JOUBERT
Messieurs ,
Le poète le plus brillant de la pléiade alexandriiie, Gallimaque , termine son hymne en l'honneur d'Apollon , par une image charmante, qui, sous cette forme gracieuse dont le génie grec aime à revêtir ses pensées, me paraît peindre à merveille le genre d'esprit de Joubert et le caractère de son œuvre. « L'Envie glisse tout bos
ces mots dans l'oreille d'Apollon : «. Je fais peu de cas du poète, si ses vers n'égalent en nombre les flots de la mer ! » Apollon la repousse du pied et lui dit : « Le cours du fleuve assyrien est long sans doute, mais il roule sous les eaux la fange et le limon. Les nymphes n'apportent pas à (lérès une onde puisée au hasard, mais un tilet pur et cristallin, (ju'clles recueillent pour la déesse comme une offrande précieuse et sacrée : le sol fortuné, sur lequel en tombera une seule goutte, se couvrira de plantes bienfaisantes à l'homme. >
Les Pensées de Joubert sont puisées aux sources pures et sacrées, dont chaque goutte est précieuse, et qui font naître les plantes salutaires. En mettant au concours une étude sur les travaux de ce moraliste, vous avez montré, Messieurs, que, comme {]allima(iue, vous préfériez ces petites fontaines claires et paisibles, à toutes les ondes bourbeuses du grand fleuve de l'Euphrate. Ou, pour i)arler comme .loubert lui-même, vous estimez « ({u'une goutte de himière vaut mieux à donner et à recevoir (ju'un océan d'obscurités. > Vous répétez avec lui : « Ce n'est pas l'alioudance mais l'excellence, qui est richesse. Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample. Les marchands révèrent les gros livres, mais les lecteurs aiment les petits : ils sont plus durables et vont plus loin. Ils n'cK'cujxMit que i>eu de place et ils font les délices des délicats, »
Oui ne gortterait en effet « le tn-sor moral de sagesse, de vérité' humaine, d'obscM'vation éternelle, qui nous est transmis sous une forme si
parlante et si vive? » Ce mot de Sainte-Beuve sur La lM>ntaino iio convient -il pas aussi à celui que Cliàt<,^aubriand appelait un Platon à cœur de La Fontaine. Le bon Joubert est du petit nombre de ceux qui ont enrichi le bien de famille de rhumanité, son patrimoine intellectuel et moral de quelques parcelles de cet or éprouvé dont* le temps n'altère pas le titre, dont Tusaj^e n'efface pas rempn'inte.
Comment s'est ouverte cette source de pensées fécondes? Comment se sont formels ces paillettes d'or pur ? Nous devons le demander aux détails de la vie de Joubert qui peuvent le mieux nous initier au développement de son âme et de son esprit. En nous faisant connaître l'homme, cette étude va nous conduire à une appréciation plus sûre de ses travaux , à un discernement plus exact de leurs durables beautés. Elle nous ouvrira d'attrayantes perspectives et nous fournira d'utiles lumières.
Nous allons donc étudier les maximes de Joubert : d'abord dans leur préparation lointaine et leurs sources diverses; — puis dans leurs inspirations directes et leurs applications premières aux amis de l'auteur et à lui-même ; — enfin dans leur sens absolu et leur utilité définitive.
Joseph Joubert est n»' en 17r>l à Montiiinac, petite ville du Périt^ord, assise au bord de l'eau, dans la viiili-c pittoresque de la Vé/.èrt'. O n'est
pas elle ({u'a vue La Bruyôro, mais c'est elle qu'il a décrite : < Elle est située à nii-cOte, une rivière baiirne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon ; elle paraît peinte sur le penchant de la colline. »
Vn siècle plus tôt, à quelques lieues de là, au ciiàteau de Saliirnac, était né un autre (Mifant destiné à devenir célèbre, et j'aime à rapprocher le nom de Fénelon de celui de Joubert. Avec des nuances différentes, malirré des diversités notables de ton et d'accent, il existe entre ces deux Ames éi^^alement pures et ces deux esprits é^^alement élevés, d'intimes et i)rofon{les analogies. AfMnit*'' de nature ([ui se trahit jusque dans leur manière d'écrire : ne peut -on i)as dire do l'un t-t de l'autre ce que Fénelon écrivait d«^ son ami Prllisson : « Son style noble et léger ressend>le à la démarche des divinités fabuleuses (jui coulaient dans les airs sans poser le pied sur la terre. > Et n'est-ce pas définir parfaitement Joul)ert que de lui ajiidiqner les mots par lescjuels iMMielon a caracteiise Horace : « Jamais on n'a donn»'» un tour phis heureux :i la jiarole jumr lui faire signidei- un b<«au sens avec brièveté et délicatesse. »
Sans attacher au milieu \Aus d'importance (|u'il ne convient, entre la nature d'imagination d'un Ft'nelon ou «l'un .IouIktI et la nature de b'ur pays natal, on ])eiit reconnaître un trait commun qu'il n'est pas hors de jiropos de signaler, je veux dire un heureux melan;>'e de irrAce et de l'une, dette 'campagne amie de l'homme, «run*- iM^ufé
accessible et douce, qui réunit la fraîche verdure des pays du Nord à la brillante lumière du Midi, forme un cadre bien en accord avec les ({ualités exquises et séduisantes de ces deux écrivains. Cette nature n'a-t-elle pas mis dans leur génie un peu de son ag-rément et de sa sérénité, dans leurs œuvres un peu de son charme et de sa mesure?
Oui sans doute , car l'imagination de l'homme est comme une eau limpide qui se colore au reflet des objets environnants. Mais quelle ({ue soit sur notre esprit l'action de la nature, il restera toujours une influence tout autrement profonde, immédiate et continue , exercée sur l'homme par le don primitif qu'il porte en lui et par les hommes au milieu desquels il vit.
Toute âme reçoit directement du Dieu créateur les qualités ^[m lui sont propres. Joubert tenait du ciel le don suprême du moraliste : le regard perçant et clair (jui voit très loin , très vite et très juste, et le langage ({ui fait voir dans le même relief, avec la même prouqjtitude et la même netteté, non seulement les faits et les caractères, mais les idées. Il a comme une intuition des vérités supérieures, et cette vision est si précise, cette impression si forte, qu'elle se traduit au dehors par une expression neuve et créée. Original dans la ju-nsée, dans le tour, dans les rapiirochenK'Uts inattendus des mots et des sentiments d'où il fait jaillir la lumière, il sait à la fois exprimer les v(''rités avec une lucidité qui les fait concevoir chiirement par resj)rit, et les ix'indre avec une vivacit*' (jui les grnve profon- (h'MK'nt dans la iiK'moire.
Telle était la part de Joubert dans les qualités natives diversement réparties entre les hommes. Ce don initial s'accroît ou diminue, se modifie en bien ou en mal, selon Téducation qui nous vient (Tautrui ou que nous nous donnons à nousmême. Après notre effort personnel, et le travail de notre volonté libre, la force la plus efficace pour notre transformation réside en nos semblables. On peut juger un homme d'après son entourage et le proverbe populaire a raison : « Dismoi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. »
Cette étude, toujours utile, est indispensable pour apprécier Joubert. Ce n'est point un penseur solitaire, il a vécu ind(''pendant mais non isolé- S'il a beaucoup pratiqué les livres, il n'a pas moins pratiqué les hommes. Une bonne part de sa vie s'est passée à converser familièrement avec les grands esprits de l'antiquité et des temps modernes, morts immortels toujours vivants dans leurs œuvres , sans (pi'il ait néi,digé le commerce de ses cf)ntemporains. Nous le voyons à toutes les dates mêlé au mouvement de son temps, bien qu'il se plaise à ne fréquenter (|u'une société restreinte. Il en est de ses relations comme de ses livres : il les veut rares et de choix. N'ignorant rien des misères humaines, il ne s'est jamais départi (l'une tendre et active sympathie pour les faibles et pour les iiiUMi)Ies, mais il tient à ('«fiidieiles honnnes sur des exemplaires d'i'lite. C()mme il retranchait des volumes de sa bibliotliè(|ue toutes les j)ages qu'il no jugeait pas excellentes, il écartait aussi du cercle de ses relations habituelles toute personne banale ou vulgaire. Avoir été son
ami est à coup sûr un brevet de distinction d'esprit et de noblesse d'àme.
Et voilà encore une des explications de sa morale aimable et amie. De là vient cette note pure et divine qui résonne dans son œuvre comme un timbre d'or. Vivant presqu'uniquement entouré d'âmes supérieures, ayant toujours sous les yeux de beaux modèles , hommes du plus rare mérite, femmes distinguées entre toutes par leurs vertus, leur grâce on leur esprit, comment n'eût-il pas mis en lumière de préférence tout le côté céleste de l'homme, toutes les délicatesses du cœur, toutes les parties sublimes de l'àme. Gomme certains coquillages gardent en une rumeur harmonieuse les sonorités de l'océan, son œuvre nous présente le retentissement do toute une vie de méditation et d'observation, écoulée au milieu d'un monde disparu qui fut plein de qualités exquises.
L'enfance de Joubert, Messieurs, s'écoule paisiblement à Montignac au foyer de la famille, mais dès sa première jeunesse , durant son séjour à Toulouse, au collège des Pères de la doctrine chrétienne, tour à tour disciple et professeur, tout en complétant ses connaissances littéraires, il s'instruit près des élèves et des maîtres, dans cette intimité de vie des anciennes maisons d'éduca tion dont il a tracé un si charmant tableau. « Quand il y avait parmi nous des corps ecclésiastiijues enseignants, l'enfant était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l'iiiiagination et le cœur. Des hommes (pii fai saient leurs délices de l'étude de ces beautés se consacraient ;i leur enseignement. Jeunes eux
mêmes, ils portaient, dans l'exercice de leurs fonc lions, un zèle épuré par le désintéressement le plus parlait et étçayé par de riantes perspectives. Ils voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mûr, une retraite studieuse, les dij^nités du sacerdoce, ou les grâces et les honneurs de toute espèce ({u'obtenaient alors les talents. Le temps de leur professorat était pour eux un enchantement continu, et de ces dispositions naissait en eux une ani/'iiité de goûts et de manières (jui se ct»nnniiniquait, non seulement à leurs élèves, mais à tous ceux (|ui enseignaient, car i)artout où il y a des modèles il y aura des imitateurs. >
Voilà Joubert, Messieurs, peint ]i;ir hii-iuème tel qu'il était au printemps de sa vie. L()rs(iu'il écrivait ainsi îi Fontanes en 180*.), sa pensé»' se reportait certainement vers ces anni'es heureuses de 17(')S ;i ITT.") passées chez les Doctrinaires de Toulouse, où il reeut cette ('ducation, « qui donnait aux esjjrits et aux ùmes iiumaines une teinture de ce (|ue les poètes, les orateurs, les historiens et les moralistes de ranti(juit('' ont eu de j)lus <'X(iuis, teinture qui certes endiellissait les iiKeurs, les manières et la vie entière. > A cette époipie renidute je soin (|ii*il jirit toute sa vie de consigner (•ha(iue jour jiar eci'it le n'sidtat de ses observations, de ses rellexions et de ses lectures, sous la l'orme de brèves sentences. Ivii 177 1 comin<Mice ce joui'ual de ses pensées (ju"il doit poursuivre pendant cinquante ans.
Dès lors aussi, il ne se borne i»as aux relations (jue Ini fournit le collège. Il en cherche d'autres au ilehors, plus variT-es. et lui ouvrant un jtlus
large champ d'observations. Elles ne lui manquent pas dans cette intelligente cité de Toulouse, TAthènes du Languedoc, la ville du Gai-Savoir et de Clémence Isaure, toujours hospitalière aux lettres. « Dans les heures de loisir cpie l'enseignement lui laissait, dit M. de Raynal, il avait coutume de fréquenter les bibliothèques, il recherchait avidement le commerce des hommes instruits; enfin quelques maisons honorables, celle entr'autres de M. le baron de Falguière, s'étaient empressées d'accueillir un jeune homme qui alliait à la candeur de l'âge un esprit déjà plein de culture et d'urbanité. »
Dans les salons où il était admis, il dut rencontrer le président d'OrbessanS qui eut son heure de célébrité vers cette époque. Homme de goût, d'un esprit original et vif qui rappelle celui du président de Brosses, ce magistrat tenait pour maxime qu'après la lecture de l'Évangile, rien n'est plus digne de l'homme que de s'adonner aux études littéraires. A son école, et dans le cercle d'hommes élégants et aimables ({ui l'entourait, Joubert acquit plus d'une des ({ualités (|ui donnent à son œuvre un caractère de suprême distinction, et qui le pré<;ervèrent du matérialisme dans la doctrine, dans les écrits et dans les actes. La politesse, la courtoisie, le bon ton, ces mérites ne sont pas tout de surface , mais marcjuent aussi une supériorité de sentiments. Madame de Genlis prétendait que cortaiiis i)hilosophes, d'Alonibert
1. Voir Histoire du Parlement de Toulouse, par M. Dubédat, ouvrage couronné par l'Académie Française, tome II, p. 581 et suivantes.
et autres, étaient fort mal élevés : « Quand on n'a pas de principes, disait-elle, on ne saurait avoir de tact et la délicatesse du savoir vivre. > Jamais pareil reproche ne put être adressé à Joubert : Texcellente société qu'il fréquenta à Toulouse, les fortes études qu'il y poursuivit, le mirent également en garde contre les mauvaises idées et les mauvaises manières.
Serait-ce trop dire, Messieurs, que de faire remonter aussi à ce séjour à Toulouse le goût de Joubert pour cette concision ornée ({u'il appelle la beauté unicjue du style ? Dans cette société polie où les choses de rintelligence étaient si en honneur, auprès de fins lettrés et de causeurs diserts, il apprit avec fart délic^it de la conversation, les moyens ingénieux de frapper l'attention par le tour inq)révu de la pensée, de traduire Tidée par une image qui la rende sensible et ({ui soit elle-même non seulement une parure, mais un argument; d'éveiller l'imagination par la vivacité des contrastes, ou de glisser dans l'àme les plus sages conseils en les revêtant de la grâce la plus insinuante. N'est-ce pas aussi ii ce doux climat de Languedoc <{u'il doit cii [)arti(' la chaleur de TacccMit et la cou1(MU' du style ( J(! me piu'suade qu'il revoyait votre ciel (Uincelanl vos plaines riantes, vos larges horizons, lorsque pour peindre le séjour idéal de son âme, il trou vait ces images radieuses : « Mon esprit aime ;i voyag(;r dans des (>sj)aces ouverts et à se jouer dans des flots de himiêiv (.ù il est pénétré de joie et declarté. 11 se plaît à habiter dans les n''gions où il y a de l'air et où il fait beau. »
Si, comme on l'assure, Thomme atteint vers vingt ans son complet développement d'esprit et de corps, si nous avons entrevu vers cet âge toutes les idées maîtresses qui dirigeront notre vie, on ne peut méconnaître le rôle considérable que dût avoir, dans la formation de Joubert, cette résidence à Toulouse, où, de quatorze à vingt-deux ans, il passa les huit années les plus fécondes de la jeunesse. Il n'est pas téméraire de conclure que ses goûts et ses facultés ont pris ici un pli qui ne s'effacera pas. En vous quittant, Messieurs, il emporta dans son âme un rayon de votre soleil dont nous retrouvons aujourd'hui le reflet sur son œuvre.
Une heure vint pourtant où le séjour de Toulouse ne suffit plus à son activité. Désireux sinon d'agrandir, au moins de changer son horizon, il veut connaître Paris. Sa santé délicate, ébranlée par son ardeur au travail, l'oblige à faire une étape de deux années à Montignac. Une de ses lettres nous fournit les plus précieux renseignements sur rétat de son àme à cette date. Il parle de sa mère si bonne, si tendre, si parfaite par toutes les qualités du cœur et de l'intelligence. « Elle me trouva, poursuit-il, si grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste en un mot, et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta. »
Remarquons, Messieurs, que si Joubert tient
la plume, en réalité c'est sa mère qui parle. La lettre d'où nous détachons ce passage a été écrite en 1800 dans un voyat^e qu'il Ht à Montiguac pour revoir sa mère dont la vie approchait alors de sa fin. Il raconte les confidences, les efi'usions, les souvenirs du passé qui s'échangeaient entre eux dans cette réunion que l'un et l'autre pressentait devoir être la dernière. Ce sont visiblement les paroles mêmes de sa mère qu'il rapporte : elles ont l'inappréciable avantage de nous donner un portrait de Joubert à vingt ans, tracé par la main maternelle. Est-il besoin d'en l'aire ressortir l'intérêt? Que nous soyons enfants, jeunes gens, hommes mûrs, qui nous a jamais mieux connus (jue notre mère?
