‹ Étude sur les travaux du moraliste Joseph JoubertChapitre 2 sur 3 · I. Voir, Méditations et Eludes Morales, par M. Guizot, p · texte numérisé non relu

I. Voir, Méditations et Eludes Morales, par M. Guizot, p

de leur lendre sympathie pour rhumanité ; ils n'avaient rien appris sur les lois intimes de sa nature, ni sur les vraies conditions de son gouvernement. Aussi, un secret sentiment d'inquiétude perçait à travers la constance de leurs idées et de leur espoir ; et ils demeuraient tristes après leur explication, comme si elle ne les eût i)oint satisfaits eux-mêmes. »

Combien ce tableau est encore vrai ! Aujourd'hui les héritiers de ces hommes, et les représentants de leurs idées politiques et philosophiques, après que l'expérience de leurs systèmes s'est ijroloui^ée durant un siècle, n'ont rien perdu de leurs illusions et de leur aveuglement plus ou moins volontaire. Ils n'ont pas même ce vague sentiment d'inquiétude qui peryait chez leurs devanciers : c'est avec une inlatuation sans mélange et une satisfaction d'eux-mêmes, pure de toute crainte, qu'ils nous engagent dans le même cercle d'erreurs et de calamités, et nous conduisent aux mêmes abîmes par les mêmes chemins. Ni les maux (pi'ils nous ont dc-jà causés, ni ceux (pi'ils nous préparent, ne mettent aucun poids sur leur cœur, aucun nuage sur leur Iront. Pour eux, les «Miscignements de l'histoire sont vains : les soutira nces de nos j)èi('s et les nôtres restent stériles. Ni la démoralisation (jui s'accroil, ni la criniiiialitc (|ui grandit, ni la ruine, ni le malheur, ni l'abaissement de la jtalri»; ne penvent leur l'aire ouvrir les yeux.

I-a vanité, l'outrecuidance de ces gens, (jui ne donteni (le lien parce (ju'ils ne savent rieji, (jui portés au pouvoii* par un (•ou[i de fortune, un jeu

-sodé dés pipés, se mettent à tout détruire d'un air tranquille, bouleversent les traditions, compromettent Tavenir, ourdissent le cataclysme définitif, sans que leur sérénité soit un instant troublée, qui les a mieux connues et jugées que Joubert? Peut-on les mieux dégonfler que par ce coup d'épingle : « Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein de lui-même ? » N'est-ce pas la peinture exacte de certains gouvernements et de certaines assemblées : en vain le bon sens et le bon droit s'uniront pour paraître devant eux, en vain ils s'armeront d'éloquence ; toute discussion est inutile, toute lutte impuissante ; le résultat est connu d'avance; rien n'entrera dans ces esprits pleins d'eux-mêmes. Combien ils nous font sentir Tà-propos de cette autre réflexion de Joubert : < Les esprits propres à gouverner non seulement les grands États, mais même leur propre maison, ne se rencontrent presque plus. Aucun temps ne les vit si rares. > Si ce fait devient de plus en plus général, n'est-ce pas que, de plus en plus aussi, on oublie « qu'on ne doit placer la règle suprême ni en soi, ni autour de soi, mais au-dessus de soi. »

Joubert, au contraire, est bien de la race des esprits de gouvernement, des génies clairvoyants qui savent (N'inêlcr les vrais ressorts de la nature humaine et distinguer les lois supérieures qui mènent le monde. J'en vois une preuve bien remarquable, — et c'est ici. Messieurs, la seconde réflexion que je voulais vous soumettre, — dans l'accord constant de ses pensées et des principes sur lesquels un génie de premier ordre, l'illustre

Le Play, a fondé de nos jours la science sociale. Joubert peut être regardé comme un précurseur de ce maître hors pair. Ne semble-t-il pas formuler d'avance Tidée inspiratrice des travaux de Le Play, lorsqu'il écrit : « Il ne peut y avoir de bon temps à venir que celui qui ressemblera aux bons temps passés. > Telle est bien la pensée féconde qui a présidé aux vastes recherches de l'auteur de la Réforme sociale et qui domine tout son enseignement. Pour connaître les lois de la prospérité, il faut les demander aux temps et aux nations qui ont su TatteindH». En ('tudiimt les sociétés dont l'organisme harmonieux et sain s'<*pan()uit dans le bonheur et la i)aix, I^e Play remanjua en chacune d'elles certains traits communs qui font défaut dans les sociétés malheureuses et troublées. Il y vit avec raison les régies nécessaires de l'ordre social, les conditions de la vie stable et prospère, en un mot les éléments de la constitution essentielle.

C'est donc à la mf'thodc expérimentale, ap])li ([uée avec tout»^ la rigueur des procécb's scicntiH- (fues, que Le Play dut la découverte de ce critérium vainement poursuivi par ceux (jui voulaient a priori construire de» toutes piéc<'S l'i-dilice social et cherchaient la règle en eux-mêmes, au lieu de ht (leiiiiiinIiT ;ni\ faits. .loubrrt. toujours eiinenii de la ciiinn-re, toujours appuy*' sur robs('rv:iti(»n, a entrevu la téconde voie et posé les premiers Jalons de l;i science (jue devait créer Le Play. Dans cet ordre d'idées, il est bon de relever quelques-unes de ses sentences : * Rien ne i-eiid les • 'sprits si imprudents et si hardis que Tignorancc

des temps passés et le mépris des anciens livres. Une voix trompeuse a perdu le monde en nous criant : Invente et tu vivras. Ce qui était ancien n'a plus suffi au genre humain , il a voulu des nouveautés et s'est forgé des monstres qu'il s'obstine à réaliser. Dieu a laissé engendrer les sciences physiques aux temps; mais il s'est réservé les autres. Les premiers germes, récemment produits par ses mains, furent déposés par lui dans les âmes et dans les écrits des premiers hommes. De là vient que l'antiquité, plus voisine de toutes les créations, doit nous servir de modèle dans ces choses dont elle avait reçu et nous a transmis les principes plus purs. Il faut, pour ne pas nous égarer, mettre les pieds dans les traces des siens, insistere vestigiis. Le temps nous entraîne, et avec nous, nos bonnes mœurs, nos bons usages, nos bonnes manières et nos bonnes opinions. Pour ne pas les perdre et ne pas nous perdre nousmêmes, il faut nous attacher à quelque époque dont nous puissions ambitionner de faire revivre en nous les mœurs, les opinions, les usages et les manières. Ayons une philosophie amie de l'antiquité et non pas de la nouveauté, qui se propose l'utilité plus que l'éclat et qui aime mieux être sage que hardie. La présomption est toujours en faveur de ce qui a été; car s'il a été, s'il a subsisté, il y a eu quelque raison de son existence et de sa durée, et cette raison n'a pu être que sa convenance avec ce qui existait déjà, ou un besoin du t<Miq)s, qu(d([U<' nécessité enfin ({ui le ramènera si on le détruit, ou i{ui en ft-ra sentir l'absence par quelque grave inconvénient, »

Joubert, Messieurs, ne s'est pas borné à indiquer, avoe une itrande sûreté de vue, la route à suivre. Il a exprimé dans ses maximes, avec une rare fermeté de jutrement, la plupart des vérités fondamentales dév('Ioiij)(''('s et dcMnontn'os par Le Play. « L'étude m(''thudi(pie des soci<'tés européennes, dit celui-ci, m'a appris que le bonheur individuï'l et la prospérité publique y sont en proportion d«' l'éneririe et de la puretc' (b'S convictions reliirieuses. > Cette leçon principale qui ressort de la i^randc (^Kpiètc ])()ursuivi<> i>('iid:irit un dcmi-siéclc par un savant d»» .y/'nic, est aussi rcnscii^iicmcnt (|ui se détraj4:(î de l'ensciidilc des vues de Joubert sur la morale sociale. Vous avoz pu déjà vous en convaincre. Messieurs, jtar l'exposé que nous en avons fait. Cette aiialoirie ne sera pas moins frappante dans les idées iju'il nous reste à analvser.

