‹ Étude sur les torrents des Hautes-Alpes (volume 2)Chapitre 31 sur 56 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

IffFLUEffCK D£ LA IfATtRE OU TERRAIH.

Je passe à la seconde cause , savoir, la nature géologique du sol de ces montagnes.

Si nos prévisions sont légitimes , nous devons trouver dans les terrains des Hautes^ Alpes une constituticm particulière et distincte de celle des autres montagnes de la France. — Cest en effet ce qui est pleinement confirmé par les études géologiques qu'on a faites de ces terrains*

Je dois être bref ici , pour éviter de me jeter entièrement h<H*s de mon sujet.

Sans donc entrer dans Tétude détaillée des couches , je ne distinguerai dans la masse de ces montagnes que trois (grandes formations :

— L'une y inférieure» compreqant des calcaires qui appartiennent au deuxième étage du lias {groupe oolithique) ;

— L autre, superposée à la précédente, comprenant le grès vert et les calcaires à nummulites lenticulines qui s'y rapportent {groupe crétacé) \

— Enfin , la troisième , supérieure , comprend diverses variétés du terrain tertiaire : les brèches^ la mollasse^ les dépots lacustres {groupe supracrétacé).

— 1^ gneiss et \e granit ne viennent au jour que dans les sommités les plus élevées et dans des localités très-resserrées. Le schiste talqueux du

lia

CAUSES DE Sa formation

QuejrraSy que certains géologues ont considéré comme une roche primitive , ne se rencontre aussi que dans un petit nombre de vallées. Enfin , les roches démission sont dispersées çà et là comme des accidents. Tous ces terrains n'apparaissent donc que par lambeaux affectés à quelques localités.

— Mais ce qui forme la masse générale , la véritable substance de ces montagnes , c'est la triple formation du lias , du grès vert et de la mollasse ( I ).

On comprend de suite que des terrains d'une formation aussi récente , relevés sur des inclinaisons très-fortes, doivent former des masses peu solides et facilement altérables, sous l'action combinée des eaux, de la pesanteur et des agents atmosphériques. Telle est la friabilité de plusieurs de ces roches , qu'elles se délitent par le seul fait de leur exposition au soleil , sans le concours de l'humidité ni de la gelée. — C'est cette cause qui rend plusieurs passages de routes si coûteux à entretenir, si constamment malpropres, et souvent même si périlleux (2). — Certaines variétés de calcaire, qui présentaient tous les caractères d'une grande dureté, et qui , sur la foi de cette apparence , avaient été exploitées pour en faire des enrochements, se sont réduites en terreau au bout de deux ans (3). Ce n'est pas seulement dans quelques-unes de ces roches une simpledésagrégatioD physique : il y a une véritable séparation de principes. La pierre , en se délitant, se tapisse d'efflorescences blanches^ salines, qui paraissent être de Xalun^ et qui sont le produit d'une décomposition intérieure. Elle se dépouille ainsi d'une partie de ses éléments , et perd tout à la fois sa cohésion physique et sa constitution chimique.

Or, tout cet ensemble de terrains, vraiment remarquables par leur in« cohésion , ne se retrouve pas dans les autres montagnes, et si on le rencontre ailleurs , ce n'est plus du moins avec les mêmes caractères. Les calcaires du lias ne ressemblent pas au calcaire du même étage qu'on ob-

(1) Voir la Statistique minéralogique dû département, des Hiuaes^Alpes, par M. Gu^mard^ ingénieur en chef des mines, 1830.

(2) A la Saulce^ k Prunieres, au Serre-duBuis^ à Monimirail^ à Malfosse, etc., mais surtout aux Ardoisières^ sur la route n»9i : ce dernier passage , par les temps plavieux, est ti-ès-dangerem.

P) On voit cela sur la digne de la Sauiee,

serve ailleurs; ils s'en séparent même si complètement par leur couleur, leur structure et leur aspect extérieur, que le classement en est resté fort longtemps douteux , .et n*a étetirrèté avec quelque certitude que dans ces dernières années* C'est en suivant les mêmes bancs jusqu'au dehors de ces montagnes, et en les voyant reprendre peu [à peu les caractères généraux et bien connus du lias , qui étaient ici complètement dénaturés, qu'on est parvenu à constater l'i.dentité de formation de ces terrains fort dissembla*bles^n apparence (i).

