. Espérons que sa manifestation au grand jour et que sa diffusion fera rougir, comme ils le doivent, ceux qui, mieux favorisés cependant que les salariés d'en bas, demanderaient à s'endormir sur Toreiller du traitement fixe et de la dotation. Depuis quand le mauvais exemple, les instincts peu élevés ont-ils mérité de servir de barrière à des aspirations qui prennent leur source dans un sentiment profond de la dignité humaine, qui vit de luttes et de périls et qui grandit au lieu de s'affaisser, sous le poids de la responsabilité ? C'est vrai, il y a tendance marquée de nos jours, en notre pays, à la rémunération sans trop de labeurs, mais en bas, les idées sont tout autres, le salut nous viendra de là. Place à la coopération qui veut faire ses affaires ellemême, et qui ne demande ni l'aumône du particulier ni le secours de l'Etat!

Mais ici les objections deviennent bien autrer ment pressantes. La vieille et tant douce maxime runion fait la force est repoussée comme fausse et erronée, et l'on s'arme contre les sociétés de coopération, des complications inouïes qu'elles jette-^

raient dans le mécanisme du corps social tout entier. Si cela était vrai, la coopération serait frappée au cœur. Regardons de près.

Vvnion ne fait pas la force ! et pourquoi donc : 1» « parce que la nature n'a pas voulu que le même » père et la même mère eussent trop d'enfants, et » par conséquent qu'il y eût trop de frères ; 2^ parce - » que la réunion des capitaux ne tire pas sa force » du nombre des actionnaires, mais de l'importance » du capital, et que, quand même il appartiendrait à » un seul, il n'en serait pas moins le même capital I » Cent francs dans une poche forment une associa- » tion de ce genre ; c'est une addition, le sentiment » n'y est pour rien (1) ».

Oh ! qui ne répondrait en face de ces propositions froidement décourageantes que l'union, l'association, le groupement — le nom importe peu — a une valeur mystérieuse qui n'est pas seulement la somme des efforts individuels de chacun des membres de Tunion ? que c'est là précisément ce qui fait la force morale des foules entraînées par le même instinct, ou vibrant sous la même parole ? que c'est là aussi le charme des réunions, même de hasard et qui ne durent qu'un moment, dans lesquelles l'admiration et la joie de chacun forment, au miheu des spectacles publics, une somme plus grande que ne le ferait l'addition des enthousiasmes individuels , en face des mêmes tableaux ou des mêmes récits poétiques, dont chacun des spectateurs jouirait isolément?

(1) llluiion» dit Sociétéi coopératives, paçes 38 et 49.

Mais, toutes ces vérités banales à force d'être senties par tous, seraient, à coup sur, repoussées comme pures rêveries sentimentales. J'aime bien mieux argumenter avec le langage et les habitudes de la banque. M. Cernuschi ne pourra pas repousser l'argument d'analogie : il n'aime point le billet de banque, sans doute, mais il admet la légitimité et l'utilité des lettres de change (l).

Eh bien ! pourquoi la Banque de France n'admetelle à l'escompte que les effets à trois signatures ? Si le capital ne vaut jamais que par sa somme et quel que soit le nombre des personnes qui le forment, pourquoi ne pas admettre telle ou telle signature de l'homme riche, connu pour tel, toute seule? Le nombre, l'union, la juxtaposition, la solidarité ont donc une puissance particulière. Sans doute, elle n'a rien ici de mystérieux, on sait comment l'on justifie l'exigence des trois signatures. La lettre de change suppose une opération commerciale, un achat et une vente : deux personnes doivent donc se trouver en présence et leurs deux signatures constatent le rapport établi entr'elles ; mais il faut un témoin pour certifier l'opération, et ce témoin résume sa déposition en un mot, à l'aide de sa signature apposée sur la lettre de change.