Outre la présomption de satresse (prelU^s tirent de leur anciennet»'. .loubert voit dans les traditions le plus silr renq>art de la libert<'' individuelle, la i»lus forte ffarantie des droits imiirescriiitiblcs de la conscience. * Les meilbMires lois naissent des usa^'cs. Uter aux lois leur vt'tust»', c'est les rendre moins vénérables. » Ces anciennes lois ont cela jiour elles < qu'on pensait autrefois (jue la Justice ne devait j)as naltn' de la loi. mais la loi

(le la justice. > Et la justice, on la faisait alors découler non des conceptions cliangeantes des hommes, mais de ce principe immuable, suprême réi;ulat«Mir des soci<'»tés humaines, que Le Play appelle le Décalogue éternel. Qu'étaient, du reste, les premières lois, sinon « les premières pratiques rendues immuables par l'injonction de l'autorité publique. Tout ce qui devint loi avait d'abord *''té coutume,, et l'histoire de notre droit coutumier lut celle du droit de tous les peuples. Les lois de Solon se firent comme la coutume de Sens. Des lois ainsi faites ne sont pas les pires, et l'esprit de choisir, d'accommoder, de corriger, de rédiger avec perfection n'est pas le moindre. > N'est-ce pas, en efiet, à cet esprit, porté parfois jus(iu'au scrupule, que plus d'une des nations qui nous eùtourent doivent en partie leur stabilité et leur puissance? Pour nous, qui ne connaissons plus ces ménagenjents, avuns-nous beaucoup à nous applaudir de voir nos législateurs trancher dans le vif pour improviser à cha({ue saison des lois et des constitutions nouvelles ? Joubert ne le penserait pas sans doute, et vous consentirez certainement, Messieurs, à ce que je sois encore sur ce point de l'avis de Joubert.

Nous ne le contredirons pas davantage quand il rappelle « qu'en Grèce, les sages avaient égard, dans leurs lois, à la commodité des peuples, dont ils évitaient de contrarier les habitudes et les mœurs. Ils les faisaient propres à plaire, et comme ils auraient fait des vers. > Combien nous sommes loin de pareilles tendances! Sans la loi du progrès, j'oserais presque dire que les mo-

(lonips faiseurs do lois poiirraiont peut êtn^ ici trouver chez les anciens un modèle de sa.nesse. Je me hasarderai aussi à leur citer, comme digne de toute leur attention , la remarque qu'ajoute Joubert : < Il faut bien en effet que les lois s'ajustent, jusques à un certain point, aux habitudes et aux mœurs, et qu'elles soient bonnes, comme disait Solon, pour le peuple qui les reçoit; mais il faut (Qu'elles soient nirillcures que lui, car il s'agit de le redresser. » oltscu'vcz , Messi(Hirs, que Joubert dit bien redresser; il ne dit pas dépraver. Il n'avait pas prévu qu'un temps viendrait, où l'on ferait des lois pires que le peuple et propres ;i le dégrader.

Combien il y a d'à-propos aussi et d'instruction pour l'heure présente dans cette belle comparaison des lois et des décrets : « Il y a des lois et des décrets. On ne jxnit ai)pel(M' loi (jue ce (|ui parait le plus juste, le plus sage, le plus moralement obligatoire, le plus conforme à la volonté de Dieu. Destinées à régner toujours, les lois doivent jjorter renq)reinte d'un<* raison élevée au-dessus de tons les cas particuliers. Les décrets, au contraire, n'ont (|ue les circonstances en vue; ils sont rendus j)ar le législateur, non on tant que législateur, mais en tant «pradministrateur do la cité. Faits poiii- nn temps, pour un moment, ils n'ont pas besoin d'être, coniUK* la loi, l'expnîssion de la raison ('ternelle; il suflit (|u'ils .soij.Mif commandés jiar la i)ru(l«'nce. Les lois se taisent dans les troubles; c'est alors quo les décrets parlent. L(^s lois brillent dans les beaux jours , et les décrets dans les jours nébuleux.

Ils voilent la loi, coninio, en de certains moments où l'adoration est suspendue, on voile dans nos temi)les ce (ju'on y honore pour en éxiiov la ^trofanation. » Quelle haute et nohle idée du liouvernemenl éclate dans ces lignes ! Qu'eût dit Jouhert s'il eût vu les décrets, non point parler dans le silence des lois, mais imposer silence aux lois existantes, et, quand elles parlaient dans leur sanctuaire par l'ori^ane des magistrats, leurs interprètes, se mettre au service des passions basses pour chasser la justice de ses prétoires profanés. Joubert a connu des violences plus brutales : en a-t-il connu d'aussi hypocrites ?

Mais il n'était pas de ceux qui se laissent abattre par les événements, ou qui perdent courage en face des triomphes éphémères de la force. Des tristesses du temps, il saurait tirer une moralité, et je ne doute pas que ce ne fût celle-ci : « Quand les mœurs publiques sont mauvaises, les bonnes mœurs particulières acquièrent une importance extrême. Elles en deviennent la censure et quelquefois le correctif. Elles sauvent les principes par une sorte de protestation contre le siècle; elles conservent le feu sacré et le transmettent comme un dépôt à la i^^énération qui suit. » Si tous on France! ne comprennent pas ce devoir de l'exemple, il suffit de nommer votre Académie, Messieurs, pour rajjpeler ({u'il est à ces défaillances de nobles exceptions.

La même hauteur de vues se retrouve dans la part que .Joubert assigne à chacun dans le gouvernement général. Il ne croit pas que tous soient également aptes à y participer, et les raisons qu'il

en donne s'imposent à notre méditation. « Com bien d'épaules sans force ont demandé de trop lourds fardeaux! > et, par suite, ont plié sous le faix. Voilà, en deux mots, l'histoire du peuplequi, appelé à se diri,yer sans avoir les connaissances suffisantes, se jette dans le chaos, veut des économies et voit croître ses dépenses, cherche la stabilité et court de bouleversement en bouleversement, désire la paix et toml)e dans la f^nierre, enfin est mal gouverné, parce qu'il a voulu se gouverner lui-même et ne sait comment s'y prendre. « Dans les i^ouvernements (jui obéissent à la supériorité du nombre, c'est une dij^-nité de stati(|uo ou d'arithmétique, une prépondérance ifrossière ou de quantité, qui juire des choses humaines. > Est-ce la meilleure manière d'(^n juiter? Non, parce que l'inh'lliii-ence n'y a pas assez de i)art. « Placer la puissance où la force n'est pas, et lui donner des contrepoids, c'est h; secret du monde polili(iue. Plus il y a dans un Etat de jinissance et de force morale en ojjposition avec la force réelle ou physiiiue, i)lus cet Etat est habilement constitué. > En efiet, < la politiqm» est l'art de connaître et de mener la multitude ou la i)luratité; sa ^'loire est de la mener, non pas où elle veut, mais où elle doit aller. > Si « \o plus irrand besoin d'un peujjle <'st d'être i^ouv^-rné, son i)lus grand lionheur est d'être bi<Mi ^^ouverné. > C'est jHjur cela, sans doute, (jue «ceux qui vendent gouverner aiment la n''publi(|ue, et ceux (jui v(Milent être bien gouvernés n'aiment que la monarchie. > Quels sont les plus raisonnables? .Ioul>ert répond : « La multitude^ aini(* la niultituch' (t la

pluralité dans le gouvernement; les sages y aiment l'unité. > Et il termine par cette conclusion si prolbndément vraie et qui, bien comprise, dis siperait bien des malentendus : « Quoi qu'on fasse, le pouvoir est un partout, nécessairement, inévitablement, indispensablement un, et homme. C'est bien la peine de se tant tourmenter pour donner à cette unité une apparence multiple et trompeuse. >

