CHAPITRE XXIV
AGB DBS TOftRBZITS.
On est souvent frappé , en parcourant le département , par Taspect d'un monticule aplati, placé à la sortie d'une gorge» et dont la surface est dressée en éventail » suivant des pentes très-r^ulières : c'est le lit de déjection d'un ancien torrent.
Quelquefois , il faut une longue et minutieuse attention pour discerner la forme primitive , masquée comme elle est par des massifs d'arbres , par des cultures et souvent même par des habitations. Mais lorsqu'on Texa* mine avec soin et sous plusieurs aspects » la figure si caractéristique des lits de déjection finit par apparaître dans toute son évidence, et il devient impossible de s'y méprendre. Le long du monticule , découle un petit ruisseau qui sort de la gorge et traverse paisiblement les champs. C'est lui qui formait l'ancien torrent. ^ Dans le fond de la montagne, on découvre l'ancien bassin de réception , reconnaissable aussi par sa forme.
Ces torrents éteints (qu'on me passe cette expression) sont plus multi* plies qu'on ne le pense d'abord. On en découvre %xn grand nombre dès qu'on a une fois la clef de cette recherche, et qu'on y dirige son attention.
L'emplacement du boui^ de Savines p^t être cité entre autres comme un exemple fort remarquable de ce genre de formation. •
Le bourg tout entier, avec une partie de son territoire, est.couché sur un lit de déjection , dont Ja largeur dépasse i,5oo métrés, et couvert des champs les plus fertiles. La nature de ce terrain n est pas douteuse , non plus que son origine. Il a été fouillé jusqu'à de grandes profondeurs par le creusement de plusieura puits du bourg. Les tranchées d'une route nonvellement rectifiée Font éventré dans toutes sortes de directions. Dans le bas y la Durance a^taillé des berges de plus de 70 pieds de hauteur, qui for^ ment comme une coupe naturelle en travers du lit. 11 se trouve donc à jour de tous côtés, et peut être étudié avec une extrême facilité. Partout , il se compose de pierres roulées, agglutinées par une boue calcaire. Ce poudingue est étendu par lits réguliers parallèles à la courbure de la surface : il devient plus dur et plus grossier à mesure qu'on te prend plus bas 9 et finit par former tm béton très-compact. — Quant à la forme caractéristique , on la distingue de loin , surtout en se plaçant du côté de TEst. Le bourg est bâti sur la région culminante; leschampssont jetés àTentour» Dans le fond s'élève la montagne (1) qui recèle le bassin de réception, enseveli maifitenaut sous de noires forêts de sapins : elle domine -tout ce territoire. Enfin, vers le couchant et à l'extrémité du bourg, coule le ruisseau auteur de ces antiques dépôts; il s^est encaissé au fond de berges hautes, tapissées de prairies et creusées dans ses propres alluvions.
Il est à remarquer que l'extinction de ce torrent , quoique fort ancienne, puisqu'elle remonte à une époque immémoriale, est néanmoins postérieure aux premiers établissements humains dans ces montagnes. En offet, on a déterré deâ pierres à four et du chari>ori enfouis à de grandes profondeurs dans le poudingue. Ces débris témoignent qu'il y avait là des hommes à une époque probablement antérieure aux âges historiques^ lorsque le torrent , en pleine action , exhaussait encore son lit de déjeetion. Le nom du ruisseau semble mêmeannoncer que le torrent avait conservé sa violence jusqu'à des temps plus rapprochés de nous (2).
Ces détails ne peuvent laisser aucune ombre, ni sur le fait lui-même, ni sur son interprétation. Ils ne se rapportent pas à un cas particulier.
i^m^fm^^m^^.^Êmmm^t^m^^^mtnm^m^'^m^^mm^m^mmf'
(1) Le Morgon.
(2) Il se nomme Branafet -* ce nom paratt être une corraption de cdoi de Bramafam , commun à plusieurs torrents; comm#si, en perdant sa Tiolence, il avait perdu aussi le nom qui la révélaft.
ET DE LA YIOLENGE DES TO&RENTS. il»
isolé r m&is à ud ordre de choses tout à fait général , dont les exemples sont très-répan^QS et fourniraient chacun la matière à des observations exactement^emblables (i). On doit donc admettre , comme une chose démontrée, que la violence des torrents n!est pas indéfinie dans sa durée , et qu'elle peut s'arrêter, soit qu'elle ait accompli un effet déterminé , soit qu'elle ait rencontré quelque causcqui l'étoufie.