« Un jour, ajoute Joubert, qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité avant mon départ pour Paris, je répondis très fermement (]ue je ne voulais pas que l'àme d'aucune espèce d'hommes eut de la supériorité sur la mienne, que c'était bien assez que les riches eussent par dessus moi les avantages de la richesse, mais que certes ils n'auraient pas ceux de la générosité. Elle me vit partir dans ces sentiments, et depuis que j<' l'eus (|uittée, je ne me livrai qu'à des occupati(jns qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles m'ont procuré quel(iuefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu êtr»; llatt»'. Mais rien ne vaut, j<' l'c'prouve, ces suffrages d<' ma mère.»
Tel est .Imdx'rt en 1778, (piand il se rend à Paris. Au moment où il y arrive Rousseau et
Voltaire vont mourir, mais le mouvement des idées philosophiques, précurseur de la révolution, est à son apogée. Joubert ne tarde pas à se lier avec les chefs encyclopédistes : d'Alembert, La Harpe, Marmontel. Bientôt, admis dans la familiarité de Diderot, il fréquente assidûment cet infatigable semeur d'idées, dont la verve toujours bouillonnante abondait en paradoxes plus qu'en vérités, « prenant son érudition dans sa tète et ses raisonnements dans ses passions ou son humeur. » Cette àme ardente, cette parole chaleureuse, ce flot d'images et de couleurs, ces vues neuves et hardies sur l'art séduisirent l'imagination de Joubert et donnèrent à son esprit une active impulsion. Non qu'il ait tiré un profit immédiat des vastes travaux qu'il entreprit à l'instigation du maître, avec toute la candeur et l'inexpérience confiante d'un disciple; mais cet efl'ort ne fut pas perdu. Ce n'est jamais en vain qu'un jeune homme entre en contact avec un esprit supérieur. Cet esprit, fut-il faux comme celui de Diderot, ne remue pas moins jusque dans ses profondeurs l'intelligence qui s'en approche. Comme une baguette d'enchanteur, il fait jaillir en la touchant un pétillement d'étincelles. Il ne paraît pas d'ailleurs que Joubert ait adopté les doctrines de l'Encyclopédie. Tout répandu qu'il fût dans le monde des philosophes, il se prêtait §ans se livrer. S'il a subi, comme il était naturel à son âge, le prestige de noms illustres, il n'a pas abdi(iné sous cette influence la liberté de ses jugements. S'il ne pouvait alors, comme il le fit plus tard, établir avec précision la
part de bien et de mal dans les idées en vogue, il les tenait déjà pour suspectes. Le silence de son journal à cet égard est significatif. On s'attend à ce qu'il nous rende le retentissement de tant de conversations passionnées, les éclats de voix do Diderot ou les sarcasmes de d'Alembert. Mais l'écho est muet. Je vois là une preuve que Joubert se tenait sur la réserve, ne cédait pas à l'entraînement. La folie commune le tentait peut-être, mais sans le captiver. Muni de solides convictions par son éducation chrétienne, pourvu d'armes de bonne trempe par ses études chez les Doctrinaires, doué enfin d'un admirable bon sons naturel, il était de taille à se défendre. Loin de noter sur son carnet intime ces idées modernes, si bruyantes mais si creuses , il n'admettait à l'honneur d'être écrites de sa main et mises en réserve pour l'avenir que des vérités éprouvées par le temps, des sentences « dignes de l'école du Portique ou de l'école des Pères. » Si Joubert a été touché au passage par le flot du dix-huitième siècle, s'il a été éclaboussé par les vagues, s'il a bu (quelques gouttes de ces eaux troublées, il a néanmoins franchi le torrent sain et sauf.
« Nier, croire et douter, sont à l'homme ce que le courir est au cheval >, a dit Pascal. La négation, la foi, le doute, de ces trois états de l'âme Joubert ne nous laisse connaître que le plus noble : la foi. S'il traversa les deux autres, ce fut sans s'y arrêter. « Pour arriver aux régions de la lumière il faut passer par les nuages ; les uns s'arrêtent là ; d'autres savent passer outre. > Joubert est de ceux-là. Le spec-
tacle de rincrédulité philosophique et des désordres qu'elle entraine dût le révolter. Il avait une trop forte culture et un amour trop inné de l'ordre en toutes choses, pour ne pas reconnaître facilement, sous les prétendues nouveautés dont le siècle s'enorgueillissait, de très anciennes et très dangereuses erreurs. Il n'était pas de ceux qui se laissent duper aux apparences. Pour lui, € opposer la nature à la loi, sa raison à l'usage, et sa conscience à l'opinion, ce n'est qu'opposer l'incertain au certain, l'inconnu au connu, le singulier à l'universel ». Tous les sophismes destructeurs de la vérité, que le dix-huitième siècle croyait inventer, parce qu'il les revêtait d'une expression neuve, datent de loin. La négation est vieille comme le monde : elle n'est en rien une preuve de vigueur ou d'originalité d'esprit. Il y a peu de mérite à dire : je ne crois pas. Cet effort de pensée est à la portée de tous, et d'autant plus facile qu'en s'aftranchissant de la croyance on s'affranchit du même coup des liens qu'elle impose, liens en général incommodes aux passions et durs à l'égoïsme.
Ce genre d'émancipation n'était pas pour tenter Joubert. « Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé, je les ai connues toutes. » Cette phrase rapide est la seule où se révèle quelque aveu de troubles intérieurs de l'âme. Aucun document ne nous permet de mesurer quelles purent être l'étendue et la portée de ces égarements. Gomme ils n'ont laissé de traces ni dans son œuvre, ni dans sa vie, nous sommes autorisés à conclure qu'ils furent très passagers.
En agitant le cœur de Joubert, les passions n'ont pu ni fausser son esprit ni altérer ses mœurs : il les a connues asSez pour les juger, pas assez pour s'}' gâter. Il a échappé aux fragilités de la nature comme aux défaillances de l'âme. < Les quatre amours correspondant aux tjuatre âges de la vie humaine bien ordonnéi^ sont : l'amour de tout, l'amour des femmes, l'amour de l'ordre et l'amour de Dieu. Il est cependant des âmes privilégiées qui, s'adonnant dès la jeunesse, et presque dès l'enfance, à l'amour de l'ordre et à l'amour de Dieu, s'interdisent l'amour des femmes et passent une longue vie à n'aimer rien (pic crinnocent. y> Jouljert ('tait une de ces âmes privilégiées; son cœur et son intelligence, n'ont éprouv»'» de passion durable que pour le bien, le beau et le vrai. N'eùt-il pas eu d'instinct le respect de toutes les choses saintes et le respect de lui-même, il l'eût acquis par la force de la volont('\ Il a dit excellemment : « Il faut exercer la veitn. même quand on m? Ta pas, c'est-à-dire l'iwcn-cer i)ar sa volonté et contre son inclination : l'habitude fait qu'à la fin elle n'est plus sacrifice. Elle devient goût, instinct, mœurs. Tout s'apprend, même la vertu. > Si nous rapi»rochons ces paroles, dont chaque terme est à retenir, du mot révc'latcur contenu dans hi notice de M. de Raynal : « Personne n"oi)servait jiiiis à la lettre les pn'veptes qu'il a donnés, et tpii, de sa part, étaient plutôt encore des résolutions que des conseils », nous avons la clef de l'âme do Joubert et l'explication de ses pens(''es. Une maxime devenait pour lui un règleuKMit de conduite : son œuvre et sa vie
s'éclairent et se complètent mutuellement. Il n'y a ni tache ni faute sur Tune ni sur l'autre, parcequ il a mis en pratique ses sentences, et qu'il n'a écrit que des sentences dignes d'un sage et d'un chrétien.
Par quels mojTus a-t-il assuré ce trionqjhe permanent de la volonté ? Lui-même nous en instruit : « On a dit que la chasteté était la mère des vertus. Elle enchaîne, en effet, la plus chère et la plus impérieuse de nos passions. L'àme qu'elle habite acquiert par elle une énergie qui lui fait surmonter facilement les obstacles qu'elle rencontre dans la route des devoirs. Quand la chasteté est perdue, l'âme est molle et lâche. Elle n'a plus que les vertus qui ne lui coûtent rien. » Par cet empire sur les sens qui rend l'homme vraiment maître de lui-même et libre, Joubert atteignit l'admirable délicatesse de conscience que nous révèle cette maxime où se peint toute son âme : « 11 faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait. »
Sans doute, un tel équilibre moral est dans une certaine mesure un don de Dieu. N'oublions pas, Messieurs, qu'il est pour une très grande part une conquête de la volonté. Quelque heureusement doué que fût Joubert, il n'en est pas moins louable d'avoir placé si haut son idéal, et de l'avoir réalisé dans sa vie par la pureté de ses mœurs, dans son œuvre par la beauté de ses maximes. Tant d'autres, comblés des faveurs de la Providence, n'ont su que les transformer en armes de révolte, n'ont usé de leur liberté que pour le blasphème et le désordre, et, d'un cœur
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plein de haine quand il eût dû être plein d'amour, « ont guerroyé Dieu de ses dons. »
Vers le temps de son arrivée à Paris , Joubert commença de se lier avec Fontanes. J'imagine qu'il se trouva dès l'abord beaucoup plus en harmonie de sentiments et d'idées avec ce jeune homme, inconnu comme lui, qu'il ne pouvait l'être avec Diderot ou ses célèbres amis. Ils étaient à peu près du même âge. Bien que Joubert fût l'aîné, la gravité précoce de Fontanes, le succès qui accueillait son début dans la carrière des lettres, les mettait certainement sur le même pied, avec une nuance de protection et comme de paternité du côté de Joubert. Ce qu'ils étaient alors, laissons Joubert nous l'apprendre par ce fragment de lettre qu'il écrit, dit-il, en se souvenant de lui-même. « La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes et par là même de bonheur ; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses goûts étaient vifs et décidés ; mais ils n'étaient pas tyranniques. Elle se fiait à son instinct, mais non pas à ses jugements. Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions, flère non de ce qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne ; on aimait à le caresser. Ceux à ({ui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne peut l'être aujourd'hui, interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives se repliaient sur le passé. Ils
cultivaient en eux, avec délices, les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau ; et, contents de pouvoir comprendre quelques bons livres, de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit, ils avaient quelque part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'était impossible à personne. » C'est ce bonheur dont jouissait Joubert, et, devant le tableau qu'il nous présente, nous pouvons dire que nous connaissons déjà le moraliste et sa morale, aussi bien que si nous avions vécu avec lui. Ces sentiments étaient partagés par Fontanes. J'aime à me représenter les deux amis à cette fin de siècle, dans le premier éveil de leur ferveur littéraire, tous deux jeunes, enthousiastes, généreux, tous deux pleins d'ardeur et de foi, avides de savoir, épris du beau, l'esprit ouvert à toutes les hautes idées, le cœur accessible à tous les nobles sentiments, roulant dans leur âme des projets et des espérances que la destinée ne devait pas démentir. Par des voies diverses, tous les deux ont atteint à la renommée, l'un dès son vivant, l'autre seulement après sa mort, réalisant peut-être en cela les rêves de leur jeunesse et l'avenir qu'ils avaient souhaité. Mais à la date où nous sommes Fontanes entrevoyait-il les honneurs dont sa vie devait être comblée, et Joul)ert devinait-il qu'une gloire durable se lèverait sur sa tombe ? Je suppose qu'ils étaient tout au présent, aux controverses ardentes qui agitaient ces années grosses d'oroges, et quand ils se retrouvaient ensemble, au sortir d'une réunion avec les
encyclopédistes, quelles discussions animées s'échangeaient entre eux, comme ils passaient au crible de leur criticjue les opinions courantes , comme ce libre et amical échange de pensées devait servir de contre-poids et de correctif aux paradoxes de Diderot. Quand une école a été longtemps tlominante, la nouvelle génération qui se lève est plus portV'e à contredire ([\\i\ continuer. Les dogmes philosophi({ues, à leur tour, et à plus juste titre ({ue les dogmes religieux, rencontrent aussi leurs sceptiques. Joubert et Fontanes durent être au premier rang de ces contradicteurs rebelles au joug. S'ils connurent alors ces alternatives de doute et de foi ({ui ont projeté tour à tour leurs rayons et leurs oud)res dans Tàme de tant (riioiiiiiK'S de ce siècle, ils sortirent de cette crise de bonne heure et i)lus all'ermis dans leurs principes : « Quand Tesprit est rentré dans une vérité dont il était sorti, dit Joubert, il ne la quitte plus. »
Mais le temi)s marche et il nous faut suivre Joubert sur un llK'atre bien difU-rcnt. Fin 1790, à une épo(|ue où, dans sa candeur itrimitivc. le suffrage poixilaire allait chercber de j)r('»f(''ri'nce les plus capables et les plus dignes, il fut investi par les électeurs de Montignac des fonctions de juge de paix, magistrature récemment créée i)ar l'Assemblé Constituante. Son père venait de ujourir, ses frères «'taient disjx'rsc's, sa mère (''fait seule. ToucIk', sans doute, du li'inoignage de eonlian<-e de ses coiiqjafi'iotes, (b'sireux jjeut-ètre (retiidier les homiiK's d;nis une niilii- sphère. Jcudii-rt accepta.
Il ne dut pas s'arracher de Paris sans qiiel({ue déchirement; on rompt toujours avec peine des liens tels que ceux qui le retenaient dans la capitale. Quitter un tel théâtre, et en un tel moment, en pleine effervescence révolutionnaire, quand hommes et choses s'offraient à l'envi aux regards pénétrants du moraliste, quel sacrifice ! Il le fit pourtant, sinon sans regrets, du moins avec vaillance et décision, comme il faisait toute chose. Le sacrifice ne devait pas être stérile et les deux années consacrées par Jouhert à ses modestes fonctions ne furent pas perdues pour Tohservateur. Par l'impulsion donnée à l'esprit, par l'excitation des idées. Paris est certainement une résidence incomparable. Mais on y étudie mieux les dehors et les surfaces que le vrai fond des caractères; chacun s'y revêt d'apparences trompeuses qui donnent à l'observation quel({uc chose de fictif et d'artificiel. Pour ce qui touche au sérieux de la vie, je ne suis pas sûr que la province ne reprenne pas l'avantat-e. L'homme s'y laisse voir plus facilement (huis l'intimité de sa nature plus simple et plus franche. Le déguisement et l'exception y tiennent moins de place; par suite, le jugement y est moins superficiel et d'une portée plus générale.
Joubert, Messieurs, revenait à Montignac à l'âge de trente-quatre ans, dans toute la vigueur du déveloi)pement physi(j[U<^ et intellectuel. Son esprit assoupli et aiguisé par le séjour à Paris, largement ouvert aux idées gcMiérales, nourri pai' une lecture immense d(^ toute la moelle, de tout le suc des siècles passés, allait se mûrir dans la
pratique des aiïaires, au contact des réalités de la vie, acquérir sa plénitude et son ampleur.
Trois hommes surtout, par la nature de leurs fonctions, par grâce d'état en quelque sorte, sont plus que tous autres en situation de bien connaître les hommes, ce sont : le magistrat, le médecin et le prêtre. L'exercice de leur prolession ou de leur ministère met jour par jour entre leurs mains la plus riche collection de documents humains (jui se puisse imaginer. vS'ils sont habiles à la feuilleter, on peut dire que la nature humaine ne doit pas garder de secrets pour eux. Nos faiseurs de romans le savent bien : qu'une cause célèbre vienne à éclater, voyez-les courir au ])alais, suivi'e avidement les débats. Mais ce n'est pas dans ces séances d'apparat que se dévoilent vraiment les caractères : le juge d'instruction dans la solitude de son cabinet, le juge de paix dans le calme de son prétoire, ont un chanq) d'observation autrement fécond (juc hi cour d'assises. C'est \i\ que le moraliste peut gliiner ou philôt moissonner à ])l('in('s mains. Les UK'dccins, dans leurs livres troj) tecbni(iues, nous r(''vèlc'nt peu lie chose sur le côté moral de leurs observations : si nous voulons être instruits de UAiv secret, ne le demandons pas à l'écrivain, mais à l'iiomme, dans rj'panchement des conversations intimes. Quant aux prêtres, ce n'est guère auprès d'eux que Ton va se renseigner tle nos jours. Qui pourtant lit plus au fond des cœurs (]ue le prêtre, à (jui se dé>voil«Mit les pens(''es cachées, l(;s misèn^s, les faiblesses, et aussi les grâces, les vertus, toutes les luttes int<'»rieures de l'àme, tout ce drame in-
time des consciences, le plus divers, le plus poignant qui soit ?