Joubert estime. Messieurs, que « flatter le peuple dans les tempêtes politiques, c'est dire aux flots de gouverner le vaisseau, et au pilote de céder aux flots », et par suite, c'est courir au naufrage. L'intérêt de tous exige donc que le pouvoir public ne soit remis qu'à ceux-là seuls qui sont vraiment en état de l'exercer utilement. Mais « si l'on donne quelque exclusion aux hommes sans patrimoine, ce n'est pas qu'on doive penser qu'ils aimeraient moins la patrie ou la vertu, cette opinion ferait aux richesses trop d'honneur, mais c'est que chacun peut se convaincre, par son expérience personnelle, que l'homme en butte aux flots du sort, à la tourmente du hasard, est moins le maître de soi-même, et risque d'être exagéré parce qu'il n'a pas, pour se recueillir et régler ses sentiments et ses pensf'es, assez de calme, de loisir et de bonheur. Il est moins sage, non par sa faute, mais par celle de sa position. C'est à ce titre seul ({u'on peut, jusqu'à ce que cette position soit changée, refuser l'administration des affaires publiques à celui qui n'a pas eu d'aff*aires personnelles îi manier. Tous ceux à qui il est permis de se placer et de vivre dans le re-

pos sont comme assis au timon, et ont pour devoir et pour fonctions de gouverner et de diriger ceux qui sont obligés de vivre dans l'action et le mouvement. » Nulle question, Messieurs, n'est l»lus délicate, plus conii^lcxe, plus dinicili^ à vcsoudre et ne demande autant de mr-nagcments que celle de l'organisation et du bon lonclionnement du droit de sutirage. Les int«''rèts en jeu sont si nombreux, les cunsé(iuences sont si graves que la UKÙlleure solution restera longtemps encore un problème à débattre pour lespliilosophes et les politi({ues. Je ne prétends pas assurémenj que Jouliert nous l'ait loui'ni<'. Mais les indications (pril nous donne, les tempéraments (ju'il propose, le iirolbnd sentiment qu'il garde de la dignib"' bumaine, ont une liante valeur morale et doivent peser d'un grand poids dans la décision.

J'en dirai autant des considérations non moins élevées que lui suggère une autre situation résultant aussi de la Ibrce des cboses, et se rattacbanl à la précédente, je veux dire rini-galitt' des conditions. Là encore, voyez coiiime il se s«'*pare du (lix-liuitième siècle et en répudie sans besiter l'erreur capitale, celle que Le Play nomme si bien le taux «logme de la perfection originelle. « Les bomnies naissent inc'gaux. Le grand bienfait de la société est de tliminuer cette in«''gailté autant (ju'il est possible, en procuiaiit ;i tous la sûreti', la propriét»'» n('»cessaire, l'éducation et les secours. > Hi«'n loin, de créer ou d'aggraver l'inégalité, comme le prétendent Rousseau et ses disciples, le société au contraire att(''nue l'inégalitf" nature||e(pii existera toujours entre les

hommes : elle la restreint de plus en plus par d'équitables compensations, par une législation protectrice, surtout par les admirables dévouements que suscite la religion. Ceux qui veulent détruire cette société, au lieu de se borner à l'améliorer, ne comprennent pas qu'ils livreraient les hommes à une inégalité bien plus brutale, nullement diminuée pnr une foule de contrepoids et d'institutions charitables, et que leur triomphe serait le règne de la force pure. Même avec ses défauts, qui viennent surtout de ce que l'action bienfaisante de la religion est entravée plutôt que favorisée, la société est en somme, dans son organisation actuelle, une barrière protectrice des faibles. Elle limite l'inégalité : elle ne peut la détruire, parce que l'inégalité tient à cet ordre de choses invincible qui se compose des lois de la création. Gomme les feuilles d'un même arbre sont toutes différentes, comme les arbres d'une même forêt sont tous inégaux, de même les hommes différeront toujours d'intelligence , de force, de vertu, d'énergie pliA'sique et morale, ainsi qu'ils diffèrent de taille et de visage. De cette inégalité fondamentale dérivent toutes les autres. Il faut donc les accepter comme inévitables, puisqu'elles viennent de la nécessité, et se conformer à l'ordre universel. Beaucoup qui se plaignent s'estimeraient heureux s'ils méditaient cette simple maxime de Joubert : « Pensez aux maux dont vous êtes exempts. »

< Toute idée sage tient l'homme à sa place dans l'univers, la lui fait sentir et la lui fait aimer comme un li< n natnl, aisé, commode, accou-

tumé. Exceller dans le rang où la Providence nous a lait naître et le garder, c'est là, certes, la meilleure des ambitions et la seule conforme à Tordre. Heureux celui ({ui n'est propre qu'à une chose! En la faisant, il remi)lit sa destination. Il faut aimer sa place, c'est-à-dire la bassesse ou la supériorité de son état. Si tu es roi, aime ton sceptre; si tu es valet, ta livrée. » Combien le peuple serait plus heureux si ceux (|ui se prétendent SCS amis et (fui ne sont (|ue ses courtisans, puisqu'ils font profession de le flatter, c'est-à-dire de le tromper, avaient le courage de lui tenir un langage aussi sensé! Les choses n'iraient-elles pas mieux pour tous si l'ouvrier aimait son outil, le laboureur sa charrue^ L'ordre social en serait plus régulier et le bonheur de chacun plus assuré. Cela est-il donc si diflicile ? Est-ce demander aux hommes un edorl trop pénible, ou leui' imposer une obligation humiliante;' Mais il n'est jjoint de condition si humble, si dépourvue en apparence d'élévation, (»ù une âme noble, énergique et fière ne puisse par l'attéction, l'activité, raccomplissement du dt»voir, l'attachement à l'ordre, poursuivre et atteindre le véritable idc'al. (JiK'lqiK' étroite et prosaïque (ju<' soit la vic^ n'elle. ou la peut toujours relever et ennoblir i)ar le sentiment (|u'on y apporte, (juand, au lieu de la prendre en de'goùt, on la rattache à l'ordre vrai du monde par la soumission aux lois de Dieu. Elh; s'embellit alors en s'i'c'lairant d'un rayon de cett*' si)lendeur infinie qui émane du divin foyer, .loubert l'a ilit en termes bien touchants : < La religion fait ;iii pauvre même un devoir d'être UIm'I'îiI. noble, généreux,

magnifique par la charité. Le plaisir de donner est nécessaire au vrai bonheur, mais le plus pauvre peut l'avoir. > Aux yeux de Celui qui créa les mondes, le denier de la veuve brille de plus d'éclat que tous les trésors des rois. Aux yeux des hommes, Faccomplissement des devoirs de son état est la première des vertus et la première des beautés morales.

Quel est le plus honoré et le plus heureux, de celui ({ui sait s'assortir et se conformer à une position modeste, mais en harmonie avec son naturel et ses habitudes, ou de celui qui méprise la condition où il est né, accuse le sort, et reste toute sa vie un déclassé haineux, un orgueilleux aigri, mécontent des autres et de lui-même? N'est-il pas réduit, cet ambitieux, à envier Thomme modéré dans ses désirs dont parle Joubert : « 0 exemples ! ô modèles !... Voyez ce pauvre homme : quatre ou cinq sensations par jour lui suffisent pour se trouver heureux et pour bénir la Providence. De la paille pour s'y coucher, du pain trois fois par jour et quelques prises de tabac en font un roi. » Certainement Joubert peint ici d'après nature : il a dû rencontrer ce brave homme i)rès de chez lui, i)armi les vignerons de Villeneuve ou les paysans de Montignac. (Juand il le trouvait émondant sa vigne ou se chauttant au soleil, assis sur une pierre au seuil de sa porte, il échangeait avec lui quelques paroles d'amitié. J(^ le soupçonne même d'avoir (|uel(]uefois regarni l;i tabatière tout en causant et assorti hi ti-anchc de pain de (juehiues bouteilles de vin. Ces braves gens contents de peu, il y en avait alors : ils de

viennent de plus en plus rares. Le monde en vat-il mieux? « Le mot sage dit à un enfant est un mot (j[u*il comprend toujours et qu'on ne lui explique jamais. » Que n'en est-il ainsi des hommes !

