‹ Étude sur les torrents des Hautes-AlpesChapitre 19 sur 50 · SEINE · texte numérisé non relu

SEINE

(1) Arago, VIII, p. 258.

n semblerait, d'après ce tableau, que, jusqu'au XIV* siècle, la Provence était plus froide que Ffle-de- France. En réalité, de pareilles statistiques ne prouvent rien pour notre objet, sinon il faudrait admettre comme prouvé que, le port de Marseille ayant gelé deux fois dans le xvi* siècle.

Une fois dans le xvii* siècle.

Une fois dans le xviii* siècle.

Et jamais depuis le commencement du xix* siècle (1), le climat de la Provence s'est réchauffé pendant ces derniers trois cents ans.

Les variations des cultures conduisent à des conclusions plus nettes. C'est par un ensemble de témoignages historiques relatifs à la culture de la vigne, de l'olivier, de l'oranger, du palmier, etc., qu'Arago établit, avec une concordance de preuves qui est de nature à faire impression, que, depuis l'origine des temps historiques, le climat n'a pas varié en Judée, en Egypte, en Italie, en Provence, tandis qu'il s'est sensiblement refroidi dans le nord de la France et le sud de l'Angleterre.

Il y avait autrefois des vignes productives en Angleterre, en Normandie et en Bretagne : elles ont disparu (2). Ces changements ont eu lieu depuis le xv* siècle et paraissent continuer de nos jours, au moins pour l'Angleterre , où déjà Ton prévoit la disparition du pommier (3).

(1) Arago, VIII, p. 254.

(2) Arago, VIII, p. 234.

(3) Arago, VIII, p. 242.

M. Charles Martins, sans nier absolument le refroidissement de la Bretagne et de la Normandie, explique (1) que rintérêt du commerce, le perfectionnement des voies de communications, les changements d'habitude peuvent, comme Taltération du climat, déplacer les cultures. La Flandre, par exemple, ne s'est pas donné le climat de la Virginie depuis qu'elle cultive le tabac d'Amérique. Sur le versant septentrional des Alpes pennines, la culture monte plus haut que sur le versant méridional ; cependant, le climat y est plus rude ; mais la population du Valais est plus laborieuse et plus dense que celle du Val d'Aoste.

Ces objections, un peu théoriques, ne détruisent pas complètement l'ensemble de preuves groupées par Arago à l'appui de l'opinion contraire, laquelle s'appuie en outre sur la tradition populaire. D est d'ailleurs un fait décisif : le Groenland, auquel les Islandais qui le découvrirent avaient donné ce nom significatif de Terre verte, le Groenland formait, au xni* siècle, une colonie florissante. Dès 1408, il s'était si bien refroidi que l'évêque Andrew (le dix-septième évêque depuis la colonisation), venant prendre possession de son siège, trouva la côte bloquée par les glaces et ne put l'aborder (2). En 1855, le recensement officiel ne comptait plus au Groenland ^ que 122 européens, missionnaires ou pêcheurs, qui vivaient misérablement, grâce aux secours du Dane-

(1) Ch, Mariins : Météorologie de la France dans Patria.

(2) AragOy Vm, p. 234.

i2 LE DltBOi$EME?(T DE LA FRANCE A-T-IL MODIFIÉ

mark (l). Des faits analogues, bien connus de tous sont relatifs à Tlslande, à File de Jean Mayen, au Spitzbei^, à la cote Xonvéfîienne (2). L'hémisphère nord s'est donc refroidi. O^mment admettre qu'un phénomène si général et si lent soit limité sur la planète, par une ligne nettement tracée? On est donc porté à croire que la cause, quelle qu'elle soit, qui a si puissanunent agi sur différentes côtes de l'Océan boréal a fait sentir son influence, affaiblie et lointaine, sur les côtes d'Angleterre et de France. On sait d'ailleurs ^u'il sufBt d'un demi-degré d'abaissement dans la température moyenne annuelle, ou d'un léger changement dans la répartition des saisons pour faire reculer, sur de vastes espaces, une culture déterminée. La température moyenne annuelle^ qui est à Londres de 9»8 est à Paris de 10*7. La différence n'atteint pas un degré ; cependant Paris est entouré de vignes et Londres n'en possède pas.

Arago, frappé de ce fait du Groenland, y revient plusieurs fois; mais il refuse de lier par une cause commune le refroidissement si considérable de l'Océan polaire et celui si faible qu'il attribue aux côtes de la Normandie et de l'Angleterre (3). Il donne pour raison que le Groén-

(1) Charles Edmond : Voyage à bord de la Jteine-ffortense. p. 288.