Les trois sources d'informations que nous indiquons ici ont été ouvertes à Joubert : je vous laisse à penser, Messieurs, s'il a dû y puiser largement ? Il était fils d'un médecin, nous venons de le voir magistrat, et il eut toujours un goût particulier pour la société des prêtres. Il aimait à les recevoir, à faire avec eux un échange de livres et certainement aussi d'idées et de remarques. Il les appelle « les vrais philosophes, les vrais amis de la sagesse, de l'ordre public et secret, les meilleurs amis que nous puissions avoir, et les meilleurs guides qui puissent nous conduire dans le chemin de la vertu et dans les sentiers de la perfection. »
Après deux années écoulées, Joubert ne consentit pas à accepter le renouvellement de son mandat. Lo trouble et la violence étaient partout; le crime allait régner. Quand les bandits sont maîtres, la place des honnêtes gens n'est plus dans les fonctions publi(iues. Joubert se retira. Au reste un concours de circonstances , dont le dé tail occuperait ici trop de place, allait l'éloigner de Montignac. Des lettres si précieuses écrites par lui à celle qu'il devait épouser peu après, retenons seulement ({uelques traits (|ui nous permettront d'achever ce portrait du moraliste par lui-même que nous essayons de reconstituer. Vers la fin de cette année 1792, à une époque où les deuils publics s'ajoutant aux deuils privés semblent de nature à briser tous les ressorts de l'âme, voyez Joubert, Messieurs, adresser à celle qui va
devenir sa femme des encoiirai^einents et des conseils et jiii^ez à Toi^uvre le moraliste et sa doctrine.
Gomment s'y prend-il i)onr relever un eouraire abattu par des pertes cruelles? « Il n'y a pas assez de douleurs pour vous plaindre. Vous avez t'ait d'irn'^parables pertes; mais vous n'av(V pas encore atteint le milieu de votre carrière, et la vie, en son étendue, peut vous offrir des compensa lions inconnues. Ne faites pas à la Providence l'outraiiro de croire ([u'elle est épuisée à votre éi^ard, et qu'elle n'a, dans ses trésors, rien (pii puisse vous dédommaiier. De iirnnds biens peuvent encore vous attendre. La nature, <jui est pleine de douleurs, est j)l(Mne aussi de consolations. ^'(^us ne seriez pas sai^^e de les repousser. Juscju'à ce qu'elles se présentent acceptez du moins les distractions léyères ({ue vous offrent tous les objets dont vous êtes entounV'... Le ciel a fait des biens divers. Il en a créé pour l'Ame, il en a créé pour le corj)s. Oseriez-vous n'accepter que la moitié des dons ([ue sa main vous of fre, dédai.mier et rejeter l'autre, (lerfes vous en seriez jjunie. >
Onelle sairesse in.yf'uieuse, délicate, vraiment humaine, respin* dans de tels conseils! Dira-ton qu'ils sont j)lus faciles à donner qu'il suivre? Mais Joubert ne parle ici (jue d'après son expérience personnelle. Admirons, Messieurs, la hauteur de vues, la vijL,Mieur de caractère dont témoignent les li^^Mies suivantes : * pour moi, ajoute-l-il, s'il m'est jiermis de me citer en exemjile. je remplis de mon mieux, dans imiies 1rs ciicdiis-
tances, roMitratioii d'être heureux. Je le suis toujours autant que je le puis, et ciuand je le suis peu, je dis à Dieu : «Vous le voyez, Seitjneur, je ne puis faire davantage ! Pardonnez à mon infirmité et au cours des événements. y> Je ne prétends être insensible, en effet, à aucun des accidents de la vie, et je serais même bien lâché de Têtre. Mais dans la multitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés, il n'est pas un de ces événements, heureux ou tristes, qui ne soit capable de produire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres pour ne m'arrèter ({u'à lui. Lorsque mon âme a pu y parvenir elle s'y tient, et pour toujours. Mes douleurs ainsi ({ue mes joies sont éternelles. J'en éprouve^ chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joie, et je sais, par mon propre exemple, ({ue l'arfiiction même n'est pas ennemie du bonheur, c'est-à-dire de l'état où l'âme tçoùte en soi une constante satisfaction. Il iiiq)orte peu qu'elle soit contente des événements, pourvu ({ue sa manière de les sentir la rende contente d'elle-même. Elle l'est par la perfection de cette sensil)ilit<'' qui, bien apprise et bien menée, sait extraire du miel d(^ tout. Il y en a jus(|uedans les peines. »
Remanpions, Messieurs, la date où ces lignes furent écrit(^s : 'il novcndire 17*.)2! et notons, en passant, condjien sont inutiles, inq)uissantes et sottes les proscriptions et les violences qui prétendent détruire par la force le s<'ntim('nt religieux dans les âmes. Certes si le souhait de Voltaire a
jamais paru accompli, si des mains infâmes ont jamais écrasé, étouffé le chistianisme dans la boue et le sang, si jamais les puissants du jour ont pu croire la religion vaincue et abolie, c'est bien à cette époque. Écartons cependant ces apparences, regardons au fond des âmes. Est-il des sentiments plus chrétiens que ceux do la correspondance qu'échange à ce moment un philosophe inconnu ? Quel témoignage plus certain des vraies dispositions du peuple qu'on torture pour lui arracher une foi qu'il entend garder ! En dépit des entraves l'âme reste libre, et cette liberté prépare les revanches de Tavenir. Que les événements du passé nous instruisent des événements futurs. La France a toujours été et sera toujours la nation des âmes fières, qui prennent pour devise cette belle parole de Joubert : « Il faut céder au Ciel et résister aux hommes ». C'est pour cela (|ue jamais elle ne subira d'une façon durable la servitude de l'athéisme et brisera les fers dont on prétend la charger.
Vous le savez, Messieurs, à la suite de cette correspondance dont nous venons de citer de trop courts fragments, Joubert épousa M"'' Moreau de Bussy, femme aimable et bonne, d'un esprit ferme, d'un caractère noble, compngne vraiment digne de lui. Cette union, dans laquelle il (l<n-ait constamment trouver tant de vertu, de dévouement et de mérite, lui assurait en outre cette indépendance de fortune si utile aux loisirs de l'étude, si favorable à la dignité de la vie. Combien d'écrivains, pour avoir snl)i la gène d'une situation trop étroite ou précaire, ont vu leur talent déprimé ou leur
caractère amoindri ! Combien aussi, pour n'avoir pas su borner leurs désirs et dédaigneux de Vaurea 7nediocritas , ont sacrifié la proie pour Fombre, ont fait trafic de leur génie! Joubert, plus heureux et plus sage à la lois, ayant rencontré dans son mariage Thonneur et la sécurité de l'existence, en même temps que toutes les satisfactions du cœur, estima son lot assez beau et ne demanda pas davantage au ciel. Cet événement, le plus important de sa vie privée, fixait définitivement sa destinée. Sa résidence se trouva désormais établie à Villeneuve-sur-Yonne.
Le mariage fut célébré à Paris, le 8 juin 1793, en pleine Terreur. Les nouveaux époux ne prolongèrent pas leur voj'age dans la capitale, dont le séjour à pareille date n'était rien moins qu'engageant. « Par une exception rare en ces temps désastreux, Villeneuve avait échappé aux passions qui remplissaient nos villes de troubles et de dangers. Il y avait tant de douceur dans les mœurs de ses habitants, tant de calme et de fraîcheur dans son riant paysage, qu'on eût dit une oasis de verdure et de paix. Joubert courut s'y enfermer avec sa compagne. » Néanmoins , comme il l'a écrit, la Révolution alors « chassa son esprit du monde réel en le lui rendant trop horrible ». Pendant que la tempête se déchaînait autour de son asile, pour se distraire du temps et détourner sa pensée du sanglant spectacle que les joies du foyer étaient impuissantes à lui cacher, il se remit à la poursuite de la vérité et du beau, passion et rêve de sa vie. « Pour les découvrir, ne fût-ce qu'en parcelles menues ou en légères étincelles, il ne
craignait pas d'entreprendre les plus longues et souvent les plus arides lectures, impatient, disaitil, d'être quitte des opinions d'autrui, de connaître ce qu'on a su et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. » Trop heureux si, en s'absorbant dans l'étude, il eût réussi à y trouver l'oubli de ces jours ignominieux !
A la date où nous sommes arrivés. Messieurs, Joubert touche à sa quarantième année : il est dans toute la force de l'âge et du génie. Déjà maître en l'art d'écrire, en possession de toutes les ressources de l'esprit le plus étendu et le plus cultivé, formé par l'étude et par l'expérience de la vie, fortifié dans ses principes immuables par les milieux divers qu'il a traversés et les événements dont il a été témoin, il sait peindre et il sait juger; il a accumulé un vaste savoir, une connaissance approfondie des hommes et des choses qui vont permettn; au moraliste de noter et d'appli(iuer tout à la fois ses maximes à la première occasion. Cette occasion sera l'amiti»' (|ui va s'établir entre lui et M"'*' de Beaumont.
Si la retraite de Joubert était respectée de l'orage, les victimes do l'odieuse Terreur ne manquaient pas aut(»ur dclui. A peu de distance de Villeneuve, au château de Passy, vivait retirée la famille
— sida dernier ministre des affaires étrangères de Louis XYI, le comte de Montmorin, massacré à coups de piques dans les journées de septembre. Une dénonciation attira sur elle la colère des terroristes. En Révolution, il y a toujours des suspects, toujours des délateurs et toujours des bourreaux. Vn soir, quelques pourvoyeurs de la guillotine se présentent au château, arrêtent M"'*' de Montmorin, son fils, ses filles. L'une d'elles, M™^ de BeaumontS est si aâaiblie, si souffrante, que les agents chargés du transport des prisonniers à Paris, craignant qu'elle n'arrive pas vivante, l'abandonnent en route malgré ses supplications. Elle tente de suivre la voiture à pied, mais ses forces la trahissent : elle tombe inanimée sur le chemin. Des serviteurs fidèles la rele vèrent mourante et la transportèrent chez un vigneron. Ému de pitié, cet homme la recueillit. C'est là qu'elle passa les longs mois qui suivirent, apprenant coup sur coup la mort violente de ses amis, Malesherbes, les Trudaine, et le plus cher de tous, André Ghénier. Quel retentissement douloureux de tels coups devaient avoir en ce corps malade, en cette âme brisée, il est plus facile de l'imaginer que de le dire.
Joubert, ayant appris l'isolement et la détresse où se trouvait réduite cette jeune femme, s'empressa de lui porter les consolations et les secours
1. Voir : Mémoires d' outre-tombe , t. II; La comtesse Pauline de Beauynont. par A. Bardoux; Les Cor?'espon' dants de Joubert, par Paul de Raynal, et la Notice de M. de Raynal, au tome I*"" des Œuvres de Jouberl.
que commandait une telle inlbrtune. De cette époque date une amitié qui fut l'un des sentiments les plus vifs de Joubert. Cette sympathie si spontanée et si forte, doublée sans doute par les circonstances tragiques où elle prit naissance, ne se démentit jamais. M'"® Joubert partagea dès le premier jour les tendres et inaltérables sentiments que son mari avait voués à M""' de Beaumont.
On rencontre parfois dans le monde « de belles intelligences, âmes vives, nobles et profondes, qui n'ont fait profession d'aucun des arts de l'esprit; avec le don de l'inspiration, elles ont séduit comme du regard les grands esprits au bien et au beau , en leur montrant pour ainsi dire du doigt ces éternelles images de la beauté, (jui i)lanent invisibles au-dessus de nos têtes : leur souffle dissipait le brouillard qui (b'robe ces grands types à notre vue ». Ces paroles de Doudan, ce délicat écrivain qui a tant d'analogie avec Joubert, indiquent bien ce que fut M'"* de Beaumont. Elle a exercé une action puissante sur tous ceux qui l'ont approclu'e. Ce n'était point à sa beautcMiu'ellc devait cet empire. « Elle était plutAI mal qut' bien de figure, > dit Cliatcaidtriand. Son visage amaigri et pùle était illumine'' j)ar des yeux coupés «ui amande, qui auraient peut-être jeté trop d'éclat « si une suavité extraordinaire n'<'llt éteint ù demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. > Ses longues épreuves, son extrême faiblesse renveloi)paient comme, d'un voile de mélancolie. Elle parlait avec lenteur et une expression de tristesse touchante : « Quand
une voix amie appelait au dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait quelques paroles du ciel ».
Lorsque Joubert la connut, elle était affaissée sous le choc du malheur : tout semblait brisé en elle et inerte. Son esprit seul restait vivace sous rétreinte de la douleur. L'esprit de Joubert était digne de converser avec le sien. Par l'échange d'idées hautes et pures, il entreprit de la rattacher à la vie, de la réconcilier avec un monde qu'elle avait tant de motifs d'abhorrer. Il se dévoua à cette tâche avec une affection passionnée. « Personne, lui écrivait-il plus tard, ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous. » Il trouvait en elle, éminemment, <( une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premiers les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds ».
M'"*' de Beaumont devint vraiment pour lui une muse inspiratrice. Appréciant, comme il le faisait, ce jugement très droit, très pénétrant, cet esprit d'une trempe supérieure, ce merveilleux fond de raison qui était en elle, pour obtenir son approbation le moraliste se surpassa. Toutes ses facultés reçurent de cet aimnble connnerce un(^ excitation nouvelle. Le désir de satisfaire un juge si délicat lui imposait chaque jour un effort sur lui-même qui amenait •\ la lnmi<"Ti' Ions l(,'s tr(''sors cncliés
au fond de son âme. Quelques-unes de ses pensées les plus nobles, de ses maximes les plus consolantes ne lui ont-elles pas été inspirées par cette douce influence? Ces lumineuses affirmations de la Providence, de la bonté de Dieu, n'est-ce pas pour rendre à M""" de Beaumont le courage de vivre, pour verser le baume sur ses blessures, que Joubert les a trouvées dans son cœur autant que dans son esprit? Au témoignage de Chateaubriand, elle déclara au prêtre (]ui l'assistait à ses derniers moments « qu'elle avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de religion ; mais les malheurs inouis dont elle avait été frappée pendant la Révolution l'avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence ; elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde divine; elle espérait toutefois ({ue les maux ({u'elle avait souflV'rts dans ce monde abrégeraient son expiation dans l'autre. » On peut juger par là de ce que devait être l'état de son âme au lendemain des catastrophes, et ce ({u'il fallut à Joubert d'inspiration t'ume, de tendresse cordiale, do i)énétrantc ('loqucncc pour lui rciidi'c un jm'II de calme, lui sugiiiTer un peu d'espoir, rameiu'i' sa consci<'nce à la confiance en Dieu. Par l'inqjression (jue produisent encore sur nous les effusions de son âme vraiment divine, nous pouvons imaginer l'influence (jue Joubert dût exercer sur M'"" de Beaumont (juand il répandait devant elle, dans toute leur fraîche abondance, les fleurs et les fruits de sa fortifiante sagesse. 11 s'adressait uni([uement à ce qu'il y avait en elle d'aspirations élevées, d'idéales ten-
dances vers les choses d'en haut. C'est pour cela qu'il réussit.
N'est-ce pas, en effet, parce qu'il excelle à mettre en jeu nos meilleurs sentiments que .Joubert est si persuasif et fait si bien germer les semences cachées? Il éveille dans le sanctuaire de la conscience des échos endormis qui, frappés par sa pensée, la répètent et la prolongent avec un profond retentissement. Il ranime ce sentiment sublime, toujours plus ou moins subsistant au fond de l'àme humaine, et qu'on appelle la foi. Il a des mots semblables à des éclairs qui dévoilent et illuminent des horizons infinis. Ce n'est pas en discutant et en argumentant qu'il cherche à nous convaincre : il ne prend point une à une nos objections pour les combattre et les réfuter dans une lutte dialectique. Usant d'un moyen plus simple et plus sûr, il fait briller la lumière de la vérité, et, sous les rayons de l'évidence, les doutes et les erreurs se dissipent, comme les fantômes de la nuit et les visions des ténèbres s'évanouissent dans la clarté du matin. Il nous transporte ainsi dans une région supérieure, où nous voyons comme il l'a vue, avec la même évidence et la même certitude, la solution des plus difficiles questions morales. Parce qu'il est convaincu, il nous communique sa conviction. « Vous avez beau faire, dit-il, les hommes ne croient que Dieu, et celui-là seul les persuade qui croit que Dieu lui a parlé. Nul ne donne la foi, s'il n'a la foi. Les persuadés persuadent, comme les indulgents désarment. »
A cette idolfitrie mol('riaIis[e ipii a grnndi avec
les applications des sciences positives, mais qui existait de son temps, comme au nôtre, Joubert ne cesse d'opposer la fui à l'invisible. Je vois Temblème de sa pensée dans cette image (ju'il nous retrace de la poésie : < Sa place naturelle la tient élevée au-dessus de la terre et la rend voisine du ciel. De là, comme les esprits innnortels, elle voit les âmes, les pensées, et peu les corps >. Messager de l'infini, il nous montre par-delà les horizons sans limites ridt'ale patrie où nous devons aborder et d'où nous recevons tant de rayons vivifiants. Cette région bienheureuse que trop d'honjmes ne savent plus voir, il l'ouvre devant nos yeux : il nous rend citoyens de la cité céleste qu'éclaire le jour sans déclin de Téternité. On éprouve un charme délicieux à se sentir transporté par lui dans un air plus j)ur où les itlées se jouent dans la lumière ()n y respire cette impression de fraîcheur et de suavité dont l'àme se pénètre lorsque, (.lans la paix des hautes montagnes qu'éclairent les teintes dorées et les lueurs rosées de l'aube, notre pensée monte dans l'espace comme la voix des cascades, comme le i»arfuni des fleurs, et s'élève sans efiort vers le l)i«'u (ju'dle entrevoit dans le lointain azur.