Malgré un bien-être matériel accru, plus de facilités de vivre, des distractions plus nombreuses, les hommes de ce siècle ne se sentent pas plus heureux et restent mécontents de leur sort. C'est que la vraie cause du bonheur est une cause morale. « L'homme, dans l'ordre et en harmonie avec lui-même, éprouve la joie et le repos que ces choses là donnent, et les voit sans les distinguer. Au sentiment de la clarté douce et diffuse, qui pénètre intimement toutes ses facultés, se joint celui d'une chaleur dont son âme est secrètement et paisiblement remuée, » Joubert achève de rendre cette vérité sensible por une comparaison aussi juste qu'originale : « Il est impossible de chanter et de danser juste sans plaisir, tant l'observation de toute mesure vraie est naturellement agréable. L'ordre moral est également mesure et harmonie ; il est impossible de vivre bien sans un secret et un très grand plaisir ».

La société, qui a cru s'attacher les hommes par une émancipation presque complète de tous les bas instincts, n'a fait que les irriter et n'a pu désarmer leurs haines ni établir sur eux son empire. C'est (|u'('lle s'est placée en dehors de la règle vraie des actions humaines. Or, il y a dans la règle seule « un repos (jui attache, à toute autorité qui établit l'ordre, la reconnaissance de ceux qu'elle y soumet. L'homme aime naturellement son ,L;uide, celui qui l'instruit, lui commande et le

dresse. Jamais, au contraire, lés hommes n'aiment invariablement ceux qui les dépravent ».

Une autre conséquence de cet abandon de la règle nous est indiquée par Joubert avec une bien grande finesse. Depuis que Tabolition de toutes les barrières anciennes a mis au plein vent les volontés humaines, on est frappé qu'une sorte d'air de tristesse ou d'ennui se soit répandu sur le peuple et remplace la saine gaieté d'autrefois. Joubert en donne une explication bien ingénieuse : « Qui vit sans but et, comme on dit, à l'aventure, vit tristement. Dans la vie morale, pour avoir du plaisir, il faut se proposer un but et l'atteindre; or, tout ce qui est but est limite. Non seulement, il n'y a pas de vertu où il n'y a pas de règle et de loi, mais il n'y a pas même de plaisir. Les jeux des enfants eux-mêmes ont des lois et n'existeraient pas sans elles; ces règles sont toujours gênantes, et cependant plus on les observe strictement, plus on s'amuse. » Comparaison familière qui fait bien ressortir la justesse de l'idée : le peuple, en effet, n'est-il pas toujours enfant, par ses bons comme par ses mauvais penchants ?

Enfin, pour bien juger Tordre social, il faut nous souvenir que la recherche du bonheur personnel n'est pas notre vraie destination. Dieu a voulu dans sa bonté que le moyen de vivre plus heureux fût de vivre plus sage ; mais « la double fin de rhommo sur la terre est sa vertu propre et le bonheur d'autrui ». Et résumant en deux mots tout le devoir social et la solution de l'antagonisme des classes, Joubert ajoute : « Étes-vous pauvre, signalez-vous par des vertus; ôtes-vous

riche, signalez-vous par des bienfaits y>. Notons qu'ici, comme toujours, Joubert va frapper dans l'homme les cordes nobles et le relever à ses propres yeux par la beauté de l'effort qu'il lui demande. C'est ainsi encore qu'il peut trancher en une ligne une question qui, dernièrement, a fait écrire tant de pages, prononcer tant de discours, la question du divorce : « On n'est, avec dignité, épouse et veuve qu'une fois ».

Sans doute. Messieurs, les obligations qui nous sont ainsi assignées par Joubert ne flattent pas nos passions : elles peuvent même déranger nos aises, froisser nos inclinations, contrarier nos désirs. Mais nous ne sommes pas des hommes pour ne chercher que le bien physique, et un écrivain n'est pas philosophe pour chatouiller nos faiblesses. Joubert se fait une autre idée de nousmêmes et des devoirs du moraliste. « Le bien-être dit-il, est la loi des corps animés ou vivants; mais l'ordre est la loi des esprits. » Je ne connais pas de doctrine qui fasse plus d'honneur à l'homme. C'est une application parfaite de la belle définition donnée par M. de Bonald : « L'homme est une intelligence servie par des organes ». C'est donc à l'intelligence que doit appartenir l'empire. Or, Joubert vient de nous montrer que la loi de l'intelligence est de rechercher l'ordre et non pas le plaisir. Aussi, conclut-il avec autant de raison que d'élévation : « Il n'y a pour l'àme (|u'iin moyen d'échapper aux maux d(^ la vie, c'est d'<''chapper à ses plaisirs et de cliercher les siens plus haut. »

Nous connaissons maintenant, Messieurs, les vues de Joubert sur la société. Elles exigent de l'homme une grande énergie morale. Il nous reste à lui demander par quels moyens il compte obtenir ce développement de la moralité, c'est-à-dire comment il entend l'éducation, la première des oeuvres sociales, puisqu'elle est la base qui porte tout le reste. Personne n'en a parlé mieux que lui, et nulle philosophie n'est plus que la sienne, digne d'être méditée par les parents, par les maîtres, par tous ceux qui ont charge d'àme, car c'est l'àme surtout qu'il a en vue, comme tout bon éducateur. « Souvenons-nous en bien, dit-il, l'éducation ne consiste pas seulement à orner la mémoire et à éclairer l'entendement; elle doit surtout s'occuper à diriger la volonté. » Gomme une volonté bien réglée est celle qui se meut dans l'ordre, « l'idée de l'ordre en toutes choses, c'est-àdire l'ordre littéraire, moral, politique et religieux, est la base de toute éducation ». Yoilà les deux principes qui inspirent toutes les idées de Joubert sur ce grave sujet.

Les fonctions d'inspecteur général et de conseiller de l'Université, qu'il exerça sous l'Empire, l'ont amené à s'occuper beaucoup d'éducation : elles lui ont permis aussi de voir de près les méthodes et de les juger à l'œuvre. A cet égard, la

correspondance qu'il échangea en 1809 avec Fontanes mérite une attention particulière. C'était répoque où le roi de Hollande, Louis Bonaparte, réorganisait l'instruction pul)li([ue dans ses états. Il consultait Fontanes qui, à son tour, prenait l'avis de Joubert. Nous avons les réponses du moraliste, et vraiment on peut regretter que les grands-maîtres qui se succèdent à la tète de l'Université n'aient plus de tels conseillers. Toutes ces lettres de Joubert sont des merveilles de bon sens pratique, d'élévation morale, de haute et ferme raison, en même temps que des modèles de discussion spirituelle et courtoise. Elles sont trop importantes, et, par la manière dont elles répondent aux questions partout (lél)attues aujourd'hui, elles présentent un trop vif intérêt pour ne pas en donner au moins une courte analyse.

En ce temps-là. Messieurs, il y avait en Hollande un ministre (jui, i)our notre malheur, a laissé des héritiers. Il n'entendait pas ({u'il fiU permis dans les écoles primaires de donner aucune instruction sur les dogmes de la religion. rr<'tait un laïciseur avant la lettre. Par conqx'usation, il faisait entrer dans ses programmes, outre Part d'écrire, de lire et de compter, les langues, le chant, les éléments des mathémati(iues, de la physique, de l'art de raisonner, de la géographie, de l'histoire et d'autres articles encore, dette tiièse, qui (le nos jours exciterait rentliousiiisme, laisse .Joubert assez froid. Une telle aliondauce ne lui dit rien qui vaille : je présume même ([u'il ne voit en elle qu'une stérilité mal dégui.s«''e p;ir des (leluM's ])oiiqK'ux. Il ajoute ironiquêiueut : * L(^ ministre

ne dit pas si les petites filles, qui ont aussi des facultés intellectuelles, apprendront les éléments de la logique; cela est probable dans un siècle où l'on croit que le raisonnement est la raison. Que le Ciel préserve les autres enfants, (enfants du peuple, car c'est d'eux qu'il s'ayit ici), d'être propres à apprendre tout ce c^ue le ministre veut qu'on leur enseigne ! Ils ne seraient plus capables de travailler. La force de l'homme , si elle se porte à son cerveau, quitte ses mains. Quiconque est propre à donner une attention extrême et soutenue à ce qui est abstrait devient impropre à ce qui est machinal. La nature a pourvu aux travaux nécessaires à la vie en ne donnant à la plupart des hommes que des cerveaux qui ne font rien. »

