‹ Étude sur les variations du polythéisme grecChapitre 7 sur 7 · EXTENSION DE LA MÉTHODE A UN PLAN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

EXTENSION DE LA MÉTHODE A UN PLAN GÉNÉRAL

§ 1er. ^ Variations des types divins.

Les exemples rapportés dans le chapitre précédent ont dû prouver suffisamment au lecteur combien était défectueuse la méthode employée par nos devanciers pour exposer les systèmes religieux de Tantiquîté. Lorsqu'on explore ces systèmes dans les traditions des divci^s âges et des difTérentcs contrées du monde antique, oti ne trouve nulle trace de cette prétendue unité que représentent nos livres classiques. A en croire ceux-ci, le prêtre mystique de Samothracc, le Romain barbare et Télégant Athénien auraient récité un symbole de foi identique, et cru pieusement la même légende. Il n'en est rien. Les faits établissent d une manière positive cette négation , que la raison eût pu d'ailleurs énoncer à priori.

En effet, si Ton considère, par exemple, ce qu*ont avancé nos mythologues, que, chez les Grecs, Saturne était le dieu du Temps, et qu'Hésiode rapporte son mythe , on verra que cette assertion est encore nloins vi^aie que la suivante : les Hébreux adoraient Allah, dont les prophètes célèbrent la puissance. Cette dernière affirmation paraîtra un monstrueux anachronisme à tout homme doué d'une médiocre instruction. Pourquoi accepterait-on la première, qui n'est pas mieux fondée? Saturne, dieu latin, et Kronos, dieu grec, appartiennent à deux systèmes religieux différents ; certaines analogies ont pu porter les Romains à les identifier entre eux, mais la critique moderne n'en doit pas moins les séparer, en raison des traits spéciaux qui les caractérisent.

On en peut dire autant de la plupart des autres habitants de l'Olympe : les Grecs n'adoraient nullement Jupiter, Junon, Vulcain, Mars; chez eux, les dieux de l'intelligence suprême, du mariage, des arts mécaniques, de la guerre, s'appelaient Zeus, Héra, Héphaestos, Ares, et des différences tranchées les séparaient de leurs synonymes latins.

Il est donc évideat que , pour se conformer aux exigences rigoureuses de la critique, telle qu^elle 8'est constituée chez les moderni s, il importe d'iso*

1er complètement les deux systèmes hellénique et latin. Une semblable tendance s*est manifestée dans la poésie, et doit sans doute son impulsion première à Chénier.

Mais ce n*est point là toute l'œuvre à accomplir. Il existait entre certaines races fixées snf le sol grec des différences non moins fondamentales que celles qui séparaient les peuples de THeTlade de ceux du Latium. Les races montagnardes avaient un génie âpre et rude, qui formait un contraste prononcé avec l'esprit ingénieux et élégant des habitants des côtes : les croyances de ces peuplades devaient donc différer entre elles. C*est, en effet, ce que Texamcn des faits nous démontre, non pas tant pour Sparte et Alhèroes que pour FArcadie, la Thrace, la Phrygie, etc.

De plus, et même après l'extension d'un culte dominateur sur des contrées et des territoires originairement étrangers à son essor, l'unité religieuse souffrait des altérations plus ou moins graves, parce que , conformément aux lois de la vie, chaque membre de l'organisme grec avait, indépendamment de sa vie de relation subordonnée à lensemble, Une vie particulière et originale. Dans chaque bourgade le temple avait son héros, la source sa naïade, le ruisseau son dieu, inconnus au village voisin , de môme qu'en France on ho-

nore dau$ certaines provinces du Midi des saints complètement ignorés dans les départements septentrionaux. Les héros principaux qui appartenaient à toute la Grèce étaient localisés, sous leur nom propre ou sous une autre appellation , dans des contrées étrangères à leur mythe. Quelquefois telle ville, telle province ajoutait seulement à leur légende un trait particulier.

Ainsi, FAttique, FArgolide, FArcadie, la Laconie se disputaient Fhonneur d'avoir lavé Oreste de son crime ; on montrait à Trézène , devant le temple d' Artémis Lycie, une pierre sacrée où neuf Trézénietis F avaient purifié *. En face du temple d'Apollon Théories, se trouvait la hutte où le malheureux Atride s'était retiré,. personne ne voulant le recevoir avant sa purification ; un laurier, qui avait poussé auprès, indiquait le lieu où Fon avait enseveli les objets qui avaient servi à la cérémonie ^. A trois stades de Gythium en Laconie , était une pierre connue sous le nom de Zeus Kappotas ou Kapautas (Zeus qui fait cesser); là, disaiton, le maître des dieux avait guéri Oreste de sa folie '\ Enfin à Mégalopolis en Arcadie, o» voyait un temple où Oreste avait été saisi par le délire, et une colline où les Erinnyes s'étaient montrées

« Paus., î, 31, 7. — « Ib., 2, 81, 11. — ' Ib., 3, 22, 1.

à lui ; le malheureux s' étant dévoré un doigt, les déesses prirent des formes moins effrayantes, et aussitôt il fut guéri. La colline garda le nom d'Acé (guérison), en mémoire de cet événement. Non loin de là, était le sanctuaire d'Acésis, où Orestc consacra sa chevelure ^ Les auteurs syncrétistes ont souvent essayé d'arranger ces diverses traditions dans un ordre chronologique; mais il est évident qu'elles n'ont aucune liaison de succession, et qu'elles ne sont que les faces multiples d'une même idée.

Le développement qui devait nécessairement résulter du mouvement de la vie, et qui se manifeste sous deux formes principales, altération de la pureté des mythes primitifs et moralisation des légendes barbares de l'antiquité, ce développement venait ajouter encore à la confusion en faisant avancer certaines races, tandis que d'autres, pour des causes diverses, gardaient, sans les modifier autant, les légendes premières. Ainsi, juxta-position des cultes arcadien, thrace, dorien, phrygien, des croyances locales de chaque ville ; mélange incessant de ces systèmes divers ; modification de ces systèmes dans le temps et suivant une progression différente pour chaque localité ; puis , par-

^ Paus.^ 8, 84, 1-2.

dessus tout'cela» identification des conceptions étrusques a-vec les mythes grecs , voilà le réseau que la mythologie nous a légué, et que les anciens * mythographes ont embrouillé par leurs tentatives d'explication. Leurs prétendus éclaircissements, dans lesquels on voit figurer côté à côte les légendes des époques les plus distantes , et portant les caractères les plus opposés, n'ont aucune valeur critique; car, s'il est vrai que Pausanias, Plutarque, Apollodore , sont supérieurs aux mythographes modernes , en ce qu'ils ont noté les divergences des traditions, ils ont manqué, aussi bien que ces derniers , de cet esprit de critique qui ne classe les faits qu'après les avoir étudiés d'une manière spéciale.

Aujourd'hui, on s'aperçoit facilement des tein-' tes, si Ton peut ainsi parler, qui colorent chaque époque, et marquent chacun des éléments qui s'y meuvent. Mais ceci n'est vrai que pour la généralité; car, appliquer cet axiome aux mythes des diverses raceS habitant une contrée, ce serait oublier que toutes n'ont pas le même point de départ et ne se meuvent pas avec la même vitesse. En considérant donc seulement les points généraux,, d'abord isolément, puis ensuite d'une vue d'ensemble, on pourra se rendre compte de la marche de l'esprit humain dans ses conceptions,

quelles qu elles soient, et ensuite les caractériser.

G*est par un semblable examen qu*on arrive à cette conyiction» que dans la religion primordiale des peuples helléniques, Zcus était un Dieu-nature '; ainsi le prouvent la consécration du chêne, dont les fruits nourrissaient les premiers hommes, le lait, le miel et la corne d abondance, figurant, dans les traditions Cretoises, Topinion qui soumettait à son pouvoir immédiat la pluie, les saisons. Tannée ^ Plus tard, un développement se manifeste; et déjà à Tépoque homérique, Zeus apparai comme divinité nationale et politique des Grecs, comme roi et père des hommes, comme fondateur et vigilant protecteur de toutes les institutions consacrées par les lois, les mœurs et la religion.

En rapprochant du Zeus homérique les conceptions du Destin, des Kères, des Moirœ, considérées à la même époque, puis dans un âge plus avancé, on remarque un second développement non moins intéressant que le premier. Dans Homère, Zeus seul, parmi les dieux qui se passionnent pour tel ou tel de leurs favoris, reste immuable dans sa volonté, et prend plaisir à voir les immortels descendre de leur rôle divin, pour se livrer aux grossières passions qui agitent le cœur

1 Jacôbi, Mylh. Wœrterb, p. 889. — « M., 2> 135.

des hommes. Le Dcslin, laMoira, qui a mission de diriger d'une manière insensible la vie humaine selon les décrets d'en haut, ne domine pas, avec une volonté de fer, les actions des mortels *; c'est Zcus qui pèse la Kère, le destin de chacun, et le modifie à son gré ; quand le malheureux est sur le point d'être entraîné, le maître de l'Olympe peut le sauver encore *. L'homme lui-même peut influer sur son desliii, sur sa Moira,.qui ne détermine son sort que d'une manière relative '. Ainsi, Egisthe, averti par Zeus, pouvait s'épargner les maux qui Taccablèrent^ en ne séduisant pas la femme d'Agamemnon. Plus tard, et surtout chez les Romains, le Destin devient le maître suprême; Zeus lui-même est soumis à la volonté des Moirœ, qui dirigent le gouvernail de la Nécessité *. 11 faut pourtant remarquer que dans Eschyle, par exemple, le Destin n'est jamais cruel ou envieux, quoique les personnages sur lesquels il pèse le nomment souvent ainsi. Ce sont les hommes eux-mêmes qui s'attirent leurs maux, ils expient les crimes de leur race ou de leur famille : et dans ce dernier cas même, l'innocent qui souffre pour des crimes qui ne sont pas les siens, en est souvent dédommagé plus tard. De même^

est souvent dédommage plus tard. De m

* n., 6, 618; M, 5. — » Id., 8, 69; M, 409; 19, 108; 16, > Odyss., 1, 84. — ^ Esch. Prom.^ 515 ; Hérodot., i, 91.

; 19, 108; 16, 484. irodot., i. 91.

dans Sophocle, Œdipe n*est pas livré aveuglé « ment à la nécessité. Type effrayant de Thomme poursuivi par la puissance du Destin, si Ton considère isolément les diverses parties de son mythe, il apparaîtra sous un autre aspect, quand Toeil aura embrassé d'une vpe d'ensemble les membres de cette grandiose composition; YŒdipe à Colorie témoigne que la croyance antique ne livrait pas la volonté humaine à l'arbitraire d'une puith sance fatale, sans lui laisser l'espoir de la réhabilitation; c'est ainsi qu'Œdipe, après une vie agitée et pleine de forfaits îiuxquels son cœur n'a point pris part, vient mourir glorieusement dans le sanctuaire des Euménides. Postérieurement, l'idée du Destin se développe de plus en plus , au point d'absorber la puissance de Zeus : Parcarum tanta vh^ ut plus possint quam cœïites nniversi * .

Nous ne pensons pas qu'on se soit demandé la raison de ces modificatious successives ; elles forment cependant un point très-important de l'histoire gréco - romaine , puisqu'elles avaient pour but, dans le plan providentiel, de préparer peu à peu le monothéisme. En fait, celui-ci se trouvait à peu près admis chez les philosophes et les lettrés,

^ Lactant. Inst.^ 1^ 11, 13.

lorsque la religion hébraïque \iut donner une forme définitive à la théurgie alexandrine, trop métaphysique pour les masses.

L'être de Zeus, qui contenait en soi un élément moral dans le polythéisme homérique, perdit, d'un côté, sa grandeur, à mesure que la licence des poëtes surchargeait son mythe de puérils détails variés à Tinfini, et développait les légendes des autres divinités, de manière à effacer la suprématie du maître de TOlympe. D'un autre côté, cet élément fatal, qui parait exister dans le monde moral comme dans le monde physique, se développant peu à peu aux yeux des populations par le progrès des sciences, on se rappela, pour ainsi dire, que Zeus n'était pas le premier des dieux. Avant lui, avaient existé la Terre et le Ciel; avant lui avaient existé certains dieux et même les hommes de la race d'or *. Donc, avant lui , il y avait des lois physiques et morales dont la puissance du fils de Kronos ne pouvait rendre compte . c( Si Zeus frappe les parjures au moyen de la foudre, pourquoi donc frappe- 1- il ses propres temples, le promontoire de Sunium et les grands chênes? Pourtant^ un chêne n'est point parjure! '. »

* Hes., Thcog. — * Arisloph. Nephel.

Au fur et à mesure du développement de ces idées» les peuples grecs s'habituèrent donc à réduire peu à peu le pouvoir du maître , tandis qu'ils augmentaient celui des subordonnés en rapprochant les unes des autres des créations primitivement dissemblables. Ainsi, ces divinités mystérieuses, les Moirœ,. la Nécessité, iEsa, lesKères, ces divinités dont la légende, phénomène remarquable, est nue comme une équation, grandissaient sourdement pour s*emparer du monde moral sous le nojn de Destin, déité inexorable, qui n*a ni forme ni mythe, et qui n'est que l'expression abstraite de la loi éternelle des mondes.

Que pouvait cette faible conception de Zeus, précédée et accompagnée de conceptions plus fortes, souillée d'ailleurs par d'impures légendes, en face de l'impérieux besoin d'unité morale, sous le souffle duquel les peuples marchaient à une nouvelle forme sociale? Les âmes, avides de croyances, jetèrent au néant tout le Panthéon olympique, trop étroit pour les grandes idées du siècle ; et tandis qu'elles confiaient à Pan les lois de la nature \ et préparaietyt ainsi l'unité d'aspect des sciences naturelles , Zeus , dépossédé du monde physique par son maire du palais , se

* Hymn, Orph,, X.

trouvait également banni du monde moral par le Destin , êlre immuable , dont le caprice n'influait jamais sur les lois éternelles. Or, de là au monothéisme chrétien, il n y avait qu'un pas.