(3) Chancourtois : Notice scientifique insérée à la suite du Voyage à bord de la Reine-Horteme, — Lord Dufferin : Lettres écrites des régions polaires {Moniteur universel, du 31 juillet 1856). — Jardin : Mémoire sur les anciennes forêts de l'Islande, — Babinet: Études et Lectures, etc. (5* volume, 1858, p. 99, 117.)

(3) Arago, VIII, p, 235.

land s'est refroidi longtemps avant la Normandie. Mais par cela même que la cause supposée identique s'est montrée plus énergique dans le Nord, n'est-il pas naturel que ses effets aient été plus lents et plus tardifs dans le Sud ? Le Groenland ne s'est pas refroidi brusquement, et certainement il se refroidit encore. Les Esquimaux qui l'habitent, mesurent la marche des glaciers qui, de l'intérieur des terres, s'avancent vers la mer et comblent peu à peu les vallées et les fîords. Lorsque l'Américain Hayes, qui avait hiverné parmi eux, les quitta promettant de revenir : « Ne tarde pas, » lui dit le chef de la tribu, « si tu veux retrouver ici des hommes, car « notre race n'a plus que quelques soleils à vivre (1). » L'île de Jean Mayen et le Spitzberg, si fréquentés au XVII* siècle, et sur lesquels les Hollandais firent, en 1633, deux essais d'hivernage avec quatorze hommes dont sept furent retrouvés sains et saufs (2), n'étaient pas alors conune aujourd'hui réunis au Groenland par une banquise immobile. La cause inconnue qui a refroidi cette partie de notre hémisphère était donc en activité à l'époque même où s'est altéré le climat de la Normandie.

L'opinion d'Arago sur la cause de ce refroidissement nous ramène directement à notre sujet ; d'après lui, cette cause, au moins pour ce qui concerne la France, est le déboisement; c'est pour combattre le déboisement qu'il adressait à la chambre les paroles rapportées ci-

(i) Hayes : La mer polaire.

(2) Ch, Martins : Du Spitzberg au Sahara^ p. 60.

24 LE DÉBDISE5E5T DE Là IILIIICE A-T-IL ■OMFIÉ

dessus. Dans sa notiee déjà citée, il s'exprime eo ces termes :

« Ainsi, le débùiuwumtj la fonnation de larges clai- « rières dans les forêts conservées, la disparition à peu a près complète des eaux stagnantes, le défrichement a des vastes plaines qui devaient peu différer des steppes a de TAsie ou de l'Amérique : UlUt sont les prineipaUt a modifieatiùnê que la surface de la France a suHes a dans FintervalU de quelques centaines d^années (1). » Passant ensuite à l'Amérique, que l'on défridie aujourd'hui comme jadis on a défriché la France ; il ajoute : a On s'accorde » (on verra plus loin que Humboldt conclut en sens contraire) c< à reconnaître que le défiria chement a modifié le climat ; les hivers sont moins a rudes et les étés moins chauds. »

Plus bas, on lit encore au sujet de l'Amérique : a Mais cela ne dit pas si la température moyenne a « été altérée. Le bénéfice des hivers pourrait en effet y <i compenser la perte des étés. Il est cependant probable a que cette compensation n'a pas lieu. »

Dans un autre passage, sans s'attacher à la distinction des saisons, Arago dit d'une manière générale :

a Les forêts ne peuvent manquer d'exercer une ina fluence sensible sur la température des régions envi- « ronnantes; car, par exemple, la neige s'y conserve « beaucoup plus longtemps qu'en rase campagne. La

{\)AragOy VIII, p. 236.

« destruction des forêts doit donc amener une modifi- (c cation dans les climats (1). »

Par parenthèse, il semble ici que le déboisement doit réchaufifer le climat ; tandis que tout à l'heure on attribuait au déboisement le refroidissement constaté dans certaines parties de la France. Boussingault et Becquerel, qui font autorité dans ces matières, attribuent nettement une action réfrigérante aux forêts. Ce dernier va jusqu'à dire (2) :

a Si, dans la suite des siècles, les sables du Sahara « se couvraient de bois, ces sables ne s'échaufferaient « pas autant, sous le rayonnement solaire, qu'à l'époque « actuelle : par conséquent, les vents du sud qui amé- « liorent aujourd'hui notre climat n'ayant plus une « température aussi élevée, le rendraient plus rude. Il « suffit, pour s'en convaincre, d'examiner ce qui se « passe sur le continent américain où les régions tro- « picales sont coupées par de vastes forêts, d'immenses « savanes et de grands cours d'eau. . . . C'est précisément « par ce motif que le continent américain, à latitude « égale, est plus froid que le nôtre... »

Si ce n'est pas, comme on l'admet généralement, le grand courant équatorial, le gutfstream qui réchauffe l'Europe; si, au contraire, ce sont les forêts qui refroidissent l'Amérique, les pionniers font une œuvre méritoire en détruisant les forêts vierges. Cependant le mé-

(1) Arago^ p. 16.

