‹ Étude sur les sociétés coopératives et leur constitution légale, précédée d'un coup-d'œil surChapitre 11 sur 18 · IV. Mesure de la responsabilité des associés · texte numérisé non relu

IV. Mesure de la responsabilité des associés

Entre la responsabilité solidaire qui peut faire supporter par un seul le fardeau de tous les engagements sociaux, si les autres associés ne sont point solvables, et la responsabilité qui ne dépasse point l'importance de la mise, il y a la responsabilité proportionnelle qui peut dépasser cette mise, mais qui ne fait payer à chacun que sa quote-part des dettes. Quelle est celle dont l'on peut le mieux conseiller l'emploi ?

Le premier coup-d'œil , souvent le meilleur en pareille matière, donne, ce me semble, une prompte solution. La solidarité est trop rigoureuse et pourrait gêner l'expansion du mouvement coopératif, l'autre extrême (responsabilité limitée à la mise) pourrait paraître peu rassurante pour les tiers qui ne trouveraient que des capitaux engagés et nul

associé en nom , répondant sur son tout avoir , si modeste qu'il fût. La responsabilité proportionnelle paraît donc la plus acceptable et son emploi semble devoir être sérieusement utile. Elle a été recommandée par les auteurs de la brochure collective sur les Sociétés coopératives et leur constitution légale, publiée en 1865, chez Guillaumin ; elle est également soutenue par un économiste distingué, M. Walras (1), qui a donné au soutien de son opinion une démonstration tout-à-fait substantielle, élégante mèmey pour parler, en cette matière, le langage soit des mathématiques, soit même des jurisconsultes romains. Je ne peux en toucher ici que les points principaux et vous en donner le canevas.

Il pose en principe que la solidarité est essentielle dans les opérations commerciales proprement dites, qui aboutissent forcément à une situation s'établissant par la balance à faire entre un actif et un passif, tous deux considérables : le passif certain, représentant le prix d'achat, Y actif plus ou moins douteux, composé des créances sur les tiers auxquels on a fait crédit. Or, pour rassurer les tiers, que faut-il ? des noms, des fortunes, la personne des associés.

Au contraire, pour l'entreprise industrielle proprement dite : établissement d'une usine ou d'un chemin de fer n'ayant pour but que de créer un capital d'exploitation, le besoin principal étant, avant tout, la création d'un fonds social et non point le

^1) Voir Journal dit Economiiteit 1865, Urraiion da mois de mari.

paiement des dettes de la Société ; la responsabilité limitée à la mise est suffisante.

Or, la Société de consommation, quand elle ne fait point de crédit, — et généralement elle vend au comptant — et si elle ne fait pas appel aux capitaux étrangers, n'a plus guères à s'occuper que de la création d'un fonds social; la responsabilité limitée à la mise lui suffit. Mais il se peut qu'elle ait besoin, en commençant surtout, de faire appel aux tiers, elle contracte donc des dettes ; la solidarité serait cependant effayante pour les associés. Prenons le juste milieu : la responsabilité proportionnelle.

La Société de production a les mêmes besoins quand elle fait appel aux capitaux étrangers. Enfin, la Société de crédit, quand même elle se contente des fonds fournis par les associés, tient incontestablement des deux caractères •de Société industrielle et commerciale proprement dite. Il lui faut, à la fois, un fonds social pour pouvoir prêter, et en prêtant, en donnant sa signature pour garantir celle des associés, elle contracte des dettes, elle a donc un caractère mixte. Ce raisonnement amène, forcément aussi , à un système mixte tenant le milieu entre la responsabilité qu'il faut pour inspirer de la confiance aux tiers et celle qui suffit pour fonder un foiids social ; le juste milieu encore est la responsabilité proportionnelle aux parts de chaque associé.

Que cet aperçu, Messieurs, ne vous dispense point de lire la démonstration tout entière. Elle a un tour rigoureux et mathématique qui n'est nullement déplacé en pareille matière et qui n'a d'ailleurs

rien de trop aride. Lisez, Messieurs, lisez, j'aurai déjà fait quelque chose si je vous inspire le goût de la lecture des livres économiques. C'est une plaisanterie aussi injuste que surannée que celle que Ton va répétant à propos de l'économie politique, qu'e//e est la plus ennuyeuse des littératures.