Les torrents qui présentent ces cas sont vraisemblablement ceux dont la formation est la plus ancienne. — Pour rendre cette conjecture plus pro-* bable, je saute de suite à l'extrémité opposée de l'échelle. * On sait déjà que certains villages sont bâtis dans les régions mêmes où déboudientdes torrents en pleine action : telles sont les Crottes ^ tel est le bourg de Charges. Il est infiniment probable que leurs fondations ont précédé l'apparition . des torrents Iqui les menacent aujourd'hui. D'une part, ces deux localités sont très-anciennes : C/iorges^ par exemple , est bien positivement antérieure à l'ère ehrétienqe* De l'autre, les deux toiTcnts ne peuvent pas avoir agi depuis longtemps avec l'énergie qu'ils ont aujourd'hui. Leur pente se brise brusquement à l'issue de la ^orge ; leur lit de déjectiimu'est pas encore régulièi^ment formé. Celui de Charges a exhaussé de 6 mètres dans ces quiuze dernières aimées ; s'il suivait cette m^e progression depuis loooans seulement, le boui^ serait depuis longtemps enseveli sous une montagne Àe dépôts. -^ Gdui des Crottes est un gros ravin qui n'est devenu inquiétant que dans ces dernières années.
On peut citer des. cas plus concluants aicore Une ^lise de la vallée
(!) Ici les exemples se pressent. Je citerai : '
— Le roissieau du FàUon , et plusieurs autres dans la vallée dé la Clarée.
— Le ruisseau dilnscUude^^ de Sainte Josqfh, et plusieurs autres dans la vallée de la I Guisanne.
I — Le ruisseau de Saint-Jacques, sur la Durance, près Briançon. »
/ • — Le ruisseau de ScUniSébastien, près Briançon.
Ce dernier, aujourd'hui encaissé et passant sous un pont, a formé, par la masse de ses alluvions, comme une seconde montagne au pied de la montagne la Roche-Baron, Le village Saint'Mariin-Qu^rières est bâti sur ce lit, et la route royale n^ 94 est taillée dans les dé* jectionssur une longueur de plus de 1,200 mètres.
— Le ruisseau de la Far^ s le village de la Boche est bâti sur ses déjections.
— Le ruisseau de Chanteloube, etc., etc.
II 7 a plusieurs torrents éteints dans le département de Vlsere.
de Dévolujr (i) est menacée par un torrent qui se dirige droit sur Tëdifice; on l'a contenu par une digue construite depuis une TÎngtainif d'années. Gomment admettre qu'un pareil monument, dont la constrffction parait avoir été assez soignée, ait été établie sous la bouche même d'un torrent? Le style de son ornementation remonte au commencement du treizième siècle, et l'on sait assez de quelles précautions les architectes chrétiens environnaient leurs constructions. Donc le torrent n'existait pasau treizième siècle; donc , en résumant, il y a des torrents formés depuis les temps historiques.
Mais , sans quitter la même contrée du DéwlujTj on peut citer des exemples de formations bien plus récentes encore. Là des torrents complètement organisés se sont développés sous les yeux de la population cori^ temporaine. Plusieurs même n'ont pas encore reçu de. noms, et ils exercent,déjà d'effrayants ravages.
En parcourant d'autres localités, on y recueille des observations semblables. Des torrents récents se creusent sur tous les points, partout surgissent des exemples nouveaux qui attestent Tabondance et fa rapidité de ces formations, et bientôt on s'arrête consterné devant cette masse de faits, qui sont un bien sinistre présage pour l'avenir du pays (2).
Donc encore, en résumant, des torrents peuvent se former de nos jours , et plusieurs sont d'un âge tout réceAt.
Enfin , comme s'il ne devait pas manquer un seul anneau à cette chaîne des âges , il existe des torrents qui se placent par leur forme et par leurs eSéts entre les toiTents éteints et les torrents en pleine activité. Ceux-là ne sont pas encore encaissés d'une manière stable au milieu des déjections, mais ils ne divaguent plus que sur une petite partie de leur lit. Le reste est coiivert de cultures , de bois , de maisons , et parait délaissé par le tor-
(1) L'église d'Jf^ttèrei.