Sans sortir de l'enceinte du département, on peut s'assurer de l'influence qu'exerce la nature du sol sur Tapparition des torrents. — Les torrents abondent dans les chaînes formées par les terrains les plus tendres« — Ils deviennent plus rares et moins redoutables lorsqu'on avance vers lesr roches plus compactes. — £nfin , dans les terrains primitifs , ils manquent tout à fait.

Par exepfiple , les torrents ne sont nulle part ni plus furieux , ni plus multipliés que dans la vallée di Embrun ^ embrassant toute la ligne comprise depuis Gap et T'iz^j&g^jjusqu'au village de Saint-Crépin. Dans toute rétendue de ce bassin , Hp^QC des montagnes est formée d'un calcaire ardoisé , à texture feuilletée , de couleur sombre et caractérisé par des empreintes de belemnites .

Cette roche présente au plus haut degré tous les caractères d'incohésion qui ont été décrits plus haut. C'est dans ce terrain que se creusent en fous les sens d'innombrables ravins aux berges arides et bleuâtres, qui donnent aux montagnes d'Embrun une physionomie si caractéristique. Ces berges sont souvent délitées à un tel point, qu'en essayant de les gravir, on enfonce dans les détritus jusqu'aux genoux; poifrtant ce sol est délavé fréquemment par les orages, et la roche vive est remise à nu plusieurs fois dans l'année. — C'est encore ce méoie terrain qui , en se délayant dans les eaux, forme cette. boue noirâtre et tenace qui rend les ravages si particulièrement incurables. — La présence de ces terrains est tellement liée à celle des torrents , que dans les Basses- Alpes ^ où les cours d'eau de

(1) L'altëration de ce lias a été compai-ée par M. JBlie de Beaumont à celle d'un morceau de bois, à demi brûlé, dont 00 peut suivre le tissu fibreux, depuis la partie complètement carbonisée jusqu'à la partie demeurée intacte. — Cette comparaison a pris une sorte de célébrité parmi les géologues.

ce genre sont plus rares et beaucoup moins violents > une seule vallée les présente sur réchclle formidable de ceux S Embrun-, et cette vallée offre précisément ce même genre de calcaires (O*

Achevons ces preuves. — Dans la vallée de la Romanche, où le terrain devient primitif, les torrents cessent brusquement On peut observer là un contraste extrêmement remarquable. Une cascade (a) marque le passage des calcaires aux gneis. A gauche et du côté des gneis, la montagne se dresse à pic sur une hauteur de plus de 600 mètres , et les cours d'eau se précipitent en cascades. A droite et du côté des calcaires, le même revers s'incline suivant un profil doux, accidenté, semé de villages, et les cours deau le creusent en y formant des torrents (3). Ceux-ci à la vérité ne sont pas remarquables par leur énergie : c'est là Teffet du climat que j'ai démontré plus haut; car ils sont situés de l'autre côté du Lautaret , où commence le ciel pluvieux du Nord. Mais l'influence de la nature du sol , observée sur ces deux terrains, de nature différente , qui se touchent et sont soumis au même climat, n'en est pas moins démontrée d'une manière décisive (4)« 'Êk

On peut observer aussi beaucoup de bassina de réception qui sont creusés dans les gîtes de gypse. Ce genre de terrain se décompose surtout avec une extrême facilité sous l'influence de l'eau- — U semble que cette propriété ait attiré en quelque sorte les torrents; car elle a provoqué leur foi'mation sur des points où il n'existe pas d'autre motif qui puisse en rendre compte (5).

Tout fortifie donc celte condusion^ que U nature géologique des Hautes- Jlpes est la priifcipale cause des torrents. Maintenant on peut à cette raison

(1) La vallëe de VUbaye dans laquelle «st située Bareelonneiie.

{9) La cascade des Fréaux. Elle eçt fonaée par le ruisseau du Gas, qui traverse un plateau couvert de magoifiques prairies, et tombe du haut d'une falaise dans la vallée de la Romanche. La hauteur de la chute est d'environ 400 mètres.

