‹ Étude sur les torrents des Hautes-AlpesChapitre 24 sur 50 · RÉGIONS · texte numérisé non relu

RÉGIONS

Revers du Forez parcouru en descendant par le vent pluvial

Pond ( Ri^e droite de la

, 1 Saône

de <

la vallée. p'J^^^i;"'^*'* ^«/*

Région voisine du pied du Jura parcourue en remontant par le vent pluvial. .

Gorges du Jura où le courant pluvial est resserré. .

OBSERVATIONS MOTENMES

pour chaque région.

Altitude.

mètres.

Pluie annuelle.

millim.

OBSERVATIONS

3 stations.

On voit encore très-clairement par ce tableau que le vent pluviat produit des effets bien différents, suivant qu'il descend une pente ou remonte une rampe. Lorsqu'il descend, il donne des quantités de pluie presque égales aux altitudes très-différentes 440 et 252, tandis que lorsqu'il remonte, il lui suffit de passer de la cpte 234 à la côte 301 pour que la tranche pluviale s'accroisse de 50 p. 100. Pendant la descente, il tombe moins d'eau à la

(1) L'Eveillé: Becherches,He,

côte 252 que pendant la montée à la côte inférieure 234; il tombe deux fois plus d'eau sur la rampe à la côte 549 mètres, que sur la pente à la côte 440- mètres, quoique la différence entre les deux altitudes dépasse à peine 100 mètres.

Le relief du terrain agit encore d'une autre manière sur la distribution de la pluie : l'altitude modifie la proportion de pluie qui tombe en chaque saison et, sous ce rapport, l'élévation au-dessus de la mer a la même influence que l'éloignement des côtes. Le maximum de pluie tombe, pendant l'été, sur les lieux élevés ou éloignés de la mer et, pendant l'hiver, sur les lieux bas ou rapprochés des côtes.

Mais c'est surtout lorsqu'on le suit parmi les ramifications d'une même vallée, que le phénomène de la pluie parait intéressant. Le bassin de la Seine est, plus que tout autre, favorable à cette étude parce qu'il est régulier de forme, largement ouvert au vent pluvial et surtout parce que M. Belgrand, qui l'a si complètement exploré, nous a fait connaître ses savantes recherches (1).

Près de la mer, au phare de Fatouville, il tombe annuellement 799°^ 2 de pluie. De ce point jusqu'à la vallée d'Oise, le plateau conserve sensiblement son niveau ; par suite, la quantité d'eau diminue à mesure que le courant pluvial s'éloigne de la mer. La moyenne

(i) Belgrand : Régime de la plme dans le bassin de la Seine, (Annales des Ponts-^t-Chamsées^ 1865).

s'abaisse à 580™ dans la vallée d'Oise; à 575°^ 6 dans Paris ; mais elle remonte dès que le terrain lui-même se relève : elle atteint 656"" à Hirson, vers les Ardennes {ait. I9&mètres)y et 1570°™ aux Settons, sur les hauteurs du Morvan {ait. 596 mètres).

On remarque qu'il pleut dans les vallées plus que sur les plaines élevées, parce que le courant atmosphérique suit de préférence les dépressions profondes qui découpent les plateaux, de même que, sur le plat-fond d'une vallée nivelée par l'inondation, le courant, par ses vagues tumultueuses, dessine encore la ligne de l'ancien thalweg.

M. Belgrand constate encore que le courant pluvial ne remonte pas indifféremment toutes les vallées; il évite la vallée d'Oise et s'élève de préférence par la vallée de la Seine et par celle de l'Yonne qui, en amont de Montereau, prolonge exactement la première.

A Paris même, la butte Montmartre divise ce courant, qui se bifurque comme une rivière autour d'une pile de pont ; le vent pluvial passe de préférence derrière la butte, et la Villette reçoit plus d'eau que Paris. Ainsi, chaque vallée reçoit d'autant plus d'eau qu'elle est mieux orientée vers le courant atmosphérique qui apporte la pluie.

Voici encore une autre loi intéressante. Dans une même vallée, les quantités de pluie qui tombent entre deux points A et B, même très-voisins, sont quelquefois très-différentes; elles diffèrent d'autant plus que l'on considère une période de temps moins longue. A Paris,

par exemple, d'un quartier à l'autre, les quantités diffèrent d'un cinquième pour une année, et du simple au double pour une averse d'orage. Mais le rapport de ces quantités tend à rester constant d'une année à l'autre pour deux lieux voisins.