Quant à la religion, il va sans dire que Joubert ne partage nullement l'aversion qu'elle inspire au ministre. Gomme il existait alors des conseillers supérieurs qui osaient contredire le maître et que ceux de Hollande étaient de ce nombre, Joubert accorde son entière approbation à ce passage de leur rapport : « On donne quelquefois trop de lati tude à ce principe, très vrai en lui-même, que la religion est une alfaire entre chaque individu et l'Être suprêm(\ Elle l'est, sans doute; mais elle est en même t(Mnps une affaire qui importe tellement à la socif'té, que son jjonheur, sa stabilité, son perfectionnement en dépendent et (j[u'on ne saurait trop tôt tourner vers elle l'esprit et le cœur des jeunes gens ». Joubert avoue bien que le français de ces professeurs néerlandais est hétéroclite, mais il trouve que le sens en est bon, et il

se plaît à reconnaître que leur langage corrompu est employé à exprimer des pensées et des sentiments fort sains.

Arrivant à Tinstruction secondaire, le ministre « déplore avec une indignation amère et concentrée le temps perdu à apprendre le grec et le latin qu'il paraît haïr en secret ». Autrefois, on ne se vantait pas ouvertement de ces choses là. Depuis lors , le progrès a banni ces scrupules , et sur ce point le ministre hollandais est bien dépassé. Mais il ne tarde pas à reprendre l'avantage, et, pour remédier aux inconvénients des langues anciennes il propose exactement ce que l'on propose de nos jours, « et ce qui formerait sans doute, dit Joubert, une excellente instruction, car tout s'y trouve : grammaire, rhétorique, histoire, géographie, poésie, éloquence et érudition; mais on ne dit pas comment il faut s'y prendre pour atteindre à un pareil but, on ne résout pas le problème ». Après nouvelle expérience, nous pouvons répéter, Messieurs, que le problème attend toujours sa solution. Nous ne sommes pas plus avancés qu'en 1809. Les plus fortes têtes de nos réformateurs sont bien d'accord pour déclarer que chaque élève doit devenir une encyclopédie vivante. Ce point est acquis au dél)at : il ne souffre pas de contestation. Mais le moyen d'y parvenir est encore à découvrir. C'est ici que la chose se complique et que commence la difficulté, car s'il est facile d'agrandir les programmes, il est i)lus malaisé d'agrandir les cerveaux.

Les professeurs de Hollande avaient cru tourner l'obstacle en demandant, tout comme les

nôtres, qu'il y eût une éducation littéraire distincte pour deux sortes d'écoliers : ceux qui apprennent les langues savantes et ceux qui ne les apprennent pas. Joubert répond : « C'est séparer ce qui doit être réuni; c'est mettre une liqueur exquise dans des vases indignes d'elle et qui ne manqueraient pas de la corrompre. Il ne faut verser la littérature que dans des esprits et des âmes littéraires. Or, les modernes ne peuvent avoir l'esprit et Fàme littéraires que par l'étude des anciens, ni bien connaître les anciens s'ils n'en connaissent pas la langue. Ces bonnes gens pensent que le but de l'éducation littéraire est et doit être, non pas de rendre l'esprit plus beau, le goût plus pur, le sens plus droit, la langue plus ornée, l'âme plus délicate et la mémoire plus heureuse, mais seulement de donner « à l'esprit un plus grand nombre d'aptitudes pour tous les genres de connaissances. » Ils gémissent de l'état de leur pays à cet égard : « Les études des mathématiques, de la physique, de l'histoire naturelle, y sont beaucoup trop négligées. » Ils en rougissent , « et ce n'est pas là, disent-ils, ce qu'exige l'état actuel des lumières et de la société. » Pour se mettre donc au niveau de l'état actuel des lumières et de la société, grand cheval de bataille de ceux qui, ne trouvant jamais leurs raisons dans le dedans des choses, parce qu'ils ont l'esprit peu pénétrant, les cherchent toujours au-dehors, parce qu'enfin ils ont des yeux, ils souhaitent qu'on enseigne tout à la jeunesse, même à l'enfance, pour la rendre propre à tout savoir.

« Ils ont à ce propos un siniiulier principe, ils reconnaissent que les enfants sont peu capables d'attention; mais ils prétendent qu'en faisant succéder perpétuellement une étude à un(^ autre, on pourra occuper continuellement leur esprit sans le fati^^uer. C'est dire qu'un arc toujours tendu se reposera si le tireur change de but. La comparaison est de l'école; mais nous parlons des écoliers. Les professeurs se trompent. L'esprit des maîtres, qui est robuste et exercé, peut se délasser, en effet, par un changement d'attention et d'occupations; mais celui des entants, léger et tendre, ne peut se reposer et se réparer que par des mouvements, des jeux, des distractions et des dissipations.

« Il pourrait se faire, cependant, qu';i force d'exercice, on donnât à l'esprit d'un enf;iiit jtliis d'étendue et (Y aptitudes que sa nature ne le comporte, mais on ne gagnerait à ce jeu de l'art qu'un esprit faux et de mauvaise consistance. Un des soins des bons éducateurs doit être de laisser chatiue (\sprit dans sa propre sphère, et de lui apijrcndre à la n'uiplir. Mcu sum pauper in œre était la devise d'Horace, et, ;i (juelques égards, il serait bon (ju'au sortir des ('colcs chaque enfant put se l'appliquer. Il faut (|ue personne n'aj)i)renne à avoir plus d'esprit que soi. »

Peut-on montrer, Messieurs, un<> itlus vraie, une plus profonde connnissnnco de la nature liumnin(\ (^t fain^ un*^ criti(ju<' i)Ius sensée d'un plan d'études qui a (l<'j)iiis longtenqis jtassc' la frontifTi" (!<• Holbuidc et tleurit en France c(»mmc dans une terre i)romise ;' La raison même parle

ici par la voix de Joubert. Il fait écho à toutes les traditions de l'ancienne France : « Regrettons, dit-il, nos anciens collèi^es ! C'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. La philosophie et les mathématiques, ilont on fait tant de bruit, y avaient des chaires ; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place, non pas en relief et avec fracas, comme aujourd'hui, mais, pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues, insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre; on les apprend, aujourd'hui, et on part avec le désir de les oublier. » Avec quelle sagacité Joubert discerne ici les premiers symptômes d'un mal qui ne faisait alors que se révéler et qui s'est tant accru depuis ! Son diagnostic n'est pas moins sûr quand, à côté du dégoût de l'étude, il signale l'orgueil du demi-savoir comme un des traits caractéristiques des générations nouvelles : «. Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore. Il n'y avait point

d'écolier, quelque médiocre qu'il pût être, qui lYU absolument négligé et abandonné par ses maîtres ; on cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer. On faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître et tous les talents à éclore. »

Il importe. Messieurs, de signaler la conclusion que Joubert tire très justement de ces pr<> misses : « C'est par l'effet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations non pas savantes , mais amies du savoir et habituées aux plaisirs de l'esprit que s'étaient nmltipliés en France, pays du monde où cette éducation était \o mieux donnée et peut être le mieux reçue, à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité; cette réunion de qualités où tout charmait, sans (jue rien y fût distinct ; ce temp(''rament moral singulier, que le pliilosophe suisse de Murait croyait particulier à nos cliniats, et (jui servait à former ce qu'on app«'lait proprement (\vs hommes de mérite, «espèce d'honnnes, dit-il, commune en France et prest^ue inconnue partout ailleurs > ; espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'Iionneur du genre humain que les siècl(\s où aucune nation ne j»ourra se vanter d'en posst'der un très grand nombre seront tous des siècles grossiers. >