(2) Becquerel : Mémoires de Vlmtitut, T. XXXV, p. 473, 478.

i»i LE DÉBOISEMENT DE LA FRANCE A-T-IL MODIFIE

moire dont cette citation est extraite est un éloquent plaidoyer en faveur des forets: et peu s'en faut qu'il n'attribue au déboisement la ruine de Carthage^ de Mempbis et de Thêbes [!).

Dans ce mémoire est impartialement rapportée l'opinion trés-précLse de Humboldt. L'auteur du Cosmos, discutant un grand nombre d'observations thermométriques recueillies, par trente-cinq postes militaires dispersés dans rAmériijue septentrionale de 1771 à 1834, S4^iit une période de IC'i ans, pendant laquelle les défrichements ont été poussés avec toute la vigueur dont les Américains sont capables, arrive à cette conclusion: w Ces obser\'ations tendent à démontrer, contrairement « à l'opinion assez généralement admise, que, depuis « le premier établissement des Européens en Pensyl- « vanie et en Virginie, le climat n'est pas devenu plus « uniforme, plus doux en hiver, et plus frais en été « qu'il était avant, en deçà et au delà des Alleghanies, « par la destruction d'un grand nombre de forêts (2). »

Le lecteur sans parti pris adopterait bien volontiers cette opinion de Humboldt sur la fixité du climat de l'Amérique, quoique directement contraire à celle d'Arago, parce qu'elle s'appuie, non sur le témoignage des hommes, mais sur celui du thermomètre. Mais M. Becquerel nous rejette à nos perplexités par cette correction

(1) Becquerel, p. 472.

(2) Becquerel, p. AT3.

dont il fait suivre immédiatement les lignes rapportées plus haut: « Néanmoins, on ne saurait disconvenir, « comme M. de Humboldt le reconnaît lui-même, que « le déboisement n'améliore la température moyenne « en faisant disparaître trois causes frigorifiques... »

Voici d'ailleurs un troisième exemple où le thermomètre est moins affirmatif. A la vérité, on peut élever quelques doutes contre la valeur de ces observations qui sont fort anciennes et n'embrassent qu'une courte période de quinze années. Cet exemple ne saurait donc infirmer les deux précédents ; il faut le rapporter cependant parce qu'il offre un grand intérêt historique.

Sitôt que Galilée eut inventé le thermomètre, vers 1590, l'Académie del Cimenta en fit construire un grand nombre, comparables entre eux, et les répandit dans toute la Toscane : les observations, poursuivies assidûment, pendant plusieurs années, remplirent de volumineux registres. Malheureusement, un prince de Toscane ayant demandé le chapeau de cardinal, la cour de Rome, acharnée après la mémoire de Galilée, mit pour condition que l'Académie del Cimenta serait dispersée et le trésor de ses archives détruit. Quelques registres cependant furent sauvés ; mais ils restaient sans usage, faute de comparaison possible entre la graduation moderne et celle qu'avait adoptée l'Académie, lorsqu'un heureux hasard fit découvrir, à Florence, en 1828, une caisse contenant un grand nombre de ces anciens thermomètres, témoins vénérables de la physique à son aurore. Après s'être assuré qu'ils s'accordaient entre eux,

on repéra leur graduation à celle adoptée depuis, et Ton put comparer aux observations modernes celles faites de 1655 à 1670 par le père Raineri, dont on avait les registres (1). Cette comparaison conduit, d'après Arago, « à cette importante conséquence que le déboisement « des montagnes, opéré depuis une soixantaine d'années, « n'a amené en Toscane, contre une opinion presque c< générale, aucune diminution sensible de tempéra- « ture.» Cependant, par l'examen des températures extrêmes d'hiver. et d'été, Arago conclut sous cette forme un peu dubitative : « Ainsi, hivers moins froids, étés moins « chauds, telle est la modification de climat que la Tos- « 'Cane paraît avoir subie. Il resterait à chercher si les « observations de Raineri confirment le résultat précé- « dent, non plus seulement à l'aide des degrés extrêmes « de chaleur et de froid, mais encore par l'ensemble des « températures de chaque mois, je veux dire par « ce qu'on appelle très - justement les températures « moyennes (2). »

Tous les exemples rapportés ci-dessus ne sont pas de

(1) Arago^ VIII, p. 227. — Ch. Martim : Du Spitzberg au Sahara^ p. 458.