Si l'on désigne par ai et ^, les hauteurs de pluie recueillie aux lieux A et B, pendant la première année, par at et 6^ ces mêmes quantités pour la seconde année, etc...., les observations démontrent que Ton a

sensiblement ~ = ~ = ^^ , etc

ùi Ùi Ôz

Par cet ensemble de faits, nous devons reconnaître, dans chaque vallée, deux courants superposés et de sens contraires : l'un qui la remonte et porte les eaux de la mer aux montagnes; l'autre qui la descend et ramène les eaux à la mer : celui-ci est liquide, fluvial, neptunien; l'autre est gazeux, pluvial, éolien. C'est la chaleur solaire qui anime le premier, le second cède à la pesanteur.

Pris ainsi dans son ensemble, le phénomène de la pluie nous parait en même temps régi par les lois les plus générales de l'astronomie et troublé par les circonstances locales les plus particulières : il a son régime régulier et ce que l'on est tenté d'appeler ses caprices (1). Mais la nature n'a pas de caprices, et ce mot désigne seulement les effets délicats qui échappent encore à nos investigations.

(1) Belgrand.

La théorie de la pluie a sans doute de grands progrès à faire (1). Cependant dès aujourd'hui, et malgré ses lacunes, la théorie de la pluie, telle qu'elle résulte d'observations prolongées avec patience sur un grand nombre de points, a déjà singulièrement modifié les idées qu'on se faisait autrefois de ce phénomène, auquel on n'accordait souvent qu'un caractère purement local et accidentel. Grâce à la rapidité des communications, la météorologie a pu suivre et même devancer la tempête, dans sa course furieuse. On sait aujourd'hui que les perturbations de l'atmosphère sont de véritables cyclones, plus ou moins violents, plus ou moins étendus, mais qui, tous, obéissent aux mêmes lois. Dans l'hémisphère nord, leur mouvement gyratoire s'effectue en sens inverse des aiguilles d'une montre et leur translation a lieu de l'ouest à l'est, de l'Amérique vers l'Europe, suivant une route moyenne dont ils s'écartent peu, soit vers le nord, soit vers le sud. L'Angleterre est sur cette route moyenne, et c'est pourquoi ses côtes sont plus éprouvées que celles de la France.

Les premiers hommes considéraient la tempête comme un châtiment céleste fondant à l'improviste sur quelque localité coupable. Pour nous, c'est un phénomène normal, régulier, presque continu; ces bourrasques, fortes ou faibles, se succèdent sans trêve : à peine la première s'est-elle perdue dans les profondeurs de l'Orient que, déjà, sur les côtes d'Irlande, le baromètre signale l'approche de la suivante, et, par un merveil-

(I) Voir la note B à la fin du volume.

leux exemple de l'appui que se prêtent mutuellement la science et l'industrie, c'est par des observations faites ce matin à New-York ou à la Nouvelle-Orléans et connues ce soir en Europe, qu'on cherche à prévoir le temps qu'il fera demain à Paris ou à Londres.

De même que, sur une rivière, on peut suivre de proche en proche une crue semblable à une onde qui se propage, de même on a pu observer ces ondes atmosphériques, véritables débordements du courant pluvial, qui inondent la terre.

Voici, par exemple, sur le météore aqueux qui a assailli l'Europe, en septembre 1866, quelques données recueillies par M. Belgrand (1). Ce n'est pas dans les limites étroites du bassin de la Seine, c'est en Amérique, sur une ligne qui s'étend de Buenos- Ayres au pôle nord, que la tempête prend naissance : elle traverse l'Atlantique, aborde l'Angleterre, le 20 septembre; la France, la Belgique, la Hollande, le 24 • Le 22, elle règne à la fois sur la Norwége et sur Paris. Le 23, elle sévit aux sources de la Seine et de la Loire et s'étend jusqu'à la Garonne. Le 24, elle passe au-dessus de Lyon; sa fureur se déchaîne, du 24 au 26, sur le Saint-Bernard; du 25 au 27, sur le Simplon. Sur tous les lieux élevés, elle précipite en trois jours une quantité d'eau qui approche du cinquième de la moyenne annuelle.

Au contraire, les plaines basses sont presque partout épargnées; l'Angleterre et la Normandie ne reçoivent

(1) Belgrand^ Annales des Panis-et-C haussées (septembre 1868).

pas un vingtième de la pluie annuelle. Abritées par Tarête montueuse qui traverse obliquement la France des Vosges aux Pyrénées et partage les eaux entre TOcéan et la Méditerranée, Ciarcassonne, Montpellier, Grenoble, Lyon, Bourg, Besançon ne reçoivent pas de pluie eitraordinaire ; il ne pleut pas du tout à Strasbourg, a Dresde, à Munich, à Breslau, non plus qu'en Autriche ou en Italie. En Suisse et même en Savoie, la pluie est peu importante, tandis que le Mont-Blanc, le Simplon, le Saint-Bernard, reçoivent 17 p. 100 de la pluie annuelle. On est ainsi conduit à se figurer cette tempête comme un puissant météore qui, déployant à 500 mètres au-dessus des mers une envergure de deux mille kilomètres, effleure les hauts plateaux de la France et, par un vol de deux cents lieues par jour, va se briser contre les sommets des Alpes.