Mais au moins, cette explication montre que l'homme isolé ne peut pas tout, quelque énorme que soit son capital ; l'adjonction de son semblable lui

(1) Mécanique de rechange, page 228.

est utile. C'est ce qu'il fallait démontrer. Et, si cela est vrai pour les forts et les opulents, combien cela sera encore plus vrai pour les faibles et les humbles ? Un capitaliste, dit M. Cernuschi, peut faire tout seul un chemin de fer pourvu qu'il ait un capital suffisant, et le capital qu'il a réuni ne tire point sa force du nombre des actionnaires. Je Fadraets, à la rigueur, et cependant, Dieu merci, les organisations sociales les meilleures n'étant pas celles qui laissent se concentrer dans quelques mains seulement des masses énormes de capitaux, il y a peu à espérer ou plutôt à craindre qu'un seul capitaliste puisse construire un chemin de fer. Mais quand il s'agit pour les salariés de tâcher d'arriver à pouvoir affronter les hasards de l'entreprise de travaux, quand il s'agit pour eux de faire une addition de capitaux pour en former une petite masse ; comme, bien évidemment l'addition des valeurs ne pourrait pas produire un grand résultat dans lapochede chacun, il n'y a qu'un moyen : il faut s'unir et se grouper ; et quand même aucune force morale ne devrait jaillir du rapprochement libre des activités, n'est-il pas vrai que les salariés auront pris la route la plus sûre pour arriver au résultat qu'ils voulaient atteindre ?

Une fourmi trouve devant elle un obstacle formidable, un brin d'herbe à soulever; elle appelle dix compagnes et le soliveau se déplace, les lois sont partout les mêmes. « Les pauvres, dit M. Cernuschi, ne peuvent mieux faire pour s'enrichir que de suivre

au petit pas les mêmes procédés que les riches emploient pour s'enrichir davantage » (1).

Et font-ils donc autre chose? Ilfaut agrandir son capital d'exploitation pour devenir plus riche ; mais quand on a dans sa poche, seulement des miettes de capital, on les réunit, on les additionne avec celles des autres, on fait cela à petits pas^ à pas de fourmi; et l'on finit par arriver, sans déplacer qui que ce soit, sans secousse, sans bruit, et, ce qui importe avant tout, sans avoir commis Tombre d'une injustice.

Personne ne songeant à faire de la coopération, un foyer domestique, une famille proprement dite, l'on n'a pas besoin de répondre à cette idée qu'il ne faut pas trop de frères dans une famille, parce que la fraternité est une affection à cercle restreint.

Mais il ne s'agit plus maintenant de force morale, de famille ou de fraternité ; c'est, paraît-il, par la tenue des livres que la coopération va manquer. La comptabilité en sera inextricable, immense, interminable et très-coûteuse (2). « Que de comptes » à rendre et à vérifier ! Qui dit Sociétés dit écri- » tures sociales, et si la Société s'étend à toiU^ comme » on le souhaite actuellement ^ on ne fera plus le » moindre achat, la plus petite vente sans passer » une écriture. La moitié de la population ne sera » plus occupée qu'à enregistrer les échanges, dres- » ser les inventaires, composer les bilans (3), enfin, » comme la logique de la coopération mène à com-

^1) Illusions des Sociétés coopératives^ pagp 48.

rr, Pag. 27.

K'I) Pag. 35. à la noie.

» prendre tous les hommes en une seule et unique » association d'affaires, elle oblige, en outre, à » fondre toutes les périodes en une seule et unique » période, a prolonger indéfiniment la durée de » Tassociation, à ne jamais LiQuroER (1). »

Une seule réflexion. Les lignes qui viennent d'être citées ne prévoient toutes ces grandes complications que si une logique à outrance tend à réunir les associations, toutes en une seule. Or, si cette logique n'est du goût de personne, et s'il est bien démontré que ceux qui encouragent la coopération ne veulent porter aucune atteinte au principe fondamental de l'émulation, j'espère que les complications vont aller bien en diminuant. Or, voici ce qu'écrit sur ce point M. Baudrillart dans son excellent livre : De la liberté du travail^ de Vassociation et • de la démocratie : Une fois créées, les associations » ouvrières peuvent se prêter une aide mutuelle ; ce » ne sera pas en faisant disparaître la concurrence^ » rêve insenséj heureusement irréalisable ; ce ne sera » point en opérant de colossales fusions ; ce sera, par » exemple, en s'approvisionnant réciproquement les » unes chez les autres. (2). « Ce que dit M. Baudrillart, je l'ai lu partout ailleurs, et je l'ai écrit moimême à la fin de ma première leçon. Nous échappons donc au danger de cette immense complication d'écritures.

Mais nous allons tomber de Charybde en Scylla; du moins je le crains bien. — Ah! vous ne voulez

(1) Pag. 25, à la note.