(â) En face de VespltLn2ided'£!mbrun on voit une montagne déchirée par une multitude de torrents du troisième genre. Ils croissent pour ainsi dire sous les yeux de la ville. L'un d*eotre eui> nommé Piolit {petit lit), et qui n'était, il y a une trentaine d'années, lorsqfu'tl a reçu ce nom , qu'un tout petit ravin , est devenu un grand et complet torrent.
La montagne qui s'étend depuis Orcieres jusqu'à la vallée de Champoléon , ssr la rive droite du Drae, est ravagée par une telle quantité de torrents , qu'elle semble devoir s'abî»mer en masse dans la rivière. — Ces torrents sont la plupart récents, et les vieillards du pays le* ont vus naître et se développer.
rent depuis un temps immémorial. On découvre toutes sortes de degrés dans cette transition qui commence à rétablissement de la pente4imite , et qui se termine à Textinction la pi us complète. ~* La stabilité commence or-dinairement à se manifester vers les extrémités du lit; la végétation s'y fixe, avance, et finit par envahir la surface tout entière des déjections (i).
(1) Le torrent de Sainie-Croix , près de Briançon,
— Le torreot i^Espane, de Merdarel, et plusieurs autres dans la vallée du Drac (près d'Orciirûs ) ; — dans la FaUouise, le torrent du Gaulon, celui de Champaris et plusieurs autres.
Les torrents de Prareboul et de V Ascension sont cultivés sur la plus grande partie «le leurs lits.
Iâ2 • QAV WS AR LA> FORMATION
CBAPITRE XXy.
RérLElIOHS SUR l'aGE DBS TOIBBHTS.
Les faits qui viennent d'être développés vont me servir à éclaircir plusieurs choses qui ont pu paraître obscures et mal prouvées, parce qu'il n'était pas possible d'en donner de suite des explications complètes!
D'abord , l'existence des torrents modernes explique tout naturellement quelle est la véritable origine de ces lits de déjection dont les pentes sont imparfaites et dont la courbe se brise à l'entrée de la gorge.
On conçoit aisément que lorsqu'un torrent nouveau se forme, il ne peut pas y du premier joUr où commence son action , modifier le profil naturel du terrain; il est obligé de mouler son lit sur le relief qui lui est offert, quelque irrégulier qu'il soit d'ailleurs, et ses déjections s'entasseront encore longtemps avant d'avoir pris la figure qui leur convient.
Quant aux torrents amvés à \di pente4imite^ ils correspondent à ces cours de formation plus ancienne qui ont travaillé pendant longtemps à l'établissement de leur lit, et sont tout près de s'encaisser ou de s'éteindre : J'en ai cité des exemples à la fin du chapitre précédent — La pente-limite est donc le symptôme qui précède et annonce l'extinction.
Enfin , les torrents éteints nous démontrent que la violence des torrents n'est pas infinie dans la durée; qu'elle s'arrête à un certain terme où les eaux s'écoulent tranquilles ^ et où la courbe du lit demeure stable. — Il est donc bien vrai que les torrents, comme tous les cours d'eau , tcn-
ET DE LA WOLENGE DES TeRRBNts. 123
dent sans relâche à la stabilité (ehap. i et 5). Leur action ai énergique, leurs exhaussements, leurs affouillements^ les variations continuellea de leur lit| n*oDt donc, réellement pas d'autredeltmationquede mettre, en tous les points du cours, leur vitesse en équilibre avec les formes et la ténacité du sol. Cest ainsi qu'ils afiEoùillent dans leurs parties supérieures 1 jusqu'à ce qu'ils aient mis a découvert un sol plus résistant, ou que , par Tarrangeraent des pentes, leur vitesse soit convenaUement amortie. S'ils exhaus* sent au contraire dans le bas, c'est afin de se créer un plan incliné qui roule leurs alluvion^ jusque dans la riTière. Quand ces effets sont accomplis, tout s'apaise, tout rentre dans l'ordre.