Mais il ne sufiQt point de savoir quelle peut être la plus utile et la moins lourde des responsabilités à subir et dont l'adoption peut dès-lors être conseillée. Vous savez que le personnel des sociétés de coopération peut et doit être variable. Un associé demande à se retirer, — à partir de quel moment est-il juste et convenable que ses engagements puissent cesser ? l'on sent bien qu'il ne peut pas en interrompre le cours instantanément. — Que sa liberté ne soit point contrariée et enchaînée contre son gré, c'est bien; mais la société a aussi des droits à faire respecter et surtout des devoirs à remplir dont l'accompUssement serait bien difficile, si elle ne pouvait pas prévoir, quelque temps à l'avance, l'interruption des ressources que lui doit fournir un associé. Autrement, un ou plusieurs associés pourraient, en donnant leur démission, se décharger du poids de leur part de responsabilité sur les autres associés et changer ainsi les conditions de la responsabilité collective de la société à l'égard des tiers. A la rigueur même, tous les associés pourraient donner leur démission et faire évanouir totalement la garantie sociale.

Le modèle des Statuts fourni par le journal V Association contient y sur cette question, pour les

associations de production, un article ainsi conçu : « L'associé qui se retire peut cesser de travailler » quand bon lui semble ; mais il doit laisser dans la » Société son capital de commandite, comme garan- » tie pour la liquidation des affaires antérieures, » pendant deux ans qui commenceront à compter » du jour du prochain inventaire qui suivra la » démission. Ce capital ne pouvant être engagé ») dans de nouvelles entreprises ne participera, bien » entendu, ni aux bénéfices, ni aux pertes. » Ce délai pour le remboursement est peut-être un peu long.

Dans la brochure collective signalée plus haut, on rencontre aussi des Statuts dont Tart. 9 porte que le démissionnaire sera dégagé de toute responsabilité après un délai qui sera, en minimum, d'un an, courant depuis la constatation de la démission. — J'approuve fort cette limite que j'ai essayé de préciser à la fin de ma dernière leçon , en disant qu'il fallait maintenir la responsabilité jusques à la fin de Vexercice. J'admets ce délai minimum d'un an, de telle façon que si la responsabilité , en se prolongeant jusques à la fin de l'exercice , ne devait pas durer une année, elle devrait toujours durer au moins un an plein.

V. Constitution d'un tribunal arbitral pour juger les contestations.

Les sociétés de coopération n'ont aucune raison de redouter l'œil et l'examen de la justice ; elles

vivent pour ainsi dire dans la rue , de publicité et de pleine lumière ; mais les frais de justice sont un peu forts; voilà la seule considération qui peut faire recommander Tintroduction dans les Statuts d'un article qui contienne la constitution d'un tribunal arbitral. Ce tribunal jugerait soit les contestations entre les associés et la Société , soit les différends entre associés ; bien entendu, dans ce dernier cas, uniquement quand il s'agira d'affaires sociales.

Seulement, il sera bon de fixer un délai assez court dans lequel la sentence devra être rendue , et peut-être même soumettre les arbitres à des dommages-intérêts, en cas de retard non justifié. C'est le seul moyen de donner une sanction véritablement efficace à l'article 1007 du Coda de procédure civile.

Cette idée d'un tribunal arbitral parait devoir être adoptée par les hommes qui ont le sentiment de ce que demande le mouvement coopératif. Je l'ai recommandée à M. Macé, l'organisateur de la banque agricole de Beblenheim dans un article publié par Y Economiste français ; j'ai été assez heureux pour obtenir son adhésion. Les Statuts, déjà rédigés et publiés , n'avaient point prévu la constitution d'un tribunal arbitral. M. Macé doit la proposer à la prochaine assemblée des actionnaires.

Je termine là. Messieurs, l'examen des questions générales que pouvait comporter le cadre toujours un peu étroit d'une leçon; examinons maintenant quelques questions spéciales aux différents types les plus employés de Société.

Sociétés de crédit, — Plusieurs sociétés de crédit

ont admis que les cotisations mensuelles seraient recueillies à domicile par un sociétaire. C'est là une excellente' pratique qui crée de fréquents rapports entre les différents associés et qui permet d'avoir des renseignements précieux sur la situation personnelle ou de famille des associés, sans que cependant ces investigations aient rien d'inquisitorial et de ténébreux.

Il semblerait peut-être au premier abord qu'il soit presque puéril de porter nos recherches sur un point de détail comme celui-là; mais rien n'est à négliger dans l'organisation des institutions qui commencent. Voici cependant, je le reconnais, Messieurs, un point d'une plus haute importance. Faut-il que la Société fasse appel aux capitaux étrangers, ou bien doit-elle, pour Thonneur des principes de la mutualité, s'en tenir uniquement aux cotisations des membres adhérents?