Et maintenant que ces grandes conceptions de la pluie nous sont familières, quelle influence pourrons-nous attribuer aux forêts sur un phénomèhe dont la généralité embrasse quelquefois les deux hémisphères? M. E. Renou, répond en ces termes (1) :

« Quand on voit la pluie ne dépendre, dans son prince cipe, que des grands mouvements de l'atmosphère et « ne se modifier que par les principaux accidents du sol, « montagnes et mers, on se demande quelle influence fi peuvent avoir sur ce phénomène les cultures des

(1) E. Renou : Théorie de la pluie {Annuaire de la société météorologique de France, t. XIV, p. 89 1866).

M I.B6 rOHtTS.

fi hommes et surtout les forêts. Une opinion générale

a leur attribue une partnotabie^ dans la distribution des

(c eaux météoriques, mais cette opinion purement théo^

c( rique ne repose absolument sur rien : on n'a jamais

tt cité une seule observation incontestable à son appui ,

« et siy dans certaines contrées, comme TAlgérie, il pleut

€t plus sur les forêts que dans les régions déboisées, en

« leur attribuant une influence sur la pluie, on a con—

c( fondu la cause avec l'effet. La pluie suit d'une ma—

« nière frappante le relief du sol, et les forêts ne viennent

« spontanément que là où il pleut suffisamment. Ces

« considérations sont applicables aux cas analogues cités

« par M. Boussingault pour l'Amérique . C'est précisé—

(( ment au contact des régions nues et des régions boi—

c< sées, près des limites de la végétation naturelle des

« bois^ que ces remarques peuvent se faire : ces forets^

c< ne recevant généralement pas assez de pluie pour

u croître partout, ne se présenteront que là où la diipo—

c( sition des montagnes permet au sol de recevoir la plus

« grande quantité deau.

c( Les cartes des orages et des grêles n'indiquent pas

« la moindre déviation au voisinage des forêts ; la ce—

« lèbre grêle du 13 juin 1788 l'a montré U y a bien

<x longtemps* elle a suivi une ligne presque droite, abso*-

<t lument indépendante de ce que présentait le sol au-

« dessous d'elle (1).

ri) Sur des cartes qui ont été publiées par rAcadémie, M. Bec* querel a figuré la marche de certains orages. Quelques personnes ont cm pouvoir conclure, d'après des oartts, que les orages évitent

ET LA PLUIE. ei

« L'opinion de l'influence des forêts sur la pluie est « copime tous les préjugés : on la répète depuis un temps c( considérable , sans en avoir la moindre preuve, a Dans mon opinion, l'homme n'a pas la pluâ lé- « gère influence sur les phénomènes naturels. Autrece fois . on a voulu rattacher les phénomènes météoro- « logiques à des influences locales dominantes; mais, ce à mesure que les études s'étendent, on reconnaît la c< grandeur et la généralité des phénomènes de Tat- « mosphère. »

« Mais, » — dira-t-on, — « si la pluie a des caprices, si le moindre relief du sol dévie le courant pluvial, comment un massif boisé qui s'élève dans la plaine resterait-il sans influence?» — Réduite à ces termes, l'action

les forêts. Mais on a fait observer que ces cartes étant dressées d'après le témoignage des populations et des compagnies d'assurances, l'abondance des documents constatant les dégâts causés par la grêle n'est pas nécessairement en raison directe de la fréquence et de la violence des orages : elle dépend surtout de la d«asité des populations et de la richesse des récoltes. 8i les régions boisées ne fournissent pas de documents pour la statistique des orages, c'est que, dans les forêts, il n'y a ni dégâts notables ni habitants pour les constater.

Le département de la Gironde fournit un exemple frappant h l'appui de cette explication. D'après la carte des orages de ce département {jéUas météorologique^ 1868), la grêle tomberait de préfiérence sur les bords de la Garonne ou dans le riche canton qui s'étend entre elle et la Dordogne, mais particulièrement sur les lieux habités : au contraire, les landes désertes seraient complètement épargnées par la grêle.