On remarque de même dans le mythe de Héra des altérations fondamentales. Originairement celte déesse est subordonnée à son mari ; chaste épouse, elle préside à Tinstitution du mariage , et sa légende n'est souillée d'aucune de ces impuretés qui fourmillent dans les mytheis de l'antiquité : elle est même une épouse-vierge (Parlhénia).

Pausanias rapporte une tradition d'après laquelle la déesse recouvrait chaque année sa virginité en se baignant dans la source de Canathos *. Hermione et Platée l'adoraient sous ce nom de Junon Parthénia "-.

Plus tard, on méconnut complètement ce côté essentiel du- caractère de la déesse, en la faisant mère d'Eurymédon ', né d'un commerce criminel avec Prométhée, et en lui supposant des relations amoureuses avec Palique et avec le bel Âétos *. Ces dernières traditions sont posthomériques, et il est nécessaire de le constater; autrement on ne

* Pans., a, 38, 2. — « Cf. Schol. Pind. 01. 6, 149. — Pau»., 9, 2, 5. — Steph. Byz., v, Hermion. — » Eust. ad Hom., p. 987, 15. — i Ser?. Virg., ^n., 1, 398; 9, 584.

pourrait comprendre comment la sévère institution du mariage eût été mise sous la présidence d*une déesse dissolue, que ces mêmes traditions exposent nu& aux regards de Paris.

On notera aussi que, simple femme de Zeus aux temps homériques , elle devient plus tard reine des dieux ^ et emporte une partie de ce pouvoir que la décomposition du polythéisme enlève de toutes parts au maître de TOlympe.

On peut s'arrêter de même avec intérêt sur la prétendue identité du Soleil et d'Apollon. Dans la poésie moderne , il n'y a aucun doute à cet égard ; mais l'antiquité n'était pas aussi certaine de cette équivoque conformité des mythes.

Dans les poètes grecs et chez les RomainSt Apollon et le Soleil paraissent, il est vrai, à peu près identiques. Mais si l'on remarque que le dernier est déjà, dans Homère, le dk'A qui voit tout \ qu'il punit les mauvaises actions, qu'il épie les dieux et les hommes ^, que la croyance yulgaire lui attribuait la faculté fatidique , et d'un autre côté qu'Apollon a aussi dans Homère un caractère analogue, et qu'il porte le surnom de Phœbos (brillant d'une lumière intellectuelle ^), on ne

* n., 8, 277; 14, 845. — » ApoUon. A., 4, 2i9. — » Hora., b. inCer. 62; U., i, 43,443.

s étonnera pas de la confusion qui a dû se pro*^ duire entre ces deux divinités.

On croit retrouver les premières traces de cette identification dans Eschyle ^ Pindàre emploie, en parlant du fils de Léto, des expressions presque identiques avec Celles par lesquelles Homère désigne l'astre du jour : a C'est le Dieu qui sonde tous les cœurs , l-infaillible, que les immortels et les mortels ne peuvent tromper ni par leui^ actions ni par leurs plus secrètes pensées ^. »

Il parait que la philosophie naturelle établit la première, entre Apollon et le Soleil , ces rapporté qui furent développés et affermis plus tard pat Euripide ^. Mais il faut cependant remarquer que ces deux divinités n'ont jamais été identifiées d'une manière^ complète; ainsi, les poètes- grecs n'ont point représenté Apollon guidant le char du Soleil, et les latins postérieurs à Virgile l'ont rarement fait. De même, les artistes ont toujours dis* tingué le premier du second , en lui donnant une figure plus pleine , une taille plus robuste et plue ramassée, et une chevelure qui, relevée sur le front, retombe sur les tempes et sur le cou.

Quant à l'identification du Soleil avec Zeus et Dionysos, dans la Théosophie orphique ^, elle n'a

* Suppl., 198. — « Pind., P. 8, 29. — » JâcoW, Myttiot. Wofrterb., p. 878. — * Orph. h. 1, 13. Macrob., Sât, l, 18,

pds plus de fondement que les autres doctrines de cette école mystique.

Ârlémia a été identifiée de même avec la lune, surtout dans la mythologie romaine; cette identification \enait d*analogies plus ou moins réelles, et non point d*une parité de conception. La Diane qui figure dans nos mythologies se compose d'ailleurs de plusieurs types rassemblés en un seul, qu'on discerne aisément.

1* L'Artémis, sœur d*Apollon, est une sorte d'Apollon féminin, représentant comme femme la même idée que cette divinité, dont elle partage la puissance et les attributs : aussi dans Eustalhe est-elle prise grossièrement pour l'épouse d'Apollon *. Terrible comme son frère, elle l'assiste dans ses vengeances, frappe d'épidémies cruelles les hommes et les troupeaux '-^, et se plaît surtout à percer les femmes de ses flèches acérées : de là, ses noms A'ApoUousa, la destructrice; de /ochéaira , qui se plait au jet de la flèche ; de Toxopftoros, l'archer; de ChrysèlakatoSy à la flèche d'or '. Sa main n'est cependant pas toujours armée du trait fatal ; parfois elle s'apaise , détourne les calamités qui frappent les hommes , et s'oflre à leur adoration comme la divinité qui bénit et gué-

1 Eustath., p. 1197, 39. — > Gallim. h. in Dian., 125. — SHom. passïm.

rit les douleurs *; alors on la nomme Arlemès (Artémis), qui sauve, Sotéira^ Sospita. L'heureux mortel qu'elle a honoré d'un regard bienveillant voit ses troupeaux prospérer : la concorde règne dans sa maison , et il attend , au sein du bonheur, une vieillesse tranquille ^. Du reste, si la colère obscurcit quelquefois son front, ce n'est jamais sur le jeune âge qu'elle jette un regard farouche ; elle protège les enfants et aime tout ce qui commence à vivre '; de là, ses noms de Courotrophos *, Philomérax , Paidotrophos * : « C'est Artémis , dit Diodore, qui guérit les petits enfants ^. » Les jeunes troupeaux et le gibier étaient aussi chérs à la sœur d'Apollon; aussi la regardait-on comme la divinité tutélaire des champs et surtout de la chasse, et la désignait-on par les appellations à*Eurippa ^, de Hipposoa ®, d' Élaphéboïos ®, de Céladeiné '® (qui aime le fracas de la chasse). Comme Apollon, Artémis ne se maria jamais; jamais elle ne fut domptée par l'Amour ". Sa pudeur farouche n'aurait pu souffrir d'autres prêtresses que de jeunes vierges parfaitement chastes et pures; ses prêtres eux-mêmes devaient être soumis aux lois de la chasteté ^^.

* n., 5, 447. — * Kallim., /. c. — ' ^Esch. Ag., 142. — * Orph. h. 35, 8. — » Paus., 4, 34, 3. — « Diod., 5, 73. — ' Paus., 8, 14, 4. — « Pind. 01. 3, 27. -- » II., 21, 509, 485. — «o Hom. h. in Dian., t. — " Soph., Elektr., 1220. — ««Paus., 7, 19, 1; 8, 13, 1.

Douée d'une grande beauté et d'une stature majestueuse \ Artémîs donnait une taille élancée aux jeunes filles ^. Quoiqu*elie ne sût pas toucher la cithare, elle venait chez Apollon à Delphes, et y dirigeait les chœurs des Muses et des Charités '. La tradition ne la met pas au nombre des divinités qui rendaient des oracles; elle devait cependant à sa parenté avec le dieu prophétique les litres de Divinilé proteclrice de Pytho * et de Sibylle de Delphes ^ , ceux de Prostatéria ^ et de Propglœa "^ ; car, comme 1* Apollon Agieus^ elle protégeait les villes et les rues; ceux d'Archégètis et d'Hégémone ^. Enfin , la consécration du laurier et ladoration à Délqs lui étaient communes avec son frère ; c'est dans Tîle sainte, où nul bruit profane ne devait se faire entendre, que les jeunes filles hypcrboréennes lui apportaient leurs offrandes ^.

2** Arlémis Tarcadienne, ou la déesse des nymphes.. Cette divinité, objet d'un culte Irès-étendu et tout 5 fait particulier à F Arcadie, n'avait aucun rapport avec Apollon et les autres déesses qui portaient le nom d'Artémis. Son symbole était une

* Odyss., 6, 151. — « Id-, 20, 71. — » Hom. h. in Dian , 10, 15. n., 6, 182. — * Pind., N., 9, 5. — » Suid., 5. v. — « MscK Sept. c. Theb., 450. — ^ Paus., 1, 38, 6. — » Id., 8, 36. — » Herodot., 2, 32, 35. Paus., 3, 24, 6.

ourse S et le système d*caux courantes du pays jouait un grand rôle dans les mythes qni la concernaient. Ainsi, les nombreux surnoms sous lesquels elle était adorée sont tous dérivés de noms de fleuves ou de montagnes ; les lieux théâtres de sonxulte se trouvaient au bord des fontaines, des lacs ou des rivières ^ ; enfin » du milieu de ses temples jaillissaient souvent des sources vives ^, et les poissons lui étaient consacrés ^. Divinité chasseresse, elle parcourait les bois et les vallées du Taygète, de TÉrymanthe et du Ménale, perçant les animaux sauvages de flèches qui avaient été forgées par les Gyclopes, et animant à la course ses chiens, présent du dieu Pan. Elle avait habituellement un cortège de vingt nymphes, appelées Amnisiennes, du fleuve Amnisos en Crète, «li dirigeait la danse de soixante autres nymphes, toutes filles de l'Océan '. Cette Artémis était surtout révérée à Sicyone, à Épidaure, auprès de Messène, à Limné, à Tégée, à Corinthe, etc. ^. Atalante, amazone arcadienne, allaitée par une ourse, et qui jouissait de la faculté de faire jaillir Teau des rochers, et KalHsto, paraissent n*étre que deux faces diverses de rArtémis d'Arcadie ^. •

* Paus., 8, 6, 8. — « Id., 2, 7, 6; 3, 23, 6; 4, *, 2; 4, 81, 3. — 8 Id., 2, 3, 6 j 8, «0, 7.-4 Diod., 5, 8. — » Kallim., /. c. Cf. Apollod., 2^ 5, 3. — • Voyez hôtes 1^ 2, 8. — "^ Jacobr, Mytti«> Wœrterb., p. 137.

3* L'Aptémis taurique, Brauronie, Orlhie, Or thosie y Iphigénie, Hékate. On entrevoit y à travers lobscurité des traditions qui se rapportent à cette déesse, que son culte se célébrait par des orgies et par des sacrifices humains ^ . Ces cérémonies san« glantes avaient lieu, suivant le dire des Grecs, en Tauride, d'où Oreste et Iphigénie apportèrent la statue d^Artémis à Brauron •. Elle fui révérée comme une déesse nationale, dans cette ville, ainsi qu'à Athènes et à Sparte, où Lycurgue substitua aux sacrifices humains Tusage, plus doux, de la flagellation. Les Laoédémoniens la nommèrent Orthie, appellation dont on n'a pas d'étymologie certaine '. Une autre tradition , rapportée dans Servius *, dit qu'Oresle et Iphigénie ayant pris à Aulis la statue de la déesse, l'apportèrent à Aricia, cachée dans un faisceau de sarments; ce qui valut à Artémis le surnom de Fascelis, Phacélitis. Cette Artémis taurique portait aussi le nom d'Iphigénie, sous lequel plusieurs villes la révéraient : a Les Tauriens eux-mêmes, dit Hérodote, affirment que la déesse à laquelle ils sacrifient, est la même qu'lphigénie , fille d'Agamemnon ^. » Celle-ci, destinée d'abord à être sacrifiée, puis sauvée par la déesse, devint sa prêtresse, et reçut

* Ëurip., Iph. Taur., 36. — « Pans., 1, 23, 9. — * Mûll. Dor., J , 881, — * Yirg., -fin., î, 416. — » Herodot., 4, i03.

le nom d'Hékate avec rimmortalilé *. Comme Hékate ou déesse lune, Arlémis prend divers surnoms : Aithopia, Phosphores, Dadouchos, Amphipyros, Pyrphoros,Lucifera; ces deux dernières épithètes désignaient aussi la déesse de la chasse, qui portait des flambeaux ^.

A TArtémis taurique correspond enfin, sous divers rapports , TArtémis Tauropolos, déesse des taureaux, ou reine des Tauriens. Son culte était sanglant et portait le caractèjre du délire, puisque c'est à cette divinité que le chœur de YAjax de Sophocle attribue la fureur qui a saisi le héros K Il parait que dans tous ces mythes relatifs à TArtémis taurique, ou à Hékate, des traditions grecques qui se rapportaient à d'anciennes divinités de la nature se sont confondues avec les fables et le culte des divinités asiatiques, dont les symboles étaient au ciel la lune, et sur la terre la vache ^

4° Artémis Britomartis pu Dictynne. Ce noni est communément dérivé de Bpirw, bonne ^ bienfaisante^ et de fiaprtç (piapvà ), vierge. Britomartis parait avoir été, dans l'origine, une déesse de la nature révérée par les chasseurs et les pêcheurs de la Crète ^, divinité indigène, distincte d'Artémis,J)ien que, dans son essence^ elle eût avec elle une étroite

4 Paus., I, 43, 1. — * Soph., Trach., 213. — » Soph., Aj., 172. — 4 Jacobi, Myth.^ Wœrterb, p. 139. — * Paus.^ 3, 14, 2,

affinité. Mais, lorsque le culte de rArlémis dorienne se fut introduit en Crète, les deux divinités, en raison de cette affinité d'essence, entrèrent dans un rapport intime. Britomartis se transforma en une nymphe compagne de la déesse et aimée d'elle*. Suivant le scholiaste d'Aristophane, sauvée par elle dans un danger, elle lui érigea un temple ^; ou bien, suivant le scholiaste de Gallimaque ', Arlémis emprunta de son amie le nom de Britomartis, et fut révérée en Crète sous ce nom. Puis toutes les deux finirent par se confondre en un même être; Britomartis devint fille de Léto^.