L'érosion des torrents dans les bassins de réception a deux résultats : elle élargit de plus en plus ces bassins, en emportant toutes les terres friables; ensuite elle relève de plus en plus les pentes vers l'origine de la courbe du lit (chap. 5). — 11 résulte de là, qu'à la suite d'un grand nombre d'années, il. ne restera plusdehofut dans cette région que des roches solides , tout ce qui était affouillable ayant été emporté par les eaux : et la courbe du lit du torrent aura son origine au pied d'une muraille verticale de rochers, formant une enceinte irrégulière autour de l'ancien bassin. -— Telle est, en effet, la forme que tendent à prendre tous ces bassins, de même que toutes les cimes de montagnes. — Telle est aussi la figure par laquelle se terminent la plupart des torrents éteints. Je dis. la plupart : nous verrons tout à l'heure que l'extinction a été produite le plus fré^ quemment par d'autres causes , dont l'effet est beaucoup plus prompt et plus décisif que ce lent et pénible rongement de la montagne, qui ne s'arrête que faute d'aliments, et force, en quelque sorte , le torrent de périr d'inanition , en ne lui laissant plus rien à dévorer.
Nous pouvons maintenant lier ensemble diverses propriétés constatées successivement comme des faits d'observation dans le courant de cette étude. — Nous fixerons par là les caractères de trois espèces distinctes de torrents.
— Dans la première espèce , nous trouvons les caractères suivants :
I ^ Les pentes des lits de déjection sont imparfaites , c'est-à-dire qu'elles sont visiblement trop faibles pour l'entraînement des matières qui tombent dans le lit (chap. V).
2^ La courbe du lit se brise à la sortie de la gorge (chap. V}.
3"" Les exhaussements sont extrêmement rapides ( chap. VI).
4^ Ils ne peuvent jamais être encaissés (chap. VI).
ÎM CAUSES DE LA FOILMATION
5* Enfin, leur origine est récente (chap. XXIV).
Il suffit de parcourir la série de ces propriétés pour voir comment elles s'enchatnent et s'expliquent naturellement Tune par l'autre. Je ne m*y arrête pas.
La deuxième espèce est caractérisée ainsi qu'il suit :
i"" Les pentes du lit de déjection sont telles que le torrent pourrait entraîner ses alluvions. C'est ce que nous avons appelé les pentes-limites ( cbap. V ).
2^ La courbe du lit est continue dans le passage de la gorge au lit de déjection ( chap. V ).
3^ Les eaux divaguent &ùr leurs déjections et n'exhaussent plus qu en vertu de cette mobilité (chap. VI).
4^ Ils ne sont pas impossibles à encaisser { chap. XVI ).
5^ Leur origine est ancienne ( chap. XXIV )•
— Enfin, la troisième espèce comprend les torrents éteints, sur lesquels il est inutile de revenir.
Ces trois espèces de torrents n^expriment pas autre chose que trois pé^ riodes différentes de Tâge de ces cours d'eau. — En parcourant la série des caractèi'es que ceux-ci prennent aux difl^érentes époques de leur existence, on assiste, comme je le disais, à toutes les phases de l'opération par laquelle ils créent leurs lits ( chap. V). Cest de la même manière, pour me servir d'une comparaison bien connue, que l'examen des arbres de différents âges, dispersés dans une forêt, peut nous donner la diaine de tous les phénomènes de leur croissance.
On peut ainsi diviser l'action des torrents en trois périodes correspondant à trois âges, et ayant chacune un but et des effets distincts.
— La première période comprend la création de la courbe du lit.
— Dans la deuxième période , la courbe est créée, mais le cours n'est pas encore fixé. Elle est caractérisée par la présence de la pente-limite, en même temps que par les divagations.
— Enfin , la troisième période correspond à l'établissement d'un régime stable.
Ici s'offrent quelques rapprochements que je ne puis ra'empccher d'indiquer de loin.
Comparons les torrents, lorsqu'ils sont dans la première période de leur action , aux rivières dont la propriété est de divaguer. — Ce qui frappe tout d'abord dans l'un et l'autre genres de cours d'eau , c'est leur caractère
d' instabilité* — Mais dans la Durance et les autres rivières semblables , rinstabilité se manifeste par des déplaeements horizontaux du lit; elle se manifeste dans les torrents par les altérations {verticales du fond. Dans les premières, elle n'affecte que le plan ; dans ceux-ci, elle affecte le profil . en long lui-même. — Voilà donc deux états d'instabilité distincts.
