CHAPITRE IL
MOYENNE DE l'aNNÉE?
Le climat d'un pays est Tensemble des influences météorologiques auxquelles sont soumis les êtres vivants qui rhabitent, plantes ou animaux. Parmi les éléments d'un climat, chaleur ^ électricité^ lumière^ humidité, vent, altitude, etc., le plus important, celui qui, dans le langage vulgaire , caractérise surtout le climat, c'est la température.
Le déboisement de la France a-t-il modifié la tewrpérature moyenne de F année?
Cette question suppose d'abord qu'on a constaté un changement dans le climat de la France. Sur ce point, tout le monde paraît d'accord : notre climat n'est plus le même qu'autrefois; mais dans quel sens a-t-il varié? Est-il plus clément ou plus rude? Ici la divergence est complète. Les souvenirs classiques jettent un reflet litté-
raire sur la controverse : César (1), Diodore (2), Strabon (3), Florus(4), ont parlé des Gaules comme parleraient aujourd'hui, de l'Alsace ou de la Flandre, des Italiens arrivant de Rome ou de Naples ; ils ont qualifié d'atrox cœtum (5) notre ciel, que nous, Français, trouvons assez doux; donc notre climat s'^est adouci (6). Ce raisonnement ne satisfait pas les partisans de la thèse contraire : ceux-ci invoquent Tempereur Julien. Ce philosophe, après une jolie description de sa chère Lutèce et de la Seine, (fui rarement s'accroît ou s'abaisse^ attribue la douceur du climat de Paris au voisinage de FOcéan, par la raison, dit-il, que Teau salée est plus chaude que l'eau douce : « Aussi, ce climat produit-il d'excellentes vignes, « et même on a trouvé, depuis quelque temps, l'art « d'élever des fîgiiiers, en les revêtant, pendant l'hiver « avec des enveloppes de paille. »
Par malheur, on lit quelques Hgnes plus bas : « Cette « année-là, l'hiver était plus rigoureux qu'à l'ordi- « naire; le fleuve charriait, pour ainsi dire, des
(i) César : De bello gallico, IV, 4 ; VII, 8; VIH, 4, 5. (2) Diodore, V, 25.
(5) Strabon, IW , 1.
(4) Florus, in, 3.
(5)A/aury, p. 45.
(6) Dans la première partie <ie son livre : Des changements du climat de la France^ le docteur Fuster emploie deux fois cette méthode peu scientifique ; il conclut que le climat de la Gaule était plus rigoureux qu'aujourd'hui, parce que les Romains Tont trouvé rigoureux. Il conclut ensuite que le climat s'est réchauffé dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, parce que les barbares arrivant de la Germanie parlent de la douceur du climat de la Gaule.
iO LK DÉBOISEMENT DE Ï.A FRANCE A-TIL MODIFIE
« plaques de marbre qui semblaient prêtes à joindre les « deux rives (1). »
Il semble donc que, sans prendre la peine d'opposer entre eux des auteurs différents, on peut trouver dans la même version latine des arguments pour les deux opinions. En réalité, le témoignage des anciens est ici de peu de poids; les savants sans doute s'accorderont davantage. Parmi eux, quelle autorité plus considérable peut-on invoquer que le grand nom d'Arago? Il a plusieurs fois traité la question avec détail et notamment dans une longue notice sur Tétat thermométrique du globe. Après une énumération de preuves, il conclut ainsi : « Voilà, ce me semble, de quoi convaincre les plus « incrédules qu'avec la suite des temps, les étés ont « perdu en France et en Angleterre une partie notable « de leur chaleur (2). »
Le 27 février 1836, Arago s'adressait en ces termes à la chambre des députés : « Vous serez peut-être étonnés « d'entendre que, dans les environs de Paris, il y a « quelques siècles, il faisait beaucoup plus chaud qu'auc( jourd'hui; une foule de documents historiques le « prouve cependant (3). »
Il faudrait une compétence bien reconnue et d'irrécu-
(1) Julien : Misopogon. — Arago : Œuvres complètes éditées par Barrai, VIU, p. 231.
(2) Arago, VIII, p. 234.
(3) Arago, XÏI, p. 43:i.
sables preuves pour opposer une objection timide à cette conclusion si nette ; mais Arago nous dit ailleurs :
« On accordera du moins que ces observations prou- « vent, contre une opinion fort répaqjlue, que le climat « de la capitale de la France np s'est point détérioré dans <c les temps modernes (1). »
Il répète encore : « L'examen des faits consignés dans « la tatle précédente démontre, à tout esprit non prête venu, que le climat de l'Europe ne s'est aucunement « détérioré depuis le commencement de l'ère chré- « tienne (2). »
Ces affirmations contraires résultent de considérations différentes fournies soit par les observations thermométriques, soit par les archives historiques.
L'invention du thermomètre remonte vers l'an 1590; mais, par suite du mauvais choix, fait à l'origine, pour le zéro de la graduation, c'est à peine si les observations du dix-huitième siècle sont comparables avec les nôtres. Arago lui-même reconnut, en 1817, que le thermomètre de l'observatoire, établi avec beaucoup de soin par Cassini et Lavoisier et consuhé sans défiance depuis 1783, était erroné de 0'.38 (3). L'erreur fut mesurée au moyen d'un thermomètre construit pour cet objet par Gay-Lussac et qui, à son tour, quelques années plus tard, se trouva inexact. Malgré ces incertitudes, Arago
(i) Arago, VIU, p. 353.
(2) Arago, VIII, p. 479.
(3) uàrago, YUI, p. 612, 641, 645.
établit que, de 1776 à 1826, soit pendant 50 ans, la température de Paris n'a pas varié de un vingtième de degré.
Cette fixité de la température moyenne doit être admise, au moins pour la première moitié du dixneuvième siècle, soit que Ton considère Tannée entière, soit que Ton examine séparément Tété et l'hiver. C'est ce que démontre le tableau suivant, qui résume une table plus détaillée donnée par Arago.
Tableau des températures moyennes de Paris par périodes décennales.
TEMPÉRATURE VOYEHNE
PÉRIODES
de rhiver.
de l'été.
de TaDDëe.
Les archives ont gardé le souvenir de deux phénomènes bien distincts : la congélation des fleuves et le déplacement de certaines cultures. La statistique des hivers rigoureux pendant lesquels les rivières gelèrent, suffirait peut-être pour démontrer la variation du climat, si cette variation était considérable, si, par exemple, des phénomènes autrefois exceptionnels étaient devenus ha-
bituels. Mais il n'en est rien : la congélation des fleuves a toujours été, en France, un phénomène exceptionneL D'ailleurs, les documents dont on dispose sont incomplets. Ainsi, les chroniqueurs ne rapportent aucun exemple de la congélation de la Seine antérieur à l'année 822, tandis que, pour le Rhône, ils donnent des observations positives qui remontent au cinquième siècle. On ne peut assurément conclure de leur silence qu'avant le neuvième siècle, le Rhône gelait plus souvent que la Seine . Le tableau suivant donne une statistique des congélations historiques du Rhône et de la Seine telle qu'elle résulte d'une longue et très-curieuse table dressée par M. Barrai dans les œuvres d'Arago (1).
Nombre des observations historiques de congélation.
ÉPOQUES
*V* siècle
VI, vn, vni