Les mythes relatifs à Britomartis considérée comme nymphe forment deux groupes distincts : a. Britomartis était fille de Zeus et de la fille d'Eubulos, Karmé ; c'était une nymphe de Gortyne. Elle se plaisait aux courses vagabondes et à la chasse, et devint ensuite chère à Artémis. Poursuivie (depuis neuf mois*) par Minos, qui l'aimait, elle tomba en fuyant dans une rivière, et se prit dans les filets d'un pêcheur; ou, suivant un autre récit, elle se précipita du haut d'une montagne dans la mer, où elle se trouva de même prise dans des filets : Artémis la délivra, puis elle

1 Kallim. h. in Dian., 189; Paus.,2, 20, 3. — «Ran., 1402. — 8 Schol. KaU., /. c. — * Eurip., Iph. Taur., 126; Aristoph. Ran. 1968. — s KaUim., L c.

releva à la dignité de déesse. La nouvelle divinité fut révérée non-seulement en Crète, mais aussi à Égine, où elle se nommait Apha>a. En Crète, on rappelait Dictymna ou Dictynna (de ^:xTuoy^ filet) *. — 6. Elle était fille de Zeus et de la fille de Phénix, Karmé. Elle aimait la solitude, et avait fait vœu d'éternelle vir^nité. De la Phénicic elle se rendit à Argos, auprès des filles d*Érasinos, Byzé, Mélité, Maera et Anchiroë. De là, elle passa jusqu'à Céphallénie * dont les habitants lui rendirent des honneurs divins sous le nom de Lapbria. Elle se transporta ensuite en Crète, où Minos la poursuivit ; mais elle se réfugia chez des pêcheurs, qui la cachèrent sous leurs filets. Elle prit de là le nom de Dyctinna, et fut révérée comme une divinité. Un marinier (Andromèdes) la conduisit de Crète à Égine. Là, menacée de violence, elle s'enfuit de la barque dans un bois sacré de Tile, où son temple se voyait ddns la suite, et, étant entrée dans le

sanctuaire d'Artémis, elle disparut. Les Éginètes

la nommèrent Aphaea, et lui consacrèrent un temple ^

Britomartis était donc primitivement la grande et spéciale divinité d'une tribu adonnée à la pèche et à la marine; comme telle, déesse des ports et

. Paus., ?, 30, 3; Kallim., /. c. — * Ant. lib., 40.

protectrice de la naTÎgatioii : peut-être est-ce de son culte que celui d'Artémis a emprunté cet élément» lorsque les deux divinités s*identifièrent. Aussi les temples de Britomartis aussi bien que ceux d'Artémis étaient-ils généralement placés sur le bord de la mer \ Elle semble d'ailleurs avoir été conçue aussi comme déesse de la lune. En effet» sur des monnaies romaines du temps de Fempire, Dictynna est représentée avec le croissant. Elle a été aussi identifiée avec Hékate ^.

S"" Artémis Ilithyie. Artémis fut dans Torigine très-distincte d'iliihyie. Ces deux déesses se des- ^nent même comme deux divinités rivales. Ainsi, avant que la seconde ait pu secourir la fille de Phlégyas, celle-ci meurt percée de flèches par la sœur d'Apollon, qui figure là comme Ilithyie funeste ^. Mais Artémis n'est pas seulement une déité terrible, elle protège, comme nous Tavons-vu, tout ce qui est jeune et faible ; et cette transition se répète sous cette nouvelle face du caractère de la déesse, qui apparaît dans Horace comme déesse Lucine ( dea Lucina *), comme Ilithyie favorable. Aussi dès le moment de sa naissance exerce4-eUe cette fonction, et la voit-on aider sa mère à mettre Apollon au jour ', On comprendra facilement, du reste, la

1 Spanh. Ktltim. h.inIMan.,89 et 259.— < Sch<4. Eur., Hippol., 141. — ' Pind., P. 3, 9. — * Carm. Sec, 14. — » KaUim., l, c.

confusion qui s'est opérée entre les rôles des deux déesses, si Ton remarque qallithyie, quoique fille de la déesse du mariage et accoucheuse divine, a quelque chose de virginal, comme la fille de Léto. Elle n*a ni époux ni amant ; elle punit les fautes des jeunes filles par les douleurs de Tenfantement; elle n*aime pas les mères trop fécondes*.

6** Artémis d'Ephèse. Cette déesse, qui n'a aucun rapport avec TArtémis des Hellènes, paraH avoir été la personnification de la puissance toute fertilisante et toute nourrissante de la nature, à laquelle les Grecs donnaient, on ne sait par quelle analogie , le nom d'Artémis. Elle était fille dé Latone; sa nourrice s'appelait Ammas ^; son symbole était rabeille, et son pontife portait le nom d'EcŒïjv, roi des abeilles ^. Dans son temple magnifique à Éphèse , où les Amazones , dit-on , établirent son culte , se trouvait son image , sous la forme d'une momie, la tête chargée d'une couronne, et le sein fourmillant de mamelles. Son sanctuaire n'était accessible qu'aux jeunes filles vierges; ses prêtres étaient des eunuques ^.

Chez les Romains, Diane était adorée comme

* Theokr., 27, 28 ; Apollon. A., i, 289. — * Hesych., s, v, — 8paus., 8, 13, 1. -.*Paus., 4, 31, 6; 7, 5,2; Strab., 14, p. 641

déesse de la chasse ; comme divinité qui assiste à la naissance; de là, les noms de Geniidlis^ Lucina; comme déesse de la lune [Hécate^ Lutta, Nociiluca)^ qui dans la nuit sombre et silencieuse préside aux pratiques mystérieuses et magiques *, et qui est invoquée par les amants.

L'histoire du mylhe de Rhée offre encore plus de confusion :

Cette déesse est à peine mentionnée dans Homère, qui rapporte seulement qu'épouse de Kronos, et mère des Kronides, elle confia Héra, enfant, aux soins de l'Océan et de Téthys. La Théogonie d'Hésiode développe un peu sa légende : fille d'Ouranos et de la Terre, et épouse de Kronos, elle arracha Zcus à la mort en le cachant à Lyctos en Crète. Elle présenta ensuite à Kronos un bétyle , ou pierre enveloppée de langes , qu'il avala, croyant dévorer son enfant 2.

Un savant mythologue allemand, qui soupçonne d'interpolalion les deux passages de l'Iliade ^ où le nom de Rhée se trouve mentionné, regarde la donnée d'Hésiode comme la plus ancienne qui nous soit parvenue sur cette déesse. Quoi qu'il en soit, l'apparition de la Crète dans ce fragment

« Hor., Épod., 5, 51. -- « Hes., Thcog., 446-449. — » 15, 187; 14, 204.

indique une époque comparativement peu reculée, où le collège sacerdotal de Tllc avait déjà noué des relations avec le nord ^ Nous laissons de côté l'opinion de Hœck, qui pense qu'Hésiode, ou le récit primitif auquel il s'est conformé, ont emprunté cette idée d'une Rhéé théogonique aux légendes de la Cybèle asiatique, et considère en général la conception du Zeus Cretois comme dérivée du culte de la nature, prédominant en Phrygie.

Primitivement, le culte de la mère de Zeus semble avoir élé fort restreint. Les Thraces méridionaux lui donnèrent une certaine extension -, en identifiant Rhée avec la déesse Kotys ^, analogue à Bendis et à Hékate , et avec Démêler ^. De plus, ces peuples, dans le pays desquels se trouvait la fameuse grotte de Zérynthium, identifièrent aussi de bonne heure cette Rhée-Hékatc avec la puissante divinité des mystères de Samolhrace et de Lemnos. Ce ne fut pas là la seule cause de confusion. Les Thraces avaient formé de bonne heure en Asie- Mineure des établissements qui conservaient des rapports suivis avec la mère-patrie '; par ces colonies, ils apprirent à connaître

* Jacobi, Myth. Wœrterb., p. 780. — * Mûll. Orchem., 879. — » Slrab., 10, p. 470. — ^ Lobeck. Agi , 537. — « Slrab , 10, p. 471,

le culle orgiaque d*iine déesse qu*ils identifièrent encore avec Rhée ; et, en cela, des Hellènes qui s'étaient établis comme eux en Asie-Mineure suivirent leur exemple , et assimilèrent à Rhée, dont ils avaient appris le culte dans leur patrie, cette déesse asiatique qui portait, à ce qu'on croit, le nom de Ma. La Rhée première, déjà tant altérée, se compliqua encore : un élément dionysiaque s'introduisit dans son culte par Finfluence Ihrace. Rhée, disait-on, avait initié Dionysos aux mystères en Phrygie *. On ajoutait, d'auti'e part, que Cybèle, la mémo qu'Hippa (Démèter changée en cavale), avait mis hu monde ou nourri Sabazios sur le Tmole *, et on concluait de là que Démèter, Perséphone, Rhée et Cybèle ne faisaient qu'une même divinité, il se pourrait, en outre, qu'une Rhée- Cybèle, teucrienne ou dardanienne (Adrastée), dont Dardanos institua le culte, se fut mêlée, dans les contrées asiatiques , avec une Cybèle de Pessiuonte, bien postérieure '.

Ainsi, la Rhée thrace, dont la déesse de Lemnos et de Samothrace n'était qu'une variété, négligée d'abord par les Grecs, leur revint en premier lieu avec les mystères que les Thraces leur importèrent, puis du côté de l'Asie-Mineure par les rela-

« Apdlod., 3, b, i. — a Orph., h., 47, 48. — » Welcker, ^sch. Tril.;201.

lions non interrompues entre la métropole et ses colonies, et qui formèrent une Rhée-Cybèle, composée de la Rhée primitive et de la mère des dieux asiatiques. On peut donc, en faisant abstraction de la religion de Samothrace, considérer sous deux aspects le culte et les mystères provenant de la Thrace.

a. Le culte de Zeus, tel qu'il existait en Crète. On confondit plus tard cette Rhée Cretoise avec la grande mère. phrygienne et lydienne. De Tile, le culte de Zeus gagna le Lycée en Arcadie et Olympie, suivant Hœck *.

b. Les mystères de Démèter à Eleusis, et, à leur imitation, dans d'autres villes. Démèter était fille de Rhée 2, qui fut chargée par Zeus de la ramener dans rOlympe ^. Postérieurement, elle fut identifiée avec sa mère et regardée comme déesse de la terre. Il y a plus : dans le groupe de la triple Hékate, sculpté par Alcamène, conformément aux instructions mystiques des prêtres d*Éleusis, la figure qui porte une clef, et qu'on prend dans un sens étroit pour la déesse de la nuit, correspond aussi bien à la Perséphone infernale qu'à Rhée, déesse de la terre.

L'introduction des mystères d'Eleusis n'eut pas

1 Krel., i, 339-344. — « Hom, h. in Cer. 60. — » Id., ib., 442, 460.

lieu avant la trenlicme olympiade ; sur ces entrefaites on connut en Attique le poème d'Eumélos sur Kadmos à la recherche de sa sœur Europe, et propagateur du culte dionysiaque : on prit de là occasion de dire que Dionysos avait été initié par Rhée en Phrygie *. Pindarc mentionne déjà le culte orgiaque de la Cybèle asiatique ^. Un peu après, les deux ordres de mystères commencèrent à se confondre : ainsi, Euripide donne à Démèter répithète de fArimp opsîa, et lui attribue tout l'accessoire qui était auparavant l'apanage de Rhée^. D'autres fois, le même auteur confond le culte de la Rhée Cretoise avec celui de la déesse phrygienne, et les orgies dionysiaques avec le culte de la Grande-Mère *. Plus tard, des charlatans étrangers introduisirent de nouvelles coutumes dans le culte de Rhée, mais ils ne trouvaient accès que dans le peuple *.

On commettrait une grave erreur si l'on admettait comme générale la confusion d'idées qui avait lieu dans les dernières classes de la société. Il faut remarquer d'ailleurs que le culte simple et naturel de la déesse de la terre ne fut nullement dépossédé par celui de la Rhée mystique.

* Schol. Hom. n., 6, 130. — « Sirab., 10, p. 469. — » Eurip. Hel., 1304. — * Hippol., 141 ; Orcst., 1454, 1527. — » Strab., 10, p. 471.

Nous parlerons plus bas de la Cybèle des Romains. Dans les Orphiques, le père de la Rhée mystique se nomme Protogone ; elle a pour enfants le Ciel, la Terre, la Mer, les Vents; elle est mère des dieux et des hommes. Honorée par un culte orgiaque , elle amène avec elle la paix et les richesses, et relègue les calamités aux confins du monde. Le même recueil contient un hymne à la mère des dieux et un autre à la Terre (Gé *). Orphée reconnaissait trois Kourètes, gardiens de Zeus, fils de Rhée ^. Avec Rhée ou Démèter, Zeus enfanta Perséphone; il poursuivit sa mère qui, pour lui échapper, prit la forme d'un serpent '. Les légendes d*après lesquelles Dionysos Zagreus, fils de Perséphone, aurait été protégé par les Kourètes, puis déchiré par les Titans, nous ont été transmises en premier lieu par Nonnus et saint Clément. Il est probable cependant qu'elles remontent soit à Onomacrite , soit à des poésies orphiques plus anciennes, et ne sont qu'une refonte des légendes relatives à Zeus protégé par lés Kourètes et assailli par les Titans. Les étroites relations qui existaient entre Delphes et la Crète vulgarisèrent, dans cette ile , la tradition de la mort de Zagreus, tradition qui , amalgamée avec la mythologie de

^ Orph. h. 13, 25, 26. — « Lob. Aglaoph.^ &i5. — Md., id.,

rida, fut présentée plus tard comme essentielleliient Cretoise.

Suivant Démétrius de Scepsis * , on ne trouvait en Crète aucune trace du culte de Rhée, mais Strabon oppose à cette assertion des témoignages irrécusables. Les Cnossiens montraient encore, au temps de Diodore, remplacement du temple où la déesse avait habité \ On se servait môme dans Tîle de» noms usuels de Cybèle et de Mère ^.