Ces hommes de mérite constituent la vraie force d'un peuple : ce sont ceux qu'avait formés

l'ancienne éducation décrite par Joubert qui ont fourni à la France, aux premières années de ce siècle, tant de personnalités éminentes dans tous les genres : généraux, administrateurs, ministres, diplomates, financiers, aussi bien qu'écrivains, artistes, industriels et savants. Quel que fût le poste qu'on leur assignât, ces hommes de mérite se trouvèrent toujours au niveau de toutes les situations. La France (rautrefois, Tancien régime, par cette éducation aujourd'hui si décriée, avait pourtant légué à la France moderne, au régime nouveau, une pépinière innomljrable d'hommes de premier mérite. Cette réserve s'est épuisée. Pour la renouveler, a-t-on eu raison de renoncer à un système d'éducation éprouvé par les siècles et qui avait produit de tels fruits ? Aux jours d'épreuve, avons-nous trouvé et trouveronsnous des hommes de mérite ({ui soient les équivalents de leurs devanciers? La réponse définitive appartient à l'avenir, mais pour le présent, il ne semble pas que nous ayons à nous applaudir du changement, ni que nos réformateurs aient eu raison de dire « à l'expérience : Tu radotes, et au temps passé : Tu es un enfant ».

Heureux encore. Messieurs, si dans ces variations peri)étuelles nous ne négligions pas de plus en plus la culture morale de la jeunesse : « Un ne voit dans les jeunes gens que des étudiants; moi j'y vois de jeunes hommes. Soufflez sur eux une molle indulgence, et faites fleurir leurs passions! ils en recueilleront des fruits amers. S'il doit y avoir, dans la vie humaine, quelque chose d'immuable et d'indépendant de nos goûts, de nos

fantaisies, de notre volonté, c'est le devoir. C'est là le terme qu'il ne faut jamais remuer, le rocher où l'on se sauve, et où le flux et le reflux de nos inclinations doit venir se briser, même dans les orages de la fortune et des passions. Il nous importe d'accoutumer notre esprit à le considérer comme ne devant jamais changer ni de solidité, ni de place. Cependant , dans la plupart de leurs leçons badines, nos derniers moralistes font du devoir une espèce de jeu avec Injucl ils jtn'tendent exercer la jeunesse à bien faire. Ils lui donnent mille faces, et, l'asseyant sur le siildr mouvant de notre imagination ou de notre sensibilité, ils veulent en faire l'objet de ce qu'il y a de plus léger et de plus variable en nous, notre plaisir. Ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter cette grande afllaire de la vie, d'où dépend toute la vertu. Il est essentiel de la conduire avec une gravité profonde, constante, uniforme, et cela importe, non seulement au bonheur des hommes, mais aux plaisirs mêmes de l'enfance. Il y a dans l'àme humaine, dès le moment où elle se forme une partie sérieuse, aussi bien qu'il en est une légère et frivole... Quand vous i)r('sentez aux «Mifants, comme plaisant, ce qui par sa nature est sérieux; (|uand vous leur faites prati({u<'r, en se jouant et comme un divertissement, ce qui doit être pratiqué posément et comme un sacrifice, ils sentent, malgré eux et malgré vous, dans leur conduite, le malaise secret et le mécontentement involontaire d'une fausse position. >

L'idée de Dieu pourrait-elle être remi)lacée avec avantag»' dans féducation ]inr l'ide*' de la

science? Cette opinion, si en faveur auprès de nos contemporains, n'est point partagée par Joubert. Il n'a ù aucun degré, Messieurs, la superstition scientifique. On ne saurait parler avec une ironie plus dédaigneuse de ces demi-savants, « cyclopes laborieux, ardents, infatigables, qui forgent les sciences mais qui n'ont qu'un œil. » Sa préoccupation la plus vive est de maintenir la distinction essentielle de l'esprit et de la matière : la science matérialiste le révolte à juste titre et il ne cesse d'en démontrer le danger : « 11 faut que les idées spirituelles et morales entrent les premières dans la tète, car si elles y trouvaient la place prise par les dogmes de la physique, elles ne pourraient plus s'y faire jour. L'esprit alors habitué à se contenter de notions grossières en refuserait de meilleures. Les sciences sont un aliment qui enfle ceux qu'il ne nourrit pas ; il faudrait le leur interdire. Ce mets vanté leur fait dédaigner une autre nourriture qui serait meilleure pour eux, aveuglés et flattés qu'ils sont de leur faux embonpoint. » Il a dit encore avec une grâce ravissante : « Rien de trop terrestre et de trop matériel ne doit occuper les jeunes filles. Il ne faut entre leurs mains que des matières légères. Comme la nature les dégage, en quelque sorte, de la terre et les forme élancées pour les faire belles, il faut que l'éducation fasse pour leur âme ce que la nature a fait pour leur corps. »

En un mot. Messieurs, l'éducation ne doit jamais oublier que « les mathématiques appren nent à faire des ponts, mais la morale seule apprend à vivre. > Et, <( à la morale, il faut du ciel

comme de Tair à un tableau, > car «c pour enseigner la vertu, il n'y a (ju'un moyen, c'est trenseigner la piété, (jui nous porte à nous anéantir devant Dieu. Par la piété, on connaît Dieu; c'est la seule modilication de notre ànie par huinelle il soit mis à notre port(''(> et puisse se montrer à nous. Alors on sent Dieu avec l'âme, comme on sent l'air avec le corps : l'àme ne peut se mouvoir, s'éveiller, ouvrir les yeux, sans sentir Dieu. » Alors aussi les sciences peuvent prendre dans l'éducation leur ijlac^ léijfitime : elles cessent d'être périlleuses parce ({u'elles ne sont plus qu'autant de chemins divers ({ui tous ramènent vers Dieu. « Progrès des sciences ! tlit-on sans cesse, et l'on ne s'occupe pas, on ne dit rien de la possibilité et du danger de leur dégénération. Des lueurs utiles et (jui dirigent vers le gîte valent mieux que des lumières éclatantes, qui nous éloignent du chemin. Le siècle des lumières! Souhaitons le siècle des vertus. > Ceal exactement. Mes sieurs, la loi de salut social, énoncée par Le Play en ces termes : « Le progrès matériel et intellectuel est stérile ou dangereux, s'il n'est pas compléU'î par un progrès dans la prati([uede la lui morale. > L'éducation ne s'achève pas avec la Jeunesse : c'est une teuvre de perl'ectionnement moral (jui embrasse toute la vie de riiomme et à laquelle doit concourir tout ceiiiii ngit sur l'àme. Le moraliste iteut donc considérer les œuvres de l'art et de la littérature comme autant d'instruments d'éducati<jn et exiger qu'elles aient pour but de nous rendre meilleurs. Joubert n'y manque point, pour lui. le Im.'mu est la splendeur de l'îirt, mais

le bien en est la substance. « Le beau! c'est la beauté vue avec les yeux de ràine. L'esprit dominant la matière, la raison domiitant les passions, et le itoùt maîtrisant la verve, sont les caractères du beau; la snyesse en est le conmiencement. Il y a une morale littéraire, et elle est plus sévère que l'autre, puisqu'elle établit les règles du goût, faculté plus cbaste que ne l'est la chasteté même. La nature a lait assez de passions. Le bien, et le seul bien des livres, est de rendre les hommes plus sages et mieux ordonnés. Les livres causent beaucoup de mal, quand au lieu de nous tenq)érer, ils nous agitent ou nous dépravent en jetant de l'éclat sur ce qu'il y a de pire, l'excès et le désordre, et de l'obscurité sur ce qu'il y a de meilleur, la modération et la règle. L'intelligence doit produire des eli'ets semblables à elle, c'est-àdire des sentiments et des idées, et les arts doivent produire les effets de l'intelligence. Artiste, si tu ne causes que des sensations, (|ue l'ais-tu avec ton art ({u'une prostituée avec son métier, et le bourreau avec le sien, ne puissent Taire aussi bien que toi? S'il n'y a que du corps dans ton œuvre, et qu'elle ne parle qu'aux sens, tu n'es qu'un ouvrier sans âme, et n'as d'habile que les mains. » Vivacité passionnée ({ui vient du cœur, (''nergi(|ue revendication des droits de l'àme, du lirincipe spirituel et moral (jui lait toute la supériorité de l'honnne.