Or, remarquons d'un côté que les torrents, lorsqu'ils arrivent à leur deuxième période 9 prennent justement les caractères qui spécifient l'état d'instabilité des rivières. — D'un autre côté , nous avons vu ( chap. I ) que la Durance avait autrefois créé elle-même son thalweg , en comblant d'anciens lacs et en creusant son lit à travers les rochers qui les séparaient. C'est là une action toute pareille à celle qui caractérise la première période des torrents : elles tendent toutes les deux au même résultat, c'est-à-dire à la formation d'une courbe du lit régulière au milieu de terrains irrégulîers; et elles y parviennent par les mêmes moyens, c'est-à-dire par des exhaussements et par des érosions.
Il suit delà que les deux premières périodes de l'âge des torrents se retrouvent avec des traits tout à fait semblables dans les rivières divaguantes.
— Poussons plus loin encore. Toutes les rivières ne sont pas mobiles comme la Durance. Beaucoup se sont fait un lit fixe et un régime sfablc. Or, les torrents aussi finissent par arriver à la stabilité, et alors on peutleur assimiler ces rivières.
En raisonnant d'après cette analogie , toutes ces rivières n'auraient-elles pas, de même que les torrents, préparé leur régime par des périodes d'instabilité?....
Lorsqu'on considère les larges vallées dans lesquelles coulent le Rhin, le ^
Nil, le Mississipi et la plupart des fleuves qui circulent à la surface du globe, lorsqu'on observe que le fond de ces vallées est plat , nivelé par les eaux , et entièrement formé par leurs alluvlons ; lorsque, remontantvers les temps les plus antiques de l'histoire , on voit , dans l'Egypte , dans la Chine , dans rinde, etc., les premières sociétés humaines, descendues peu à peu des hauteurs , occupées à lutter contre l'inconstance et les débordements monstrueux de leurs fleuves, p'est-il pas permis de croire que tous ces cours ont eu, pendant une longue série de siècles , des divagations pa-* reilles à celles que manifeste aujourd'hui la Durance? Mais peu à peu le champ de ces divagations s'est rasserré , ainsi qu'on le voit si bien sur les torrents, et comme ceux-ci aussi ils ont fini par s'encaisser. — La Du-
i26 CAUSES DE LA «ÎRMATION
rance , au contraire , est encore arrêtée aujourd'hui dans cette deuxième période d'instabilité , qui a suivi la première, caractérisée par les Itc$ consécutifs, et à laquelle, d'après la même loi , succédera peu à peu une période de stabilité.
Par conséquent, les rivières aujourd'hui les plus stables ont passé par une époque de divagation correspondant à la deuxième période des torrents.
— Enfin , on a recueilli dans l'étude de ces mêmes rivières une multitude d'obsei^ations qui démontrent qu'elles ont eu anciennement à ouvrir le fond de leur thalweg, et à créer leurs pentes, de même que nous l'avons dit pour la Durance, et de même que nous le voyons faire sous nos yeux aux torrents. Dans l'intérieur des continents, elles perçaient des monta^ignes, elles comblaient des bassins , et la trace de ces phénomènw est eh-^ core très-visible de nos jours. En s'approchant des mers, elles yprcjjjetaient ces immenses deltas , toujours grandissants, sur lesquels se sont assis des royaumes tout entiers, et qui constituelit devérîtableâ lits de déjection (chap. 5).— -Ainsi, ces rivières ont, à une certaine époque de leur existence, agi comme font les torrents dans leur première période.
— Résumant celte discussion, j'oserais donc montrer dans l'action des torrents comme une image fidèle et raccourcie de ce qui s'est passé ou de ce qui se passera sur toutes les rivières en général.
Dans toutes , je vois trois périodes consécutives , se succédant dans le même ordre et divisant leur existence en trois époques distinctes.
i^ Une période de corrosion et d'exhaussement qui prépare le fond du thalweg, et met partout les pentes en équilibre avec la résistance du sol et le frottement des eaux. — Elle a pour destination de fixer le profil en longdès cours d'eau.