Zeus était né en ce lieu, ou sur le mont Dicté, ou sur rida *. La Béotie, de son côté , réclamait le même honneur ; Tbèbes montrait le lieu où le fils de Kronos avait vu le jour, et un temple de la Mère dindyménienne; qui ne s'ouvrait qu'une fois par an. La statue de la déesse était Tœuvre de Socrate et d'Aristomède *. A Delphes, on oignait quotidiennement d'huile et l'on enveloppait de laine dans les jours de fêtes une pierre qui n'était autre que le Bétyle dévoré par Kronos. C*était sur le rocher de Pétrachos, non loin de Chéronée, que le Titan s'était laissé tromper si grossièrement®. Une statue, placée dans le temple de Hérâ à Platée, le représentait au moment même où Rhée lui offre la pierre enveloppée de bandages ^.

* Strab. 10, p. 724. — « Dlod. 5, 66. — » Euseb., Chron., p. 56. Syncell., p. 125. — ^ Kailim. h. in Jov.^ 34. — *Tzetz. ad Lyk. 1194; Paas. 9, Î5, S. — « Paus., 10, 24, 5; 9, 41, S, — 7 Paus., 9, 2, 5.

D'après le témoignage un peu suspect de Fempereur Julien *, ce furent les Athéniens qui mirent les premiers en honneur le culte de la déesse. Ils lui avaient élevé un temple en commun avec Kronos, dans le pcribole de TOlympium , et un temple spécial, dit Mélroon, qui renfermait une statue de Rhée, faite par Phidias. Il y avait aussi un temple de la mère des dieux dans le bourg d'Anagyros -.

Sur un versant du Lycée , en Arcadie , siège duculte mystique de Zeus, se voyait le lieu où Rhée s'était délivrée de son fardeau ^ ; elle avait frappé de son sceptre le rocher, qui se fendit, et laissa apparaître une source. Parrhasic avait aussi vu naître le dieu *, et Phigalie honorait sa mère '. Le mont d*Alésium , près de Mantinée, avait, diton, pris ce nom ^tà t^v S^nv t»; Piaç ®. Non loin de là, se trouvait la source d'Arné, où Rhée avait enfanté Poséidon , auquel on rendait en ce lieu un culte mystique ^. A Méthydrium elle avait trompé Kronos en lui offrant le Bétyle. Une tradition populaire lui attribuait enfin pour résidence le mont Thaumasion, où elle siégeait au milieu des Géants, et où les Arcadiennes l'honoraient suivant des rites particuliers ®.

* Or., 5. — « Paus., 1, 3, 4; 1, 31, 1; iEsch., c. Gles, p. 576, 32; Plin., 36, 4, 3. — ' Paus., 8, 36, 2. — * Kallim. h. in Jov., 10, 16, 31. — » Paus., 8, 41, 2. — « Id., id., 10, 2. — ^ Id., 8, 8, 2. — 8 Id., 8, 36, 2.

En Élide, Rhée avait un métroon dans le bois sacré d'Allis, et Olympie montrait le rocher de Kronos, Pour rehausser Téclat du culte de Zcus el des jeux olympiques, les Éléens rapportaient que Rhée avait confié la garde de Zeus , amené de rida dans ce pays, aux Dactyles ou Kourèteff, Héracles, Pœonaeos, Epimèdes, Jasios et Idas * . L'Elide conserva longtemps le culte de la déesse : postérieurement au christianisme, on voit une femme du pays, qui avait reçu de Rhéé sa science prophétique , prédire l'avenir aux bergers et aux laboureurs.

Les Messéniens réclamaient pour leur pays rhonneur d'avoir vu croître Zeus ; c'était sur le montithome que les Kourctes l'avaient amené pour le confier aux nymphes Ithome et Néda \

On trouve peu dé traces du culte de Rbéo en Laconie. Pausanias nous apprend cependant qu'outre le temple consacré à Gê et à Zeus Agoraîos , sur la place du marché , les Lacédémoniens avaient élevé on l'honneur ^e la fille de Kronos un édifice désigné par le nom de Gasepton, et qu'Acries montrait une vieille statue de marbre qui la représentait ^.

Enfin, à Dyraé en Achaïe, on voyait un temple

1 Paus., 5, 7, 4. — « Id., 4, 33, 2. - 3 Id., 3, 22, 4.

consacré à la Mère dindyméniennc et à Alys *. Quant à son culte en Thrace et à Samothrace, où elle avait pour suivants les Kabîres, nous en avons dit plus haut quelques mots.

Le culte de la Mère idéenne et des Dactyles idcens était très-ancien sur Tlda troyen, ainsi qu a Andéira, dans la même contrée ^. En Mysie^ on voyait le rocher de Rhée *. A quarante stades de Lampsaque, se trouvait une colline sur laquelle était un temple de la mère des dieux *. Non loin de Cyzique, elle avait fait jaillir une source du sol * : le temple qu'elle avait dans la ville fut sans douie fondé par les Argonautes ®. On y voyait une statue de la déesse (Mère dindyménienne), apportée de Proconnèse, lorsque les Cyzicéniens soumirent cette île ; la face était d'ivoire et le torse d'or ''. On honorait aussi la Grande-Mère à Placie et à Asporène : de là ses surnoms de Placiané et d'Asporéné ®. Pergame rendait un culte aux Kabires ^.

Les localités du mont Sipyle étaient célèbres dans toute FAsie-Mineure *^. On montrait sur le rocher de Coddinus^la plus ancienne image de la mère des dieux *' ; Magnésie possédait un temple

• Paus., 7, 17, 5. — « Strab., 10, p. 4G6, 473. — 3 Id., 13, p. 589. — *Id., id. — 5Ap. Rli., 1,1446. — « Strab.,!, 46; 12, 575 ; Ccdren, p. 98. — ^ Pans., 8, 46, 2. — » Id., 1, 4, 5 ; Strab., 13, p. 619. — 9Paus, 1, 4, 5.— »» Id., 5,13,4. — *> Id , 3, 22» 4.

en son honneur * et jurait, ainsi que Smyrne, par la fameuse déesse sipylénienne [Sipyléné)^. Les habitants de Méiropolis en lonie Thonoraient aussi, ainsi que rattcstent des médailles de cette \ille ^.

En Lydie, on l'adorait à Sardes et à Mastaura *. Lé nom du prei»îer roi de la contrée, Atys, était emprunté aux mythes de la religion phrygienne. Hérodote * parle de Cybèle comme d'une divinité locale adorée à Sardes, et dont le temple fut brûlé dans Tincendic de cette ville , auprès de laquelle on voyait la montagne de la Mère dindyménienne.

Les Phrygiens n'honoraient pas moins cette déesse que les autres peuples de TAsie-Mineure. Ils étaient du reste originaires de la Thrace. <c Les Bérécynlhiens, dit Strabon, peuplade phrygienne, et en général tous les Phrygiens et les Troyens qui habitent l'Ida, honorent la déesse Rhée et célèbrent des orgies en son honneur ^. » La musique bruyante qui accompagnait ces fêles était de l'invention de la déesse elle-même, à laquelle on attribuait aussi quelquefois l'invention de tous les instruments à vent '^. Les Dactyles, originaires de

1 Strab., 14, p. 958. — * Marra. Oxon. II, 26. — » Eckh., D. N. II, 543. — ♦ Id., id., id., 108. — » Herodol., 5, 102, ■*• • Strab., 10, p. 4C9. — 7 Diod., 3, 58; Strab., 10, p. 471.

rida phrygien et habiles métallurgistes, étaient les serviteurs de la déesse Adrastée, qui habitait les montagnes. « Sabazios, dit Strabon ', était phrygien et fils de la Grande-Mère. » Les lieux du territoire phrygien où les Korybantes avaient été le plus en honneur, étaient ravagés du temps de Strabon; ainsi, Corybantion près du Smintbios, Corybissa près de Scepsia ^, etc. Rhée tirait de certaines montagnes de Phrygîe le surnom de Lobriné'. Les riverains du Peucella, descendants des Azanes arcadiens *, honoraient la déesse dans une grotte qui renfermait sa statue *. On trouve Cybèle figurée sur les nombreuses médailles des villes suivantes, qui appartiennent toutes à la Phrygie : Acmonia, Aizanî, Ancyre, Apamée, Attuda, Cadoène, Cérétapc, Cibyre, Coties, Diococlies, Dionysopolis, Eucarpia, Hiéropolis, Hyrgalée, Jiilia, Laodicée, Lysias, etc.

Le culte de la Mère idéenne à Pessinonte en Galatie remontait à la plus haute antiquité. Midas l" fit bâtir un temple pour renfermer sa statue, qui consistait en une pierre noire tombée du ciel ^. Cette image fut transportée plus tard à Rome, mais Pessinonte n'en fut pas moins toujours regardée

* L. 10, p. 470. — « Id., p. 473. — 8 Nicaiidr. Alexiph., 7, c. Schol. — * Paus., 8, 4, 2. — 5 id.^ jq, 22, 3. — « Herodiâo., 4,35.

.eomme le siège principal du culte de la mère des . dieux, désignée à Pessinonte par le nom d'Agdistis. Le temple élevé par Midas ^ se trouvait hors des murs près du mont Dindymus, d*où la déesse tira son surnom de Dindyménienne *. On montrait en ce lieu les tombeaux d* Agdistis et d* Atys '. La prétendue Bellone, adorée à Gomana» n'était qu'une déesse cybélienne ^. Sou temple était desservi par plufi de six mille prêtres et hiérodules, gouvernés par un chef spirituel qu'on choisissait toujours parmi les princes de la maison royale. D'après la remarque d'Arrien ^, la déesse du Phase offrait de grandes analogies avec Rhée. Aussi lit-on dans Strabon ^ que les Korybantes, venus de la Bactriane ou de la Colchide, furent adjoints à Rhée par les Titans.

On pense que la déesse syrienne d'Hiérapolis sur TËuphrate n'était autre que l'épouse de Kronos. Elle était représentée avec une couronne . murale et tenant un tambour ; son char était traîné par des lions. 11 y avait de plus des Gralles qui desservaient son temple ^.

En Egypte, on identifiait avec Rhée la mère d'Osiris *►

A Rome^ elle fut identifiée, à ce qu'il parait,

« Diod., s, 5. — « Sbrab., lib. 12, p. 667. — » Paus., i, 4, 5. — 4 Murai. Insc.^ 145, 1. — *Peripl. Pont. Eux., p. 9.— • Lib. iO, p. 472. —'' ï-ucian.; de Dca Syr. — « Plut, de U. et Os, 54.

HO

avec diverses déesses, telles qu'Ops, Maja, Bona Dea, Terra, Fauna % etc. Mais son culte ne commença à avoir un certain éclat que du temps d*Annibal, quoique les Romains eussent dû la connaître auparavant. Le passage de Tite-Live, ce que du temps d*Annibal le culte de la Mère idéenne fut transporté de Pessinonte à Rome ^, » ne doit s'entendre que des formes d'un culte étranger, qui se mêla à celui qu'on rendait à «la Rhée hellénique. Pour honorer la nouvelle déesse, on lui éleva sur le mont Palatin un temple, interdit aux hommes, où les femmes, célébraient les Mégalésies ^ Lucrèce donne de l'image de la déesse une description qui la montre en tout point analogue à Rhée * ; les œuvres d'art romaines , qui représentent la mère des dieux, s'accordent aussi avec celles des Hellènes ^. Enfin Catulle a chanté le mythe d'Atys dans une composition visiblement imitée d'un poème grec.

Le culte de Cybèle prit une extension démesurée sous les successeurs de César; on voit ses saints eunuques avoir accès dans les maisons des seigneurs romains ^ , pendant que Tltalie et la Gaule se couvrent de temples en son honneur, et

4 Macrob. Sat., i, 12. — « Liy. 29, 11, 14. — » Cic. de Har. Resp., 13, 17. — * Lucret., 2, 601. — » Eckh. B. N. V. 169, 344. — • Juven.j6, 494.

que les Métragyrtes inondent les provinces de Tempire. Du reste, les divers ordres de mystères allèrent, toujours en se rapprochant jusqu'à une en-*^ tière confusion des éléments empruntés, d'un côté à la Grèce, et de l'autre à l'Asie.

Il nous serait facile d'étendre l'examen auquel nous venons de nous livrer au sujet des dieux d& l'Olympe ; nous prouverions ainsi que les principales conceptions grecques ont été dénaturées et modifiées sous l'influence des développements originaux amenés par les siècles , ou sous celle de doctrines étrangères; mais fl nous suffira de montrer que les -légendes héroïques ont été entamées de même pour prouver la nécessité d'un travail de refoute, systématique et complet.

Considérons d'abord le mythe d'Héraclès , auquel on a voulu enlever toute originalité.

L'Héraclès grec ne peut nullement, nialgré l'assertion formelle d'Hérodote, être une simple copie^ une refonte du type égyptien. D'abord celui-ci s'appelait Djom ou Som dans la langue indigène ; ensuite il est un des douze grands dieux de la vieille terre de Khémi, et ne se rapproche en rien du type héroïque ; enfin, le mythe relatif au fils d'Alcmène a une couleur purement grecque dans l'ensemble et dans les détails de la conception primitive. Pour accorder Hérodote avec le bon

sens, il suffit de remarquer que les Égyptiens pouvaient très-bien avoir appris à connaître l'Héraclès grec, par le moyen des peuples dé cette contrée qui émigrèrent en Egypte sous Psammétique.

Quant au Melkarth phénicien, qu*on identifia aussi de bonne heure ai^ec le héros béotien, on peut le reléguer comme Djom au nombre des divinités locales, qu'un aveugle esprit de système a pu seul faire comparer à des créations toutes différentes ; rétymologie qui fait venir Héraclès du motracol ( colon errant, colporteur) est très-ingénieuse sans doute, mais n'a aucun fondement.