En résumé, Messieurs, l'idée de l'ordre en toutes choses, telle est la dominante des pensées de Joubert : « L'ordre est la coordination des moyens au but. des ]iarties au tout, du tout à la

destination, de l'action au devoir, de l'ouvrage au modèle, de la récompense au mérite. Imaginez Tordre universel. Tout ce (jui y est conforme dans les idées, dans les images, dans les sentiments, dans les institutions est beau; tout ce qui y est conforme dans les actions, dans les projets, dans les entreprises est bon. Voilà la règle. Se tromper sur Tordre est à Tesprit ce que se tromper sur le beau est au goût. Partout où il n'y a pas (Tordre et d'barmonie, il n'y a plus la marque de Dieu. Il y a désert et il y a eu dégrada tion. > C'est ici l'essence de la philosopbie de Joul)ert, le cœur de sa morale. Deux traits suffiront à en achever l'esquisse. L'un qui nous pn''serve de Terreur dans la conception de Tordre nous ramèii<> m la foi dans la rév(»lation en nous rapi)elant (jne « la religion nous défend de croire au-delà de ce qu'elle enseigne » et que « dans Tendjarras de savoir quelle est l'opinion la plus vraie, il faut choisir la plus honnête. » L'autre nous préservera d'une coiifciiqjlation stérile de Tordi'c en nous obligeant ;i tourner nos pensées en ;ict('s : « Il no f;iut s'occujx'r des maux et des nuillieurs du monde que pour les soulager : se boTner à les contempler et à les déplorer, c'est les aigrir en pure perte. Quiconjpu^ les couve des yeux en fait ('rlore des tciiqjètes. >

Nul penseur n'a ('té i)lus tourment('' (pie .lonbert du besoin de mettre m j)r;ili(iue ses maximes. Ot artiste en ex])ressions (h'Iicates, ce lin ciseleur de mots, ne se laisse point i)ren(h"e aux mots. S'il en eonniiit tout le i)rix, il sait (jue ce prix est secondaire, que cette valeur de In forme est

en somme peu de chose et que le fond est tout. Or, le vrai fond pour lui, ce n'est pas même la justesse de l'idée ou l'excellence du sentiment, c'est ce sentiment , cette idée , se traduisant en actes dans la vie : « Les bons mouvements ne sont rien s'ils ne deviennent de bonnes actions.» Gomme les rêveurs, les gens à système, sont percés à jour par cette simple réflexion, et (|ue voilà bien jaugés à leur juste poids les philosophes et leurs disciples qui prêchent toute leur vie un bien qu'ils n'accomplissent jamais. «Tout homme doit être auteur sinon de bons ouvrages au moins de bonnes œuvres. Il ne suffit pas d'avoir son talent en manuscrits, et sa noblesse en parchemins. Il faut faire du bien, lorsqu'on le peut, et faire plaisir à toute heure, car à toute heure on le peut. » Un saint François de Sales ne signerait-il pas une telle pensée où sourient cette âme aimante et cette douce vertu? Et qui, en embrassant d'un dernier regard l'ensemble des écrits de Joubert, ne reconnaîtrait en lui ces deux sortes de génie dont il a dit avec ce charme poétiijue (|ui lui est propre : « 11 y a deux sortes de génie : l'un ({ui i)énétn' d'un coup d'œil ce qui tient à la vie humaine ; l'autre ce (|ui tient aux choses divines, aux âmes. On n'a guère le premier pleinement et parfaitement , sans avoir aussi quelques parties du second ; mais on peut avoir le second sans le premier, (l'est (|ue les choses humaines dépendent des choses divines et y tou client de toutes parts, sans (ju'il y ait réciprocitc'. Le ciel pourrait subsister sans la terre, non hi terre sans le ciel. »

Avant (le nous séparer de Joubert, recueillons, Messieurs, la leçon suprême (jui se iléj^aye de son œuvre entière. Vous vous rappelez le mot célèbre du chancelier Bacon : < Vn peu de philosophie naturelle dispose i\ ratljelsnic , tandis (|u'une science plus profond»' ramène à la religion. y> N'est-ce pas le même sentiment cprexprime Joubert en disant : «Je passe ma vie à chasser aux papillons, tenant pour bonnes les idées qui se trouvent conformes aux communes, et les autres seulement pour miennes. Mes découvertes, et chacun a les siennes, m'ont ramcn('' aux i)réjugés. » Qu'est-ce à dire, sinon (jue ce ipTon nomme avec dédain les prcjui4:<''s n»' sont autre chose (|ue les v«'*rit(''s essentielles, absohies, ('lernellfs, et ({u'après avoir fait le tour îles idées on reconnaît la vanité de l'orgueil humain, le néant des systèmes, et la jeunesse des anciens principes ^ « Il y a dans chaque siècle, même? dans les sièrles les plus éclairés, ce qu'on peut ajuste titre appel(M' l'esprit du temps, sorte d'atmosphère «jui passera, mais qui, j)endant sa dunv, trompe tout le monde sur rinq»ortance et sur la vcrile mènie de la plupart des opinions dominantes. » La véritable force d'esl)rit consiste à ne se laisser ni troubler ni ('branh'r ])ar ces conceptions spécieuses. « Toutes les fois qu'une idck; est claire, (|uelqu'«'mbarrassante (jue soit l'objection qui l'attaque , cette objection est fausse; s'y arrêter est une duperie. )» Mais (pielle idée plus claire <(ue celle d'un I)ien créateur et toutes celles (jiii lui Iniit cortège M'enoiis donc pimr certain <pie toute nouveauté qui les contredit formellement est fausse : < Souvent un système n'est

qu'une erreur nouvelle, qu'on ne sait comment réfuter parce qu'elle n'avait pas encore existé, et qu'on n'a pas eu le temps de la combattre. Un système est une doctrine absolument personnelle à celui qui l'invonto. Si elle contredit toutes les autres, le système est mauvais; si elle les illumine, il est bon, au moins comme système. » Joubert nous donne la meilleure règle à suivre pour nous garder de l'erreur. « Dès qu'un raisonnement attaque l'instinct et la pratii^ue universels, il peut être difficile à réfuter , mais à coup sûr il est trompeur. Quoiqu'on ne puisse pas parvenir à y répondre, il ne faut pas moins s'obstiner à y résister. L'homme sage s'en afi'ranchit, en gardant l'opinion commune. > Vraie sagesse, en eflet, qui, appuyc'e sur l'expérience de tous les temps, et établie sur le roc solide de la foi, a vu et verra toujours tous les systèmes, toutes les objections, se briser et disparaître à ses pieds comme des vagues impuissantes. Les plus incrédules de nos jours sont les premiers à reconnaître la faiblesse des attaques de leurs devanciers. Ils se croient plus forts, mais ils recevront le même démenti de l'avenir. Entre leurs mains, comme entre celles de leurs prédécesseurs, la critique n'est qu'une ouvrière laborieuse qui travaille à démontrer l'unité de la vérité, l'accord de la science et de la foi. Par leur révolte ou leur soumission, i)ar leui-s t('Mièl>r('s ou leurs lumières, eux aussi, comme tous les autres, seront les témoins du Dieu vivant.

YIII.