(2) Joseph Bertrand^ après avoir donné une description de ces thermomètres de Galilée par lesquels la température était mesurée par la dilatation d'une bulle d'air, ajoute : « La pression a barométrique et la tension variable de la vapeur d'eau trou- « blaient, on le voit,rinstrument, qui dépourvu de points fixes ne « pouvait donner d'indications comparables. )> {Les Fondateurs de l'astronomie^ Paris, Hetzel, p. 200.) Il semble, d'après cela, que le témoignage des thermomètres trouvés à Florence n'a qu'un intérêt historique et non scientifique.

nature à fixer ropinion, et Ton conçoit qu'au milieu de ces divergences des maîtres, plusieurs auteurs aient nié l'influence du déboisement de la France sur son climat (^ ). En effet, des difficultés sérieuses se présentent. D'abord, la Normandie et la côte anglaise à l'époque où l'on y cultivait la vigne, étaient sans doute notablement déboisées. Le changement constaté dans le climat de cette région est postérieur au quinzième siècle ; mais, au seizième siècle, le déboisement de la France était bien avancé; au dix-septième, Sully et Colbert l'ont partiellement enrayé. L'Angleterre, dit-on, se refroidit encore, puisque le pommier va disparaître ; mais depuis longtemps l'Angleterre n'a plus de forêts à défricher. Si le déboisement a refroidi la Normandie, pourquoi l'Egypte, la Judée, la Grèce, si complètement déboisées, ont-elles conservé leur climat ? On prétend que de nos jours les oliviers gèlent plus souvent qu'autrefois. Admettons ce fait, quoiqu'il ne soit nullement prouvé ; mais, s'il peut être attribué au déboisement vers les bords de l'Hérault, au pied des Cévennes dénudées, quelle en est la cause dans le Var, un de nos départements les mieux boisés et qui est même plus boisé qu'autrefois ?

Est-ce le déboisement qui a refroidi le Groenland, VMande et l'océan Polaire ? Autant vaudrait attribuer au déboisement les ravages de la période glaciaire qui a modifié si profondément le climat de l'Europe. Il faut une cause plus générale que le déboisement, une cause

(4) Vallès, Eug. Tisserand.

géologique ou astronomique pour expliquer un phénomène qui s'est fait sentir du Groenland à la Norwége, de la Normandie au Spitzberg. Quelle est cette cause unique qui refroidit si énergiquement le Groenland et si faiblement la Normandie? Plusieurs hypothèses ont été présentées.

On est d'accord pour attribuer au gulfstream le climat tempéré des côtes occidentales du nord de l'Europe, alors que sous la même latitude la côte orientale de l'Amérique est presque inhabitable. D'autre part, on a observé des mouvements considérables sur les côtes de l'océan Polaire : la Norwége (1) et le Groenland (2) s'exhaussent sensiblement. D'après cela, plusieurs géologues, admettant que le fond de la mer a participé à ces grands mouvements de la côte, ont supposé que par le soulèvement de son lit, le gulfstream s'est trouvé quelque peu dévié ou amorti (3). Ainsi, l'on expliquerait comment le climat des côtes de Bretagne, de Normandie et d'Angleterre a pu se refroidir d'une fraction de degré, tandis que celui de Paris, de la Provence et du reste de la France s'est conservé sans altération. Reste à savoir si la déviation du gulfstream suffit pour expliquer le refroidissement du Groenland.

Mais l'explication la plus large, et, si l'on peut dire.

(1) Bravais : Voyage de la corvette la Recherche. — Ch. Martins : Du Spitzberg au Sahara, p, 127.

(2) De Chancourtois : Voyage de la corvette la Reine- Hortense, p. 104.