Héraclès n*a nullement le caractère de colon ; il démolit plus qu'il ne fonde, et se montre dans le mythe héroïque essentiellement pédestre. Loin de rassembler une grande flotte pour attaquer Ilion, comme Vont dit les mythologues des âges modernes, il part sur six vaisseaux garnis d un petit nombre de soldats et de marins (àv Jpx^i Ttayjpovépatfiv) ^ .

n n'y a rien là-dedans qui ait trait à une colonisation maritime , et les auteurs des derniers âges ont fait preuve d'un sens exquis en s'efforçant instinctivement d'établir l'origine grecque de. leur héros ; car quel autre sens auraient leurs assertions : qu'Héraclès s'appelait dans l'origine Alcide^

> Hom., U. tt^ 641.

nom grec s'il en fut jamais; qu'il reçut le nom d'Héraclès à cause des persécutions de Héra , ou par ordre de l'oracle, devant acquérir une gloire (y>ioc) éternelle, en portant secours (Sp) aux hommes ' ?

Il y a au fond de tout cela une intention bien marquée de défendre la nationalité, l'originalité d'une conception qui est peut-être ce que la poésie des Grecs a produit de plus grand \st de plus beau. Si nous remarquons d'ailleurs que dans l'enfance de chaque peuple, il se présente quelque figure de héros bienfaisant appartenant à la première période de la civilisation, et acceptant avec joie les plus grands labeurs pour délivrer son pays des fléaux qui l'infestent, combattant les monstres, protégeant les faibles, assainissant le sol par l'écoulement des eaux, à la fois civilisateur et guerrier, on ne s'étonnera nullement des coïncidences parfois merveilleuses que présentent les divers Hercules , italiote , phénicien , égyptien , indien même, et surtout des modifications et augmenta-* tions imposées aux légendes qui se réunissent en un énorme faisceau sur la têle du héros grec. ^ Voyons un peu comment la tradition primitive peut êlre dégagée de sa gangue , et il ne restera plus de place au doute.

^ Apollod., 2^ 14^ 13; Diod.^ i, 24;Tzctz. Lyk.> 663.

Dans Homère , nulle trace d'une origine étrangère ou de plusieurs Héraclès; de plus» tous les traits du mythe sont essentiellement grecs, et le héros est libre encore de la tunique de peau et de la massue, ornements égyptiens dont on Ta affublé postérieurement. L'hymne héroïque qu*Ilgen pense n'être que le début d'une ancienne Héraclée ou épopée herculéenne, présente les traditions dans le même ordre, avec la même simplicité de faits que l'Iliade et l'Odyssée.

Ici commence l'altération. Lorsque les poètes des âges suivants eurent brodé de diverses manières et considérablement agrandi le cycle mythique du héros; lorsqu'on eut commencé à comparer et à identifier les dieux grecs avec ceux des autres nations , la masse des traditions relatives à Héraclès ayant semblé trop lourde pour un seul individu, on imagina de reconnaître plu* sieurs héros du même nom ; c'est-à-dire , qu'après avoir ramassé en un bloc autour du type national tout ce que l'esprit de curiosité, naturel aux Grecs , pouvait leur apprendre sur une multitude de personnages divers, on imagina de rescinder cette masse , mais en coupante droite et à gauche, donnant à l'un ce qui appartenait à l'autre. La confusion fut encore augmentée par une tendance vicieuse à réduire aux proportions hu-

maines les énormes figuresdeste mps héro ïques.

Le sens profond et poétique des anciennes conceptions fut alors tout à fait perdu, comme on peut le voir par les Alexandrins , qui, méconnaissant dans Héraclès ce type élevé et magnanime de rhomme qui souffre et meurt pour ses frères, arrangèrent ses travaux et en réduisirent le nombre à douze , pour transformer le fils d*Alcmèné en un dieu-soleil.

Mais nous n'écrivons pas ici de traité méthodique du symbole. Nous nous contenterons de faire une remarque sur un passage d'Hérodote auquel on accorde beaucoup trop d'importance: Cet historien parle de deux Héraclès , l'un Égyptien et Phénicien, type du second, l'Héraclès grec. Au sujet de quoi Plutarque * répond avec raison que ni Homère, ni Hésiode, ni Archiloque, ni Pisandre, ni Stésichore, ni Alcman, ni Pindare, ne connaissaient plusieurs Héraclès. Tous ces auteurs, dit l'historien de Chéronée, n'ont jamais parlé que d'un Héraclès argien ou béotien. Il aurait cependant pu ajouter que dans Hésiode on trouve déjà quelques traces des traditions phéniciennes qui analogues à celles du héros grec, s'y reliaient aisément.

^ De Malign. Herodot. ^

Avec la suile des âges, tous les mythes, toutes les légendes s'altèrent. Pénélope, cet admirable type de réponse chaste et prudente, Tun des plus beaux qu'ait créés le génie d'Homère ^ se change en une épouse adultère, qui a eu commerce avec tous les prétendants, et qu'Odysseus chasse de chez lui * . Le héros d'Ithaque, de son côté, devient non plus, comme dans Homère , le modèle du courage au combat et de l'habileté dans le conseil, mais un lâche et rusé diplomate, tandis que, d'autre part, l'insignifismt Palamède, exalté outre mesure par les sophistes, figure comme l'inventeur du calendrier, de la monnaie, des poids et mesures, des jeux d'échecs et de dés , de la navigation , de l'art stratégique ^, etc., etc.

§ II. — Plan d^une histoire des Variatiûns da polyttiéisiiie.

Après un examen attentif des observations contenues dans les pages précédentes, le lecteur sera arrivé, nous l'espérons du moins, à concevoir comme nous-mêrae la nécessité d'exécuter un travail à la fois critique et organique sur l'ensemble des traditions gréco-latines , en un mot

^ Schol. Lyk., 766. ^ • Schol. Sur, 0r.« 422.

d écrire une histoire des variations du polythéisme.

C'est de cette histoire que nous allons tracer le plan y tel que nous Tayons en partie exécuté.

Les diverses phases du polythéisme peuvent se résumer sous les trois aspects suii^ants : naturalisme, spiritualisme et scepticisme. La première phase, qui est la plus ancienne, et qui, aux yeux des critiques indianistes, porte avec elle des traces d'une origine orientale , embrasse toutes les conceptions grecques jusqu'à l'époque où, l'esprit s'étant dégagé de la matière, les dieux perdent leur caractère de dieux- nature pour se présenter sous un aspect plus élevé. Cette phase n'est point constatée, dans son ensemble, par un système écrit; antérieure à l'époque homérique , on en retrouve ça et là des vestiges dans les textes qui appartiennent à un âge bien plus récent, et il faut dégager ces premiers documents des légendes dans lesquelles ils sont enclavés.

On peut remarquer, à propos de cette phase du polythéisme, qu'elle est la seule dans laquelle il faille chercher quelques traces du prétendu système religieux apporté de l'Inde en Grèce. Suivant que le mouvement des études s'est porté de tel ou tel côté, on a voulu ravir aux Grecs l'originalité d€ leur religion, et en attribuer l'honneur d'abord

aux Phéniciens, puis aux Égyptiens, et enfin aujourd'hui c'est de l'Inde qaon fait sortir le polythéisme hellénique. Avant les nouyelles études faites sur les divers âges du polythéisme sanscrit, quelques penseurs isolés protestaient seuls contre une doctrine qui attaquait l'originalité de l'esprit humain y et qui d'ailleurs ne reposait sur aucune base certaine. Comme ils l'avaient fait pour le Molochy le Melkarth, le Baal des nations sémitiques, comme ils l'avaient fait pour le dualisme égyptien, mêlé à un inconcevable système d'émanations, ils demandaient, en dressant la Trinité indoue devant l'Olympe grec, où se trouvait cette prétendue parité qui impliquait, non pas une origine commune, mais une plate imitation de la part des races de l'Hellade. Des recherches nouvelles sont venues corroborer l'opinion de la spontanéité des croyances, ou du moins de la spontanéité du système exposé dans Homère.

En effet , les travaux de critique exécutés sur.les hymnes du Rig-Véda ont fait entrevoir une première période qui offre de certaines analogies avec les croyances grecques, et qui font partie d'une religion naturaliste, antérieure à la religion brahmaïque. Les dieux Brahma et Vichnou, les dix incarnations de ce dernier, les vingt et un enfers avec des supplices effrayants, les quatre paradis si

bizarrement juxta-posés, n'existent pas encore à cette période. Indra, Soma ^ les Açyins « qui ont des ânes pour monture y> sont les dieux qu'invoque rindou errant sur les versants de THimalaïa, et soumis aux tortures d'une nature barbare que la main de Thomme n'a pas encore domptée.

Il n'entre pas dans notre sujet d'examiner quelles analogies peuvent exister entre la période naturaliste des Indous et celle des Grecs; avant de constituer la mythologie comparée, il est nécessaire d'écrire les mythologies spéciales. Les cultes de l'Orient ont d'ailleurs besoin d'être travaillés longtemps avant qu'on en puisse tirer des inductions certaines.

Nous voulons seulement présenter quelques aperçus sur la période pélasgique, afin que cette hypothèse d'un développement successif des croyances grecques > divisé en trois époques distincteSy prenne du poids en s'appûyant à la fois sur le raisonnement et sur les faits.

ce En examinant avec attention, dit Ottfried MûUer S Fensemble des traditions grecques, on se voit forcé de reconnaître que si les compositions homériques appartiennent au premier âge de la poésie hellénique, on ne peut nullement les regar-

^ Histùire de ia LUtérah/tre grecque, cbap. II.

der comme des monuments de la religion première des Pélasges. Il est évident, au contraire, que les conceptions religieuses ont dû subir di- Terses transformations, dues en partie à la poésie elle-même, avant de se constituer comme elles nous apparaissent dans Tlliade et dans FOdyssée. La description que fait Homère du Zeus olympique, di£Père autant sans doute de la notion du Zeus dodonéen adoré par le Pélasge nomade , que la hutte grossière de ce dernier différait des somptueux palais de Priam ou d*Agamemnon.

c( Du reste , les croyances religieuses , telles x[u'elles se manifestent dans les poèmes d'Homère, sont parfaitement d'accord avec une époque où la partie la plus intelligente et la plus distinguée de la nation passait sa vie, soit sur le champ de bataille, soit au conseil ; et de même qu' Agamemnon convoqua à son gré les chefs grecs en assemblée, de même Zeus , siégeant sur TOlympe, appelle en son palais les autres dieux pour leur conununiquer ses résolutions. Lui, le dieu suprême, connaît les décrets du sort, et les peut diriger; roi des <lieux, il donne aux rois de la terre et leur pouvoir et leur dignité. A son côté s*assied Héra, qui possède une certaine part de sa puissance. Près de lui est une fille au caractère viril, amie des combats, protectrice des citadelles , qui mérite par de sages

conseils la confiance que le fils de Kronos lui accorde. Au-dessous d'eux se déroulent différentes divinités, qui ont chacune leur place spéciale et leur office propre dans le palais divin. Mais pourtant, ce qui préoccupe surtout cette assemblée céleste, c'est la fortune des nations et des villes, et les aventures des Grecs, qui, descendus des dieux, sont comme un chaînon intermédiaire entre les habitants de TOlympe et la masse de l'humanité. « Mais comment cette religion héroïque auraitelle pu être celle du paysan qui avait besoin de croire que, l'hiver comme l'été, au temps de la moisson comme à l'époque des semailles , la providence divine veillait sur ses travaux? Est-ce aux dieux guerriers de l'époque homérique qu'il eût pa adresser ses prières pour qu'ils lui dispensassent la pluie et le soleil, et qu'il préservassent ses grains et ses troupeaux? Évidemment, non. De même que l'âge héroïque de la Grèce fut précédé d'une autre époque , que nous pouyons appeler période pél<i$giqitey durant laquelle la culture du sol et la nature des diverses localités avaient préférablement fixé Tattention des indigènes, de même il y eut, dans la religion grecque, une période pendant laquelle les dieux furent considérés comme exerçant principalement leur pouvoir sur la nature, et le manifestant par les phénomènes variés de U vé-*

gétation, de la floraison, par le mouvement des eaux , par les circonstances astroûomiques , etc. »

II ne manque point de légendes qui confirment cette assertion y et représentent les dieux , moins comme. des puissances tutélaires qui récompensent Thomnoe de son courage etde-satertu^ que comme des êtres nuisibles qui font le mal parce que Helle est leur nature.

Ce caractère hostile de la divinité, qui apparaît à l'origine de toutes les religions humaines, comme Vico Ta' remarqué le premier *, est profondément empreint dans les légendes qui ont trait au culte de la nature. Assaillie de tous côtés par des forces terribles qui entravèrent son premier essor, la race pélasgique en garda le souvenir quand ses migrations Teurent emportée hors des limites du pays natal; telle est^ du moins, Tinduction qu'on peut tirer de diverses données, et particulièrement de la description des plus violents phénomènes géologiques : description inapplicable sans doute à la Grèce dans l'âge humain , et dont il faut chercher le type dans quelqu'une des contrées de l'Asie. Pour les Pélasges, les dieux ne sont proprement ni bons ni mauvais, ils sont des phénomènes, et voilà tout. Des offrandes sont nécessaires pour apaiser

^ Scienxa nuova, in pr.

ces êtres redoutables qui exercent leur action nonseulement sur eux-mêmes , mais sur la race humaine : de là le culte. Puis ^ comme l'homme^ toujours profondément vicieux, voit dans les catastrophes qui le frappent la punition d'une faute occulte à Dieu seul connue, de là une théodicée qui, reliant peu à peu les phénomènes de la nature à une théorie de Tâme humaine, fit interpréter chaque événement dans un sens purement moral, et deviner un châtiment envoyé par les dieux dans telle convulsion de la nature qui, deux ou trois siècles auparavant, eût passé pour le résultat d'un conflit entre les Titans et leurs adversaires. Pendant que les races syriennes mutilaient* ce large point de vue du panthéisme originel pour réduire toute religion au sentiment de ces deux phénomènes, le bien et le mal, la mort et la vie, la nature çictive et la nature passive, célébrées, l'une avec une joie délirante , l'autre avec une douleur paiement excessive et également creuse, les Grecs gardaient la direction de leurs idées premières. On trouve bien, il est vrai, dans certaines légendes, qui frappent, à la première vue, par leur caractère de simplicité antique , des traces de ce dualisme sous forme de lamentations à propos de la mort ou de la disparition de tel personnage local, symbole du printemps détruit par les dévorantes

chaleurs du soleil d*été : ainsi les chants appelés Àelini^ lalimi et Bormi^ ainsi les légendes d'Hylas et de Lityersès. Mais ces traditions, qui pour la plupart sont phrygiennes, s'effacèrent bientôt dans le développement de la théologie hellénique, pour ne garder une place que dans le culte mystique et orgiaque.