Nous avons vu, Messieurs, conibion Joubort sentait avec force qu'agir est la loi do la vie humaine, imaire, en cela comme en tout, do la vie divine, car Dieu est action permanente, lui qui crée à chaque instant \o monde puisqu'il le conserve. Comme la plus grande part de sa vie avait été donnée à la pensée, il craignait (]ue la part des actes ne f'ilt trouvée légère. Aussi se demande-t-il avec une sincérité touchante :«c Dieu mettra-t-il les belles pensées au rang des belles actions? C4eux qui les ont cherchc-es. (jui s'y i)laisent et s'y attachent, auront-ils une i-(H'ompense ? Le philosophe et le ])olili(jue s(M-ont-iIs i)ay<'s de leurs plans comme riiomme de bien sera i)ay(' de ses bonnes œuvres. Et les travaux utiles ont-ils un mérite aux yeux de Dieu, comme les bonnes UKcurs? Peut-être bien, mais le i)remier i)rix n'est pas assuré comme le second et ne sera pas le même; Dieu n'<'ii a p;is mis dans nos Ames Tespéranee et la certitude; d'auhv's motifs nous (b'Iernnuenf. }^»urfant je me représente fort bien, liossuet, Fénelon, Platon, portant leurs ouvrages devant Dieu, même l'ascal et La Druyère, même Vauvenar^Mies et La Fontaine, car leurs o-uvres peignent leur Ame et peuvent leur être compt<M's dans le ciel. »

( >ui . Imui •'( aimable Joubt-rt, nous ne pouiM'ions

douter, sans douter de la justice même de Dieu, que vos pensées n'aient été comptées comme des actions au tribunal suprême. Quel auteur, si ce n'est vous, a pu élever son oeuvre avec confiance vers le juste Juge? Vous avez écrit un jour : « Une pensée est tantôt un simple mouvement et tantôt une action de rame.» Quelles pensées, si ce n'est les vôtres, peuvent être assimilées à une bonne action? Gomment ne seraient-elles pas regardées comme un acte ces maximes dont Tintluence salutaire n'est limitée, ni dans le temps, ni dans l'espace , ces sages sentences dont le bienfait se prolongera indéfiniment de génération en génération. Elles « décrient et bannissent du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent <'t qui les trompent. > Elles revêtent d'une l'orme achevée les principes immuables et bienfaisants, et font luire aux youx de tous quelques rayons de l'éternelle vérité. Leur brièveté lumineuse porte dans les esprits la clarté, la joie, le repos. Elles éclairent, élèvent, pacifient , font éclore et développent tout ce qu'il y a de généreux dans l'âme. Elles inclinent les cœurs vers le bien; elles les rendent conq^atissants et purs. Elles inspirent aux hommes l'amour du vrai et du beau; elles leur enseignent toute la science de la sagesse en les forçant à lever leurs regards vers les hauteurs célestes d'où toute lumière descend, à les tenir attachés sur Dieu d'où émane toute vertu.

< Je rends grâces au ci<'l, disicz-vous, Joubert, de ce qu'il a fait de mon esprit une chose légère et ({ui est propre à s'élever en haut. > Non content

de respecter ce don de Dieu , vous avez aidé au ciel par un essor continu. Comme Dédale, vous vous êtes rurtio des ailes, vous les avez comi»osées peu à peu, en y attachant unr idunir cliniiuc jour. Ces ailes vous ont emporté bien haut, jusque sur cette cime du ^--rond, qui est le suldime, (Koù plongeant vos regards dans l'infini, vous avez pu tout voir d'un coup d'oMl et tout dire en ({uel(|ues mots. Si vous étiez, connue Montaigne, iniiir()j)re au discours continu, et i)ar là pt-u aptf à hàtir et à fonder, en revanciie vous étiez propre à semer, et connue vous aviez Ibrt étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses (jui ne sont pas claires, vous n'avez semé que des rayons. Vos pensées sont de celles ([ui, une lV)is ijroduites au jour, ne peuvent plus mourir. Accu«Mllies d'ahord par un petit nondire de lecteurs d'élite, ell(\s se sont répandues lentement; mais plus le temps marche, plus leur reiionmK'e s'i'tend et leur autorité grandit. Consacn'es jiar IMiomuiage des (esprits délicats, elles sonl adoptées comme une monnaie courante j)ar tous les gens de goût et tous les gens de hien, dont le suliVage constitue les réputations durahles.

Elles n(^ vous tronqtaient pas ces Indles lui'urs, qui, dans leur c(»urs(^ rai)id<% passaient devant votre vue, (juand vous (''eriviez,< et dont rajjjiarifion h'-gère vous jH'iH'trait d'une himiere (joiil rien n'«'gale les douceurs. Klles ne vous trompaient j)as assun'inent , quand il vous s< ndilail entrevoir ce qui est au ciel. Klles ne vous trompaient pas, car il n'api)artient jioint à l'erreur de donner sans eirort , sans action, et j»ar le seul

cflet de son approche, un contentement si complet et si calme à rànie humaine : il n'y a pas entre elles assez d'analoi^ie pour cela. > Ainsi vos œuvres sont pleines de vérités, plus (juc jamais précieuses ({uand on est en pleine iirossièreté, en plein réalisme vulgaire, quand ont disparu toutes les nobles délicatesses de l'esprit et du goût. Pour juger de leur prix, voyez par contraste quelle est l'action des mauvais livres qui pervertissent les mœurs par leurs peintures licencieuses, troublent la raison par leurs sophismes , tarissent dans les âmes la source des hautes aspirations par leur conception basse de la nature humaine. Dans ce débordement du sensualisme, dans ce déluge d'erreurs, de paradoxes, de sottises malfaisantes, quand remontent à la surface toute la lie et la boue des cœurs corrompus, vos œuvres, ô bon Joubert, sont comme un sanctuaire inviolable, une arche de salut, ({ui recueille et garde à l'abri du naufrage, au dessus des Ilots du matérialisme et du scepticisme envahissant, les vérités primordiales , honneur et trésor de l'humanité. Si la France doit connaître une ère meilleure et plus noble, où la conscience publique régénérée retrouvera le sentiment de ses devoirs, elle se plaira à rechercher dans vos pages l'expression parfaite des idées les plus saines, les plus fécondes, les plus nécessaires au bon ordre social.

\'ous avez écrit un jour à celles (|ui devait être la compagne de votre vi(}, comment vous voudriez être regretté, explicjuant ainsi comment vous trouviez beau de l'être : « Je voudrais ([\ie mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis

sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupi«*res et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités, pour qu'il leur plût de citer souvent à leurs nouveaux amis ([uel(|ue trait de ma bonne luinicur, ou de mon bon sens, ou de mon bon cfeur, ou do ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus .t^ais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils tussent heureux et qu'ils eussent une longue vie, pour s'en souvenir plus lon,iit(Miips, > Ce que vous souhaitiez s'est réalisé, non seulement pour vos amis contemporains, mais pour tous ceux qui sont venus ou qui viendront. Votre existence entière a été une harmonie conforme aux nomes éternels ; vos pensées vous survivent, et après que vous avez disparu de ce monde, elles soutiennent encore le saint combat de la vérité, en même temps (Qu'elles l'ont aimer et bénir votre mémoire.

Outre vos œuvres, vous avez pour tiMuoins devant Dieu tous ceux «pie vous avez par elles fortifiés, nourris du vrai, gardés en communion avec l'idéal éternel. « Penser à Dieu est une action, > et (jui donc y a pensé plus souvent, en a mi(3ux parlé, et a autant amené les outres à y penser? Votre vie a été une heureuse et nolile vie, pleine! de vertus, féconde en actes, et vous avez mérité d'être accueilli dans la paix et la gloire de Celui à qui vous adressez cette admirables i)rière. où votre Ame est toujours vivante et vibrante à jamais : < Èivv. sans fin et sans commencement,

vous êtes ce que l'homme peut concevoir de meilleur. Gomme un rayon de la lumière est renfermé dans tout ce qui brille , un rayon de votre bonté reluit dans tout ce qui est vertu. Tout ce que nous pouvons aimer, et tout ce qui est aimable, montre une part de votre essence, une apparence de vousmême. Toutes les beautés de la terre ne sont qu'une ombre projetée de celle qui est dans le ciel. Rendez-nous semblables à vous, autant que notre nature grossière permettra cette ressemblance, afin que nous soyons participants de votre bonheur, autant que le permet cette vie. »

• uloase, imp. iJocLiuoDag-PaiTiT, rue Saiiil-Uuiiitt, :t'J :)i87

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