CHAPITRE XVII
EXAMEfI SE DIVERS SYSTÈMES DE DÉFEHSE.
Je vais passer en revue les difiërents systèmes qui ont été proposés pour contenir les torrents dans toute l'étendue de leurs ravages, et d'une manière générale. Après tout ce qui a été dit, l'appréciation de chacun de ces systèmes sera facile et n'exigera pas que j'entre dans de longs développements.
1* Système de Fabre.
Pour faire cesser les ravages des torrents dans les vajlées , Fabre propose tout simplement de les encaisser entre deux digues longitudinales. Quant au tracé de l'encaissement, il consiste k tirer une ligne droite de la gorge à ia-rivière , et à donner à l'axe du torrent cette pente et cette direction : ce qui oblige la plupart du temps d'élever le nouveau lit sur des remblais (i).
C'est là une règle tout à fait imaginaire, ou qui , du moins , ne pourrait jamais être appliquée aux torrents de ce département. Eii effet elle revient à former, à force de terrassements, la -pente limite, là oiyes déjections ne
(1) Yoir son livre^ n<»* 309 et suivants.
Tont pas encoi^e établie d'elles-mêmes.* Or^ un pareil travail n'aboutirait à rien moins qu'à créer des lits de déjection artificiels , partout où ils ne sont- pas complètement formés , c'est-à^-dire à amonceler de véritables montagnes. — Remarquons toutefois que Fabre , en indiquant ce pro* cédé dont le résultat était de donner au lit la plus forte pente possible, avait enttevuune nartie des véritables difficultés qui s'opposent à l'encaissement des torrents. Je dis une partie , parce qu'il serait trèspossible que la droite tirée de la gorge à la rivière ne donnât pas encore la pente-limite. La rivière est bien un des points obligés de cette pente ^ mais il n'en est pas de même du second point , pris à la sortie de la gorge : celui-ci pourrait être trop bas. A mesure que les dépôts s'entassent , l'origine de l'éyientail remonte dans la gorge et relève ainsi la pente.
a* Système de M. Delbergue-Cormont.
On trouve dans l'ouvrage de M. deLadoucette l'exposé d'un système d'encaissement proposé par M. Delbergue-Cormont ^ ingénieur en chef des ponts et chaussées (i). — H consisterait tout simplement à creuser au torrent un canal régulier, au milieu de ses déjections mêmes, et à entretenir ce canal à l'aide d'un curage assidu. Quelles que soient les précautions indiquées par l'auteur pour fortifier les beiges de ce canal au moyen de plantations , et les assimiler à des digues continues , on comprend bien qu'elles ne présenteront jamais aux érosions une résistance suffisante. Elles tiendraient encore moins contre un exhaussement.
Il semble que ce système attribue tous les ravages des torrents à l'irrégularité de leurs lits , puisque , pour les faire corser, il propose comme remède unique et suffisant de leur donner un lit régulier. C'est là prendre l'efiet pour la cause. Si les torrents se répandent çà et là , ce n'est point parce qu'ils n'ont pas de lit régulier ; mais ils n'ont pas de lit régulier, par cette raison que , déposant continuellement , ils sont forcés de se répandre çà et là.
(1) o Mémoire dans lequel on essaie de faire voir que les communes peuvent, sans autres ù secours que leurs bras, se mettre à Tabri des torrents secondaires, par Deibei^e-Cormont. » ingënieui* en chef. » — Voyei la note 9.
On a essayé dans le pays quelque chose d'analogue au moyen proposé par M. Cormont.
Il y a une vingtaine d'années , M. de Ladoucette fit ouvrir dans le torrent de Vachères une longue tranchée , dirigée en ligne droite de la gorge à la Duraiice. On attacha à ce travail les détenus de la maison centrale di Embrun, au nombre de quatre cents, et l'ouvrage , poussé avec une admirable vigueur, se trouva terminé au bout d'un mois. Mais le mois suivant , une crue survint et tout fut détruit
En général le curage sur les torrents est une opération fort pénible, à cause de la grosseur des blocs et de la ténacité du limon qui les enveloppe ; et ce travail , qui exige tant de bras et de dépenses , ne mène à aucun résultat durable. La plus petite crue suffit pour tout bouleverser, et remettre le lit en son premier désordre.
. 3^ Sjstème des Barrages.