Si Ion cherche la raison pour laquelle ce dualisme, qui semble devoir convenir à toutes les races douées d'une large intelligence philosophique, fut rejeté par THellade, on verra que, dans ce dualisme, les facultés esthétiques des Grecs n'eussent point trouvé leur développement. Effectivement, c'est un «point remarquable que, dans le monde oriental, qui comprend l'Inde, rArie, la Judée et l'Egypte , la seconde et la troisième de ces contrées, dont les religions étaient un dualisme systématique, n'eurent pas d'art proprement dit, et se distinguaient par une sauvage iconoclastie, comme on le voit, pour l'Arie, dans l'expédition de Cambyse en Egypte. Quant à ce dernier pays, les historiens grecs prétendent bien qu'il avait pour religion un dualisme symbolisé par les luttes de Typhon et d'Osiris; mais les monuments enlèvent à cette assertion son caractère de généralité, et mon« trent que l'Egypte a commencé par un polythéisme confus» qui est devenu chez elle, comme

aux Indes et en Grèce, un polythéisme trinitaire ^ On conçoit facilement pourquoi la régularité mo< notone d'une religion dualiste est peu favorable à Tarty tandis que les idées nlultiples et complexes du polythéisme fournissent au peintre et au sculpteur des thèmes inépuisables sur lesquels son imagination peut s'exei:cer. Cette assertion se vérifie par la destinée différente de Fart chrétien chez les deux familles saxonne et latine. Elles ont le même point de départ, le dogmatisme de saint Paul ; et pendant que les nations protestantes du monde moderne le reproduisent identiquement après dix-huit siècles, les familles catholiques ont fait disparaître la sévérité du principe originaire, en développant la partie légendaire destinée à fournir une base suffisante à Tart futur et à constituer un véritable polythéisme, avec ses visions merveilleuses , ses prédictions par les sorts , ses contrées fantastiques d*où arrivaient les méchants génies qui apportaient la grêle ', son Panthéon splendide où trente mille saints représentaient toutes les forces et tous les sentiments de rhomme; merveilleux développement d'une jeune imagination , qui devait faire apparaître aux treizième et quatorzième siècles les impossibles fan- «

^ Cf. Champoll., E£^t.> p. 285. — > Agobardi lib. de Grrondine»

taisies de Tart gothique » et deux cents ans plus tard les Vierges de Raphaël, tandis que les pro* testants, par.un mouvement inverse, trajvaiUaient, comme les premiers chrétiens, en abattant les édir fices. et en détruisant les signes religieux, à rendre le sol à sa nudité primitive*

Si nous avons insisté sur ce point en hasardant une digression de quelques lignes, c'est qu'il eat intéressant de remarquer comnîent, dans le plan providentiel, toutes les forces sont prévues qui doivent mener Fhomme à un résultat, et comment tel germe, à peine entrevu , laisse apercevoir tout un développement possible que les faits ne manquent point de reproduire. Mais il est temps de revenir à notre sujet.

La religion pélasgique , avons-nous dit , consistait principalement dans Tadoration des forces de la nature. Sans vouloir nous jeter dans le monde des hypothèses et rechercher, avec Ottfried Mùl- 1er, si tous les dieux olympiques ont eu primitivement un caractère physique, comme de nombreuses traces restées dans le culte semblent rindiquer, nous nous contenterons de remarquer que dans la nomenclature des divinités primitives doivent figurer le Cielt la Terre, l'Océan, les dieux-fleuves, les dieux-montagnes, créations qui se touchent en ce point dans Homère , que le

poète n'indique pas leur origine. Il est vraisem* blable, en effet, que dans le principe la systématin sation des forces naturelles en familles ne s'était pas produite. C'est jplus tard seulement, quand le; mythes développés par l'imagination des poètes et des métaphysiciens tendirent à se rapprocher, à se fondre, qu'on assigna le Ciel et la Terre pour principe commun à toutes choses, et que des légendes romanesques vinrent broder les lignes sévères des premières traditions.

Les exemples les plus remarquables que 1*09 rencontre de ces transformations se trouvent dans les mythes des dieux-fleuves et des dieux-monta-» gnes. Ainsi, dans Homère, comme dans Tancienne croyance sans doute, Atlas est dieu en même temps que montagne S comme le Xanthe est dieu en même temps que fleuve ^ ; le phénomène et sa personnification ne sont nullement distincts* Ainsi, dans Hésiode, les fleuves sont fils d'Océan et de Téthys ^. Plus tard, au contraire, à mesure que se dessinait l'antinomie qui isole le monde physique du monde humain ^ les phénomènes naturels se séparèrent nettement de leurs anciens mythes. De cette évolution proviennent les légendes qui font du Xianthe un fils de Korybas * , d'Achéron un fils

* Odyss., 1, 52. — « n., 21, 228. — » Hés. Théog. — ♦ Parisot, Dict. myth., B, 430.

de la Terre , métamorphosé en fleuve pour avoir désaltéré les Titans * ; d'Âcis un berger, qui subit la même transformation, après que son rival Polyphême Teut écrasé sous un rocher \ A la même source appartiennent les traditions suivant lesquelles TArgonaute Amyros donna son nom à une rivière de Thessalie '; Kaystrios, fils d'Achille, au * fleuve Gaïstre *; Dircé, à une source, voisine de Thèbes «.

Dans le mythe du fleuve Alphée, on peut suivre pas à pas cette transformation curieuse du sym* bole divin en historiette destinée à divertir les imaginations blasées des siècles postérieurs. D'abord, il est fils de l'Océan et de Téthys *. 11 n'a pas d'histoire; la vie nomade des Pélasges était trop rude pour leur laisser le temps de fabriquer un roman à chaque dieu. Plus tard, il devient amoureux d'Artémis, et la poursuit jusque dans l'ile d'Ortygie ^, assertion qui exprime cette absurde croyance antique que le fleuve Alphée traversait les eaux de la mer^ sans s'y mêler, jusqu'aux rivages de l'ile, et que des objets jetés dans ses eaux reparaissaient dans la source d'Aréthuse ^. Un peu après, on donne Alphée comme un chasseur mé-

» Nat. Com., 3, 1. — « Ov. Met., 13, 750. — « Steph. Byz., s, V, Val. Flacc, 2, 11. — ♦ Strab., p. 560. — » Paus., 9, 25, 3 ; Scrv. Virg. A., 11, 661. — « Hésiod. Théog., 888. — '' Schd. Pind. Pyâ., 2, 12. — ^ Tim. in Strab., p. 270.

tamorphosé en fleuve S et enfin c'est un descendant du soleil qui, ayant tué son frcre, se jeta dans le fleuve Nyctimos, qui prit de là le nom d'Alphée ^. La mythologie des derniers âges se montre particulièrement désireuse de ces sortes de légendes : ainsi Anios se jette dans le Parensios (Anio) ^i Kaïkos dans FAstrée (Caïque) *, Éridanos dans TÉridan *, Ismène dans Tlsménios ®, Eurotas dans THiméros (Eurotas) "^^ Événos dans le Lycormas (Événos) ®, Hébros dans le Rhombc (Hèbre) ^, Inachos dans THaliacmon (Inachos)*^ Méandre dans TAnabaenon (Méandre) ^S Phasis dans l'Arcturos (Phase) **, Tanaïs dans TAmazonios (Tanaïs) *', uneHarpye dans le Tigres (Harpys) **, Saron dans le golfe Saronique ^*, Soloon dans le Soloon *®, Tibérinus dans TAlbula (Tibre) *'', tous éponymes de ces personnages.

On trouve de même, dans les mythes dès dieux montagnes, qu'Ismaros, fils de Mars, donna son nom à une montagne de Thrace •*, ainsi que Bérécynthos au mont Bérécynthe '^, Kragos, an

« Paus., 5, 7, 2. — « Pseud. Plut, de Fluv., 19. — » Plut. Parall. gr. et r. h., 40. — ♦ Pseud. Plut, de Fluv., 21. — » Serv. Virg., JEn.y 6, 659.— « Hesych., s, v.— ' Bouillet^ Dict. d'ant, s, V. — « Ov. Met., 9, 404. — » Parisot, Dict. myth., 2, 357. — *o Ps. Plut, de Fluv., 18. — " Id., ib. — " BouUlet, Dict. d'ant., s, V, — " Parisot, 3, 490.—** Apollod. Clav., i, 98.— *» Paus., 2, 30, 7. — " Plut, in Thés. — " Bouillet, Dict. d'anl., s. »*— is Parisot, 2, 479» — i» Pieud. Plut, de Fluv., 10.

mont Gragus en Lycie * ; la nymphe Arganthone à une montagne de Mysie ^ ; Aventinus au mont Ayentin ^, [Taygète à une montagne ^ de La-

conie *.

Nous pourrions nous étendre davantage et prouver, par les généalogies diverses données à ces personnages mythiques , quel travail singulier s'était opéré successivement dans la mythologie primitive de THellade. Mais nous croyons inutile de démontrer le caractère puéril de récits pareils à ceux de Diodore, suivant lequel Hélios, fils d'Hypérion, noyé par les Titans, ses oncles, fut transporté au ciel et s*y confondit avec Tastre du jour *. Le lecteur ne manquera pas de tirer, de lui-même, les conclusions nécessaires, et de remonter degré par degré de la légende romanesque au mythe animé, puis de celui-ci au mythe qui constate simplement le phénomène , en lui donnant à peine une forme. Car c'est encore un des caractères de l'évolution successive du poly* théisme d'avoir évoqué les types de la nuit, mère antique des Dieux ^y où ils n'avaient ni formes ni noms, et de les avoir appelés à la vie en précisant leur être et leurs attributions. Ainsi, le Soleil,

* Parisoty 2, 48. — • Steph. Byi., *. w. — • Senr. Virg. A, 7, 657. -^ « Schol. Sur. Or., 615. -* > Diod. Sic., 8.— « Aristoplu Nephel.

dans les poèmes homériques, n'a point encore de forme humaine arrêtée. fiansThymne homérique, son être se dessine nettement. Porté sur un char, comme on le voit dans cette composition % il disparait à l'occident. Mais quel chemin prend -il pour revenir chaque matin au levant? C'est ce que ni les Pélasges ni les Ârgiens n'avaient songé à se demander. Une époque plus difficile à satisfaire imagina que, pendant la nuit, il faisait, sitf une barque, le demi-tour de la terre pour se re^ trouver ensuite à son point de d^art ».

Tous ces détails minutieux n'appartiennent point à une époque primordiale. Nous dirons donc que les Pélasges adoraient le Ciel (Ouranos), Gé (la Terre), l'Océan (Okéanos), la haute mer (Pontos), la mer Méditerranée (Amphitrite), la mer Ionienne (Poséidon), la mer Egée (Nérée), les dieux fleuves (Potamoi), les sources (Nymphœ), les dieux montagnes (Oré), les Vents (Anémoi), le Soleil (Hélios), la Lune (Mené), les Astres (Astra), r Arc-en-ciel (Iris), l'Aurore (Éos), le Jour (Héméra), la Nuit (Nyx). Peu importe, du reste, que cette nomenclature soit trop étendue ou trop restreinte, qu'il y faille comprendre d'autres divinités marines, telles que Téthys et Prêtée, ou les dieux

^ Hom. H. in Sol., il. — ' Âthen^ ii> p. 469; Eustath.^ pa^e 1632, 24 ; ApoUod.» 2, 5, 10.