.loubert eut le bonhfiir de voir sa foi triomphanti' et son dévouement recompensé. S'il ne put guérir M*"* de lieauniont, lâche au-dessus des forces humaines, après les m;ilheurs irn'pa râbles qui l'avaient atteinte, il lui rendit assez d'énergie morab.' pour (ju'elle demandât des consolations à la j)rière, assez de lilx'rté d'esprit jiour (ju'cJlc rejirit goût aux choses de l'iiitrlligence. (Juelle
joie alors de lui indiquer des lectures qu'ils commentaient en commun! Avec quel art ingénieux, quel soin attentif il hâtait cette convalescence de Tàme! Elle devint sa confidente préférée, son pu blic, son auditoire. C'était pour lui une satisfaction inexprimable, au sortir d'c'tudes longuement poursuivies dans la solitude, d'avoir à sa portée cette intelligence amie ({ui entendait si bien ce qu'il pensait, pour lui communi(|uer ce qu'il rapportait de ses lointaines recherches, pour lui confier, selon ses propres expressions, ses pensées et ses erreurs, ses travaux et ses écarts, ses témérités anciennes et sa sagesse tardive. « 0 vérit('' ! il n'y a que les âmes et Dieu qui offrent de la grandeur et de la consistance à la pensée, lorsqu'elle rentre en elle-même, après avoir tout parcouru, tout sondé, tout essayé à ses creusets, tout épuré à sa lumière et à la lumière des cieux, tout approfondi, tout connu. »
M. de Rnynal fait observer ({ue, depuis 1»^ jour où le l)ns;u-(l raitprocha Joubert de M'"" de Beaumont, et aussi longtenq)s (ju'elle vécut, c'est-à-dire de 1794 à 1803, les cahiers du moraliste sont plus vite remplis, plus fréquemment renouvelés, plus remarquables par le nombre, la fraîcheur, la finesse des aperçus. C'est alors déjà (ju'il se sent utile comme moraliste et peut-être qu'il jjressent rulilih- future de ses pensées. C'est vraiment (hins sa vie, la saison heureuse et iM'uie, éclain'e des plus doux rayons, où sous un ciel plus propice la gerbe s'est liée, s'est couronnée de fleurs et d'é})is. Aussi, ({uand M'"" de Heaumont meurt, encore, pleine de jeunesse, (juelle a mère tristesse envahit
l'âme de Joubert! Il semble que le ciel se voile, que l'ombre s'abaisse, que le froid de l'hiver se fasse déjà sentir, comme en ces soirs d'automne glacials et décolorés, où voyant le soleil disparaître dans la nuit, on se demande avec une vague inquiétude s'il ressortira de ces ténèbres.
Elle absente à jamais, il ne voyait plus, disait-il, à qui et avec qui causer dans le monde. Il se trompait. Nous ne devons jamais désespérer de Tavenir. Dieu a voulu qu'il y eût pour le cœur et l'esprit de Thomme, comme pour les plantes de la terre, des floraisons et un rajeunissement perpétuels. Joubert allait en faire Texpérience.
Fontanes s'était lié avec Chateaubriand durant leur commun exil à Londres. En 1800, au retour de l'émigration, il s'empressa de le présenter à son plus ancien ami. Leurs relations devinrent promptement intimes. Vous savez , Messieurs , quelle part active Joubert prit alors aux travaux de Chateaubriand ^ qu(^lle grande et heureuse influence eurent ses justes conseils sur la rédaction déflnitivedu Génie du christianisme. Chaque jour resserrait ces liens d'amitié, quand se produisit un événement qui les rendit plus étroits encore, je veux parler du rapprochement (pii eut lieu, en 1804, entre M. et M"'*' de Chateaul)riand. Présentée immédiatement par son mari à M. et M"'*' Joubert, M"'^ de Chateaubriand « attira tout d'abord leur sympathie par le charme répandu
L Voir Chateaubriand et son groupe littéraire, par Sainte-Beuve; et Nouveaux lundis, t. II.
sur toute sa personne », et l'amitié qui prit nais sance dès ce jour ne fit que s'accroître de part et d'autre, à mesure que se connaissant mieux on put s'apprécier davantage.
Des publications récentes ont mis en lumière la phj'sionomie à la fois grave et piquante de M"^*^ de Chateaubriand. C'est une figure très séduisante, qui joint tous les agréments de l'esprit le plus vif aux beautés des vertus les plus hautes. Par les qualités de son esprit, M™« de Chateaubriand devint pour Joubert une partenaire précieuse dans ce jeu de la causerie, où l'un et l'autre excellaient; par les qualités de son cœur, elle fut aussi pour le moraliste l'occasion de bien des remarques ({ui ont enrichi ses notes. Dans les pensées sur le devoir, sur la piété, la charité, l'esprit, la conversation, son ingénieux biographe a su distinguer nombre de traits fournis par elle, à son insu, au pinceau de Joubert. Bien souvent il a écrit d'après elle et pour elle. Ce tour piquant et aiguisé, cette vivacité si française, ce naturel exquis, cet enjouement plein de verve, cette raison si animée et si ferme, qui ont permis de rapprocher M"**^ de Chateaubriand de M'"** de Sévigné, ont contribué à affiner encore l'esprit de Joubert, à donner à ses pensées plus de mordant et de pointe, comme le spectacle quotidien de l'admirable charité de cette sainte femme lui a rendu plus vive et plus présente la beauté des vertus chrétiennes. J'aime à noter ainsi les modèles inspirateurs, surtout parce qu'ils savourèrent tout les premiers les fruits de l'aimable sagesse de Joubert. Après M'"*' de Beaumont, c'est M"^'' de
Chateaubriand ' qui fait le premier essai des pensées et des maximes.
Quant à Chateaubriand, pour marquer tout le profit que le moraliste dut retirer de cette intimité et surtout lui rendre, il suffit presque de la rappeler. Chateaubriand avait plus de puissance créatrice, d'abondance et d'ampleur, des coups d'ailes plus hardis, une imagination plus riche, une palette plus éclatante. 11 possédait à un degré merveilleux l'intuition de la beauté artistique, le sens de l'histoire qu'il a renouvelée, non moins que la littérature et la critique. Il est le père du dix-neuvième siècle, qui procède de lui en toute chose, qui dans son œuvre mêlée de lumière et d'ombre a imité les qualités et les défauts, et n'a pas cessé de subir l'influence de la nature troublée et des penchants contradictoires de celui qui dans toutes les voies de la pensée fut son initiateur et son premier maître. Certainement Joubert n'a pas été sans recueillir plus d'un avantage de son long commerce avec cet homme de génie; ni l'influence, ni l'inspiration de Chateaubriand ne sont absentes des Pennées. Mais, de son côté, Tauteur du Génie du christianisme a dû beaucoup à Joubert dont il écoutait volontiers les sages critiques et dont la droite raison lui fut souvent utile. Joubert est aussi neuf ou novateur que Chateaubriand en critique littéraire, et peut-être ses avis sont-ils pour beaucoup dans la gloire de son ami.
■I . Voir Madame de Chateaubriand, d'après ses Mémoires et sa correspondance, par G. Pailhôs, et les Correspondants de Joubert, par Paul de Raynal.
Dans le détail, Joubert avait plus de discernement, le goût plus sûr, le jugement plus juste. Dans l'ensemble, ses idées étaient mieux liées, ses principes plus fermes. De là, plus de force d'esprit et une vraie supériorité morale. Gomme il savait mieux se commander à lui-même, il a su donner plus d'unité à son œuvre ainsi qu'à sa vie.
Gomme le géologue retrouve au sein de la terre, gravée sur les feuilles de la houille, l'empreinte d'une flore disparue, de même un esprit attentif, sans dépasser les bornes des conjectures les plus vraisemblables et les mieux établies, peut, à travers les pensées de Joubert, relever l'image et dire le nom des modèles qui ont inspiré le moraliste. Le cadre de ce discours ne nous permet pas de tenter cette étude. En esquissant la biographie de Joubert, nous avons voulu seulement marquer en quelques traits distinctifs, comme en un al^régé substantiel, chacune des maîtresses inspirations de son génie en formation. Nous en avons dit assez pour montrer quelle fut l'influence de ses relations sur le développement de son talent et quels furent les premiers bénéficiaires de sa morale. Il a réussi avec ses amis; il réussit avec la postérité comme avec eux.
Deux actes résument la vie de Joubert : méditer, causer. La méditation, comme la lecture qui la nourrit et l'observation qui l'accompagne, est un acte solitaire; mais la conversation exige la société des outres. Or, Joubert a cnusé autant qu'il a médité. Ganser était pour lui à la fois un
plaisirs les plus vifs et une des conditions les plus nécessaires de Texercice de la pensée. « La parole a des ailes, elle porte où Ton n'irait pas. Que de choses on dit de bonne foi, en discourant sur un sujet, qu'on ne penserait pas si on se bornait à le connaître sans en parler. L'esprit s'échaufife, et sa chaleur produit ce qu'il ne tirerait pas de sa lumière. Dans la société on parle de ce qu'on eftleure, mais dans l'intimité on ne parle guère que de ce qu'on approfondit. »
Cette conversation de l'intimité était celle que préférait Joubert. Causer ainsi, c'est s'instruire. Si les interlocuteurs sont des hommes comme Chateaubriand, Fontanes, le comte Mole; si les interlocutrices sont des femmes comme M'"^ Joubert, M'"*^ de Chateaubriand, M'"^ de Vintimille, « excellente à consulter sur les actions et les choses morales, comme M™® de Beaumont l'était sur les idées et les choses intellectuelles >, on peut dire que nul mode d'instruction ne vaut celui-là. C'est la méthode de Socrate. L'oeuvre entière de Platon, celle de Xénophon ne sont ({u'un écho des conversations du Porti({ue. Des jardins d'Académus, cet écho retentit et se prolonge jusqu'aux ombrages de Tusculum dans les dialogues philosophi<iues de Cicéron. En même temps (pie la conversation, par l'échange rapide des paroles, donne l'essor à la pensée, par la mise en comnmn des ressources et des dons des esprits les plus divers elle double leurs forces. La contradiction (|u'elle provoque est, comme l'éperon pour le cheval, un aiguillon pour l'esprit.
Jouborl ainiait hi convorsntion et il v (WCfHnit-
C'est un trait notable à retenir. Gomme celles de La Rochefoucauld , ses maximes ont été causées avant d'être écrites. Elles doivent à cette circonstance une part de leurs qualités de vivacité, de bonne grâce, de justesse expressive, quelque chose de leur air aimable et souriant. Pour le fond et pour la forme, elles sont prises sur le vif. Ceci achève de nous livrer le secret de ce style charmant de Joubert, style sobre et fort, élégant et nerveux, nullement lirrier, dirait Montaigne, gardant Taccent de la parole, encore chaud du souffle de l'âme et humide de son haleine; style entièrement personnel, original et neuf, qui n'a pas eu de modèle et n'aura pas d'imitateurs; style pur, correct et classique sans nul doute, mais uniquement dans le bon sens, point du tout froid et pâle, gardant, au contraire, les belles couleurs de la vie.
Bien loin de se plaire à un langage précieux, Joubert emprunte sa vigueur et son éclat à des expressions familières, relevant les termes par leur adaptation parfaite à l'idée. Il demande au langage le plus usuel, le plus populaire, des formes, des mots, des tournures, et c'est ce qui donne à sa langue tant de saveur et de piquant. Il dira, par exemple : « La morale est le pain des âmes; il faut la distribuer aux hommes tout apprêtée : la crijjler, la moudre, la cuire et la leur couper par morceaux. > Il ne se peut trouver une image jjIus empruntée à la vie réelle, on dirait presque à la vulgarité quotidienne. Mais comme elle est juste et saisissante! Comme elle fait comprendre la pensée, la met en relief et la
grave! Cette autre maxime infiniment spirituelle n'ofifre-t-elle pas le même caractère : << Il y a des gens qui n'ont de la morale qu'en pièce, c'est une étoffe dont ils ne se font jamais d'habit. » De telles pensées ainsi revêtues se rencontrent à chaque page. « Sans le devoir, la vie est molle et désossée; elle ne peut plus se tenir. » Peut-on mieux montrer que le devoir seul porte et soutient la vie morale comme la charpente des os porte le corps? C'est toujours ce même langage imagé, naturel et précis qu'emploie Joubert, soit qu'il resserre sa pensée dans une fine boutade : « Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil >; soit qu'il lui donne un cadre grandiose : « Avec ses gravitations, ses attractions, s(^s impulsions, et toutes ses forces aveugh^s dont les savants iont tant de bruit, avec les énoriiK-s masses (jui eflrayent nos yeux, la matière tout entière n'est qu'une parcelle de métal, qu'un grain de verre rendu creux, une bulle d'eau soufflée où le clairobscur fait son jeu, une ombn^ enfin... Tout ce monde, quand la main de Dieu le s(iui)èse. (juel poids a-t-il:* (Jiiand le rei^ardde Dieu reiiibrasse, quelle étendue a-t-i! ? (Juaiid il le voit, ([ue lui en semble? et fjuand il le i)énètre, cpi'y trouve-l-il? Voilà la question. La jjIus terrible des catastrophes imaginables, la conflagration de l'univers, que pourrait-elle être autre chose ((iie le iM'tillement, l'éclat et Tf-vaporation d'un i^i'aiii de jioudre à la chandelle ? »
Nous venons d'indiquer, Messieurs, les oi'i.i^ines de .loubert. Nous avons montré dans ipielles conditions est né et a i.;ran(li son talent. Nous
avons vu se former son ànie, sou esprit, son goût, son style. Nous avons assisté aux premières applications de sa doctrine morale à ses amis et à lui-même. Voyons-la maintenant en action au sens général , en action sur Tàme humaine et dans la postérité. Sachons ce qu'ont produit la réunion et l'exercice des facultés intellectuelles les plus rares dans le milieu le plus approprié à les porter jusc^u'à la perfection. Joubert a passé sa vie à méditer, à lire, à causer avec les hommes les plus instruits, avec les femmes les mieux douées de son temps. Qu'a-t-il appris et que nous enseigne-t-il? « Ce ne sont pas les idées qui me manquent, disait-il, c'est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir. » Cinquante années durant, il a assemblé les matériaux, taillé les bois, ciselé les pierres, sculpté les colonnes, fondu les bronzes, poli les marbres, mais tout cela est resté dispersé sur le sol. Ces débris d'un monument inachevé ne sont pourtant pas des ruines. Chacun a son prix par lui-même, en dehors de la valeur qu'il eût acquise en sa place. Essayons donc, non pas d'élever l'édifice (|ue rêvait Joubert, ni même d'en retrouver le plan et les principales lignes, mais plus simplement de montrer l'art et le mérite (|ui éclatent dans quelques-unes des pièces qui le devaient composer.
En des temps plus paisibles. Messieurs, et mieux faits que les nôtres pour les délicats loisirs de l'esprit, j'eusse aimé étudier la partie littéraire des œuvres de Joubert, car en lui le moraliste n'est pas moins inséparable du criti(|ue qu'il ne l'est du philosophe. Dans l'impossibilité
d'embrasser son œuvre entière, je crois répondre au vœu de FAcadémie en étudiant de préférence la partie exclusivement morale des maximes, et, dans celle-ci, en m'attachant surtout aux points qu'il est le plus utile de remettre en lumière à l'heure actuelle, aux principes qu'il importe d'affirmer devant les négations (jui nous entourent, aux vérités sociales qu'un intérêt douloureux et pressant commande de défendre. « Où le siècle penche, il faut Fappuyer » : Ererso succurrere sœclo.