Ce système consiste à détruire les érosions dans la montagne , par le moyen de murs de chute (i). Il attaque le mal dans sa source même. Cette pensée est saps contredit la plus rationnelle de toutes. Si Ion parvenait à empêcher les affouillements dans les régions supérieures du torrent, on arrêterait par là même les exhaussements dans les parties inférieures : le même procédé sauverait à la fois les propriétés de la montagne et celles de la vallée : son action serait donc infiniment plus générale quaucun des moyens d'encaissement connus. Mais est-il applicable ?— Je ne le crois pas.
Les murs de chute ou barrages sont le genre de défense le plus eflOicace, lorsqu'il s'agit de garantir une petite longueur de propriétés, et sur des pentes modérées. En réalité, il n'a jamais reçu jusqu'ici d'autre application. — Transporté dans les parties supérieures d'un torrent , il n'en serait plus de même. Là, les pentes croissent avec une telle rapidité que les murs deviendraient insuffisants, à moins de les rapprocher, et, pour ainsi dire, de les entasser les uns sur les autres. Or ceci serait d'abord extrêmement dispendieux. -^ Ensuite , les murs ainsi rapprochés manquent une partie de leur efiet, les chutes succédant aux chutes, sans que la vitesse ait le temps de s'amortir. Leur effet se bornerait, en quelque sorte, à relever le
(I) C'est le système qu'indiquent ia p!upart des auteurs. — Yoyex Navier : Résumé des Iteçons d^hydrauUqut données à V École des ponts et chaussées, page 87,
fond du lit parallèlement à lui-même d'une quantité égale à leur propre hauteur^* et Ton comprend bien qu'un semblable résultat est littéralement nul , par rapport au but qu'on se propose d'atteindre. — Ajoutons que pour atténuer autant que possible ce défaut, il faudrait donner aux murs une grande hauteur au-dessus du fond. Mais alors les chutes deviennent terribles et les affouillements ruineux. — Enfin l'emploi d'un pareil mode d'endiguement , entrepris sur une échelle générale , pourrait même être dangereux. Si Ton suppose qu'un ou deux de ces murs viennent à être emportés par une crue , ils détermineraient de proche en proche la chute de tous les autres. Cette masse énorme , balayée du haut de la montagne , s'ajouterait aux alluvions du torrent et rendrait ses débordements plus désastreux. H y aurait dans ce genre de défense comme un péril continuel y suspendu au-dessus de la plaine , et toujours prêt à l'engloutir.
Tous ces inconvénients sont très-^raves et doivent faire renoncer à considérer les barrages comme un remède efficace , susceptible d'une application générale.
Fabrcy qui l'indiqua dans son ouvrage, convient qu'il est insuffisant dans les grands torrents (i). Et que sont les grands torrents de Fabre à côté de ceux dont il est ici question ?
4^ Dérivation des torrents.
Pour ne rien laisser de côté , je vais parler d'une sorte de défense qui consiste à dévier les torrents , et à transporter leur violence sur des points où elle n'est plus à redouter.
Il est clair que ce procédé ne peut être employé que dans quelques cas particuliers, et qu'il ne constitue pas un système de défense général*
On peut citer d'abord un travail de ce genre exécuté sur la route royale u"" 85 , qui jette dans le même lit les deux torrents de Déoule et de Briançon, et force leurs eaux réunies à passer sous le même pont. Mais cet exemple
(1) Je cite ici le texte :
« Ce moyen ( les barrages) réussit à souhait dans tous les torrents naissants et qui n'ont » pas creusé bien profondément leur lit. L'expérience nous en garantit le succès. Mais il n'en » est plus de même lorsque les torrents ont pris des accroissements considérables, et qulls ont » creusé de profonds vallons : dans ce cas on doit regarder Ij^ur destruction ^omme împos- » sihle. » Fabre, n» 30T,
82 DEFtNSGS ËMPLOVËfô
n*est point parfAît, patsee que les deui torrents » sortait de deux gorges diâSirenteft, arrivaient à peu près sur le même lit, et qu'il Iri'y a eu > à proprement parler^ qu'à le rétrécir.
Il existe sur la même route un exemple plus complet i mais il se rapporte à des ravins peu considérables* Us coulaient tous les deuit dans des directions parallèles i et coupaient la route en deux points difiRérents. A l'aide d'un barrage et d'une tranchée pratiquée a Tamont de \h route ^ on a forcé l'un des ravins de se jeter dans l'autre, et leurs eauk réunies ont passé sous un pont unique. -^ Cet ouvrage a étéeon^u et exécuté par M. Sei^enier, ingénieur.