(3) De Chancourtois. — ^ Élie de Beaumont, cité par Babinet {Études et Lectures, 1858).

la plus séduisante de ces phénomènes est donnée par Adhémar dans son livre des Révolutions de la mer {^). Si, pour chaque hémisphère, on appelle été la période comprise entre Téquinoxe de printemps et celui d'automne, et hiver le reste de l'année, on sait que l'été de l'hémisphère boréal est de huit jours environ plus long que celui de l'hémisphère austral. Cette inégalité résulte de l'inclinaison de l'axe de rotation, de l'excentricité de l'orbite terrestre et de la gravitation en vertu de laquelle la terre doit accélérer sa course lorsqu'elle passe plus près du soleil. Mais cette différence entre les saisons des deux hémisphères n'est pas constante : par suite de la précession des égninoxes combinée avec le déplacement angulaire de C orbite terrestre^ cette différence augmente ou diminue pendant une période de 2 1 ,000 ans environ ; elle a atteint son maximum en 1248; depuis cette époque, elle diminue, et notre hémisphère se refroidit, tandis que l'hémisphère austral se réchauffe. C'est pour cette raison que les glaces du pôle nord envahissent le Groenland et l'Islande, tandis qu'au pôle austral les frégates de Dûment d'Urville ont pu atteindre, en 1839, des latitudes loin desquelles, en 1773, Cook s'était vu arrêté parla banquise.

L'auteur, exagérant sa théorie, en tire de bien autres conséquences ; il croit pouvoir rattacher à la précession des équinoxes les déluges et la période glaciaire. D'après lui, ces grandes catastrophes que l'humanité se rappelle

(1) Adhémar (Paris, Lacroix, 1860).

et dont la géologie interroge les monuments, ne sont pas des accidents, mais des événements périodiques : la terre oscille sur ses pôles, et la progression, si lente pour nous, des glaces polaires n'est que le mouvement visible d'un pendule dont chaque battement mesure dix mille cinq cents ans et bouleverse la face du globe.

Ces conséquences seraient facilement acceptées par l'esprit philosophique de notre siècle, si elles étaient solidement établies ; mais il n'en est rien. Pour la période glaciaire notamment, dix mille ans paraissent peu de chose, eu égard aux traces qu'elle a laissées ; aussi, l'a-t-on rattachée, soit à une période beaucoup plus longue, celle de la variation de l'excentricité de l'orbite terrestre qui dépasse cent dix mille ans, soit, d'après l'hypothèse de Humboldt à un hiver cosmique que le système solaire tout entier aurait subi en traversant des régions plus froides de l'espace. Agassiz a récemment découvert sous Téquateur, dans le bassin de l'Amazone, des traces glaciaires qui confirmeraient l'hypothèse de Humboldt et réduisent à ses justeg limites la théorie d'Adhémar (1).

Sans nous perdre dans cette controverse, nous serons disposés à admettre que la température, à la surface du globe, peut varier avec les révolutions astronomiques ; mais que, ni la charrue du laboureur, ni la cognée du bûcheron, qui égratignent à peine Tépiderme de leur planète, n'exercent sur la température de l'atmosphère une action sensible.

(i) Agassiz : Voyage au Brésil.

La date de 1248, fournie avec précision par Tastronoraie pour Tannée la plus chaude de notre hémisphère, s'accorde assez bien avec la tradition populaire. Théoriquement notre climat doit être le même à deux époques également éloignées du maximum ; par exemple, en 648 et en 1848. En conséquence, la vigne, suivant à la fois le progrès de la civilisation et celui de la température, a pu s'élever vers le nord jusqu'en 1248; mais, depuis cette époque j elle est forcée de reculer vers le midi. Telle est en effet la conclusion à laquelle était arrivé le docteur Fusterpar la seule discussion des témoignages historiques : d'après lui, c'est à partir du xni* siècle que notre climat s'altère définitivement. Nous avons cité le fait du Groenland, dont le refroidissement a commencé à être sensible dans le xiv* siècle. Les glaciers des Alpes fournissent une preuve nouvelle : M. de Venetz a établi qu'ils sont, aujourd'hui, beaucoup plus avancés qu'au moyen âge, et que certains passages, fréquentés alors, sont maintenant inaccessibles»

Il ne faut d'ailleurs pas confondre cette progression séculaire des glaciers avec leurs oscillations annuelles bien connues des touristes. Ainsi, les glaciers de la vallée de Chamouny, après avoir progressé, de 1846 à 1854, reculent depuis cette époque. Ces mouvements dépendent des variations de l'humidité et de la chaleur atmosphérique; ils sont la vraie mesure des changements du climat; ils révèlent à la fois des périodes courtes et des périodes longues, et, pour n'être point tenté de les attribuer au déboisement, il sufiQt de remonter du regard

J4 LE DÉBOISEMENT DE Lk FRANCE A-T-IL MODIFIÉ

les escarpements gigantesques du haut desquels le firont chauve du mont Blanc domine l'Europe.

De ce que le déboisement n'a pu altérer le climat général de la France, il ne s'ensuit pas que les défrichements n'ont pas une influence locale. Un mur d'espalier ne change pas la température moyenne d'un lieu; cependant il permet de récolter des fruits que, sans son abri^ Ion n'aurait pas vu mûrir.