« Je n'aimai pendant ma vie que la vérité; j'ai lieu de penser que je l'ai vue sur bien de grands objets, le vrai , le beau, le juste, le saint ! > Ces mots, Messieurs, sont les derniers que Joubert, d'une main déjà défaillante, traça peu de semaines avant sa mort. Ils attestent éloquemment ce qu'il fut et ce qu'il a fait. Ils forment le résumé de sa vie, indiquent le caractère de son œuvre et contiennent l'analyse rapide mais fidèle de ses travaux et de ses espérances.
La haute contemplation du vrai dans sa source infinie, en Dieu, n'a pas été pour Joubert une jouissance stérile : il n'a pas cessé d'avoir en vue les conclusions pratiques à en déduire, les applications (j[u'il convient d'en faire aux choses delà vie et l'utilité qui peut en résulter pour le bien gêné-
rai. Tout son désir était de monnayer la sagesse, c'est-à-dire de la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre, de façon à faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou à rendre commun le sens exquis. Excelle et tu vivras, disait-il. Son vœu s'est accompli : parce qu'il a excellé dans l'expression des plus hautes vérités, Joubert n'est pas seulement de la famille des suprêmes délicats, il confine aussi à la race des hommes supérieurs, des grands esprits qui donnent aux idées, selon le mot de Doudan , « une forme dernière et définitive, les dépouillant de ce qu'elles ont de mortel pour les passer au feu puissant de leur génie, les élever à la pureté de l'idéal et leur donner le droit imprescriptible de cité dans le monde civilisé. »
Au sortir d'une époque bouleversée par les catastrophes, témoin de ces temps où les abîmes s'étaient entr'ouverts, où tout l'ordre politique et social avait été renversé jusqu'aux fondements, instruit aux leçons de l'histoire, il veut avant tout, dans ce renouvellement universel, ressaisir l'enchaînement des vérités nécessaires et dégager de tout alliage les principes essentiels, appui et rempart de la civilisation. Parmi ces principes de la morale éternelle, les uns ont trait à la vie individuelle, les autres à la vie sociale : c'est la division que nous allons suivre pour les passer en revue.
L'étude de la vie de Joubert nous a montré, Messieurs, que ses travaux sont le fruit de l'expérience. Aussi n'ont-ils à aucun degré ce coin
de chimère que l'on trouve chez tant de philosophes qui sont surtout des gens de cabinet, des contemplatifs, vivant plus avec les livres qu'avec les hommes. La vraie connaissance des mœurs donne l'esprit de conduite et met en garde contre l'esprit d'utopie. Rien n'est livré dans Joubert aux fantaisies de l'imagination. Il ne risque pas des hypothèses hasardées : il observe les faits, les note avec précision , en marque avec netteté le caractère, en déduit avec rigueur les conséquences. Chez lui, la folle du logis est tertue en bride par la raison. Point de ces maximes spécieuses dont l'apparence flatte, mais qui conduisent où l'on ne voudrait pas aller. « Il se couvre de ses fleurs, exhale ses parfums, et porte ses fruits, sans blesser jamais d'aucune épine les mains qui s'empressent à les cueillir, et quiconque s'assied à son ombre et l'entend devient plus sage. » Avec lui, on se sent toujours sur le terrain solide de la réalité, dans l'air salu])re et pur de la vérité. On n'a pas à craindre les précipices, les fondrières, les vapeurs malsaines. Si haut (ju'il s'élève, c'est l'observation qui le porte. Un est en sûreté; on peut le suivre avec confiance.
Dans cette pléiade des écrivains moralistes, qui est l'honneur propre des lettres françaises, nulle étoile ne l)rill(' d'un éclat jtlus vif. « Le ci(^l n'a mis dans mon intelligence que des rayons », disait-il. S'il y a des foyers de lumière plus ardents, il n'en est pas un plus pur, ni (jui n'-pande une clarté plus constante dans son rayonnement égal et calme, comme un beau ciel (ju'aucune vapeur n'assombrit, ({ue ne trouble aucun orage. Les
Pensées sont un des ces livres « où Ton respire un air exquis », et où l'on jouit d'une lumière délicieuse. Ironique avec Montaigne, sombre avec Pascal, amère avec La Rochefoucauld, satirique avec La Bruyère, mélancolique avec Vauvenargues, l'observation morale s"éclaire avec Joubert d'un rayon de bonté d'une douceur infinie.
Trop souvent les moralistes nous attristent et nous efiraient en nous faisant honte et horreur de nous-mêmes. Après avoir démasqué nos misères intimes, sondé nos plaies secrètes, montré autour de nous les femmes fausses et fragiles, les hommes cupides et méchants, ils nous laissent découragés, sans espoir et sans consolation. (3u bien après avoir nié les principes fixes de la foi, ébranlé la certitude des vérités essentielles, ils se plaisent à mettre l'homme en face de luimême pour lui peindre le peu qu'il est et qu'il vaut, le peu qu'il sait, la vanité de ses efforts au milieu du conflit des forces qui se jouent de lui. Et comme s'il n'existait pas de vertu plus sûre, sinon plus haute, qu'un égoïsme éclairé, ils croient avoir rendu l'homme assez sage quand ils lui ont enseigné la défiance et le mépris des autres.
Joubert, Messieurs, entend bien différemment la sagesse. Pour lui « la sagesse est le repos dans la lumière. » Aussi l'appelle-t-il « la force des faibles. » N'est-ce pas une conception bien profonde et à la fois bien touchante de la sagesse humaine? La paix est, en effet, le trésor le plus cher au cœur de l'homme. D'où peut-elle venir,
sinon de la lumière qui chasse de l'àme les ténèbres et les tourments de Tincertitude ? « Une douce lumière imperceptiblement insinuée dans les esprits y porte une joie ({ui s'y augmente par la réflexion. » Et cette paix, cette lumière, cette joie sont le partage, presque le privilège des faibles, et font leur force. Les petits et les humbles dirigent mieux leur vie, portent plus allègrement leur fardeau que les savants, ou plutôt ils sont les vrais savants, tant qu'ils ne laissent pas étein . (Ire la lumière ({ui leur donne le repos. Ajoutons ([iTils sont le grand nombre et qu'assurer à ces faibles la vraie force, la force de l'àme, c'est rendre à l'humanité la vie plus douce et lui procurer le plus grand des bienfaits. Enseigner la sagesse, < la science par la(|uelle nous discernons les choses qui sont bonnes à l'àme et celles qui ne le sont pas, » c'est enseigner «. la science des sciences, car elle en connaît seule la valeur, le juste prix, le véritable usage, les dangers et les uti lités. y> Et cette science suprême est à la portée de tous! Et, par elle, les faibles deviennent plus forts que les puissants du monde dont l'orgueilleuse sagesse n'est qu'inquiétude et folie ! Admirables harmonies du monde moral, tel que la Pnjvidence l'a créé ! Heureux les esprits assez élevés pour les interpréter : ils prennent rang à côté de € ces premiers poètes ou ces premiers auteurs qui rendaient sages les liomnK^s fous, > à rencontre d<3 « ces auteurs modernes (jui chercluMit à rendre fous les hommes sages. »
« La vie est un pays que les vieillards ont vu et liabité. Ceux qui doivent le parcourir ne peu-
vent s'adresser qu'à eux pour en demander les routes. » Joubert est un de ces guides; voici l'itinéraire qu'il nous trace : « Il ne suffit pas de suivre le grand chemin de la vie humaine, de naître, de se marier, et de mourir. Il faut, tandis qu'on croît, vivre soumis à la volonté de ses parents. Il faut plus tard, fonder, gouverner et pourvoir, pour le présent, et pour l'avenir, sa maison, sa famille et sa société , en inculquant dans tout ce qui nous touche des principes solides de probité et de vertu, en assujettissant assidûment à la règle et soi-même et les siens, en approvisionnant sa maison des biens nécessaires, sa famille de bons exemples, et ses amis de bons souvenirs. Enfin, il faut mourir en espérant une meilleure vie. » La vie terrestre n'est donc qu'un acheminement à la vie éternelle par la route du devoir, et, si nous ne voulons nous égarer, il importe de ne jamais perdre de vue le but où nous tendons, « Le ciel est pour ceux qui y pensent. » Que de gens pourtant marchent dans les ténèbres, sans voir le but et sans s'inquiéter de l'atteindre. « Que de gens boivent, mangent et se marient; achètent, vendent et bâtissent; font des contrats et soignent leur fortune ; ont des amis et des ennemis; des plaisirs et des peines; naissent, croissent, vivent et meurent, mais endormis! » Quels sont ceux qui échappent à ce sommeil fatal? Joubert le sent et l'exprime admirablement : « Ceux-là seuls veillent, ô mon Dieu, qui pensent à vous et qui vous aiment. Tous les autres sont endormis; ils font des rêves et s'attachent à des fantômes. Vou;^ s< ul êtes la réalité. Rien
n'est bien que d'occuper de vous son cœur et son esprit, de faire toutes clioses pour vous, de n'être mû que par vous. »
Ouvrir les yeux de l'homme à la vraie lumière, lui servir de soutien dans les devoirs, les luttes et les peines de la vie, voilà le rôle du moraliste. « Une maxime est l'expression exacte et nol)le d'une vérité importante et incontestable. Les bonnes maximes sont les ij;ermes de tout bien : fortement imprimées dans la mémoire, elles nourrissent la volonté. Elles guident , elles dirigent , elles sauvent. C'est le fil dans le labyrinthe, la boussole pendant la nuit. » En un mot, elles doivent tendre à nous rendre meilleurs, et par là môme, plus heureux, car <( le bonheur est de sentir son âme bonne; il n'y en a point d'autre à proprement parler, et celui-là peut exister dans Taflliction même , de là vient qu'il est des douleurs préférables à toutes les joies, et qui leur seraient préférées par tous ceux qui les ont ressenties. » Quel est donc ce merveilleux secret? C'est simplement de se détacher de soi, de songer moins à soi qu'aux autres. «Ceux qui aiment toujours n'ont pas le loisir de se plaindre et de se trouver malheureux. Tout ce (^ui occupe des autres égayé; tout ce (]ui n'occupe ({ue de soi attriste. De là cette mélancolie, sentiment de Thomme qui vit enfermé en lui-même. > On n'est guère malheureux que par réflexion et retour sur soi. Le dévoue ment, voilà donc le talisman du bonheur, et comme le moyen de rac(j[uérir dépend de nous, « il entre dans la composition de tout bonheur l'idée de Tavoir mérité. >
Dira-t-on que Joubert est bien optimiste? J'en demeure d'accord mais j'y vois une qualité plutôt qu'un défaut', un éloge plus qu'une critique, le trait distinctif de ce moraliste. « Qui ne voit pas en beau est mauvais peintre, mauvais ami, mauvais amant, il ne peut élever son esprit et son cœur jusqu'à la bonté, » ce premier sentiment que Dieu, en le formant, mit au cœur de l'bomme, — c'est Bossuet qui le dit à propos du grand Gondé ; — «comme le propre caractère delà nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. » La bonté a deux compagnes inséparables , les plus aimables du monde, la joie et la gaieté : elle est la source de cette bonne humeur « féconde en idées riantes, en perspectives, en espérances, en inventions pour le plaisir, qui rajeunit et clarifie l'esprit. »
Lorsqu'il attribue à la bonté un si grand rôle dans la vie morale, Joubert, Messieurs, ne fait que s'étudier lui-même et ici encore ses maximes sont en parfait accord avec ses actes. « Personne ne s'est plus oublié et plus occupé des autres, » a écrit de lui Chateaubriand. «Aimable avec les siens autant au moins qu'avec les étrangers, nous apprend M. de Raynal, il n'oubliait jamais au milieu d'eux qu'il faut, comme il le dit, porter son velours en dedans et faire plaisir à toute heure. Ne refusont son intérêt à rien de ce (|ui occupe l'attention, et son attention à rien de ce qui est innocent, il était ingénieux l\ entretenir autour du Toyer un perpétuel enchantement. » En avançnnt dans la vie, a dit un âpre moraliste, le cœur se brise on se lironze. Joubert donne un
démenti éclatant à ce mot de Ghamfort. Gomme les âmes vraiment fortes et les cœurs vraiment chrétiens, il échappe à l'alternative. Il a toujours gardé un cœur jeune, plein de bienveillance et de bonté, parce que l'idée de Dieu n'a jamais cessé d'être présente à son esprit, et son amour d'être vivant dans son âme.
« Aimer Dieu et se faire aimer de lui, aimer nos semblables et nous faire aimer d'eux : voilà la morale et la religion ; dans l'une et dans l'autre, l'amour est tout : lin, principe et moyen. — Dieu n'a pas seulement mis dans l'homme l'amour de soi, mais aussi l'amour des autres. Le pourquoi de la plupart de nos qualités, c'est qu'on est bon, c'est f|u'on est homme, c'est qu'on est Touvrage de Dieu. » Voici donc la vérité capitale d'où découlent toutes les autres : « Dieu ! et de là toutes les vertus, tous les devoirs. S'il en est où l'idée de Dieu ne soit mêlée, il s'y trouve toujours quelque défaut ou quelque excès, il y manque ou le nombre, ou le poids, ou la mesure , toutes choses dont l'exactitude est divine. » Isoler Thomme de Dieu, le livrer à son sens propre, c'est faire appel à l'égoïsme, et renverser la morale en lui enlevant son fondement, l'amour de Dieu. Les devoirs envers Dieu sont les plus sacrés de tous et les gardiens de tous les autres. Qui les rejette, est bien près de n'admettre les devoirs envers les homnu^s, ([ue dans la mesure de son intérêt ou de son ])laisir. Si l'on écarte Dieu, tout est vide et obscur en nous et antour de nous.
Pour Joubert tout se rattache à Dieu comme
au pôle éternel, autour duquel gravitent dans un ordre admirable les hommes et les choses. Sans cette croyance, l'univers n'est qu'une énigme insoluble, un chaos confus au sein duquel l'esprit reste perdu. Au contraire, tout s'éclaire et se coordonne, faits, intérêts, idées, sentiments, quand est reconnue cette loi primordiale qui domine le monde moral, comme la loi de l'attraction domine le monde physique. « D'où pensez-vous que nous vienne la règle naturelle du juste et de l'injuste, du beau moral et du difibrme, si ce n'est de ce modèle de justice et de beauté auquel, sans le voir, nous nous sentons portés à tout comparer ?■• Oui , Dieu , sensible à l'âme et devenant pour elle une règle qui la touche et qu'elle ne voit pas, mais à laquelle, autant que peut le supporter sa liberté, elle est forcée de se conformer, parce qu'elle en a de toutes parts le sentiment ; Dieu devenant par sa présence, perpétuelle quoique cachée, le principe, la cause constante, et l'auteur du sentiment du juste et de rinjuste, c'est là une idée qui est fixée en moi, qui vient, qui revient, qui se représente facilement, dans les agitations mêmes de l'existence extérieure, comme une chose vraie, solide et pleine de réalité. »
11 est essentiel de remarquer. Messieurs, que sous le nom de Dieu, Joubert comprend le plus souvent, comme le faisait Pascal, la religion chrétienne tout entière, avec ses dogmes et son culte. C'est là l'inôbrnnlable point d'appui qu'il donne à sa morale. Joubert, nous l'avons dit, n'a rien de chimérique : c'est un esprit très élevé et
très pratique, très imbu du spectacle de la réalité des choses. Il n'est pas en quête des moyens de bouleverser le monde mais des moyens de le maintenir en équilibre. Il ne se place pas dans un ordre social flctiC, fruit des combinaisons de son esprit. Il regarde simplement autour de lui et il observe. S'il est une puissance qui donne « une lumière à l'ignorance, une vertu à la faiblesse, une aptitude à l'ineptie, un talent même à l'incapacité ; s'il est une poésie du cœur qui ait des enchantements utiles à nos mœurs, ([ui nous procure et le bonheur et la vertu ; s'il est une doctrine qui devienne pour nous une discipline, une loi, un joug, un indissoluble engagement, de telle sorte que sans elle la morale ne soit ([ue maximes et que sentences, mais soit avec elle l)récepte, obligation, nécessité; si par elle et depuis qu'elle existe, plus de lumière et plus de grâce ont été infusées dans la nature, s'il y a eu dans le monde une connaissance plus générale de tous les devoirs et une facilité plus répandue et plus commune à pratic^uer les vraies vertus et toutes les grandes vertus ; si par ses i)rincii)es, par ses actes, par ses elfets, elle s'est montrée mieux proportionnf'e (]ue toute autre à tous les besoins naturels du creur et de Tesitril humain, » le moraliste ne devra-t-il pas demander à une telle force la règle des actions de riioiiime:' (»r cette force existe, et tous les traits dont Joubert l'a peinte sont si exacts, si précis, le portrait est si ressemblant, que, sans écrire aucun nom au bas du tableau, tout le monde rec(uiiiait et iiomm*^ 11' modèli', c'est la religion clir<''lienne. Joubert
n'a rien imag-iné, rien inventé; il a simplement observé et noté les effets de la religion sur le cœur de l'homme ; il nous a mis en face d'eux, et, jugeant l'arbre d'après ses fruits, nous sommes bien forcés de conclure avec lui : « Il faut aimer la religion comme une espèce de patrie et de nourrice : c'est elle ({ui a allaité nos vertus, qui nous a montré le ciel, et qui nous a appris à marcher dans les sentiers de nos devoirs. »
Joubert, Messieurs, inspire d'autant plus de confiance qu'il étudie visiblement les choses humaines en spectateur absolument désintéressé. Il n'est suspect d'aucun retour personnel. Il recherche la vérité seule, toute la vérité, avec un détachement de soi qui double le prix de ses observations. Combien de philosophes moralistes, hommes d'Etat ou hommes du monde, orateurs ou poètes, après avoir été mêlés aux affaires ou à la vie publique, semblent chercher dans les choses une justification (reux-mèmes et de leur conduite, et sont avant tout soucieux d'inventer une théorie qui les excuse ou un système (jui les grandisse. Us tournent et inclinent les faits en leur faveur, plus désireux d'expliquer leur rôle et leur manièi'e de penser et d'agir que de peindre réellement le monde tel qu'il est. La raison et le caractère véritables des faits leur importent moins que la simple apparence, quand celle-ci sert mieux leurs passions ou leurs vues. Ils sont plus spécieux que vrais. (Jui les verrait dans le fond et le secret de leur nature les reconnaîtrait moins occupés de la vérité absolue que de l'accord à établir entre leurs préjugés et la réalité des choses.