Au commencement surtout, il faut absolument que les Sociétés de crédit mutuel ne négligent point le secours des capitaux étrangers, il se pourrait que ces caisses de crédit s'organisent surtout entre gens ayant la même profession et par conséquent les mêmes besoins et aux mêmes époques. Il se produirait donc là le même inconvénient que celui que je signalais pour la Banque agricole dont les fonds seraient faits uniquement par des cultivateurs ou des propriétaires fonciers; les demandes de fonds afflueraient toutes au même moment. Il n'y a qu'un moyen de remédier à cet inconvénient, c'est de solliciter les dépôts d'argent, d'où qu'ils viennent, et

de constituer un fonds social , même en dehors des épargnes des associés.

Que si la susceptibilité des adeptes du mouvement coopératif allait jusqu'à vouloir repousser le capital non fourni par Tassocié, parce qu'il ne représenterait point la petite épargne proprement dite, il y aurait un moyen de tout concilier : ce serait de créer des obligations populaires au chiffre minime de 20 francs, par exemple, remboursables par voie de tirage au sort, comme les obligations des grandes compagnies de capitalistes. Ces obligations seraient généralement prises par des salariés et représenteraient des épargnes sur les salaires. Les Sociétés qui emprunteront ainsi, y trouveront de grands avantages en pouvant échelonner leurs .remboursements et les répartir sur plusieurs années ; puis, il faut bien le dire, quoique cela puisse paraître étrange au premier abord, les épargnes populaires se prêtent souvent à meilleur marché que les autres. « Un » travailleur qui possède 100 francs sait bien qu'il » ne pourrait pas davantage vivre avec 6 p. % qui » lui donneraient 6 francs par an qu'avec 5 p. % » qui lui feraient 5 francs. Il cherchera donc une » autre raison que le taux de l'intérêt pour se déter- » miner dans l'emploi de ces 100 francs. La satis- » faction qu'il éprouvera à suivre, pour ainsi dire, » de près son argent, à devenir le prêteur, le fon- » dateur d'une association, vaudra pour lui davan- ») tage que les 50 centimes ou le franc qu'il pourrait » toucher en sus chaque année (1). »

(l) Léon Say, Conférence sur les assoçtalions populaires, p. 17.

On s'est demandé si la Société de crédit devait se livrer aux opérations de réescompte. Je n'hésite pas à répondre que oui. C'est le seul et le vrai moyen de constituer fermement son crédit, en montrant qu'elle a confiance dans les signatures qu'elle reçoit; ilparaîtd'ailleurs, en fait, que c'est bien là Tambition des Sociétés de crédit qui se forment à Paris. Nous passons maintenant aux Sociétés de consommation.

Sociétés de consommation. — Ces Sociétés étant les plus faciles à organiser, car leur but est simple et leurs résultats sont pour ainsi dire palpables, donnent lieu à peu de discussion sur la rédaction* de leurs statuts.

Tout le monde admet :

lo Qu'elles ne doivent point faire crédit, ni aux associés, ni aux non associés, dans l'intérêt même des chalands : l'achat au comptant coûte toujours moins cher.

2° Que si le groupe d'associés est peu nombreux, il est inutile d'avoir des employés spéciaux pour faire la vente, et que l'un des associés peut tenir le magasin à jour et heure fixes. Si, au contraire, l'association est nombreuse, il faut de toute nécessité avoir un préposé à la vente, dont le salaire ne diminuera pas considérablement le chiffre des bénéfices à répartir.

3° Que la vente ne doit pas se borner aux seuls associés, mais qu'elle doit être faite aussi aux tiers non associés. Uue cotisation généralement assez minime séparera le plus souvent l'associé du non associé, et la contagion de l'exemple fera quelquefois trèsvite un associé d'un non associé. Mais le choix entre

le système des jetons donnés à Tacheteur au moment de Tachât et lui servant de titres pour la répartition des bénéfices faite tous les trois mois ou tous les six mois, ou celui de la vente à prix réduit donnant tout de suite à Tacheteur le profit de Tachât fait au magasin coopératif, peut diviser les meilleurs esprits. Cependant la cause des jetons et du retard dans la Uvraison des bénéfices aux membres de la Société de consommation paraît gagnée, et j'y adhère avec conviction.