Arago résumait ainsi son opinion devant la Commission d'enquête nommée par la Chambre de 1836, à propos d'une modiflcation du Code forestier :

a Si l'on abattait un rideau de forêts sur la côte mari- « time de la Normandie ou de la Bretagne, ces deux « contrées deviendraient accessibles au vent d'ouest, aux ce vents tempérés venant de la mer. De là, une diminu- « tion dans le froid des hivers. Si une forêt toute pareille « était défrichée sur la frontière orientale de la France, « le vent d'est, plus glacial, s'y propagerait plus forte- « ment, et les hivers seraient plus rigoureux : la des- « traction d'un rideau aurait donc produit, çà et là, des c< effets contradictoires (1). »

Voici quelques faits ou témoignages à l'appui de cette déclaration d' Arago :

« M. Becquerel a utilisé le rayonnement calori- « fique d'un bois pour faire mûrir la vigne dans une

(1) Becquerel : Mémoire eité^ p, 446.

« localité du Loiret, où elle n'avait jamais été cul- « tivée (1). »

M. de Gasparin a signalé que, dans la vallée du Rhône, où souffle fréquemment le Mistral, une simple haie de deux mètres de hauteur suffit pour préserver une bande de vingt-deux mètres et rendre possible la culture des légumes (2).

M. Charles Martins, dans une jolie description de la Crau d'Arles, confirme l'observation de M. Gasparin : a Au milieu de la plaine , on remarque çà et là des parties cultivées, entourées de grands arbres, au milieu desquels la ferme est cachée. On les désigne sous le nom de Cousons : ce sont les oasis de la Crau. Sans transition, on passe de la plaine découverte, nue et brûlante, dans l'ombre fraîche et sombre des ormeaux et des peupliers séculaires, dont le pied baigne dans les canaux d'irrigation. A l'abri de ces arbres, tout réussit, car les eaux de la Durance, chargées du limon noir des terrains liasiques qu'elles traversent, sont portées jusqu'aux extrémités de la Crau.... Les prairies, défendues par les arbres à feuilles caduques contre l'ardeur du soleil en été, et fumées par le pacage des moutons en hiver, sont aussi vertes que dans le nord de la France.... Le mûrier, le figuier, l'olivier, le cerisier et les autres arbres fruitiers prospèrent à l'abri du Mistral, défendus par les rideaux de

(1) Vallès : U aliénation de forêts^ p, 51 .

(2) Becquerel : Mémoire^ p, 449.

« magnifiques cyprès qui bordent les rigoles d'arrosé- « ment. Dans les mêmes conditions, les légumes pros- « pèrent très-bien sur le sol nettoyé de pierres et réduit « aux alluvions fertiles déposées par les eaux (1). »

On voit, par ces citations, combien cette influence des plantations est locale, et comme il faut se garder de la généraliser. Cependant, cette généralisation est fréquente; la discussion soulevée, dans la presse, en 1865, par le projet d'aliénation des forêts, a fait surgir nombre de systèmes absolus, qui n'ont pour base qu'une observation locale ou incomplète. A priori y l'on ne peut "pas dire que, par le voisinage des forêts, la température moyenne d'un lieu soit toujours élevée ou abaissée. En réalité, l'influence des forêts est tantôt positive et tantôt négative, suivant les circonstances locales. Il en est de même pour leur influence sur la salubrité, qui n'a pas été moins controversée que celle sur la température. Qu'on imagine un village enfermé par une ceinture de forêts en compagnie d'un marécage et décimé par la fièvre. Sans doute, il ne manquera pas de gens pour prêcher le défrichement ; cependant, il faut considérer les circonstances locales : si le vent régnant doit jeter les miasmes sur les habitations, il vaut mieux conserver l'abri de la forêt; mais si le vent doit balayer le village avant d'atteindre le marais , il faut , sans tarder, faire à la forêt une large ouverture, surtout s'il y a chance que le défrichement livre une issue aux eaux stagnantes. Au con-

(î) Ch. Martins: Du Spitzherg au Sahara, p. 433.

traire, dans les marais Pontins, les habitations cherchent un abri derrière un rideau d'arbres.