Il est bien connu cependant que les landes sont traversées par de violents oiages; mais les bergers landais n'envoient pas de bulletins à l'Observatoire •

des forêts sur la pluie ne paraît pas contestable. Il pourrait arriver, par exemple, qu'un rideau d'arbres venant à barrer un vallon peu profond, interceptât le courant pluvial et diminuât notablement la quantité d'eau reçue dans un pluviomètre placé derrière. La ville d'Erfurt, par exemple, protégée contre le vent d'ouest par la forêt de Thuringe, reçoit moins d'eau que les régions voisines (i). Il n'est même pas besoin de considérer une haute futaie ; un simple mur convenablement orienté suffit : chacun sait que la face exposée au vent pluvial reçoit plus d'eau que la face abritée; mais ce qui est arrêté en plus d'un côté tombe en moins de l'autre. L'observation démontre qu'il suffît d'élever des constructions dans le voisinage d'un pluviomètre pour en altérer le produit; ces constructions changent-elles le climat du lieu ?

M. Mathieu, sous-directeur de l'École forestière de Nancy, a institué des expériences pour constater directement s'il pleut davantage sur les régions boisées ou sur le terrain découvert. Voici comment M. Mathieu résume ses observations dans un rapport adressée à la Direction générale des forêts :

« En 1868, il est tombé plus d'eau sur sol découvert, « en pleine région forestière, que sur les bords de celle— « ci; c'est en contrée agricole que la quantité en a été le « plus faible. Ce résultat concorde parfaitement avec « celui des années antérieures et tend de plus en plus à

(i) Kaemtz.

(( s^ériger en loi. Le tableau suivant est destiné à faire « ressortir cette circonstance. »

ÉPOQUES des

OBSERVATIONS

I 9 derniers mois de 1866 \vll derniers mois de 1867 m mois de 4868

ÉPAISSEUR DE LA LAME D*EAU reçuô par le sol.

Cinq-Tranehées

Centre de U région forestière.

millimètres.

Belle-Fontaine,

Bord delà région forestière.

millimètres.

(Pas d'obsenr.)

Amanee.

Région agricole.

millimètres.

« Si Ton représente par 1,000 la quantité d'eau « tombée, chaque année, aux Cinq-Tranchées, on trouve « pour les trois années d'observation les relations qui « suivent :

D'après ce que nous avons vu plus haut des caprices de la pluie et des variations qu'elle présente, d'un quartier à l'autre d'une même ville, il faut reconnaître que 'es expériences de M. Mathieu, tout en fournissant un argument en faveur d'une action des forets .sur le phénomène de la pluie, ne sont pas complètement démon- §>\.rdlives. Comment s'assurer que les forêts n'ont pas agi lout simplement comme un obstacle au vent pluvial?

7U LES I^OhÊTS.

SI, par exemple, la région agricole s'étend sur un plateau horizontal tandis que la région forestière s'élève sur un revers remonté par le vent pluvial, les pluviomètres placés dans ces deux régions ne sont nullement comparables.

Pour que les expériences fussent concluantes, il faudrait xiue, renouvelées sur un grand nombre de points, elles fussent toujours concordantes. Mais cette concordance ne se rencontre pas.

M. Belgrand, comparant le régime pluvial du bassin de la Greuetière (boisé), avec celui du Bouchât (non boisé), a constaté que le premier reçoit moins d'eau que le second, et, dans ce cas encore, la disposition d%% versants exerce une action prépondérante et qui masque celle des forêts. {Voir plus loin, càap. V.)

Certains auteurs, pour démontret* l'action des forêts sur le phénomène de la pluie, ont cru pouvoir établir que le déboisement ou le reboisement d'une contrée modifie le régime de la pluie. La pluie a augmenté à Viviers, suivant les uns, par le déboisement des Cévennes, à Bordeaux, suivant les autres, par le reboisement des Landes.

Si des faits de ce genre étaient nettement établis, ils seraient sans réplique ; mais, avant de les admettre, nous devons rechercher, dans les archives de la pluie, si Tune au moins de ces deux assertions contradictoires a quelque valeur.

En France, la plus ancienne série pluviométrique est celle de l'Observatoire. Elle ftit commencée, en 4«8f,

BT LA PLUIB. 71

par Philippe de la Hire, sur Tordre exprès donné par Colbert à l'Académie, en vue des travaux de Versailles, de mesurer la quantité d'eau que la pluie, tombant sur les plaines d'alentour, pourrait fournir aux réservoirs projetés.

Plusieurs fois interrompue et reprise, cette série est résumée dans le tableau suivant extrait d'un très-riche recueil d'observations pluvioipétriques publiées par M. Raulin, professeur de géologie à la Faculté de$ sciences de Bordeaux (1).

(1) Bordeaux^ Chaumas (1864).

Tableau des hauteurs moyennes de pluie annuelle tombée^ par périodes décennales y dans le pluviomètre placé sur la terrasse de robservtitoire à Paris.

HAUTEURS

NOMS

PÉRIODES

de

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