(3) Par exemple, le torrent de Maurianne (improprement dit Màuriand) , — celui de la Huiné, de Malatret, etc., etc.

(4) On a rexemple d'un fait semblable dans les Basses- Alpes, près du Martinet y vallée de VVbaye. Le calcaire passe de la texture schisteuse à une textui-e compacte : aussitôt les torrents disparaissent, et l' Ubaye s'encaisse entre des berges solides et abruptes.

(5) Le torrent de Pah, -— de Saint-Joseph.

ET DE LA TIOLEKGE DES T(miŒMTS. ||5

première en rattacher plusieurs autres qui s'y enchainent, et n'en sont , au fond « que des eoroUaires» *

Ainsi» la formation . récente dles calcaires qui ont été relevés dans les Hautés^Alpes place eette chaîne, dans Téchelle des âges, à la suite de*1a plupart des montagnes de l'Europe. C'est là du moins ce qu'annonce la théorie de M. Elle de Beaumont (i). Dans cette même théorie ^ les soulé* yements les plus récents ont dû être en même temps les plus violents , p.uisqu'ils s'exerçaient sur des croûtes plus épaisses et probablement déjà tourmentées par àes mouvements antérieurs. — Cette cause a pu achever d'enlever toute cohésion aux terrains des Hautes- Jlpes , qui se trouvaient déjà, par la nature même de leur composition et de leur structure , si peu solides.

-*-" Dans le fait , on voit ici , de quelque coté qu'on se tourne , le désordre d'une terre disloquée dans tous les sensuel bouleversée d'une façon terrible. Certaines vallées présentent Fima^lu plus épouvantable chaos. Les roches les plus compactes sont brisées , et comme broyées jusque dans leur noyau. — Voilà ce qui explique comment, dans un pays où les carrières s'ouvrent à chaque pas » il n'a pas été possible jusqu'ici de découvrir une seule bonne et saine qualité de pierre de taille. Voilà encore pourquoi les gites métallifères, disséminés avec profusion dans le haut du département , affectent des allures si capricieuses qui déroutent les exploitations et confondent toutes les prévisions de la science.

Enfin, n'est-il pas possible que l'âge récent de ces montagnes n'ait pas encore laissé le temps aux eaux de se créer un régime stable , comme aux montagnes de revêtir les formes qui mettent leur surface en équilibre avec la pesanteur et les agents extérieurs? — Sans insister sur cette pensée, dont le développement me mènerait trop loin , je ferai remarquer que l'Amérique , qui est un nouveau continent pour les géologues aussi bien que pour les géographes, et dont la formation est même, dit-on, contemporaine des premières traditions de notre race, l'Amérique présente des exemples multipliés de cet état d'instabilité et de désordre , qui a dû suivre pendant longtemps les formations nouvelles.

Si cette dernière considération n'est pas tout à fait vaine, on doit, parmi ce grand nombre de torrents disséminés dans les Alpes, en trouver quel-

(1) Yoyei la note 14

ques-uns qui soient déjà parvenus à cette période de stabilité où le iVottement des eaux*est en équilibre avec la résistance du lit Ceux-là ne devront plus exercer de ravages ; leur fureur sera épuisée , et ils s'écouleront à la manière des ruisseaux tranquilles. — C'est là en effet ce qu'on va voir (i).

(1) Une remarque avant de passer plus loin.

jOn a vu que les environs d!£mbrun étaient plus qu'aucune autre localité infestée par les torrents. Cela s'explique facilement par les considérations qui viennent d'être déveloi^>ées.

Embrun est placé sous le ciel de la Proi^ence, et ses montagnes sont en calcaire ardoisé. Son territoire est donc placé en quelque sorte à llntersection même des deux causes , qui forment les t(HTents ; elles s'y ajoutent , et TefTet de l'une s'augmente par les effets ^ l'autre. — Quand on monte vers le nord , on marche sur le même terrain , mais en passant sous no ciel différent. Quand on descend vers le n^i, on reste sous le même ciel, mais en foulant des terrains d'une autre nature. A EmbnÊjjf orx voit la malheureuse coïncidence du terrain le plus décomposable et du climat le.plus aestructeur. Il y a donc là un maximum éPeffet,

ET DE LA VIOLENCE DES TORRENTS. il?

Page 1