Citons à ce propos un exemple singulier de parti pris. Il est admis (1 ) que, dans le même temps, et toutes choses égales d'ailleurs, la végétation ne fixe pas plus de carbone sur un hectare de forêt que sur pareille surface de prairie ou de céréales; ce qu'on s'explique aisément parce que le soleil, source unique de la vie, verse également ses rayons sur la forêt et sur la prairie. D'après cela, certains partisans du déboisement (2) ont cru pouvoir affirmer que la forêt, ne décomposant pas plus de miasmes, ne purifie pas l'air plus activement que la prairie. Il semble cependant que pour l'homme, dont les narines s'ouvrent à un mètre et demie au-dessus de ses pieds, et dont la demeure peut s'élever de plusieurs étages au-dessus du sol , il n'est pas indiffèrent d'être séparé d'un foyer de pestilence, par une futaie haute de vingt mètres ou par une pelouse fraîchement rasée.

C'est par le même esprit particularîste que, réduisant la question des forêts à une fraction qui exprime, dans la consommation totale du carbone faite par la France, la part fournie par les forêts et celle fournie par la houille, on a pu dire, à propos de l'aliénation projetée en 1865 : « Ainsi, la substitution de la fraction 0,67 « à celle 0,69, voilà ce qui, au pis aller, caractérisera

(1) Boussingault, Liebig^ Ckevandier, Heyer^ Gasparin. Voyez Revue Contemporaine,\S^j tomeLX, p. 596.

(2) Eug. Tisserand [Revue Contemporaine ^ p. 596.)

« la situation nouvelle, voilà la véritable mesure du « changement qui va se produire (1). » — Que dirait cependant un constructeur de navires si, pour un grand mât qu'il réclame, on lui offrait une tonne de houille au lieu d'un tronc séculaire?

Sans prétendre embrasser dans son ensemble la question des forêts, si Ton se borne, comme nous Tavons fait ci-dessus, à considérer leur influence sur le climat d'une contrée, on se trouve en présence d'un problème dont M. Becquerel a justement fait ressortir l'extrême complication (2). Pour le résoudre, « il faut connaître « la position géographique , la constitution géologique « de cette contrée, sa latitude, sa proximité ou son éloi- « gnement de la mer, la nature de son sol et celle de « son sous-sol , alors que l'un ou l'autre est perméable c< ou imperméable, siliceux, calcaire ou argileux, élé- « ments qui doivent être pris en considération.

« L'action des forêts dépend encore : 1 ** de leur

« étendue , de leur élévation , de la nature du sol et de « celle du sous-sol ; 2^ de leur orientation par rapport « aux vents chauds ou froids , secs ou humides : 3"^ de a l'âge auquel on coupe les arbres , de leur espèce , « c'est-à-dire s'ils sont à feuilles caduques ou à feuilles « persistantes, attendu que les pouvoirs rayonnant et « émissif ne sont pas les mêmes dans toutes les saisons ; « A"* de la saison des pluies, si elles sont à pluies d'été.

(1) Vallès : Valiènaiion des forêts^ p. 35.

(2) Becquerel : Mémoire^ p. 440.

« d'automne ou d'hiver ; 5^ de la proximité des marais a pestilentiels, etc., etc.. »

On conçoit qu'un problème ainsi posé ne peut être résolu que par des observations poursuivies pendant une longue série d'années, avec des circonstances locales très-difficiles à rencontrer. Il faut se hâter de couvrir d'observatoires l'Amérique et la Russie, et peut-être, dans quelques siècles, aura-t-on des idées nettes sur l'influence du déboisement.

Si le problème est insoluble pour les savants, comment se fait-il qu'il soit résolu par le vulgaire ? D'où vient que les préjugés populaires, sans s'accorder sur le sens dans lequel agit le déboisement, s'accordent pour lui attribuer une grande influence sur le climat? Ces contradictions sont le résultat des habitudes naturelles de l'esprit humain. Il n'est pas hors dé propos de les analyser ici, car, dans le cours de ces études, nous en rencontrerons d'autres exemples.

Rien n'est fixe dans ta nature; toutoscitlej la molécule comme FOcéan (1), mais surtout l'atmosphère que sa mobilité livre à toutes les influences contraires. Par suite, le climat varie avec les heures du jour, avec les mois de l'année et même avec les siècles et les périodes de siècles. Ces variations sont périodiques : ce sont des oscillations, en apparence accidentelles, autour d'une moyenne que l'on peut considérer comme con-

(i) Ch. Martins,

40 LE DÉBOlSEMExNT DE LA FRANCE A-TIL MODIFIÉ

stante, quoiqu'elle-méme varie dans la suite des âges. Mais ces deux modes du climat, t accident variable et la moyenne constante , frappent bien différemment notre esprit : l'idée de variation est vulgaire, elle s'impose à chacun de nous par une expérience personnelle, directe, mille fois répétée, car, suivant le proverbe : les jours se suivent et ne se ressemaient pas. Au contraire, la fixité séculaire du climat est une sorte d'abstraction qui exige un effort de la réflexion et qui ne se révèle que par des comparaisons et de patientes recherches dans les archives scientifiques. Ainsi, dans le climat, sa variabilité nous frappe et sa constance nous échappe. Vienne alors une série d'années plus chaudes ou plus froides, aussitôt quelque vieillard, laudator temporis acti , s'écriera « que le climat s'est gâté ; qu'autrefois les hivers étaient plus vifs et les étés plus féconds. » D'autres répéteront son dire et ainsi s'accréditera, peu à peu, la croyance à la détérioration du climat.