(2) Baudrillart, pag. 247.

plus être des logiciens à outrance, et aller jusques au bout dans la coopération universelle; mais alors vous ne croyez pas en vos idées? Ah! vous ne supprimez pas tous les salaires, tous les salariés, vous continuez à payer des domestiques, vous ne les congédiez pas, ou plutôt vous ne les associez pas à vos gains pour faire de la vraie coopération, vous n'êtes pas sérieux (l).

Que voulez-vous ? Le cas est prévu, Rossi l'avait indiqué ; je me suis mis avec bonheur à sa suite, en reconnaissant même que, pour le fonctionnaire non plus, le salaire ne pourrait jamais être supprimé (2). Nous ne voulons que ce qui est possible, nous nous gardons des utopies et des chimères, et surtout nous faisons en sorte de ne point mériter des reproches qui semblent s'exclure un peu : d'être trop logiques d'abord, et puis ensuite de ne pas l'être assez.

Maintenant, il faut essayer de venger successivement les différents types des Sociétés de coopération.

Et d'abord, les Sociétés de consommation. — 11 faudrait être plus qu'injuste, — cruel ne serait peutêtre pas encore assez dire, — pour refuser à M. Cer-

(1) Illusions .àes Sociétés coopératives, pag. 65, à la note. (S) Voir ma première leçon, pages 60 et 61.

nuschi d'en parler savamment. Il a organisé une boucherie coopérative à Paris en 1858, et il y a perdu 100,000 francs. Mais, comme M. Cernuschi est avant tout un homme de science, cette perte n'altère en rien son impartialité comme témoin. Il juge son institution froidement, il sait lui reconnaître généreusement plusieurs défauts, et assigne à ses pertes des causes qui ne tiennent point à l'application des principes de la coopération. — « Elle avait un rôle » inférieur, car elle n'avait pas pour base le con- » cours d'associés connus entre eux ; puis, le passif » a été principalement dû aux frais d'administration, » de contrôle, de publicité, et à la liquidation quand » MÊME que je fis de mon entreprise pour m'oc- » cuper ailleurs (1). »>

Puis, qui l'aurait cru ? « Il paraît que pour être » boucher, il faut autant de capacité, de prudence, » d esprit de combinaison, de savoir vivre que pour » être grand financier. » Et M. Cernuschi qui a vu de près les grandes opérations de banque, qui calcule les intérêts, les amortissements, les annuités, les tirages, qui sait faire un emprunt d'Etat, se récuse tout modestement devant les calculs que demande la boucherie. L'objection contre les sociétés de consommation ne serait donc guères applicable qu'aux boucheries coopératives.

Cependan t il faut bien que M . Cernuschi conclue, même pour l'avenir de la boucherie, dans la coopération . Chose remarquable ! Il n'est pas de conclusion

(1) Illusions des Sociétés coopératives, pag. 20 et 17.

— aoo —

plus rassurante pour la coopération en général ; c'est qu'il faut faire de la mutualité, non seulement entre les individus, mais encore même entre les associations. Si les sociétés de consommation perdent forcément sur la viande, elles devront rechercher comme à Zurich, des compensations dans la vente des autres denrées (1).

La Suisse donc nous encourage, mais l'Angleterre joue un tout autre rôle, à ce qu'il parait. M. Cernuschi a des renseignements officiels, et tandis qu'à la fin de 1863, le Comté de Middlesex renfermait 33 sociétés de consonraiation; à la fin de 1864, il n'y en avait plus que 25, et au lieu de 3,537 sociétaires, on n'en comptait plus que 2,365.

Je n'ai pas la prétention de répondre à toutes les objections, cependant celle-ci est-elle vraiment inexpugnable ? Ne peut-il pas y avoir des fluctuations dans le personnel des institutions qui n'ont pas encore l'autorité des siècles pour elles ? Pourquoi tandis qu'à Londres, ou plutôt dans le Comté de Middlesex qui renferme dans son sein la ville de Londres, il y a ce semble quelque atonie dans les sociétés de consommation, la vitalité au contraire rayonne-t-elle dans celles organisées en France à Thann ( dans le Bas-Rhin) (2) à Saint Waast là haut (Nord), la dernière comptant à peine 8 mois d'existence ? (3)

Peut-être faut-il attribuer ce ralentissement en

(1) Illusions des Sociétés coopératives, page 20.