Le bénéfice dont profite le consommateur par la réduction des frais généraux et la suppression de plusieurs intermédiaires est souvent insignifiant, il se perd, pour ainsi dire, dans sa poche, il ne se détache point du petit budget de ce consommateur; c'est un grain de sable qui lui échappe entre les doigts. En constaterait-il la présence et l'importance, si minime qu'elle soit, aura-t-il la force de Téconomiser, y songera-t-il ? Combien il est plus simple de lui faire débourser cette petite somme et de la lui faire retrouver escortée de toutes celles que tous ses autres achats lui auront procurée, et grossie d'un intérêt? « Autre chose est un bénéfice de dix » centimes perçus tous les jours, autre chose un » bénéfice de neuf francs au bout de trois mois. 11 » ne faudra qu'un acte de volonté pour économiser » ces neuf francs, il en faudrait quatre-vingt-dix » pour économiser les dix centimes pendant trois » mois (1). »

(l) M. Jules Simon, article de la Uecw des Deux Mondes, da 1er janvier t966.

Il arrivera d'ailleurs souvent que la petite somme, assez arrondie pour être appréciée, sera laissée au magasin coopératif. Le chaland est devenu capitaliste, il commandite son magasin; il en est tout fier, d'une petite fierté bien placée et qui moralise, en même temps qu'elle naît d'un fait qui augmente le bien-être. Enfin, nous touchons aux Sociétés de production, c'est-à-dire au problème que personne ne peut se flatter encore d'avoir complètement résolu. Je vais essayer de vous donner un aperçu de sa solution, en vous engageant vivement à porter à son examen le tribut de vos réflexions sérieuses et de vos efforts sympathiques.

Sociétés de production. — On pourrait sans doute soulever bien des questions à propos de ces Sociétés. 1» Pourront-elles appeler de simples salariés? (Je l'ai déjà résolue.)

2<> Quels sont les droits du travailleur associé dans la direction des travaux? Peut- il remplir sa commandite au moyen de simples retenues sur le prix de son travail?

3<> Quels sont ses devoirs ? doit-il, par exemple, participer, par des retenues, à la constitution du fonds de réserve? Mais il en est une qui les domine toutes tellement, qu'elles disparaissent devant elle. La voici :

Comment organiser la rémunération due au travail et au capital dans l'association coopérative? Sans doute le principe est simple. Le travail doit être associé aux bénéfices, il est donc juste qu'il supporte aussi les pertes; mais comment les lui faire

supporter, puisqu'il n'est pas une valeur faite et sur laquelle on puisse compter d'avance? D'autre part comment évaluer le travail et sa force productive ?

Serrons la difficulté de plus près, et voyons quelles sont les exigences auxquelles il faut satisfaire, soit pour appliquer, à la fois, les principes économiques reconnus depuis longtemps, ou les principes nouveaux de la coopération, soit pour donner à ceux qui vivent de leur travail la sécurité quotidienne dont ils ont besoin.

D'abord, il est bien certain que le capital et le travail ne peuvent pas avoir le même mode de rémunération. Le capital a sur le travail une avance dont il faut tenir forcément compte : l'effort du passé, une suite d'efforts qui ont réuni et réservé un excédant de la production sur la consommation doivent être distingués de l'effort du présent qui est seulement en train de créer et de produire. 11 importe peu que, dans la coopération, chaque associé soit en général capitaliste dans une proportion plus ou moins considérable; il doit y avoir deux rémunérations différentes se rapportant à chacune de ces qualités. La coopération unit, fond les intérêts du capitaliste et du travailleur, elle ne peut pas pour cela les confondre. Cette simple réflexion condamne donc ridée qui a été émise quelquefois et qui ferait donner au capital comme au travail des dividendes, sans tenir compte nullement de ce qui devrait être intérêt du capital ou salaire du travail. Voilà un premier pas de fait.

Mais alors, dira-t-on, que sert-il de parler de la

coopération comme devant faire disparaître l'antagonisme du capital et du travail au moment de la distribution; cette distinction vit toujours en coopération. Oui, c'est vrai, mais la distinction, la constatation de deux éléments différents de production n'est pas forcément la lutte et Tantagonisme. Les principes nouveaux à appliquer ce sont : la distribution du dividende au travail, en tant que travail , n'ayant point encore accumulé, n'ayant pas fait d'épargnes ou de réserves, et la possibilité d'utiliser toutes les petites épargnes ; et on ne veut pas les oublier.

Seulement pour donner un dividende équitable, il faut le donner proportionnel aux services rendus et aux chances courues, et, pour connaître la valeur de ce service, il faut évaluer le travail, en lui-même d'abord, et relativement au capital.