Mais notre esprit, dès qu'on lui montre un effet, réclame impérieusement une cause; et même, dans son impatience, il n'attend pas toujours que l'effet soit constaté et suffisamment établi pour en chercher la cause. Il nous faut donc une cause pour cette détérioration non démontrée, mais présumée du climat. Cette cause où la chercher? Faut-il croire que les grands phénomènes, astronomiques ou géologiques, d'où le climat dépend aient subi quelque trouble? Une pareille opinion est si contraire à notre confiance dans l'immuable régularité des lois naturelles, qu'avant de l'adopter chacun essayera

d'abord d'expliquer la variation du climat par quelque accident. L'explication sera d'autant plus attrayante, d'autant plus facilement acceptée, si elle impute la détérioration du climat à quelque méfait de l'espèce humaine, et particulièrement de ceux qui ont assumé la lourde charge du gouvernement. L'esprit ainsi disposé recherche naturellement « quelles sont les principales c< modifications que la surface de la France a subies dans (f l'intervalle de quelques centaines d'années (1). »

Le déboisement attiré d'abord les regards; l'attention se fixe sur lui; quelques observations locales trop généralisées confirment cette première vue, et bientôt l'on en vient à soutenir que si le mistral désole aujourd'hui la vallée du Rhône, c'est parce qu'on a déboisé les Cévennes (2). En vain, l'on répondrait que le mistral soufflait du temps des Romains, qui l'appelaient Melamboreas en grec, et Cirsius en latin (3), et qu'à cette époque on lui attribuait déjà, comme aujourd'hui, la salubrité de Marseille ; que si les Cévennes ont jamais été couvertes de forêts, leur déboisement remonte à la plus haute antiquité ; que d'ailleurs le mistral résulte d'un appel d'air qui se fait sur la mer et non sur la terre, et qu'il se rattache aux vents alizés, dont la cause est générale et lointaine (4). Ces raisons convaincront quelques esprits, mais le vieux grief du déboisement ne sera pas éteint :

(4) Paroles d'Arago rapportées ci-dessus.

(2) Clavé : Études sur l'économie forestière (Paris, 1862). — Le Correspondant (25 juillet 1869).

(3) Ck.* Martins : Du Spitzberg au Sahara^ p. 429.

(4) Schmidt : Grundriss der Météorologie,

il renaîtra sans cesse, entretenu par Tinëpuisable fonds de la tradition populaire. Chaque fois que la question des ibréts sera portée devant l'opinion publique , l'altération du climat fournira le moyen de passionner la discussion. Cet argument cependant est sans valeur scientiGque : l'action des forêts sur le climat est locale, non générale ; elle est si restreinte et si diverse , que c'est compromettre la cause des forêts, que d'invoquer en leur faveur des théories hésitantes que la moindre observation nouvelle peut faire pencher en sens contraire.

«Eh! quoi,» dira-t-on, «Topinion générale doit-elle a compter pour rien? Doit-elle céder à l'avis de quelques- « uns ?» — A ces questions, un seul exemple répondra. Tous les hommes n'ont-ils pas vu, pendant une infinité de siècles et de toute l'évidence de leurs yeux , le soleil et le ciel tourner autour de la terre immobile ? Cependant, Copernic est venu ; il a fixé les cieux et lancé la terre dans sa double rotation.

Quelle que soit donc la force du préjugé populaire, disons pour conclure ce chapitre, qu'il sera sage de s'en tenir à ces paroles par lesquelles Gay-Lussac répondait à Arago, devant la Commission d'enquête de 1836:

« A mon avis, on n'a acquis jusqu'ici aucune preuve « positive que les bois aient, par eux-mêmes, une <c influence réelle sur le climat d'une grande contrée ou « d'une localité particulière, et que surtout ils aient une « influence diflërente de toute espèce de végétation....

« Les questions sont tellement compliquées, quand on « les envisage sous le point de vue climatérique, que la « solution en est très-difficile, pour ne pas dire impos- « sible. »

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