‹ Étude sur les torrents des Hautes-Alpes (volume 2)Chapitre 17 sur 56 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

RATAGES DBS TO&EBlfTS DAITS LES MORTAONBS.

Deux régions , on Va vu plus haut, sont principalement soumises aux dévastations des torrents : c'est le bassin de réception dans la montagne , et le lit de déjection dans la plaine.

On comprend de suite de quelle manière s'exercent les dévastations dans la montagne. ^

Le torrent, qui roule un grand volume d'eau sur des pentes trèsrapides, affouille, et ronge avec fureur le pied de ses berges. Celles-ci s'éboulent , et abaissent peu à peu vers le lit les propriétés voisines , que les eaux finissent par engloutir.

Comme les berges sont généralement très^profondes , leur chute entraine des efiPets dont les limites s'étendent fort loin. Tout le terrain environnant s'ébranle. Certaines parties, minées par la base, s'affaissent en masse; d'autres glissent; d'autres se crevassent. Le long des deux rives du torrent, on voit courir de larges fentes, dirigées parallèlement au lit

Ces afiaissements , ces fentes, cet cbranlement , communiqués de proche en proche, se propagent jusqu'à des distances incroyables, et finissent par embrasser des pans tout entiers de montagnes.

On cite plusieurs de ces quartiers que les érosions des torrents ont rendus tellement mouvants , qu'il est devenu impossible d'y asseoir des constructions. Sur la rive gauche du torrent des Moulettes , on voit des maisons appartenant au village des AndrieuXy qui ont été lézardées à une distance du lit, de plus de 800 mètres. — Sur la route n^ 91 , en face des Ardoisières ^ on a l'exemple d'un revers considérable de montagne rongé par la Romanche , et tourmenté par de continuels mouvements. L'instabilité de ce sol a forcé plusieurs familles d'abandonner des chalets, situés à de grandes distances de la rivière. L'on comprendrait à peine que celle-ci pût être la cause de mouvements aussi lointains , si l'analogie des faits , et d'autres preuves encore , ne l'avaient pas révélé de la manière la plus irrécusable (1).

Il existe des villages entiers, bâtis dans les bassins de réception , qui sont menacés d'être engloutis de cette manière par les torrents. Chaque année, le torrent gagne du terrain, et le village lui abandonne quelques cabanes. Ces faits démontrent la marche envahissante de ces cours d'eau. Peu menaçants dans l'origine , ils grandissent, ils s'étendent, et bientôt ils atteignent les habitations, construites sans défiance à de grandes distances de leurs rives. — ^11 y avait, avant le treizième siècle , sur les bords

' (1) A ces exemples, ajoutez : les mouyements du sol dans la montagne de SainiSamfeurj en face ^Mmbrun, provoqués par le tondent de Vachères et par plusieurs autres torrents du troisième genre. — Id, : ceux du quartier de Fàbnès, miné par le ton^nt de CreuouXf sur sa rive gauche. — Id, : de Fillard Sainî^ André, par le même torrent , sur sa rive droite : ce dei*nier terrain est devenu plus mourant encore depuis l'établissement d'un canal d'arrosage. — Id, : ceux dus au torrent de Sainte-Marthe^ près de Caleyerea t un moulin est sur W point d'être abîmé. — Id. : ceux dus au torrent de Merdanely au-dessus de Chadenas^ etc

On remarque encore des mouvements très-violents dans les parties supérieures du Detfiiet, de Labeoux , du Rabioux^ de Boscodon , du Ruisseau-Blanc ( Lautaret) , etc , etc

J'ai cm devoir multiplier ici les citations , parce que la cause de ces mouvements a été souvent mal interprétée, notamment dans l'exemple cité plus haut, en face des Ardoisières. Les habitants l'attribuent à la nature particulière du terrain. N'ayant que cet exemple sons les yeux, ils ne comprennent pas que c'est là un phénomène tout à fait général et commuii à tous les torrents.

du Rabioux, près de Chdteautoux, un monastère habité par desBénédictins. Plus tard;^ les moines te désertèrent dans la crainte d'un engloutissement. ' Aujourd'hui on en découvre les ruines, suspendues au milieu des berges vives du torrent (i).

Le plus souvent, raffaissement du sol se fait graduellement, et cette action est d'autant plus lente et plus régulière qu'elle embrasse une région plus étendue. La grande masse de terrain amortit les mouvements et leur imprime une sorte de continuité. Mais d'autres fois aussi > le sol se détache , et tombe brusquement, comme par l'effet d'une secousse. Cest ainsi que dans la valléAlu Devolujr, il y a quelques années i un lambeau de la montagne d!9uroux, couvert de champs cultivés , s'abima comme un seul bloc dans la gorge du torrent de Labéoux. La commotion due à cette épouvantable chute fut ressentie jusqu'au village de la Cluse , et les habitants l'attribuèrent à un tremblement de terre. La cause n'était pas ailleurs que dans l'érosion du tondent , qui avait sapé la base du terrain.

Ceci demande une explication.

Beaucoup de terrains sont formés de bancs parallèles , disposés par assises planes , et relevées sur de fortes inclinaisons. Souvent une couche interposée , plus soluble ou moins tenace, se décompose par les infiltrations. S'il arrive en même temps que les bancs supérieurs soient attaqués par le pied , un poids énorme de terrain se trouve suspendu sans support au-dessus d'un gouffre; la force d'adhésion , étant affaiblie, ne suffit plus pour retenir cette masse , et l'attacher au corps de la montagne. Alors elle se détache en entier , et glisse sur la surface de la couche décomposée , comme sur un plan incliné. — On peut remarquer eo effet que de pareils glissements se manifestent fréquemment dans les calcaii^es du lias , qui se décomposent avec une extrême facilité , et qui affectent la stratification schisteuse -. ce genre de terrain est très-répandu ici.

D'autres terrains ont été formés par les débris des parties supérieures de la montagne ; ils composent une masse grossière , sans stratification , et le plus souvent sans consistance ^ qui recouvre le noyau stratifié de

(1) Sont menacés de la même manière : le village de Lacluse , par Labeoux (Devoluy); — celai des Hieres^ par le Mauriand ^ — celui des drvieux y par les Moulettes; — le hameau des Af arches, et le hameau des Maisonnasses , par le torrent de Rousensasse, rive droite du Drac ( Champsaur

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]a montagne , et forme à sa surface (Tes couches d'une grande épaisseur. Il est i^re qu'un bassin de réception ne comprenne pas dans son eneeinte un grand lambeau de cette formation toute moderne , car c'est dans les parties creuses que les débris ont dû rouler et s'entasser de préférence. On conçoit que les érosions qui ont lieu dans de semblables terrains , lorsqu'elles attaquent le fond de berges trés-élevées , doivent forcer le sol à se détacher par grandes masses , et les ruptures se feront suivant des prismes immenses , d'après des lois semblables à celles de la poussée des terres.

Ainsi , c'est dans l'abondance de certains genret de terrains , et dans la compo^tion du sol même de ces montagnes , qu'il lliit placer le secret de la principale puissance des torrents. Cette vérité sera mise dans tout son jour plus bas.

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CONTRE LES T(»tRENTS. 43

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