Le même M. Sei^enier a dressé > il y a une vingtaine d'années i un projet de dérivation qui donne un exemple complet , et sur une vaste échelle , de ce genre de défense. — Il s'applique à ûe torrent de Ckoi^s déjà plu^ sieurs fois cité dans le coura de ce mémoinsi — Parallèlement à ce torrent coule celui de Mal/osse , lequel est encaissé par des berges solides et profondes. Suivant le projet de M. Sevenier^ une tranchée faite dans le haut de la montagne aurait versé le premier torrent dans le seeond ^ et détourné loin du bourg de Chorges un danger înnnioent « que j'ai fait connaîtra ailleurs et qui menace également la route royale passant par le bourg.
C'est ici qu'on peut voir combien les torrents ont été peu connus jusqu'à ces derniers temps , et combien leurs effets sotat mal appréciés au dehors. La tranchée proposée par M. Sevenier prenait son embouchure à peu prés au dernier tiers de la gorge dtt bassin de réception. tJn grand barrage formait les eaux à se détourner brusquètueut pour y entrer. Le torrent arrivait au barrage avec une pente énorme , dépassant ^o dëlltinfiètres par métré, et ôhàr^ des débris arr&cbés aux berges de son cours supérieur. Là , on lui présentait un tatial , dressé suivant une pente uniforme de 7 millimètres par mètre , comkne s'il se îtX agi de dériver du torrent un paisible eanat dlrrigatiofi !... Dàtaà toutes ees dispositions, il y avait un concours de fàtites qui devaient rendre le succès du projet absolument impossible : i"" La présence d'un coude brusque; a^ un brisement de pente ; 3"" un lit dressé suivant une pente au moins dix fois trop faible^ etô. Je n'ai besoin que de montrer ces erreurs pour les rendre ptolpabfès. Eh bien ! ce projet si évidertimcnt vicieux , ce projet soigneusement élaboré , puis soumis à l'e^camen d'un conseil » dont personne , certainement, ne contestera ni l'expérience» n] la sagesse, ni les lumières, a reçu une approbation Complète ! — Heureusement l'admirable bon sens des habitants
fit justice de l'inexpérience des ingénieurs ; inexpérience fort excusable du reste, car on ne peut exiger que des hommes étrangei^ à ce pays , quelque science qu'on leur suppose, apportent ici la connaissance infuse d'un ordre dé faits qu'ils n'ont pu observer nulle part , et qui n'a jamais été nettement décrit. — Le projet donc fut vivement repoussé par les gens de la localité, qui se considéraient avec raison comme les patients
de l'opération -. eela fit ajourner l'exécution du travail ; et plus tard , quand il fut question de le reprendre , un autre ingénieur, M. Béguin y confirma les craintes des habitants dans un excellent rapport, où il révéla les fautes et le danger du projet. — On tremble en pensant que le résultat infaillible de ce travail , montant à plus de 60,000 francs , eût été de répandre sur une vaste région les désastres concentrés aujourd'hui dans le petit bassin de Ghorges. — Ce fait est bien propre à faire comprendre combien il importe aux ingénieurs de ce département d'avoir une exacte connaissance des torrents.
En revanche , il y a dans le département des Basses-Alpes un exemple de dérivation qui a été couronné par le succès le plus complet. — Le bourg des Mées était menacé par un torrent. On parvint, en perçant une galerie souterraine à travers une montagne, à le jeter en ligne droite dans la Z>££ra7ice. Getpuvrage, exécuté avant la révolution, est fort remarquable. Ici, on présentait au torrent une course plus directe, et des pentes plus fortes que celles qui lui étaient offertes par son lit naturel. II faut dire aussi que le torrent n'approche pas de la violence de celui de Charges. Tout était donc mieux disposé pour la réussite.
£n définitive , les torrents sont si dangereux à manier que de pareils projets de dérivation seront toujours tr^-rares. Avec des chances de réussite si incertaines , et des chances de non*succés si terribles , il se trouvera peu d'ingénieurs assez hardis pour les proposer, et y attacher leui' nom et leur responsabilité.
.— F rfMS,