Joubert n'a rien de ses préventions. Un des traits les plus marquants de cette loyauté sans mélange, c'est la très grande part qu'il fait à l'analyse des idées et des vertus chrétiennes. L'homme qui naît et vit dans une société chrétienne en reçoit une empreinte ineffaçable. On ne peut le bien connaître, apprécier exactement sa manière d'être, ses façons de penser et d'agir, sa force de résistance au bien ou au mal, si Ton ne tient compte de l'influence que le christianisme exerce sur lui, souvent à son insu. Pour juger les autres, il faut se connaître soi-même : un cœur de môme nature bat dans la poitrine de tous les hommes. Qui peut interroger sa conscience et ne pas avouer l'empire que le christianisme, l'eût-il même rejeté, garde sur ses sentiments et ses actes? Pour atteindre le vrai fond du cœur, l'intime de l'àme, ce n'est donc pas l'homme en soi, l'homme de la nature, une entité de l'esprit, un être abstrait qui n'a jamais existé, ce n'est pas l'homme païen qui n'existe plus, c'est riiomme plus ou moins modifié par le christianisme qu'il convient d'ojxserver. C'est lui ({ue Joubert étudie, et c'est à lui <|u'il s'adresse : ses préceptes, d'un idéal inaccessible à qui n'a pas été touché des ra3'ons de l'Evangile, sont à la portée du plus hundjle chrétien.
Pour le moraliste qui a moins à rechercher la nature substantielle de Dieu qu'à étudier son action sur les hommes, le christianisme doit apparaître comme Dieu même, visible au milieu de nous et agissant directement sur le monde. Nulle religion ne lui peut être comparée pour les résul-
tats généraux qu'il a produits, les vertus qu'il a suscitées, l'impulsion qu'il a donnée à la civilisation. Grâce à lui, l'humanité a pris un essor inconnu, les nations chrétiennes se sont élevées à une hauteur qu'aucune autre nation n'a atteinte. Il a donc entre toutes les religions une valeur éminente qui le distingue et lui assure une place à part. Cette évidence historienne et sociale du christianisme, que le Père Lacordaire désignait comme la seule cause logique de sa conversion, n'était pas moins manifeste à l'esprit de Joubert qu'à celui du grand dominicain. Partout ses pensées en portent la marque. Partout ce sentiment intime de la vérité des dogmes chrétiens plane sur son œuvre. Il éclate et se manifeste notamment toutes les fois que Joubert parle de Dieu. De quel autre que du Dieu des chrétiens peut-on écrire ce qui suit ?
« Dieu est esprit et vérité. Il voit tout, il sait tout, il contient en lui toutes choses. Dieu est justice : il punira toutes les fautes. Dieu est bonté : il pardonne au repentir. Enfin Dieu est miséricorde : il a pitié de tous nos maux. Chaque jour, il faut le prier, attacher sa pensée sur cette lumière qui épure, sur ce feu qui consume nos corruptions, sur ce modèle qui nous règle, sur cette paix ([\n calme nos agitations, sur ce principe de tout être qui ravive notre vertu. » Chaque mot de ces admirables définitions est à peser et à retenir, tant il y a dans chaque terme une justesse et une plénitude de sens merveilleuses. Avec quelle exacte précision sont relevés et décrits les caractères et les résultats de la croyance
— fiO —
on Dieu et de la méditation reliiiieuse ! Comme Joubert a dû vivre avec Dieu et observer de près ceux qui portent Dieu dans leur cœur !
11 ne parle pas avec moins de netteté de nos devoirs envers Dieu : « 11 faut tous les jours lui offrir un sacrifice : sacrifice de notre corps, par la douleur, en la portant avec patience, comme un de ses commandements ; par le plaisir, en s'abstenant : sacrifice de notre cœur en Taimant plus que toutes choses , en donnant toutes choses pour lui, en subordonnant à son amour nos plus tendres attachements ; sacrifice de notre esprit, en réprimant toute curiosité qui nous éloi.tiiie de lui, en retranchant de nous, pour lui, une part de notre raison, en crovant pour Tamour de lui ce qu'il veut que nous croyions ; sacrifice de nos fortunes, en souffrant pour lui les mauvaises, et en nous privant crune part des bonnes pour lui. »
Notre faiblesse sVffraierait-elle d'une rèiile si austère? N'oublions pas. Messieurs, (lu'il n'y a jamais rien d'excessif ni d'outré dans l'c^sjjrit de Joubert. Inébranlable liardien d(^ la vj'rité, par cela même il est tendre, indultient, car c'est la vérité qui est bienfaisante : ses api)arent(*s riirueurs sont comme les sévérités maternelles, et n'ont pour but que notre salut, tandis ({ue sous ses fausses douceurs l'cnvur caclK' un poison finiesf(\ Joubert i^arde dctnc i)Our la frai^ilité humaine une comjtassion ({ui ne se dément pas. N'est-ce pas lui qui a dit : « La rèiile doit être droite comme un fil et non pas comme une barre de fer. Le cordeau indique la litrne. même lors-
qu'il fléchit ; rinflexion ne le fausse pas. Toute jègle bien faite est souple et droite ; les esprits droits la font de fer. » Aussi, sans rien céder de la règle, en la maintenant dans toute son intégrité, Joubert va nous indiquer, avec une mesure parfaite, que nos devoirs envers Dieu, même tels qu'il nous les a décrits tout à l'heure, n'ont rien d'efl'rayant, rien qui dépasse les forces de notre bonne volonté : « La volonté de Dieu dépend de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice et borne seule son pouvoir. Tout ce qui est mal sera puni ; tout ce qui est bien sera compté; et rien ne sera exigé que ce qui aura été possible. » Comment une telle doctrine, si conforme à la raison et si indulgente à notre faiblesse, ne nous amènerait-elle pas à nous remettre en toute confiance à la volonté de Dieu, à nous abandonner à lui comme au meilleur des pères, à lui ouvrir notre cœm* sans crainte et sans réserve : « Parler à Dieu de ses souhaits, de ses affaires, cela est-il permis? On peut dire que ceux qui s'en abstiennent par respect, et ceux qui le pratiquent par confiance et simplicité font bien. Il faut demander la vertu à tout prix et avec instance, et la prospérité timidement et avec résignation. Demander c'est recevoir, quand on demande les vrais biens. »
De cet entier abandon à la providence de Dieu naît ce sentiment de certitude, de sécurité, de paix, qui rayonne à chacune page des Pensées et qui donne à tout ce qu'écrit Joubert un si haut caractère de grandeur, de sérénité, de force sûre d'elle-même. 11 porte en lui la conviction absolue et constante que Dieu sait plus sûrement que nous
ce qui est le mieux en toute chose, et qu'il est partout présent, dirigeant tout selon un dessein supérieur, préférable à nos courtes vues. De tout ce qui dans la vie peut amener un état de tristesse et d'angoisse, la brièveté de notre existence, la perpétuelle instabilité des choses humaines, le mystère de la souffrance, cette ombre qui couvre le chemin où nous marchons, rien de tout cela ne trouble Joubert et n'ébranle sa confiance dans la perfection de l'ordre universel, dans la justice et la bonté suprêmes de Dieu. Maux physiques, douleurs morales, passions, point d'épreuves qu'il ne surmonte. Bien loin de l'incliner au pessimisme et au désespoir, le malheur l'élève vers le ciel, source de toute espérance. « Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l'épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs. » Il n'admet point que la vie puisse jamais être un fardeau trop lourd. On a toujours le devoir de vivre, et il va plus loin , le devoir d'être heureux, quo' qu'il arrive. « Cette vie n'est que le berceau de l'autre. Qu'importent donc la maladie, le temps, la vieillesse, la mort, degrés divers d'une métamorphose qui n'a sans doute ici-bas que ses commencements. » Il faut laisser couler le présent et ne jamais rejeter l'avenir : la raison et le temps sont des consolateurs assurés de toute affliction. Non certes qu'ils amènent l'oubli, mais ils rendent à Tàme un sentiment plus juste de sa vraie condition.
Ecoutons encore parler Joubert, Messieurs; nulle explication plus vraie du monde et de la
vie; nul langage plus mâle, sans rien de raide ni de tendu : « La vie est un devoir ; il faut s'en faire un plaisir, tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demi plaisir tant qu'on ne peut pas mieux. Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaiement et de la meilleure grâce qu'il est possible, et attiser ce feu sacré, en s'y chauÊant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : C'est assez. » Si l'on s'obstine à regarder la vie seulement comme une affaire ou comme un simple amusement, on la trouve, avec raison, insupportable, odieuse, pleine de mensonges et de déceptions. Mais c'est la considérer mal. Si l'on veut rester dans la vérité il faut s'en tenir au principe de Joubert. La vie est un devoir. Principe fécond, qui seul donne la vigueur à l'âme. C'est parce qu'il en était intimement pénétré, que Joubert, avec une nature si vive, si sensible, avec un tempérament frêle, une santé toujours délicate, a pu, malgré bien des douleurs intimes et des souffrances physiques, garder constamment cette égalité d'humeur, cette sérénité qui rayonnaient autour de lui « comme une auréole de douceur et de paix ».
Une telle manière d'entendre la vie est la plus haute qui se puisse concevoir. C'est l'idéal chrétien dans sa pure beauté. C'est la doctrine qui fait l'héroïsme des martyrs et la longue patience des saints. Joubert l'exprime admirablement, il la met en pratique avec un courage non moins digne d'admiration. Son âme est bien une de ces < âmes limpides et pures où la vie est comme un
rayon qui se joue dans une goutte de lumière >. En voulez-vous une preuve? Pendant Tété de 1810 il fut atteint d'une maladie grave. Lorsqu'il put reprendre son journal, qu'il avait été forcé d'interrompre, voici comment il remplit Tintervalle qui séparait les dates : « Du jeudi 7 juin au jeudi 12 juillet : ma grande et bonne maladie ! Deo gratias! » Si un sceptique voit là quelque exaltation, Joubert le confondra par cette réponse bien simple : « 11 n'y a là d'autre exaltation que celle qu'il faut pour s'élever au-dessus de la vie présente. On ne comprend la terre ipie U)rs(iiron a connu le ciel ; sans le monde religieux le monde sensible oflre une énigme désolante. > Rien, au contraire, n'est plus fortifiant et plus accessible à tous que cette vue? claire de l'éternel au delà, quand sur ce fond lumineux se dcHachcnt les deux préceptes qui sont les meilleures règles de la vie : accomplir d'abord, en tout ce qui (h'pciid de nous, la loi de Dieu, et s'en remettre pour le reste à l'infinie Miséricorde. Quel philosophe, Messieurs, a donn«'' à la conscience des api)uis aussi solides et (|ui lui procurent autant de force ? C'est la fermeté virile du stoïcien, mais avec un accent de douceur qui la rend plus facile, plus puissante, i)lus assurée, parce ((ue ne séparant pas le ci<'l de la terre qu'il environne et de rid«'?e toujours prc'scnte que nous avons de son assistance, nous trouvons en Dieu un secours (|ue lui seul peut nous prêter et qu'il ne refuse jamais.
Quel instrument nous permettra d'aceiuérir et de conserver cette pleine possession de nousmôme (]ui nous maintient en accord avec Dieu
par la pratique du devoir? Tout simplement la volonté. Mais ici une distinction importante est à établir : si la volonté est toute puissante sur nous, elle n'est pas toute puissante sur le monde. < Je voudrais, dit Joubert, qu'on oflrit aux hommes, dans la fermeté de la volonté , un moyen de vertu, mais non pas un moyen de succès, et qu'on leur dit : Avec une volonté forte et bien réglée tu établiras l'ordre en toi, chez toi, autour de toi ; mais non pas : « Si tu as assez de volonté, tu seras le maître du monde. » Il serait temps qu'ils comprissent que, pour le bonheur et le véritable succès, l'important n'est pas de vouloir fort, mais de vouloir Juste. > Faute de marquer cette limite nécessaire à l'action de la volonté, et de la circonscrire dans le cercle intime qui est son vrai domaine, on habitue les hommes à vouloir l'impossible, « ce qu'ils ont tant fait, dans les fureurs des derniers temps, » dit avec raison Joubert, en reportant sa pensée aux jours de la Révolution. Franchissant la borne imposée à nos etïorts par la nature même des choses et S(î persuadant qu'il suffit de vouloir pour pouvoir, les fantaisies les plus absurdes se sont librement donné carrière et ont entrepris de refondre la société à leur guise, sans tenir compte ni des traditions, ni des intérêts, ni des principes de justice. De là une désorganisation et un ébranlement général dont nous souffrons encore, tant il est vrai que d'une seule idée fausse peut sortir logiquement une suite incalculable d'erreurs qui vont se repercutant l'une l'autre, de catastrophe en catastrophe, conimc les ('clios se n'ptjndcnl de
rocher en rocher. Il est ainsi d'une importance suprême d'établir nettement le vrai rôle de la volonté, ses droits et ses devoirs , d'apprendre à l'homme qu'il ne lui est pas permis de vouloir à tort et à travers, de lui montrer les justes bornes et les lois légitimes. Peut-être la morale n'a-t-elle pas de vérité plus utile, plus essentielle au bon ordre, puisque tant d'événements nous ont montré € que les fous et les méchants ont plus de volonté que les sages et les bons, car ils veulent obstinément et invinciblement, même contre tout droit et contre toute raison. > C'est ainsi qu'ils se rendent les maîtres et que les honnêtes gens deviennent leurs victimes.
Ce serait donc un grand proMt pour le bien commun et le bonheur individuel que de fortifier la volonté chez les uns, et en même temps de la discipliner chez les autres. Mais l'œuvre est difficile : pour appriMîdre à ne vouloir que le bien et à le vouloir énergi({uement, l'homme a besoin qu'un secours extérieur vienne s'ajouter à ses propres forces. Il le recevra de Dieu, qui ne l'a pas jeté isolé sur la terre et ne le laisse jias sans ajipui dans le voyage de la vie. Que faut-il pour être aidé de Dieu ? Ne pas l'oublier. « Dieu «'claire ceux qui pensent souvent à lui et qui lèvent les yeux vers lui. L'idée de Dieu est une lumière, une lumière qui guide et qui réjouit ; la prière en est l'aliment. » Mais la prière est inséparable de la religion. Ici encore nous retrouvons l'esprit pratique de Joubert, l'homme de l'observation et de l'expérience. Il a parfaitement vu une vérité que trop de i)liiI()sophes méconnaissent, bien qu'elle
soit évidente, tant il est difficile de rompre avec un préjuiïé qui nous flatte, c'est qu'un voi-'ue sentiment de religiosité, une sorte d'aspiration indéfinie vers Dieu n'est point la religion et ne saurait en produire les eflets. « La piété n'est point une religion, quoiqu'elle soit l'àme de toutes. On n'a pas une religion quand on a seulement de la philanthropie. On n'a une patrie et l'on n'est citoyen d'un pays, que lorsqu'on se décide à observer et à défendre certaines lois, à obéir à certains magistrats, et à adopter certaines ma nières d'être et d'agir. » Aux mêmes signes, trait pour trait, vous reconnaîtrez. Messieurs, l'homme qui est vraiment le fidèle d'une religion et vous le distinguerez de celui qui n'a que de la religiosité. Pour les résumer d'un mot, on peut dire que celui-là seul a une religion qui est croyant et pratiquant.
