‹ Étude sur les torrents des Hautes-Alpes (volume 2)Chapitre 39 sur 56 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

éTABLISSSMBlIT DU PROBLÈME DBS DiPBNSBS SUR DE NOUVELLES BASES.

Nous voici parvenus jusqu'aux dernières sources du mal. Du haut de ce point de vue nouveau , tâchons de découvrir les moyens qui peuvent lui être opposés avec le plus de succès.

Les difiPérents systèmes de défense , décrits dans la deuxième partie , sont visiblement iiisuffisants : je Tai déjà fait entrevoir dans plusieurs eudroits. — Un seul pourrait en être détaché, plus rationnel que les autres ; je veux parler des barrages. Mais j'ai fait voir que ce seul moyen présentait aussi ses inconvénients, qui le rendaient inapplicable sur de grandes échelles.

Tous les autres systèmes, par cela seul qu'ils sont établis sur les lits de déjection , sont des systèmes manques.

Premièrement, ils ne réussissent que dans un cas seulement : celui où le toiTent s'écoule au piçd des digues sans exhausser. — Or, ce cas n'arrive pas toujours.

Ensuite, lors même que ce cas se fréseBte y le seul qui puisse assurer le succès de l'endiguement , quel autre résultat a-t-'On obtenu, si ce n'est d'avoir changé k mal de plaoe? ËBieffiat, si Je Aovreafc ai^rive chargé de matières (et il arrivera toujours chargé» tant qu on n'aura pas fait cesser les affouillements dans le haut), il faut bien qu'il les dépose quelque part; s'il ne le fait devant les digues, il le fera j)lus loin. Par conséquent , en sauvant quelques propriétés, on n'a fait que détourner le fléau, qui tombera de tout son poids sur les quartiers voisins.

On dira que le torrent, s'il était repoussé de proche en proche par tous ses riverains, pourrait traîner ses alluvions jusque dans la rivière qui le reçoit ; ce qui éloignerait tout à fait les ravages — Oui, mais alors c'est dans la rivière qu'on aura transporté le mal ; et ce résultat , à tout considérer, est peut-être le pire de tous. Il est inconstestable que la décharge de toutes ces matières dégorgées par les torrents est une des principales causes de la divagation des rivières. Elles en déposent la pi us grosse partie près du confluent où elles les ont reçues ; ellesdiarrient le reste plus loin, et s'en dé* barrassent peu à peu. Or, comment prendraient-elles une forme de lit stable avec un fond que l'addition de nouveaux dépôts doit modifier continuellement? — Elles sont donc forcées ^divaguer 4 et par là,«Ues distribuent sur une longue ligne tous les maux qui suivent toujours les déplacements de lit, maux qui pèsent à la fois , et sur l'agriculture , et sur la navigation.

En définitive , tout système de défense, quel qu'il soit, qui n'empêchera pas d'abord les affouillements dans la montagne , demeurei^ toujours incomplet , et cela par une raison simple et sans réplique : — c'est que les matières, une fois mises en mouvement, doivent nécessairement se déposer quelque part , à moins qu'on ne les suppose solubles dans Teau ou susceptibles de s'évaporer. — De là cette conclusion importante : Que le champ des défenses doit être transporté dans tes bassins de réception.

On peut encore faire cet autre reproche aux digues , qu'elles arrivent toujours trop tard , après que le mal a déjà jeté ses racines; qu'elles le combattent lorsqu'il est formé, et qu'elles ne font rien pour le prévenir, semblables en cela à nos lois. •— Ce défaut devient bien grave , quand on considère la multitude de torrents récents qui surgissent de toutes parts. Si l'on croyait avoir tout fait en opposant à chaque torrent nouveau des digues nouvelles , on voit qu'on serait bientôt entraîné danis d'excessives dépenses; et ces excessives dépenses n'empêcheraient pas de nouveaux torrents de s'ouvrir à côté de ceux qu'on serait occupé à dompter. Elles n'em-

A OPPOSSa AUX TOfiRENTS. 159

pécberaieat pM môme eeiw qu'on dompterait dans le bas de poursuivre Icaira ravage» dana le haut; de socta qu'elles ne servent jamais pi^ofitahies qu'aux seules vaHées. Edûb^ je devrais dire qu'elles ne seraient pas même profitables aux vallées , puisqu'elles s'appliqueraient à des torrents qui sont dans la première période de Icuir formation , période que j'ai démontrée être inabordable à tout système de défense.