(2) Voir journal V Association, N» du 22 avril 1866.

(3) Voir une brochure sur les Sociétés coopératives, sans nom d'auteur, Narbonne 1866.

Angleterre, à Tactivité très grande que l'on met surtout à bâtir des maisons, d'habitation pour les ouvriers (1) et les capitaux ont-ils pris une autre voie? Ou bien ne faudrait-il pas encore en chercher la cause dans la diflBculté que Ton a éprou vée, à ce qu'il paraît, à trouver de bons et loyaux préposés à la vente dans les magasins des sociétés de coopération ? C'est M. Cernuschi lui-même qui nous révèle le fait, sans lui attribuer les conséquences que j'en tire; mais est-ce la faute de la coopération si elle a eu quelques représentants infidèles ? et estce là surtout un fait qu'il faille enregistrer comme définitif ? Est-ce que |le préposé intéressé dans le magasin coopératif ne peut pas être au moins aussi fidèle, et n'y a-t-il pas des chances pour qu'il le soit même plus que le simple commis , le domestique ordinaire ?

Mais le débat doit s'élever au-dessus de ces détails. M. Cernuschi attaque les sociétés de consommation parce qu'elles en veulent à tous les intermédiaires, et que si elles sont poussées à leurs dernières conséquences, le consommateur de charbon, à Paris notamment, tentera de trouver un moyen de s'adresser directement à l'ouvrier qui l'extrait de la mine ; ce qui est tout simplement impossible et absurde.

Là dessus j'ai fait ma profession de foi, il ne s agit point de la suppression de tous les intermédiaires, mais de ceux qui sont vraiment inutiles et grèvent outre mesure le budget de celui qui ne peu t

(1) Voir Jules Simon, le Travail, pages 354 et suiv.

acheter à la fois que de petites quantités de marchandises (1).

Mais cette suppression se fait toute seule, dit alors M. Cernuschi; toutes les fois qu'un intermédiaire vous /est de trop, vous savez bien vous en passer. « Si vous avez de V argent pour payer une forte provi- » sion de charbon ou de vin, et une cave pour la » placer, vous achetez en gros, sauf ensuite à vous » faire monter, par des bras rétribués, le charbon » et le vin au fur et à mesure des besoins (1). » Cela est vrai, mais à quelle condition pouvez-vous agir ainsi? à la condition d'avoir de Vargent; eh bien! et celui qui ne peut acheter en gros , parce qu'il n'a point assez d'argent, lui sera-t-il défendu de trouver un moyen de profiter d'achats en gros qui auront pu être faits en associant quelques capitaux? Non sans doute ; mais c'est là précisément l'objet et le but de l'organisation des Sociétés de consommation. Le salarié, en procédant ainsi, suit les conseils qu'on lui a donnés ; il tâche de s'enrichir, ou plutôt de ne pas trop perdre en suivant l'exemple que lui fournissent ceux qui sont plus riches que lui.

Que dis-je? il suit l'exemple qui lui vient de bien plus haut ? des lois mêmes de la nature et de la construction de cette admirable machine qui s'appelle le corps humain. Que ferait seul chacun des doigts de notre main? bien peu de chose; mais réunis , coopérant, tout en conservant leur individualité, si l'on peut s'exprimer ainsi, et leurs fonctions

(l).Voir ma première leçon, page 63.

(2) Illutioni des Sociétés coopératives, pag. 36 et suiv.

spéciales , ils constituent l'instrument le plus souple et le plus adroit. Cette comparaison ne peut manquer d'être du goût de M. Cemuschi, car je la lui emprunte; mais je crois en faire un usage meilleur que lui, parce que je ne force point, comme lui, le caractère et les effets de la coopération (1). Il croit et affirme que l'organisation de ces Sociétés veut agir comme si elle tendait à coller ensemble les doigts de la main y à roidir les jointures, de façon à faire de cette main si agile et si puissante une véritable pelle. Qui a jamais parlé de cela , et surtout à propos de la Société de consommation qui unit bien moins les hommes que la Société de production, qui a songé à supprimer l'action indépendante de chacun des membres de l'association ?