Priape, Éros, Hékate, Pan, Triton, inconnus à Homère, ou le blé (Démêler) et le y\n (Dionysos). Dans une matière aussi hypothétique, la question de nomenclature importe peu. L'essentiel est de bien noter le caraetère général d'une période <c où tout était dieu excepté Dieu ^ »

Si nous avons réussi à indiquer les éléments de cette époque religieuse, il nous reste à montrer comment ils étaient mis en action, d'abord les uns envers les autres, et ensuite dans leurs rapports avec les hommes. Ici se retrouve ce caractère terrible que Vico a signalé à l'origine de toutes les croyances. Nous ne sommes plus dans l'Olympe homérique où Zeus maintient un certain ordre entre les dieux turbulents ; toutes les forces de la nature, déchaînées, s'écrasent impitoyablement, et retracent Thistoire de ces convulsions géologiques dont le sol a gardé l'empreinte. Car quel autre sens auraient ces légendes grandioses, que les géants empilèrent montagnes sur montagnes, que les Aloades <c se proposaient de combler la m^ avec des montagnes et de lui faire ainsi changer de place avec la terre *, » sinon qu'une infail^ lible voix révélait aux Pélasges, encore voisins de la création, tous les phénomènes qui avaient bouleversé le monde avant qu'il fût habitable

» Bossuet. — « Apollod., i, 7, 4.

pour rhomme ? Dans Aristophane, un vieux pro* verbe : a Tu es plus ancien que le pain et la lune 9:» indique que les Grecs avaient quelque idée d'une époque où le satellite de la terre n'avait pas encore paru, et c'était une tradition vulgaire que les Arcadiens avaient habité la Grèce avant Fapparitiou de Tastre. Cette donnée, jointe à d'autres, qui nous montrent soit des soulèvements *, soit des ruptures de chaînes de montagnes ^, soit des atterrissements ^, soit des émersions d'îles ^, soit des irruptions des eaux ' ou du feu central ®, nous fait comprendre que les Grecs primitifs avaient un certain nombre de notions géologiques et nous explique ainsi pourquoi leurs plus anciens mythes ont un caractère si convulsif. Fortement frappés de ces phénomènes, à la connaissance desquels ils n'auraient pu arriver d'eux-mêmes, ils retracèrent dans leur mythologie l'histoire du monde torturé par l'eau, par le feu, par les tremblements de terre, les forces naturelles réagissant constamment les unes sur les autres pour déchirer les continents et faire bouillonner les mers : de là cette mythologie titanique, où les circonstances volcaniques ont une si grande part : les laves vo-

1 ApoUod., 1, 7, 4. — « Id., 1, 7, 2; Pind. Pylh., 4, 246. — » ApoU., 3, 7, 5. — ♦ Apoll. Arg., 4, 1755; Hyg., f. 63, 140; Plut. Symp., 9, 6; Paus., 10, 5, 3. — » Paus., 1, 2, 6 ; 2, 4, 7; ScboL Êur* Or., 920; Pans.; 2, 1, 6.-*« SchoLTheokr., 1| 05, etç.

mies contre le ciel Tiennent des Ouranides ; la c<h lonne de nuages électriques qui se forme sur le cratère au moment de Féruptioa S c'est Zeus ^i l'assemble pour foudroyer ses ennemis. Cette même donnée se reproduit constamment sous toutes lés formes; la lutte des Ouranides contrôles Kronides *, la tentative des Aloades ', Tescalado des géants ^ sont autant de faces diverses d'une même idée dont le sens est clair, si l'on remarque que le théâtre de ces guerres terribles est toujours une contrée volcanique ^, toujours un pays situé dans l'occident lointain , où les flammes rouges du couchant semblent le reflet d'un incendie.

Une famille de dieux qui avaient pour armes des rochers et qui se jetaient des montagnes à la tête, ne devait pas être fort bénigne pour les hommes. Aussi l'épotpie pélasgique est-elle une de ces périodes où l'homme^ dominé par les forces de la nature sauvage, adore en tremblant ces énergies qui le menacent. Toutes les catastrophes qui font péricliter la vie sociale viennent d'en haut; c'est là qu'il faut chercher le remède; mais le mobile de la prière est la crainte, jamais l'amour.

^ Humboldt^ in Cosm., 1. 1. — > Hés. Théog., 180. — > Diôd. Se.,», 60; ApoU. Cla?., i, 43. — * ApoU., 1, 6, 1. — » Schol. Hom. n.,8, 479;Paiu., 8, 29, %; Stiub., p. 24», 281, 880; Piad. Nem., if 07:

Âinsi^ quand une famine désole la Phrygie, c*est que Rhée a quitté ce pays ; pour apaiser la déesse, il faut instituer le culte d'Atys *. Une sécheresse vient af Qiger la ville d*Haliarte ; pour la faire cesser, l'envoyé doit percer de son épée Lophis, fils de Parthénopée >. Des calamités de toute nature fondent sur la ville de Théra ; c'est parce que Battes a négligé Tordre de Toracle ^•. La Lycie est couverte par une inondation : c'est Bellérophon qui a invoqué la vengeance de Poséidon *. A Caphyes, en Arcadie, un fléau étrange 86 manifeste ^; tous les enfants qui naissent, viea« nent avant terme. L'oracle explique alors que les Caphyens ont eu tort de lapider des enfants qui traînaient, 'par étourderie, une statue de la déesse ; le fléau cesse dès qu'on porte des offrandes funè^ bres sur la tombe des victimes. Une stérilité épou<> vantable frappe la Grèce, parce que Pélops a tué Stymphale dans un guet-apens ® ; parce qu'Auge a exposé son enfant dans le Téménos d'Athéné '^.

Souvent la colère divine prend une forme moins abstraite* Ainsi Apollon, mécontent des Argiens, lance contre eux un monstre nommé

^ Diod.y 8^ 58, 9. — > * Bouillet, Dict. (l*ant., 9, v, Lophis. — » Pind. Pyth., 4, 69; 5, 55. — * Plut, de MuL Virt. — » Pans., 8, 23, 5. — • ApoUod., 8, i%, 6. — ^ Id., «, 7, 4; 8, 9, 1.

Poini^ qui fait périr les enfants sur le sein de leurs mères *. Poséidon envoie à TAttique le taureau de Marathon ^, à la Crète le Minotaure ^, à l'Ethiopie le monstre qui faillit dévorer Ândro^ mède *; ou bien il submerge l'Attique pour se venger de la préséance attribuée à Athéné *. C'est l'époque où des animaux hideux comme les plésiosaures de l'ancien monde viennent tout à coup décimer les hommes, qui hésitent entre la nécessité de défendre leur propre existence et la crainte d offenser les dieux. Parmi ces créations fantasti-* ques, on trouve Échidna, moitié femme, moitié serpent ^; le renard de Teumesse, qui se nourrissait de chair humaine ^; la Chimère, animal à tête de lion, qui vomissait du feu *; le sanglier de Ca^ lydon *, dont Athénée veut faire une laie blanche *®, etc. Quelquefois l'homme hardi qui parvenait à tuer le monstre était nommé roi du pays qu'il avait sauvé : ainsi Cychreus *' et Œdipe «.

D'autres fois encore, c'est par les épidémies que les dieux manifestent leur puissance, comme à la suite du meurtre commis par Idoménée ^'. Apol-

* Paus., 1, 48, 7. — « Apollod., 2, 5, 7 ; 3, 1, 3. — » Id., 2, 4, 3. — ♦ Hérod., 8, IJ5. — » ApoUod., 3, 14, 1 . — « Hés. Théog., 807. — ' Apollod., 2, 4, 6. — 8 U., 6, 180; 16, 828. — » Id., 9, 627. — io Atiien., 9, p. 40i.-. i* ApoUod., 3, 12, 16.— " Soph. (Ed. — i> Schol. Odysg.^ 18, 259 ; Sert. Virg. A., 8, 821.

Ion frappe les Doriens de la peste pour venger la mort de Kamos * et celle de.Scephros^. Athéné se venge d'un incendie qui a consumé un de ses temples, en envoyant une épidémie qui désole Corinthe ', frappée aussi par Poséidon , à cause de la mort d'Actéon *.

Enfin, c'était quelquefois par la folie que les dieux se vengeaient de leurs ennemis ou punissaient les coupables. Dionysos frappe les Prœtides d'une folie furieuse ^. Lui-même avait été atteint de démence par le courroux de Héra ^. Le même dieu envoie le délire aux jeunes filles de Minée ^^ aux femmes de TAttique pour venger la mort dlkarios ^, à Lycurgue ®; Camobuta est frappé de démence par la colère de Démèter ^^. Lorsque les Athéniens enlèvent aux Eginètes les statues d'Auxésia et de Damia, saisis d'une folie furieuse, ils s'entre-tuent^*.

Sans accepter ces traditions comme appartenant toutes au même âge, on peut les étudier avec intérêt , en ce qu'elles confirment les assertions énoncées plus haut sur le caractère sauvage et terrible de la première religion grecque, qu'on re-

5., 8, 53, 1. — » Schol. Pind. CL, • » ApoUod., 2, 2, 2. — 8 Id., 3, s., 1, 2, 4 ; Hyg., f. 130. — ^ Apol-

trouve là seulement, et point du tout dans les hymnes orphiques, où respire la béatitude du sanctuaire. Gomment ces mélodies tranquilles, qui s^élevaient vers le ciel avec les spirales dç Tencens, se seraient-elles mariées aux cris déchirants de la victime qu'on égorgeait pour apaiser les dieuxi dont la vengeance implacable demandait du sang? Une épidémie venait-elle à frapper une ville, une armée ennemie menaçaitelle la sécurité d*un Etat, on n'appelait pas deç prêtres vêtus de longues robes blanches et portant dans leurs mains les simples offrandes des peuples Ariens. Il fallait une oblation plus valable : le sang humain, et de nombreuses traditions montrent que, dans le principe, la Grèce se rapprochait, au moins de ce cdté, de Fexécrable civilisation mexicaine.

On voit, dans les légendes, des sacrifices humains offerts en Crète à Kronos ' , à Zeus Ithomique >, au Zeus hospitalier de Gypre \ k Zeus d'Orchomène ^, à Zeus arcadien \ à Dionysos de Potnies *, de Patras ''j de Chio et de Ténédos ^, de Galydon ®, à Artémis Triclarie *% à

i Jacobin Myth., Wœrt. II, p. 866.— * Paus., 4, 9; Glem. Alex., 1, 36. — 8 Bouillet, Diçt. d'ant. s. v., Cérastes.— * Apollod., 1, 9, 1. — » Id., 3, 8, 1. — « Paus., 9, 8, 1. — ' îd., 7,41, 1. — 8 Porph. de Abst., 2, 55. — » Paus., 7, «1, 1. — " M., 7, 19; 20, 21, 2.

Artémis tauriqueS à Ârtémis Aricine ' ; à Hermès Leucos'; à Athéné de Troie*; à Palémoa*^; à Amphitrite ^ ; aux Paliques ^ ; à Ares • ; aux Érinnyes ® ; à Pelée *® j au héros Polytès ** ; au Cyclope Géreste, à Athènes *^.

D autres légendes, sans mentionner de dieux en particulier, nous montrent Idoménée^ surpris par un orage, promettant de sacrifier le premier qui s^offrirait à sa vue en touchant la terre natale ^\ Un certain Embarôs, natif de l'île de Pyrée, immole sa fille aux dieux pour une cause analogue **. Démiphon, roi de Phlaguse, dans l'Asie-Mineure, sacrifie chaque année une jeune fille pour empêcher le retour d'une peste qui a^ait dé^ sole ses états ^^. Phérécyde fut mis à mort par les Lacédémoniens , d'après un (H*acle qui leur enjoignit de garder avec soin sa peau *®.

Un dragon ravageant le territoire de Thespies, Cléostrate fut choisi pour lui être sacrifié *^. En Crète, une révolte ayant éclaté, l'oracle enseigna qu'il fallait immoler une vierge aux héros indi-^

* Eut. Iph. Taurid. — * Strab., 5, p. 289. — ' Tzetz. Lyk., 674. — * Suid., s, v.^Poiné. — «Tzetz., 229. — « Plut. Symp., 20; de Sollert. anim. — ^ Parisot, Dict. myth., 3, 253. — » Plut. — '" * - ** *** ; Hérodot., 4, 57, 62. — « Ant. Lib. 25.—

gènes ^ Méandre, fils de Cerkaphos, ayant triomphé d*une armée ennemie , égorgea son fils pour accomplir un \œu ^.

Quelquefois le dévouement à la mort était volontaire. Ainsi les filles d'Androclée ', Haemon^ fils de Kréon ^, et Ménécée ' s*ofirent spontanément à la mort pour sauver Thèbes, l'oracle demandant une victime humaine. De même Ischénos se dévoue pour sauver la Grèce d'une famine *. Âgraulos se sacrifie pour Athènes ^, Marathon, arcadien, pour assurer la victoire aux Tyndarides ®, Macarie pour les Héraclides ^.

Ces sanglantes ofirandes, qui se retrouvent à Forigine de tous les cultes, persistèrent beaucoup plus tard que Tépoque pélasgique, puisqu'on en voit des traces au siège de Troie ^^ et à la bataille de Salamine même *^ ; in^îs d'après les termes de ces récits, ce n'était plus que d'horribles souvenirs prolongés, et qui se ravivaient seulement dans les grandes calamités. Car déjà, dans Homère, Zeus a un caractère moral trop élevé pour qu'on suppose que l'anthropophonie eût persisté dans son culte. On voit, du reste, dans plusieurs traditions, des traces de la réprobation que ces vestiges d'une

* Parthen. Erot., 35. — « Ps. Plut, de Fluv. — s Paus., 9, 17. * Eurip. Phœn., 930.—^ ApoUod., 3, 6, 7. — ^ Tzetz. Lyk., 43. — "^ Hérod., 8, 53. — » Plut. Thés., 32. — 9 Apollod. Clav., 2, S3«. — 10 u. 23, 126. — <* Plut, in Them.

antique civilisation souleyaient dans les âmes : ainsi Lykaon est un monstre puni par Zeus * . D'autres fois les mythes conservent précieusement le nom de ceux qui ont aboli les sacrifices humains; ainsi Diomède 2, Héraclès ' et Eurypyle*. Souvent la légende populaire venait adoucir ce que Texécution de la loi avait de trop barbare. L'oracle avait ordonné aux Pénthélides qui allaient fonder une colonie à Lesbos de s'arrêter sur le Mésogion et d'y sacrifier une jeune fille à Amphitrite et aux Néréides. Le sort désigna la fille de Sminthée; mais comme on la jetait à la mer, son amant s'y précipita avec elle, et des dauphins les sauvèrent tous deux *. La récompense de la mort volontaire est une place dans le ciel ^ ou un temple ^. Du reste, les traces de ces hideux sacrifices subsistèrent longtemps en Grèce et à Rome, comme on le voit par les pilœ ou figures de laine qu'on offrait aux dieux Lares dans les Gompi taies, par les diamastigoses ou flagellations ^, par les offrandes d'animaux ^, et peut-être par les combats de gladiateurs , où, grâce à une sorte de progrès moral, la victime pouvait, à force de courage et d'adresse, jouer le rôle de bourreau.

* ApoUod , 3, 8, 1. — * Porphyr. de Abst. anim. — ^ Diod. Sic, 4. -- * Paus., 7, 19, 20, 21, 2. — » Plut. Syrap., 20. De SoUert. anim. — « Ant. Lib. 25. — ^ Paus., 9, 17. — • Id., 8, 28. 1. — Md., 9, 8, 1.