En lui-même, on ne peut pas l'apprécier par avance; le travail est une suite d'efforts, il faudra donc attendre qu'une certaine quantité d'efforts ait eu lieu. Quelle quantité? Au moins celle qui se produit dans une journée ou pour l'accomplissement d'une tâche plus ou moins longue. Pourra- t-on faire une liquidation de dividende à chacun de ces moments et livrer ce dividende au travail? Evidemment, non. Un dividende est donné sur un bénéfice net, et le bénéfice net n'apparaît qu'après la réalisation complète d'une opération de consommation, succédant à upe opération de production ; il faut donc attendre au moins six mois ou un an. Mais Ife travailleur qui vit de- son travail et dont le capital

engagé dans Tassociation est souvent minime ne peut attendre aussi longtemps; il a des besoins journaliers, on ne saurait se dispenser de lui donner une certaine somme pour y satisfaire. Il faut même considérer que les dividendes dus au travail doivent aussi répondre des pertes; si on les distribuait trop tôt tout entiers, ce travail ne pourrait plus être responsable des pertes ; il aurait touché des bénéfices et se soustrairait aux pertes.

Je crois donc que le moyen de tout concilier est celui-ci : fixer d'abord un minimum de rémunération pour le travail, dont le paiement aura lieu ou tous les jours ou toutes les semaines, sauf à attendre la fin de l'année pour obtenir le complément qui, joint à ce mimmtim, formera son dividende. Ce mininum serait voté chaque six mois en assemblée générale.

lo II faut qu*il soit voté en assemblée générale. Je n'admets point, comme l'ont soutenu cependant d'excellents esprits, qu'il doive être fixé uniquement d'après le chiffre des salaires du marché en dehors de la coopération. Il pourra souvent, et sans la moindre injustice, être plus bas, ce n'est qu'un règlement provisoire, il attend son complément'; il pourra peut-être quelquefois être plus élevé ; mais cela bien rarement.

2® 11 faut que ce minimum soit voté deux fois par an; la valeur du travail est forcément plus variable que celle des capitaux ; le déplacement du travailleur étant plus facile que celui des capitaux.

3^ Il n'y a pas à craindre que ce vote du minimum fait en assemblée générale soit arbitraire et

injuste. Il est bien entendu qu'il n'émane que des travailleurs qui sont en même temps associés et par' conséquent capitalistes, ayant quelques* fonds engagés dans la Société. Or, si comme travailleurs ils avaient quelque tendance à voter un minimum assez élevé, comme capitalistes ils ne le voteront pas trop fort.

40 Les grands principes économiques ne sont pas contrariés par ce système. La loi de Toffré et de la demande réglant le prix des matières premières, des capitaux, et des salaires, pour ceux qui ne seront point entrés dans le mouvement coopératif, tout cela influera évidemment sur la fixation de ce minimum ; puis enfin, ne Toublions point, ce n'est là qu'un règlement provisoire.

50 Enfin, si Ton n'adopte point ce mode de procéder; dès qu'il faut évaluer le travail pour lui donner un dividende , comment pourra-t-on y réussir autrement? Ce ne peut être qu'en évaluant rapport-travail au moment de la formation de la Société, ou en l'évaluant à la fin de Tannée, au moment de chaque inventaire.

Le premier système a des inconvénients, cette fixation irrévocable ne serait pas toujours conforme à la vérité. Ces évaluations faites dans le contrat de Société seraient souvent trop ou pas assez rémunératrices. Si Ton n'évalue l'apport- travail qu'à la fin de l'année, que paiera- t-on au travailleur chaque jour ou chaque semaine? On ne le sait point, et il est certain qu'il ne peut attendre pendant un an la rémunération de son travail.

Maintenant il faut évaluer le travail par rappori

au capital, afin de fixer la base du dividende à donner au travail, comme complément de sa paie. Ici deux systèmes bien tranchés se présentent.

Le premier qui considère le prix payé au travail comme représentant le loyer de la machine humaine et fait le calcul que voici. Un capitaliste met dans une exploitation une machine qui vaut 20,000 fr. et pour laquelle on lui donne 1,000 fr., de loyer ; si on trouve dans la même Société un travailleur dont la paie dans Tannée se soit élevée à 1000 fr., il faut lui donner le même dividende qu'au capitaliste ; car lui aussi a fourni à la Société Futilité d'un capital de 20,000 fr., capital qui, au heu d'être en fer ou en bois, était composé de muscles, de chair, de sang et de volonté hbre. Il est bien entendu que , dans ce système , le capitaliste touche ses 1,000 fr. d'intérêts en dehors de son dividende.