La discussion des Sociétés de production par

M. Cernuschi offre quelque chose de bien remarquable. Tout le monde reconnaît que c'est de beaucoup la plus difficile à faire réussir pour bien des raisons : ici les hommes sont bien plus rapprochés, puis il faut une véritable science pour acheter les matières premières , diriger les travaux , vendre à

point, etc Gomme le dit M. Jules Simon d'un

mot, c'est bien autre chose : de forger du fer ou de

(1) lUutiont des Société* coopéraUves , page 25, en note.

vendre du fer forgé. Eh bien, malgré cela, c'est peutêtre pour ces Sociétés que les craintes et les critiques de M. Cernuschi paraissent le moins vives.

Je ne rencontre guère que trois objections.

V Celle des tentatives de 4848 ; on y sl déjà répondu.

2** U impossibilité de supprimer complètement le salaire ; parce que la Société y en employant les travailleursy même, associés joue, en vérité, le rôk'depatron salariant vis-à-vis d'eux (1). 11 me semble y avoir aussi répondu par avance en conseillant de faire fixer un minimum de rémunération du travail par le vote des assemblées coopératives (2). Mais ce n'est là, je le reconnais, qu'une idée fort discutable; l'important c'est que les travailleurs associés jouent aussi un rôle de capitaliste, si modeste qu'il soit dans la Société. Une rémunération payée en-dehors du dividende, à titre de salaire, n'altère en rien la pureté des principes de la coopération.

Allons même plus loin. Les associations sont parfaitement libres; or, incontestablement, malgré l'extension probable et désirable du mouvement coopératif, il y aura toujours des hommes qui ne voudront point être associés aux pertes, ils demeureront simplement salariés, et je ne vois nul inconvénient à ce qu'ils travaillent pour le compte des associations coopératives.

3° L'impossibilité de demander à des associés de fonder avec ce qu'ils n"^ ont pas encore gagné, des impri-

(1) Illusions des Sociétés coopératives , pages 37 et 38.

(2) Voir ma cinquième leçon, p. 171,

meries, des filatures, des établissements importants (l). Un seul mot suffit. Encore, toute la réponse est là. Question de temps, ce n'est plus une question de principes. Un million de travailleurs économisant un sou par jour, — 18 millions au bout de Tannée, tout est là. — Encore pourrait bien ne pas durer 50 ans, et qu'est-ce que 50 ans pour la vie de l'humanité ? D'ailleurs, on parle d'imprimerie. Est-ce que les journaux de Paris ne rapportaient pas récemment que des associés en coopération avaient obtenu précisément un brevet d'imprimerie ?

Enfin, que pense M. Cernuschi des associations de crédit ? Ici, nous sommes peut-être encore plus heureux. Ce n'est guère que le mot de crédit qui fait tressaillir cet honorable économiste, ou plutôt l'abus que l'on en fait. Mais, Dieu merci, la faute n'en est pas aux associations de crédit populaire ; c'est la Banque de France qui est cause de l'emploi exagéré de cette expression, c'est du moins ce qu'il affirme (2). Or, qui pourrait confondre la Banque de France si bien autorisée et si bien protégée, avec une Caisse d'escompte d'associations populaires qui ne demande aucun de ces avantages ?

Ce n'est pas nous non plus qui avons dit qu'il

(1) Illusions des Sociéléi coopérative» , pag. 39.

(2) Idem, Pag. 42.

fallait édifier le temple du crédit (1). Ce reproche ne nous peut donc toucher, nous n'avons pas un langage aussi ambitieux.

Mais, voici pour nous l'objection sérieuse :

Comment la Société de crédit populaire pourrait-elle faire gagner ou secourir totis les associés en même temps ? (2) En même temps, c'est vrai, cela serait bien diflficile. Mais, pourquoi présumer que tout le monde recourra au crédit en même temps ? Les associations de production ne font pas toutes forcément leurs opérations d achats en même temps , quand elles créent des produits différents. Or est-il bien difficile de faire comprendre à ces associations qu'elles devront d'autant plus sohdariser leurs épargnes que leurs opérations sont différentes , soit par leur objet, soit par répoque à laquelle elles s'exécutent ?