L'existence bien démonti'ée d'un si grand tu>mbre de torrents récents introduit dans le problème des défenses une eon^idération toute nouvelle , devant laquelle les moyensrordtnaires tombent entièrement. Â présent, la question n'est plus seulement de s'opposer aux invasions des torrents; elle est aussi d'empêcher leur formation; sans quoi , on entreprendrait une œuvre qui serait à recommenoer chaque jour, et dont la dépense n'aurait plus de. terme. ^

Voilà donc la question scindée en deux problèmes distincts :

1 "^ Prwenir la formation des. torrents noiweaux y

â*" Arrêter les ra^nges des torrents déjàjbrmés^

On devine déjà à Faide de quela moyens on peut arriver }à Tune et à l'autre solution. Cela ressort tout naturellement des foi ts développés dans la précédente partie. Qn'on veuille bien se rappeler tout ce que j'ai dit sur l'action des fic^éts et, en général ^ sur celle de la végétation; combien, sur un grand nombre depoints , cellerci est encore tenace et résiste avec vi* gueur aux plus aetîtœ causes de destruction ^ combien » sur d'autres points, elle a promptement surmonté ces causes dès qu'elle a pu se développer librement; combien elle est efficace à empêcher la formation des torrents partout où elle prend pied; combien elle a puissamment contribué à étouffer des torrents complètement formés, etc., etc.

Tous ces faits portent leur conclusion avec eux , et il est supei*flu de la faire ressortir : — c'est que la végétation est le meilleur moyen de défense à opposer aux torrents.

Si Von part de cette idée , les deux problèmes sont ramenés à la discus* sion des procédés à suivre pour jeter la plus grande masse possible de végétation, soit sur les terrains menacés par de futurs torrents , soit à l'entour des torrents déjà formés. L'art alors se bornera à imiter la nature , à s'emparer de ses forces , et à les opposer habilement entre elles. Tout ce que nous allons entreprendre , la nature l'a déjà fait avant nous dans les temps passés , et elle le renouvelle encore aujourd'hui sous nos yeux , dès que nous la laissons opérer en liberté; Nous sommes donc assurés d'avance

160 DES MOTENS

du succès , puisqu'il ne s'agit, en quelque sorte» que de recommencer des expériences déjà faites , et dont la réussite a été complète. — Dés lors aussi, ce n'est donc plus un Système de défense qu'il faut chercher , mais c'est un Système d'extinction.

Ces idées, si elles portent auprès des hommes éclairés le caractère d'évidence sous lequel elles m'apparaissent à moi-même , ne tendent à rien moins qu'à créer une nouvelle sorte de travaux publics. Elles ouvrent un champ d'études et de travaux , hérissé de mille épines , où la législation est imparfaite, où l'argent manque, où Tart lui-même est encore à créer. Il est impossible de s'avancer au milieu d'un terrain aussi vierge , sans paraître quelque peu aventurier; et chacun sait combien il est diflBcile, en proposant des choses qui n'existent pas encore, de conserver ces apparence%de sagesse et de rigueur, qu'il est si aisé d'étaler, lorsqu'on se borne à décrire ou à critiquer ce qui est. — Je montrerai des mesures nouvelles à transcrire parmi nos lois, qui pourront alarmer certains esprits. Je parlerai de dépenses considérables à mettre à la charge de l'État, qu'on n'a pas jusqu'ici vues inscrites dans les colonnes du budget, ni scellées de cette étiquette, qui légitime tant de dépenses et tant démesures : futilité publique. — Mais qu'on veuille bien considérer si les choses que je vais proposer sont bonnes, utiles , nécessaires en elles-mêmes , et non pas si elles sont en harmonie ou en contradiction avec les moyens d'exécution que fourniraient dans ce moment la législation et l'adminisfa'ation ; car c'est l'insuffisance de ces moyens que je veux principalement démontrer.

Page 1