2^ Une période de diwigation, où les eaux cherchent la figuré de section et les inflexions de cours qui correspondent à la plus grande stabilité (car le cours rectiligne n'est pas le plus stable , puisqu'il n'amène pas nécessairement le courafit sur les points où la rive est la plus solide). Ici , l'action des eaux se borne à promener çà et là sur un même plan leur thalweg mal défini, sans emporter ni exhausser notablement le fond; c'est lamasse liquide qui se déplace plutôt que le sol Le résultat de cette dernière période est de fixer les alignements du cours , ou , si l'on veut , de dé- ^ terminer son plan.
ET DE JUA VIObENGB DES TORRENTS. 127
3^ Elnfin ^unepériode de régime , où. les eaux débordent et rentrent dans un lit invariable.
-^ On a vu quelle est la violence des torrents dans Ja première période. Il a du en être de même dans la première période des rivières, et cette analogie peut servir à :expliqner la formation de ces dépôts alluviens répandus en si forte masse dans la plupart des grandes vallées. — S'il est vrai que les montagnes aient été soulevées successivement , au milieu de bouleversementa dont rien ne peut nous donner Tidée, les eaux ont nécessairement ti^ouvé dans ce chaos la matière d'alluvions énormes. ^— Les. rivières agissaient .alors comme nos torrents, mais comme des* torrents ipii avaient pour bassin de réception des chaînes entières de montagnes , et qui se précipitaient à travers un sol fraîchement remué «et tout autrement affouillable que celui de nos coteaux des Alpes.
— On a fait l>eaucoup .d'hypothèses pour expliquer l'origine des poudingues alpins* On rencontre le long de la Durance de ces bancs.qui s'élèvent à plus de loo mètres au-dessus du niveau actuel des eaux (i). Cependant les dictions des. torrents éteints sont, relativement aux chétîfs filets. qui. les creusent aujourd'hui ,. des atterrissements beaucoup plus surprenants encore, et en appareqc^ , plus inexplicables. JXous souunes pourtant bien assurés qu'ils sont l'ouvrage de ces filets dans la première période de leur action. — Pourquoi ne le serions-nous pas de même que les poudingues sont l'ouvrage des rivières , dans une période en tout point semblable?
J'indique toutes ces choses en courant , n'osant pas m'arrêter à les développer et à les suivre; ce qui m'emporterait trop loin de mon sujet. Chacun peut comprendre du reste qu'une masse d*eau roulant sur le sol , doit avoir la même façon d'agir, et obéir aux mêmes lois , soit qu'elle forme un torrent, soit qu'elle constitue une grande rivière. Or, comme nous voyons se créer devant nous le lit des torrents , nous pouvons augurer que le lit des rivières a été créé de la même manière. — Et cette présomption est ensuite confirmée par l'étude directe de ces rivières, qui
(1) Embrun et Mont-Dauphin sont bâtis sur ces poudingues « qui forment des falaises à pic. Voyez sur ces dépôts les recherches de M. Elie de Beaumont , Annales des sciences naturelles^ 1829 et 1830.
nous découvre la trace de leur antique action , imprimée sur le sol des vallées qu'elles ont ouvertes.
Je reprends maintenant la suite de mon sujet.
Plusieurs choses nous restent à expliquer.
— Pourquoi les torrents éteints, lorsqu'ils s'encaissent d'eux-mêmes dans leurs déjections , affouillent-ils les mêmes pentes sur lesquelles ils coulaient tout à l'heure , sans avoir la force de s'y creuser un lit? — La raison en est simple. A mesure que le torrent s'éteint , les eaux deviennent de plus en plus limpides. Elles prennent donc sur les mêmes pentes une vitesse supérieure & celle qu'elles avaient, quand elles arrivaient chargées d'alluvions. Elles peuvent donc affouiller là où elles déposaieht.
— Par quelle cause aussi se produisent les torrents nouveaux?.... On ne comprend pas de suite pourquoi les eaux qui ont respecté un terrain pendant de longs siècles commencent à l'attaquer aujourd'hui. Les causes qui forment un toiTcnt nouveau auraient dû le former dès le premier jour de la création de ces montagnes. Le terrain aurait*il changé de luimême de forme ou de nature?
Il est évident que des circonstances étrangères sont intervenues , qui ont modifié les conditions primitives. On entre ici dans un nouvel ordre de faits qui demande des développements.