Enfin, pour être stable, la croyance de l'homme dans la religion , et par suite dans toutes les vérités essentielles qui s'en déduisent, doit être liée indissolublement à la foi dans la révélation. C'est une condition indispensable : « Quand on ne peut pas croire qu'il y a eu révélation, on ne croit rien fixement, fermement, invariablement. » Vérité d'expérience dont l'histoire témoigne et dont le cours des choses nous apporte cliaque jour de nouveaux exemples. Quand l'homme a perdu la conviction que la parole de Dieu s'est fait entendre au monde, aucun principe ne demeure en sûreté : il n'est point de folie où ne s'emporte l'imagination déréglée. Toute opinion devient licite et tout acte excusable. Non sans doute que la raison soit
insuffisante pour atteindre les vérités sur lesquelles se fonde toute morale : l'existence de Dieu, Pimmortalité de l'âme , le j ugement qui accompagne la vie future. Mais , en fait, livrée à elle-même, la raison est impuissante, chez la généralité des hommes, à garder intact le dépôt de ces vérités. Les grands philosophes de l'antiquité ont pu s'élever jusqu'à elles ; ils ne sont point parvenus à les rendre populaires. Depuis lors nous ne les voyons fermement crues et soutenues que par ceux qui admettent la révélation. Pour les autres, elles restent au rang des opinions contestables et contestées, elles sont douteuses ou fausses, et la notion même du bien et du mal moral vacille dans les consciences. Seule, la foi dans la révélation est l'ancre immobile qui empêche l'homme d'aller à la dérive, flottant au gré des vagues.
< Faire de son humeur la règle de ses jugements , et de ses fantaisies le mobile de ses actions, est une affreuse habitude du siècle. La coutume et l'autorité étant détruites , chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel, grossières s'il a le naturel grossier. Déplorables époques, que celle où chaque homme pèse tout à son propre poids et marche, comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe ! Quand les sensations sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent les règles. » Quelle franchise courageuse, Messieurs, éclate dans toutes ces paroles de Joubert ? Le jugement humain eut-il jamais plus de finesse et de sagacité ? Peuton mieux voir le vrai , l'exprimer en termes plus chiirs, plus ingénieux et plus profonds, et le dire
plus sincèrement? Oui, la liberté illimitée est une source d'erreurs sans nombre. Dès que Thomme est seul son maître, pourquoi ne changerait-il pas de pensée et de conduite selon son utilité ou son agrément ? Le caprice de chacun est Tunique loi qui subsiste : elle n'a d'autre correctif que la Ibrce de chacun qui devient la vraie reine du monde.
Si nous vivions dans un temps où l'on pût encore s'étonner de quelque chose , rien ne serait plus surprenant (j[ue le manque de logique de certains moralistes qui, ayant rejeté Dieu, s'irritent encore des vices des hommes et les flagellent. Cette prétention est insoutenable. Dieu et sa loi étant écartés, que signifient les mots vice et vertu? Est-il d'autre règle que la fantaisie individuelle ? Or, une fantaisie en valant une autre, toute action devient indifférente. Elle est légitime par cela seul qu'elle plaît à celui qui l'accomplit, puisqu'il est seul son législateur et son juge. Il n'a de compte à rendre à personne, puisqu'il est admis qu'en dehors de lui personne n'a autorité pour lui commander, sauf d'autres hommes, auxquels, quand il est le plus fort, il ne reconnaît naturellement aucun droit. Chacun ne relève donc que de soi, et suit l'impulsion de son tempérament sans que nul ait qualité pour se mettre en travers. Chaque conscience <'st souveraine, et si la conscience du voisin proclame bien ce que la conscience du moraliste proclame mal , que le moraliste s'indigne tant qu'il lui plaira, dès l'instant qu'il se déclare athée, son indignation est absurde. Ainsi toute morale qui ne s'appuie pas sur Dieu flotte dans le vide, soumise à tous les caprices de
Topinion personnelle. Elle a raison de se dire indépendante, car elle est émancipée de tout devoir. Chacun peut être à son choix Mare-Aurèle ou Néron, selon qu'il lui agrée ou que sa nature l'inspire. Malheureusement, à tous les degrés de l'échelle sociale, les Nérons sont toujours plus nombreux que les Marc-Aurèles : « Il n'y a beste sauvage au monde, dit Plutarque, si cruelle que l'homme, quand il se trouve en main la licence et le moyen d'exécuter ses passions. »
L'homme qui ne croit plus à la révélation est donc voué logiquement à une démoralisation inévitable. « Dans les temps où Ton n'a pas de règles, les gens de bien même valent moins. La vie alors est un pont sans parapets, d'où les emportés se précipitent dans le vice quand ils le veulent, et les gens ivres sans le vouloir. On est dans les bons temps meilleur que soi-même, et pire dans les temp'- •.:îuvais. Tous ceux qui manquent de religion sent iirivés d'une vertu, et eussent-ils toutes les autres ils ne pourraient être parfaits. » Que laut-il donc penser, Messieurs, de la guerre faite aux idées religieuses i* Puisque la connaissance de Dieu est le signe principal de la grandeur de l'homme, le privilège qui lui donne un rang éminent dans la création, la marque d'une destinée supérieure, puisque la soumission à la loi de Dieu est le moyen de remi)lir cette destinée, il s'ensuit (j[ue détacher l'homme de la religion, de cette union avec Dieu (jui l'élève et l'ennoblit, c'csf le dégrader, le rab;iisser ;ui l'ang des aiiim.iiix, le vouer dès ici-bas au malheur et à Thumiliation d'une condition vile et méprisée
pour laquelle il n'est i^oint fait. C'est la plus lâche entreprise qui se puisse accomplir contre la dignité de la nature humaine et ceux (|ui la poursuivent sont les pires ennemis de Thumanitë : « L'impiété, dit éneri^iquement Joubcrt , est un véritable vice du cœur : il entre dans ce sentiment de l'horreur pour ce qui est divin et du dédain pour les hommes. » Par l'impiété, il arrive que, s'armant contre lui-même dans une rage insensée , l'homme prend à tâche de ravaler l'homme : il se ramène à la nature des bêtes , il éteint le raj'on de lumière sans lequel tout est ténèbres dans le monde moral comme dans le monde physique; il arrache de son cœur cette espérance d'une patrie éternelle qui est sa force indomptable et la mère des grandes choses ; il mutile cette partie divine de son être, l'âme faite à l'image et à la ressemblance du Créateur. Rien n'est plus humiliant pour l'homme que d'être privé de l'idée de Dieu : Ijien loin de s'enorgueillir, l'athée a lieu d'être honteux de cette diminutio rapitis,de cette amputation que subit en lui la plus haute faculté de l'homme, la conscience religieuse.
Yoilk pourquoi . selon les fortes paroles de Joubert, «établir le règne de Dieu, ou l'existence de tout bien, est la loi de la morale, ou du gouvernement de soi ; et celle de réconomi({ue, ou du gouvernement de la maison, et celle aussi de la politi(£ue, ou du gouvernement des peuples. »
La formation de l'homme moral, qui est l'œuvre capitale de la vie individuelle , n'a pas une importance moins grande dans la vie sociale , car toute société, Messieurs, vaut exactement ce que valent les hommes qui la composent. Dans les deux cas, cette œuvre est donc soumise à la même loi : elle ne peut s'accomplir sans la croyance en Dieu. Et comme « la loi est ce qui oblii^e, et dont rien ne peut dispenser, pas môme la bonté de Dieu, » Tathée ({ui , au nom de la raison veut bannir Tidée do Dieu , ne se condamne pas seulement à rinipiiissance de créer l'ordre moral, mais se met en contradiction avec la raison même. Bien loin qu'il y ait antagonisme entre la raison et la foi, le spectacle de la vie sociale nous apprend que la foi est l'acte suprême de la raison.
Pour nous le montrer. .Joubert aura, comme toujours, recours à rexp(''rience : c'est aux leyons des lails, tels qu'ils se produisent autour de nous, qu'il va s'instruire et nous instruire avec lui, pour condamner également les deux sortes d'athéisme, < celui qui tend à se i)asser de l'idée de Dieu, et celui qui tend à se ])asser de son intervention (biiis les affaires bumniiies. I/iri'('liL;i(iii p;ir ignol'aiice est lin (Hat de rudesse et d(î barbarie intérieure. L'es])rit ({u'aucune croyance, aucune foi
n'a plié et amolli, reste sauvage et incapable d'une certaine culture et d'un certain ensemencement. Mais l'incrédulité dogmatique est un état d'irritation et d'exaltation: elle nous met en guerre perpétuelle avec nous-mème, notre éducation, nos habitudes, nos premières opinions; avec les autres, nos pères, nos frères, nos voisins, nos anciens maîtres ; avec l'ordre puljlic que nous regardons comme un désordre ; avec le temps présent que nous croyons moins éclairé qu'il ne doit l'être; avec le temps passé, dont nous méprisons l'ignorance et la simplicité. L'avenir et le genre humain, dans son éternité future, voilà les deux idoles et les deux seules idoles de l'incrédulité systématique ».
Tel est bien. Messieurs, le but de l'incrédulité : à l'adoration du vrai Dieu substituer l'idolâtrie du genre humain, ce géant qui, suivant l'expression de Chateaubriand, « croît toujours, toujours, et dont le front, montant dans les cieux, ne s'arrêtera qu'à la hauteur du trône de l'Éternel », si, avant de l'atteindre, il ne tombe pas foudroyé. Mais cette idole humanitaire est la déesse même de l'instabilité : son culte n'est que le désir du changement, l'amour de la nouveauté. Or, s'il est « une nouveauté, fille du temps qui fait les développements, il on est une autre, tille des hommes, fille du mouvement des passions, des fantaisies, <{ui dérange tout, brouille tout, et ne p(H'met à rien de s'achever et de durer ; elle abolit toute antiquité; elle est la mère du désordre, des destructions et du malheur. » Nous l'avons vue à l'œu vre. «. Chacun, dans ce siècle, a voulu se mêler de
toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu" il Tant l'aire avec la tète. Pendant ({ue les uns mettaient en a vont leurs abstractions, les autres se servaient de leurs outils. Tout était renversé, jus({ue là que Tinstrument du supplice des innocents se forgeait d'après les dessins et sous l'inspiration de la chirurgie. > Malgré le dogme de la perfectibilité du genre humain, voilà donc raboutisseuKMit d'une société détachée de Dieu et livrée aux fantaisies individuelles. In guillotine ou la fusillnde, 92 ou 71, c'est-à-dire sous une forme ou sous l'autre la force brutale.
Ce dénouement est inévitable, lorsrjuc innuque à riiuuianitf' le contre-poids nécessaire d'une doctrine supérieure dominant l'arbitraire de chacun. Sans doute, «. l'opinion ((ue les hommes ont des choses divines n'est la luéim^ ni (huis tous les temps, ni dans tous les lieux; ninis il faut que dnns tous l«^s t(Mups et dans tous les lieux il y en ait une d'ai^vt*')'. de fixe, de sacrée et d'inatta- • pinble, La dillérence est grande d'acceptcM* pour i<loles Mahomet ou Luther, ou de rnmp(M' aux pieds de J.-J. Rousseau et de Voltaire. Ou crut du moins n'obéir qu'à Diru eu suivniit Mahomet, (ju'aux Kcritui'cs en ('coufiinl LuIIht. Kl pcut-ètrii ne fniit-il ])as d«'crif'r le {x-uclianl (|ii"a !<' i^cure liuin;iiii (r;d>;indotinri-, à ceux qu'il croit amis de Dieu, le soin de n'gler sa conscience et de déterminer son esprit, (lonsidéré seulement sous le rapport d(^ l'utilit/' sociale et i)résente, ce penchant est utile et conforme à Tordre. C'est l'assujetlisseinent aux esprits irrélii^jciix (jui seidesf funesîcet
proprement dépravateur. Ce sont les erreurs de l'esprit qui, seules, ont l'ait tous nos maux. Les plus entêtés ont été les plus scélérats. Quand les peuples ont perdu cette heureuse disposition de renfanee à craindre et honorer les pouvoirs qui sont invisibles, et qu'une audace d'esprit excessive les a mis au-dessus de toute crédulité, ils sont alors sortis de la sphère de l'ordre accoutumé ; ils ont dépassé les bornes en-deçà destiuelles leur nature est bonne; ils deviennent méchants. » Par la même raison ils deviennent aussi malheureux, car la première condition du bonheur de l'homme est le respect de l'ordre établi de Dieu. Quand le lien des croyances communes s'est rompu, la société, désa.arégée, n'est plus qu'un chaos de forces discordantes, une poussière sans cohésion que tout passant foule aux pieds ou que tout vent disperse. Les groupes humains se divisent et se subdivisent à l'infini, la famille même, le premier des éléments sociaux, perd son unité, chaque homme devient le jouet de passions changeantes, et la perversion des moMirs privées, précipitant la décadence des ma?urs publi(iues, met en péril cet ordre supérieur qui constitue la civilisation. « Civilisation ! grand mot dont on abuse et dont l'acception propre est ce qui rend civil. Il y a donc civilisation i)ar la religion, la pudeur. In bienveillance, la justice, car tout ceki unit les hommes; et incivilisation, ou retour à la ])arbarie, i)ar l'esprit de contestation, l'irréligion, l'inqjudence, l'audace, l'ambition de tous, l'amour constant de son bien-être, l'ardeur du gain, car tout cela désunit les hommrs et ne nous attaclie qu'à nous-mêmes. »
Jouberta raison, Messieurs; si la bonté de Dieu n'}^ avait pourvu, l'émancipation absolue du sens individuel aurait pour conséquence forcée de dissoudre la société et ramènerait promptement l'humanité à l'état sauvage, à la barbarie pure, où chacun ne dépend que de soi tant que la tyrannie d'un seul ou de tous ne s'est pas établie pour imposer sa loi par la force. « Si rhumanité dépendait d'elle-même, a écrit Doudan, il y a des siècles que c'en serait fait du bon sens ; mais une main plus forte qu'elle sait bien lui faire reprendre son niveau et rendre leur domination aux bons principes. » Pour qui a sondé l'abime d'aberrations que l'homme porte en soi, il est certain que le maintien de la civilisation serait inexplicable à défaut d'une action constante de la Providence, qui, sans porter atteinte à la liberté, incline les âmes vers la vérité et assure le triomphe du bien sur le mal. Mais quand, sur un point du temps et de l'espace, chez tel peuple et à telle date, toutes les énergies de la liberté humaine conspirent contre cette force immanente de la Providence, et entrent en révolte ouverte contre la loi de Dieu, il est certain aussi qu'elles peuvent triompher un moment et entraîner dans un commun naufrage la religion et la civilisation.
C'est le malheur qui nous menace, Messieurs, et Joubert a exprimé une vérité bien actuelle dans cette pensée, ({ui va au fond même de nos désordres et touche la racine du mal dont nous mourons : « Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l'esprit : le (l('>goùt des religions. Ce n'est pas la liberté religieuse, mais la lilx-rté
irréligieuse qu'il demande. » Il n'est que trop vrai, et cette fausse conception de la liberté est trop répandue, elle a des suites trop funestes pour que nous ne demandions pas au moraliste quelque lumière sur un point aussi grave. Pour Joubert, la concorde et la paix sont le seul bien que le vrai législateur doive se proposer, parce que sans elles il n'y a pour un peuple ni bonheur assuré, ni vertus constantes et faciles. 11 ne peut supporter cette idée que l'honneur et le bonheur d'un peuple consiste à se remuer quand il veut, et que le meilleur des gouvernements est celui qui le laisse toujours aller jusqu'aux bords du pillage et de l'incendie, sauf à l'arrêter quand il en sera là.