L'autre système , qui parait moins large pour la rémunération du travail, raisonne de la façon suivante. Il admet que le capital commanditaire n'a pas droit à un intérêt fixe, mais, qu'en compensation, il doit recevoir toute la part des bénéfices qu'il a pu produire ; en conséquence , il pense qu'il faut mettre en regard le chiffre du capital utilisé et le prix de la main-d'œuvre, et si l'on voit, par exemple, que le capital employé était de 60,000 fr. et la main d'œuvre payée de 40,000 fr., il faudra donner Vs™*"" de bénéfice net au capital et ^5°"*' aux travailleurs.

Je ne saurais trop le répéter, nul ne songe ici à imposer un système plutôt que l'autre. Les hom-

mes de science ou de pratique industrielle chercheront, travailleront et arriveront peut-être à cette . solution, admise aussi par plusieui*s, qu'il ne saurait y avoir de système général préconçu, et que Ton n'arrivera que par le tâtonnement et dans chaque branche d'industrie particulière à fixer la véritable proportion entre le travail et le capital. Mais ici nous devrons tâcher de répondre à la question que voici : si Ton adopte une règle, quelle est, des deux que je viens d'indiquer, la plus juste et la plus conforme aux lois économiques?

Ni Tune ni Tautre ne me paraissent injustes. La première exagère peut-être la part du travail en supposant, pour le rémunérer, Texistence d'un capital un peu fictif, le capital humain. Sans doute , le travailleur ne se constitue , ne se forme qu'avec des dépenses et des efforts ; cependant ce capital humain étant plus fragile que d'autres , ne pouvant non plus s'engager dans une exploitation autant qu'un capital inanimé, il me semble que c'est pousser un peu loin le désir de faire des analogies que de comparer le prix delà main-d'œuvre précisément au prix du loyer d'une machine ou d'un capital matériel quelconque. Mais il faut remarquer que, dans le premier système, on commence par donner au capital, et sous forme de prélèvement , un intérêt fixe. Le travail passé conserve son avance sur le travail actuel, et la justice alors n'est pas plus atteinte que ne sont violées les lois économiques.

Dans le second système, si Ton peut regretter de voir supprimer l'intérêt fixe du capital et la

rémunération de l'épargne qui a le droit d'être indépendante des risques ou des bénéfices d'une opération de production ou de crédit; on ne peut pas dire que la justice soit méconnue, car Ton établit une proportionnalité de rétribution entre le chiffre du capital et celui du travail employé.

n faut cependant que je prenne courageusement un parti. Le voici : si je n'avais pas admis que le prix de la main-d'œuvre serait fixé seulement comme un minimum, je n'oserais pas pencher pour le premier système. L'ayant admis, au contraire, et présumant que ce minimum sera toujours fixé un peu bas, je ne reculerais pas devant l'application de ce système.

Je n'ai plus maintenant qu'à compléter ma pensée par un mot. Pour être assuré que les travailleurs pourront contribuer aux pertes, il est évident qu'on ne peut pas leur payer les dividendes absolument comme aux capitalistes dont le capital est engagé dans l'exploitation. Je proposerais volontiers, ou bien que le dividende dû au travail ne fut payé que moitié par année, ou bien que le fonds de réserve soit presque uniquement formé par des retenues sur ce dividende. Je m'arrête enfin, sérieusement effrayé de la témérité que j'ai eu de vous proposer autant de solutions.

Veuillez, maintenant. Messieurs, fouiller, contrôler, discuter librement les idées que j'ai émises devant vous ; c'est la prière que je vous adresse en terminant mon»exploration sur les Sociétés coopératives. A la prochaine leçon, nous aborderons un

terrain plus solide , en commençant Tétude de la théorie de la rémunération due au capital ; là, nous raisonnerons avec une rigueur quasi-mathématique; le champ des hypothèses ne sera guère ouvert. Ici, il Test encore, et à Dieu ne plaise que je veuille le fermer aux généreux élans, aux sentiments bienveillants en faveur de la noble cause du travail 1 J'espère n'avoir pas refroidi votre cœur ; mais je me serais bien trompé si je ne vous avais appris qu'à l'écouter aveuglément, sans tenir compte des enseignements de la science et des leçons de l'expérience.

Page 1