Est-ce que les banques d'émission ne sont pas toutes fondées sur ce principe, que tout le monde ne demandera pas à la fois le remboursement de ses billets, et si M. Cernusclii ne veut pas accepter cet exemple, à cause de son horreur pour le billet de banque, est-ce que les compagnies d'assurances sur la Vie ou contre l'incendie, ne sont pas fondées sur des principes analogues ?

Remarquons d'ailleurs que le capital versé retourne en général 3 ou 4 fois dans l'année, parce que les engagements ne doivent pas avoir en général une durée de plus de trois mois en moyenne, et que cela quadruple la force du capital de l'institution de crédit.

(1) Idem, pag. 45.

(3). Idem, pag. 60, 51.

Puis ici, nous avons des idées réalisées, une pratique sérieuse , la Prusse marche bien dans la voie des banques populaires, M. Cernuschi en convient. Il pense même que ces banques donnent ainsi aux pauvres le moyen de s'enrichir par les procédés que les riches emploient pour s'enrichir davantage (1).

Comment ! mais mieux encore ; les banques d'Angleterre, les Loan Society bien inférieures aux banques de Prusse, puisqu'elles ne reçoivent pas les petites épargnes et qu'elles ne partagent point les profits entre les associés, se sont attirées l'approbation de M. Cernuschi. Les petites banques, dit-il, sont utaes (2).

Enfin, c'est presque de l'enthousiasme qu'il manifeste pour les trade-unions anglaises, dont l'une, celle des mécaniciens, compte 27,000 membres unis contre le chômage, l'insuffisance du salaire ou l'excès de travail imposé. Allons! quand on aime ainsi l'association qui empêche de perdre et qui ne prend que le rôle négatif de la défense, on ne peut pas être éloigné d'approuver celle qui voudrait produire, travailler, faire preuve de zèle et' d'énergie, sans déranger aucune position acquise.

Vraiment ! je finis par croire que je me suis trompé. 11 me semblait que M. Cernuschi voulait décourager l'esprit d'association ; au fond il est son allié, et il le dit presque.

(1) Idem, page 48.

[i) Idem, page 47.

Qu'il ne le dise pas, d'ailleurs, tout-à-fait, peu importe ! non pas assurément que la coopération ne fût bien heureuse et bien fière d'un soutien de cette valeur, mais si elle ne peut convertir tout-à-fait un aussi ferme esprit, il me semble qu'elle a des moyens détournés pour affirmer sa force; et je ne. peux m'empêcher d'en voir une preuve éclatante dans l'audace qu'elle m'a inspirée d'oser respectueusement combattre le découragement de M. Cernuschi au contact de ce qu'il appelle les Illusions des Sociétés coopératives.

Oui, si de mes mains faibles et débiles l'arme de la discussion n'est pas tombée en face d'un talent aussi complet, d'une connaissance aussi profonde des lois économiques et d'une forme de langage si nerveuse, il faut que la coopération ait une vitalité secrète dont il serait inutile de nier plus longtemps l'existence.

Elle a ainsi affirmé sa puissance, elle mérite de grandir.

Elle le méritera surtout, si elle écoute les conseils qui ne lui manqueront pas, et si elle n'a, ni un enthousiasme pour l'avenir, de nature à lui faire oublier les enseignements du passé, ni une impatience fébrile de tout embrasser dans ses efforts. Elle n'entreprendra que ce qu'elle pourra, et, si elle veut être une école de dignité, elle sentira qu'elle doit être avant tout une école de patience et de labeur :

Ni foi irréfléchie^ ni engouement trop vif; comme le dit quelque part dans sa brochure M. Cernuschi,

ce sera, à la fois, le premier conseil que tout homme de sens donnera aux adeptes pratiques du mouvement coopératif et le dernier mot de cette Etude.

Le travail manuel et le travail intellectuel ont toujours été frères , et la preuve de cette fraternité^ est encore bien mieux acquise depuis que M. Jules Simon Ta posée à la fin de son beau livre sur le travail. Uatelier et Tusine, conune la ferme et la chaumière, peuvent donc, sans méfiance, accepter quelques conseils partis du cabinet des hommes qui ont souci des grands problèmes sociaux, surtout quand ces hommes sont toujours préoccupés de cette idée : par quels moyens le Droit, escorté de ses conquêtes fondées sur la raison, peut-il tendre une main de plus en plus secourable au plus grand nombre, à tous les membres de Thumanité?

TABLK.

Pages.

Page 1