« Pour appuyer solidement un tel principe de conduite, il faut en venir, dit-il. aux théories des Sismondi et des Staël : « Que le mouvement, quel « qu'il soit, est le plus grand bien de l'esprit, le <( plus grand bien de notre cœur, de notre corps « et de notre àme ». Je hais ces horribles maximes comme auraient fait les anciens sages; je hais la liberté comme l'entendent les modernes; j'aime l'ordre et n'aime que lui parce qu'il est le besoin de tous les pays, de tous les temps et de tous les hommes; l'ordre, dont le nom seul quand il est en honneur et l'idée seule, quelque confuse qu'elle soit, rendent les hommes meilleurs et au dedans et au dehors, tandis que le nom seul, la seule idée de liberté, qui n'expriment et ne présentent pour nous qu'une exemption de frein et de règle, nous dépravent nécessairement et au dehors et au dedans. Ce mot a pour nous, depuis le christianisme, un son et un sens qu'il n'avait pas aupa-
ravant. Il ne sitiiiiflait qu'une espèce de gouvernement tout aussi régulier qu'un autre; chez nous, il tombe sur les mœurs et n'exprime en réalité que beaucoup de dévergondage dans les lois et dans les humeurs. » En somme, conclut-il, « que gagnent à la liberté les sages et les gens de bien, ceux qui vivent sous Tempire de la raison et sont esclaves du devoir? Peut-être ce que le sage et l'homme de bien ne peuvent jamais se permettre ne devrait-il être permis à personne? >
Mais ce n'est pas, tant s'en faut, cette liberté des honnêtes gens que le siècle prétend établir : c'est le désordre qui veut être libre, dût-il étouffer l'ordre par sa turbulence et ses agitations. « Toui ce à quoi on nous défie, nous le faisons et au delà; et comme de vrais écoliers, nous avons tout brisé chez nous pour montrer que nous étions les maîtres. Nous ressemblons un peu à des gens qui, lorsqu'on met le feu à la maison, s'occupent à admirer la torche et la bonne mine de l'incendiaire et bornent là leur prudence. » Si tout flambe après cela, comment s'en étonner? « Il y a, dans tous nos plans d'amélioration ou de réforme, une perpétuelle hyperbole d'intention qui nous fait viser au dessus et au-delà du but. Rempli d'un orgueil gigantesque, et comme les géants, ennemi des dieux, ce siècle a eu, dans toutes ses ambitions, des proportions colossales; vrai Léviathan entre les siècles, il a voulu les dévorer tous. > Mais ces visées grandioses et ces prétentions démesur('es n'ont aboufi qu'à de lamentables avortements. Poursuivant, par exemple, la liberté de conscience, il n'est arrivé qu'à établir sous ce nom
l'oppression des consciences, parce qu'en tout, depuis que nous avons rompu avec les principes de l'ordre, « nous sommes gouvernés par des erreurs et des prestiges : erreurs dans les opinions, prestiges dans les hommes. La liberté, le jury, l'utilité supposée des représentations nationales sont des erreurs. Mirabeau et Napoléon luimême furent des prestiges. 11 plut au ciel d'emvoyer le prestige au secours de Terreur ». Mais comme les prestiges sont passagers tandis que les erreurs sont persistantes, Joubert ne doute pas que les idées fausses ne perdent les peuples et qu'il n'en résulte un genre humain abominable, « si quelque force, unie à la justice et à la raison, ne vient pas mettre la folie aux fers et les erreurs dominantes dans un puits. »
En tout ceci, Messieurs, Joubert heurte tellement de front les préjugés régnants qu'il ne serait point surprenant de voir des esprits superficiels ou inattentifs crier au paradoxe, quand il ne fait après tout «. qu'opposer aux idées libérales du siècle les idées morales de tous les temps. Le siècle a cru faire des progrès en allant dans des précipices; » pour l'en retirer, il faut donc recourir aux principes fixes et éternels d'où Tordre dépend. «Attacher ses pensées à des événements passagers qui les emportent avec eux, c'est graver sur le sable, écrire sur les ondes, et bâtir sur l'aile des vents. » Combien les peuples gagneraient à se défier de ces opinions éphémères qui séduisent quelques générations et tombent dans le mépris des générations suivantes, mais non sans avoir semé les ruines autour
d'elles ! Laissons donc Joubert nous redire quelques-unes des vérités qui ne passent pas : elles sont d'autant plus utiles qu'elles sont moins à la mode.
Ainsi, Messieurs, ne pensez-vous pas qu'il serait profitable à nos bomnies d'Etat de méditer la sentence suivante : « Il n'y a de yrave, dans la vie civile, que le bien et le mal, le vice et la vertu. On doit refuser la science à ceux qui n'ont pas la vertu. y> Maxime bien profonde, et qui permet de sonder l'abîme [d'erreur où se débattent ceux qui font passer avant tout l'instruction scientifl(|ue et sacrifient l'éducation morale. Tout est à redouter de t?énérations ({ue vous aurez armées de la science et désarmées de la vertu, tout en leur remettant, avec le droit de suffrage, le pouvoir effectif. De quelles violences, de quels désordres ces natures sans rèij^le et sans frein ne menaceront-elles pas la société ? Elles lui feront connaître que « la liberté est un tyran gouverné par ses caprices. » (lar il faut, et toute la pliilosophie sociale est contenue dans cette seule Viixno, € il faut (jue les liommes soient les esclaves du devoir ou les esclaves de la force. > Mais d'où viendra le sentiment du devoir, si vous n'avez façonné de bonne heure les ftmes à la vertu, <( cette santé de l'àme, qui fait trouver de la saveur ;ui.\ moindres feuilles de la vie. L(^s vertus rend<Mit constamment heureux ceux «jui les ont; elles rendent meilleurs ceux même qui les voient et ne les ont pas. > Demandez donc « des ûmes libres bien plutôt que des hommes libres. La liberté morale est la seule importante, la seule néces-
saire ; l'autre n'est bonne et utile qu'autant qu'elle favorise celle-là. >
Mais ces âmes libres, ces âmes façonnées à la vertu, soumises au devoir, qui nous les donnera? Suffit-il pour cela de proclamer une fois de plus les principes de la morale et de répéter : « Il faut que chaque homme ait en soi une force qui fasse plier ses actions, même les plus secrètes, à la règle, et qu'il dirige sur lui-même sa pensée et son action, les regards de son intelligence et la main de sa volonté. Chacun doit être le magistrat, le roi, le juge de soi-même. Nos haines et nos amours, nos colères et notre douceur, notre force et notre faiblesse, notre paresse et notre activité, la morale a tout cela à diriger. Elle est faite pour réprimer et contenir; elle est règle immobile et immuable; elle est barrière et frein. > Ce langage est beau assurément, mais il ne dépasserait pas celui de la plupart des philosophes, si, comme eux, Joubert s'arrêtait là. Il ne commet pas cette faute ; il sait très bien que les plus belles maximes restent à l'état de lettre morte quand elles ne sont qu'une formule philosophique. Sunt verba et voces prœtereaque nihil. Autant en emporte le vent. Pour les amener à l'existence réelle il faut leur infuser la sève vivifiante de la religion qui les fait sortir des livres, ces limbes où elles dormaient inertes, et les transforme en actes. C'est donc à bon droit, sous la sauvegarde du dogme, que Joubert place la règle morale, « parce qu'avec le dogme seul > elle cesse d'être une simple « proposition » pour devenir € un précepte, une obligation, un commnn-
dément obéi, > en d'autres termes, pour passer du néant à Tètre.
C'est pour avoir méconnu cette vérité que Técole politique issue de la Révolution, tout en se proclamant libérale, et répudiant les traditions jacobines, n'a pu réussir à Ibnder les libertés publiques. Sous le prétexte de protéger la société civile contre les entreprises de la nUiii'ion (pii ne la menace nullement, et de la rendre maîtresse de ses destinées, dont elle n*a jamais cessé de disposer, l'école libérale s'est attaquée aux croyances, et a livré ainsi aux passions mauvaises, que la religion seule sait réprimer, cette société qu'elle avait la prétention de défendre. Bien loin de fonder la tolérance religieuse, elle a déchaîné l'intolérance irréligieuse. Elle s'est aUVancliie du pouvoir é(j[uitable de la foi pour s'abandonner au pouvoir desp(jti(|ue de rincr<''dulité. Son indépendance n'est qu'un asservissement. Et mieux vaut mille fois se soumettre à la force morale des vertus (]ue de se laisser vaincre par la force brutale des passions.
.loubert, Messieurs, ('tait un esprit (riinf autre trempe : il n"a \fds hésité à voir, dans la soumission à la loi religieuse, une? condition indispensable à l'établissement de la liberté politique, devançant ainsi Toc(iueville qui ne semble être que son écho lorsqu'il écrit : < Pour moi, je doute ({Ue riioiiiiiie puisse Jaiiinis sujqxtrter à la fois une comj)lète iii(lej)en(l;iMee religieuse et une entière liberté politi<iue : et je suis porté à penser que s'il n'a pas de foi, il f;iut qu'il serve, et s'il est libre, qu'il croie. > Témoin de la tour-
mente épouvantable dans laquelle à la fin du dernier siècle avaient sombré en France, la liberté, la justice, la civilisation et Thonneur même, Joubert savait les causes qui précipitent ces décadences, car il avait été témoin aussi des désordres philosophiques d'où était sortie cette tempête morale et sociale. Il savait qu'un peuple sans foi est aussi sans vertu et touche à sa fin. Pilote expérimenté, il signale [les [écueils, il allume le fanal sauveur qui indique la vraie route et pré serve le navire social de sombrer dans un irréparable naufrage. Sans doute il exige dos passagers et de réquipage des vertus austères : amour du devoir, esprit de sacrifice, respect de l'ordre, énergie du caractère, dévouement au bien public. Ce sont les qualités qui seules rendent les hommes dignes de la liberté et capables de mettre en pratique des institutions libres. Si ces conseils paraissent sévères n'oublions pas qu'ils sont die tés par Texpérience et que le succès est à ce prix.
« La vertu n'est pas chose facile, pourquoi la religion le serait-elle ? » a dit Joubert. Il en est de même de la politique. Tout est difficile dans ce qui se rattache à la liberté de l'homme et dépend de son exercice. La liberté morale est un instrument périlleux par suite des tendances qui portent l'homme déchu vers le mal plus que vers le bien. Il faut un efl'ort pour être vertueux, et cet efl'ort coûte beaucoup à la plupart des hommes. Pareillement « la liberté publi(|ue ne peut s'établir que par le sacrifice des libertés privées. Dans cette admirable institution , il faut que les
i'orts cèdent une partie de leurs lorces, et les faibles une partie de leurs espérances. Le despote seul est libre souverainement. » Dans toute société bien réglée il existe une hiérarchie nécessaire des éléments qui la composent, et pour (jui embrasse Torganisation sociale dans son ensemble, « la subordination est plus belle (j[ue Tindépendance. L'une est Tordre et rarrangement ; l'autre n'est (^ue la suflisance unie à l'isolement. > Il ne peut y avoir liberté sans sacrifices réciproques, et sans une volonté forte et puissante qui assure le maintien de l'ordre. « Demander une liberté illimitée, sur ({uoi que ce soit, c'est demander l'arbitraire, car il y a arbitraire partout où la liberté est sans limites. Une liberté sans mesure est un mal sans mesure. > Joubert insiste d'autant plus fortement sur ces restrictions nécessaires (|u'il a vu de près (|ue cette prétendue liberté illimitée n'était ({u'une tyrannie illimiti'e, justement flétrie par l'histoire sous le nom de Terreur. « O'innd la Providence «livine livre le monde à lu liberté humaine, dit-il, elle laisse tom ber sur la terre le plus grand de tous les fléaux. > Hàtons-nous d'ajouter, pour qu'on ne se mé prenne pas sur le fond de sa pensée, (ju'il est bien loin île livrer à l'Etat le droit et le pouvoir de restreindre à sa guise la part de liberté île chai]ue citoyen : ce serait échapper à un arbitraire pour retondjer dans un autre non moins périlleux. Parmi ceux qui détiennent le pouvoir, < les uns ne sont que les valets de la Providence; d'autres en sont les ministres : ce sont ceux (jui, en exécutant ses décrets, joignent leur volonté
avec sa volonté, leur pensée avec sa satresse, > et qui ne se considèrent que comme des « messagers à qui le temps présent est remis en dépôt pour être rendu tel qu'il est, ou meilleur, au temps à venir. y> Mais ces derniers sont trop rares pour que Joubert se range au nombre des sectateurs du Dieu État. A rencontre de cette idolâtrie moderne qui, sous le couvert de TÉtat, livre tout ou caprice de gouvernants de passage, il rétablit les vrais principes avec autant de fermeté que de concision : « Les droits du peuple ne viennent pas de lui, mais de la justice. La justice vient de l'ordre, et l'ordre vient de Dieu lui-même. Liberté! Liberté ! En toutes choses justice et ce sera assez de liberté. » Mais il dit encore : « La justice est la vérité en action. >> Or nous savons que pour lui In vérité est le règne de Dieu, c'est à-dire l'existence de tout bien. C'est donc avec rnison que Joubert place dans la justice ainsi entendue la garantie commune des droits du peuple et des droits de l'État, en même temps que leur limite respective. Cette définition nous aidera à comprendre toute la beauté de la maxime suivante : « La justice est le droit du plus faible. Elle est en nous le bien d'autrui, et dans les autres notre bien. » Maxime si bien complétée par celle-ci : € L'indulgence est une partie de la justice. »
Ne quittons pas ce sujet, Messieurs, sans relever encore (juelques paroles de Joubert, qui dans les jours de deuil ou la justice se voile, où le droit succombe, soit dans les guerres extérieures, soit dans les dissensions intestines, résonnent comme un cri d'espérance, jjrésage des
réparations futures. < C'est la force et le droit qui règlent toutes choses dans le monde ; la force en attendant le droit. — Il s'exhale de tous les cris et de toutes les plaintes une vapeur; de cette vapeur il se forme un nuaye, et de ce nuaye il sort des fuudn.^s et des tempêtes. — Ce qui vient par la ij;'uorre s'en retournera par la t^-uerre; toute dépouille sera reprise ; tout hutin sera dispersé ; tous les vainqueurs seront vaincus, et toute ville pleine de proie sera saccagée à son tour. » Je me borne à transcrire ces maximes : elles parlent assez haut (rollos-mômes : tout comuïentaire ne ferait tju'allaiblir celte aflirmation de l'éternelle justice.
l'ci'iiK'ttcz-iiioi, Messieurs, de suspciKhT un instant l'analyse despensc'es deJouhert ]iour vdiis soumettre deux réflexions qui se sont peiil-«'tre déjà présentées à votn; esprit. L'une est que ces pensées, (jui (hil<'nf des iircmirrcs ;inn(''(>s de ce sié'cle, sciiihlcnt écrites d'Iiicr, tant elles coiivien nent liien i\ notre (''})oque. Jouhert, il est vrai, avilit vu l;i Révolution, c'est-ù-dire un (Hat social semblable au notre. Mais cette explication ne diminue (Ml rien son m(M"ite d'iivoir su discerner le \i';ii. \'o vez en eflet ce qui se jiiisse nutoiir di' nous. Nous sommes toiijcnii's en \>\f\\\ coiii'.nit j"<'\<»liilinnM;iir<'. L«'s inénics j»iissi()ns grondent
dans lo peuple, les esprits sont peuplés des mêmes sophismes, les cœurs yonflés des mêmes haines. D'une part reparaissent les mêmes entraînements, de l'autre les mêmes faiblesses. Et il ne semble pas qu'en général nous soyons pour cela plus sages, ni que les vérités proclamées par Joubert soient plus facilement admises. « Peu d'hommes sont dignes de Texpérience ; la plupart s'en laissent corrompre. » C'est une vérité de tous les temps : elle s'applique à nos contemporains ; elle s'appli(|uait à ceux de Joubert.
Recueillons à ce sujet le témoignage d'un des grands hommes d'Etat de ce siècle, l'un des maîtres de la science historique : «J'ai vu, dit M. Guizot^ les derniers des maîtres du dix-huitième siècle, ceux qui lui étaient restés fidèles; je les ai vus au sortir de notre révolution, après cette terrible expérience. C'était un spectacle touchant et instructif que l'état de leur âme. Ils étaient tristes, mais point découragés, malgré tant de mécomptes et de revers. Ils expliquaient le mauvais succès momentané de leur cause par l'emportement des liassions, Tempire des vieilles hal)itudes, le défaut (le himières publiques, les Ijons principes appli- (|ués trop tôt et poussés trop loin. On sentait en eux la persévérance des mêmes erreurs, la même absence de dogme moral et de foi religieuse, la même idolâtrie de l'homme, la même mollesse envers lui, les mêmes prétentions pour lui. Ils n'avaient rien perdu de leur noble ambition, ni