Tel était le caractère de la période pélasgique. L'âge héroïque ou spiritualiste succède à cette première phase ; Têtre des dieux se dégage des forces de la nature, bien qu'il y soit encore fondu en quelques points. Son aspect général révèle que rhomme a pris connaissance de la faculté de la raison , confondue originairement avec les énergies aveugles de la matière. Les deux poèmes at-^ tribués à Homère représentent Tépoque du sj^ri-' tualisme dans tout son éclat.

C'est en consultant ces deux précieuses compositions qu'on se rendra compte du changement profond opéré dans les idées religieuses du peuple grec. Les dieux centralisés par Zeus n'ont presque plus de volonté propre ; à peine essaient-ils de ré^ sister, comme le Xanthe * ou Héra *. Bientôt, ils font contraints à se soumettre. Les dieux-nature, comme les vents, dont l'influence spontanée est toujours malfaisante, n'ont plus d'initiative '. Les catastrophes même qui, jadis , décelaient la colère des puissances supérieures, sont interprétées dans un sens tout différent : ainsi, quand la guerre de Troie éclate, c'est que Zeus, saisi de compassion,

* n. 21. — « Id. 4,inpr. — • Id., passim»

Teut réduire la race humaine, accablée de maux parce qu'elle est trop nombreuse *.

D'ailleurs, comme nous l'avons fait remarquer plus haut , un élément moral très-important s'introduit dans l'Olympe régularisé. Si Zeus a plusieurs femmes, c'est que, de tout temps, les raced orientales ont regardé la polygamie comme une forme normale de la société civile : ainsi Zeus ne fait aucune difficulté de parler à Héra de ses nombreuses maîtresses » ; ainsi Léto est représentée comme une première femme du maître des dieux'. Les hommes, en levant les yeux vers l'Olympe, y trouvent le type de toutes les vertus, telles que l'époque les concevait : Héra ou la chasteté conjugale, Ârtémis ou la chasteté absolue, Ares ou le courage guerrier , Athéné ou l'intelligence toujours forte parce qu'elle est toujours pure. C'est postérieurement à l'âge héroïque qu'on défigure la théodicée olympique en supposant des amants à toutes les déesses ; sans chercher dans cette époque antique l'idéal d'une moralité qu'elle ne comportait pas, on conçoit qu'il y avait une véritable religion là où la déesse de la justice était toujours juste^ celle de la chasteté toujours chaste^ celle du courage toujours brave^ etc.

Cependant, malgré les efforts d'Homère pour

* Fragm. Garm. Cypr. — « H. 14, 317. — » Id., 21, 498.

systématiser la moralité confuse de Tâge précédent, s'il put écarter de son poème les dieux-Titans ou forces naturelles, dont la conception n'était plus en harmonie avec les idées de l'époque^ il ne réussit pas également , malgré les épithètes pompeuses qui semblent ne mettre aucun frein à la puissance de Zeus, à le faire agir conformément à ces données. Até le trompe en lui suggérant l'idée du serment si funeste à Héraclès K Dans une autre occasion, il craint que les hommes ne meurent, si Démèter ne veut point s'apaiser ^. En lutte avec le destin, il est vaincu ^. Gomment, en effet, l'âge héroïque eût-il pu oublier qu'avant Zeus avait existé toute une famille de dieux puissants, etlarace humaine elle-même^? Il fut donc impossible au poète d'effacer toute trace des antiques mythes kroniens, qui se redressèrent plus tard, avec Eschyle et les Alexandrins, en face des dieux olympiques. L'époque héroïque est un de ces moments où les peuples, encore sous le charme de la jeunesse, et déjà assez aptes pourtant à la vie de l'art, aiment à se représenter sous une forme régulière et arrêtée l'ensemble des choses qui remplissent la terre et le ciel. Il y a bien des conceptions qui restent vagues : les Sirènes, les Muses, les Parques

1 n. 19, 126. — « Hom. Hymn, in Ger. — « Odyss., i, q pr., 3, 264. ^ ♦ Hésiod, Théoç.

n'ont pas encore de noms particuliers ni de nombre déterminé; mais les grandes lignes du système, également éloignées de la confusion indienne et de la barbarie sémitique, se dessinent pures et nettes. Le séjour des dieux ne s'étend pas à rinfini dans les plaines bleueâ de Téther : c'est au sommet de l'Olympe qu'habitent les immortels ; au-dessous d'eux s'agite la noble race des Achéens, composée des aristoi ou nobles, du démos oupeuple, et des dmoès ou serfs, qui honorent également les prêtres des dieux, les voyants, les Aèdes déjà habiles à réciter de glorieuses aventures. Ce sont ces derniers, qui racontent aux héros assis en cercle comment le ciel est soutenu par des colonnes reposant dans la mer S pourquoi le fils de Kronos a placé dans les nues l'arc-en-cid QUI EST UN siGNB A TOUS LES MORTELS ^ [Arcum meum ponam in nubibuSy et erit signum fœdetis ) ^, et par quel flux éternel l'Océan, qui ceint la terre comme un fleuve , agite ses mornes eaux où le soleil se couche chaque soir. Au delà du petit monde, connu des tribus guerrières, s'étendent des pays merveilleux que les chantres ont vus avec les yeux du rêve ; l'Ethiopie, où habitent lès Amazones * ; la Sicile avec ses farouches hordes de Cyclopes, de

' Odyss., 1, 5?. — « II. 11, in Pr. — » Gènes., 9, 13 — ♦ 11, 3,189.

Géants, de Lestrygons, créations titaniques qui périrent de la main des dieux * ; l'Hyperborée, paradis situé au delà des \enls froids de la Thrace % qui avait vu naître les cultes apolliniques, et où habitaient les Pygmées ?, Lilliputiens de Tancien monde. Dans les contrées mêmes où Thomme réside habituellement, le mystérieux et le fantastique jaillissent du sol sous la lyre des poètes. Dans la fabuleuse Hespérie, se trouve une entrée des enfers * ; mais la caverne de Ténare , celle d'Héraclée dans le Pont, celle de Thymbrée en Carie, y aboutissaient aussi ^. Un sol tout volcanique, des sources d'eau bouillante jaillissant çà et là, de lugubres cavités, des rochers dressés comme de noires murailles, et donnant au paysage un caractère de tristesse et d'horreur, expliquent de telles croyances au sujet du silencieux Averne, où Lycophron place déjà les enfers.

Cette triste demeure où tout homme dcît se rendre est éternellement ténébreuse ^. Aïdès et Persephone y régnent sur les morts '^. L'Elysée n'est guère plus récréatif; la vie y est monotone et triste, même pour celui qui, comme Achille, commande aux ombres *. Les idées de vice et de

1 Od .,7, 59, 206; 10, 120. — * MûU. Dor., 1, 273. — 3 U. 3, 6. — * Od., 10, 511. — » Jacobi, Ujih. Wœrt., J78. — « Od., 10, 509. — 7 II. 9, 457 ; 20, 61. -- « Odyss., 11, 485.

vertu ne paraissent guère influer sur la décision du monarque infernal , puisqu'Odysseus aperçoit pêle-mêle les bons et les méchants, Tantale, Sisyphe, Achille, Orion, Minosjugeant les morts, etc. Sisyphe et Tantale souffrent, il est vrai ; mais Orion, tué à coup de flèches par Artémis, chasse dans la prairie d'Asphodèle un^gibîer fantastique, pendant que Tombre d'Héraclès y gémit de regret. Toutes ces notions sont aussi contradictoires que celles qui ont rapport à la situation même de l'Érèbe, donné comme se trouvant ou sous la terre *, ou à l'ouest *. Dans les traditions du moyen âge on trouve les mêmes discordances et les mêmes fictions à propos de l'enfer chrétien. Ainsi, dans la vision de Sunniulphe, les morts passent sur un pont très-étroit, élevé au-dessus d'un fleuve de feii '. Dans la vision du moine d'Evesham, c'est une plaine marécageuse située à l'orient, qui sert dé lieu de supplice aux damnés *. Dans celle qui frappa si violemment la mère de Guibert dérogent, c'est par un puits que les ombres s'élèvent jusqu'aux yeux des vivants^.

La même tendance à l'unité qu'on voit se manifester à propos de l'Olympe se retrouve dans les grands mythes guerriers, tels que ceux des Atrides

» II. 20, 62. — « Od., /. c. — 3 Greg. Tur., 4, 33. — * Mathieu Paris, 2, 259, trad. Huillard.— » Guib. Nog., 1, 1«.

et des Argonautes. 11 se forme çà et là des centres de composition poétique, si l'on peut ainsi parler, auxquels Tiennent se rattacher successivement tous les personnages isolés, tous les héros locaux qu'honorait telle yille ou telle bourgade. En même temps, le caractère titanique s'efface, et par le noble but qui anime les héros , et par les natures bienfaisantes qui se dessinent au milieu d'eux. Lies Grecs n'ont plus autour d'eux les contrées tourmentées de l'Asie, et à leurs oreilles le bruissement des grandes eaux. Par^i^enus dans un pays tranquille, sous un ciel toujours bleu que reflète une mer calme , ils s'occupent , après avoir détruit les créations ahrimaniques dans le ciel, à les combattre sur la terre. De là le personnage d'Héraclès, qui souffre et meurt pour l'humanité; celui de Thésée ; de là encore, l'expédition des Argonautes et la guerre de Troie, dont le mythe repose probablement sur des nécessités politiques.

Enfin, le scepticisme vient clore l'évolution successive du système religieux. Par une lente dégradation, et en altérant successivement le type pro^ pre^des dieux et des héros^ des légendes et de3 récits sacrés, il amène sa chute complète. Pendant cette phase, le spiritualisme d'Homère s'altère et

suoscurcit; un travail sourd prépare bien la société à des croyances nouvelles ; mais, pour aider ce travail même, et permettre à la conception monothéiste de se manifester, il faut que les créations des âges antérieurs perdent leur élément divin : c'est ainsi qu'Héraclès, qui est, dans Homère, un type de courage et de dévouement à l'humanité, un Christ barbare, devient, avec Tépoque d'Euripide, une sorte de Falstafif. C'est ainsi que la sévère déesse du mariage , la Héra de l'Iliade , l'épouse-vierge (Parthénia), se métamorphose en une épouse adultérine dont un siècle dégénéré raconte les amours. C'est ainsi que l'austère Artémis, qui portait dans l'origine, encore plus que Héra, un caractère de chasteté et de virginité, devient, plus tard, l'amante d'Endymion.

Il ne faudrait pas croire, du reste, que dans les auteurs ces phases soient parfaitement tranchées comme on le voit ici. Il n'en peut être ainsi, par cette raison que l'évolution de chaque type ne s'est pas faite avec la même vitesse. Diverses circonstances en ralentissaient le mouvement chez certaines peuplades, l'accéléraient chez d'autres ; et commeàtles époques de repos les nations se recueillent et rassemblent ce qui se meurt en elles, quand ce phénomène arrivait en Grèce, on voyait réunies dans les systèmes des mythographes des

conceptions portant, les unes lé caractère de la première époque, d'autres celui de la seconde, et figurant pourtant côte à côte. De là cette confusion inexprimable dont nous avons déjà parlé, et que la profonde intelligence de la vie antique, particur lière à notre siècle, permet aujourd'hui de faire cesser.

Pour représenter fidèlement ces diverses phases et leurs nuances , deux méthodes étaient en présence, offrant chacune des avantages particuliers. La première consistait à scinder complètement Iç travail projeté en trois sections différentes^ mythologie naturaliste, mythologie spiritualiste et mythologie sceptique, en reprenant chaque fois da capo les traditions qui, nées antérieurement, avaient persisté dans Tesprit des peuples. De cette sorte , chacuue des sections formait uo tout complet, représentant les croyances particulières à chaque âge. L'inconvénient le plus capital d'un tel procédé est la nécessité où Ton se serait trouvé de se livrer à des redites continuelles , fatigantes pour le lecteur.

L'autre méthode, que nous avons suivie, a l'avantage d'être infiniment plus concise. Elle con^ sidère l'époque spiritualiste comme le véritable polythéisme, dont la phase naturaliste n est qu use préparation, et la phase sceptique qu'une dégra-

dation. Isolant le mouvement philosophique, qui va au progrès des id^es, du mouvement mythologique , qui va à la mort des croyances * elle consi*dère le polythéisme comme une religion qui a son expression complète dans les livres d'Homère , et dont les divergences postérieures ne sont, au point de vue mythologique, que des hérésies, qui doivent être subordonnées au système général. Toutefois, quand ces divergences portent avec elles un enseignement important, la méthode ne néglige pas de les interpréter; voici dans quels cas :

La décadence des mythes grecs se fait suivant une loi double que nous avons eu occasion d'énoncer plus haut : altération des types de Tépoque religieuse, et moralisation des légendes barbares. Ainsi, tout en enlevant à Héra, à Artémis, à Héraclès, à Pénélope , leur sainteté première , l'époque critique procède en sens inverse, à l'égard d'Oreste et de Lykaon, par exemple, dominée qu'elle est par le développement des idées, en opposition avec celui des croyances. Le roi d'Arcadie, Lykaon, fondateur de toute civilisation, est représenté dans Apollodore ^ comme un monstre , parce que son mythe fait mention de sacrifices humains, cruelles offrandes qui apparaissent à l'origine de tous les cultes. Une époque civilisée s'effraie de ces san-

i Bibl. Ap., 8, 8^, 1.

glants vestiges d'une période barbare, et, sans chercher à concilier des faits qui peuvent s' accorder, elle imagine, dans sa réprobation, que Lykaon fut changé en loup * pour avoir sacrifié son fils (ou un étranger^) à Zeus. On voit ici qu'une puérile allitération (Lykaon-Lykos), combinée avec une cause plus sérieuse, dénaturent complètement le sens du mythe.

De même dans le type d'Oreste nous remarquons un développement successif des idées morales. Suivant Homère, Oreste était fils d*Agamemnon et de Clytemnestre, et frère de Chrysothémis, de Laodicé et d'Iphianasse ; huit ans après Tassassinat de son père, qui tomba sous les coups d'Egisthe, auquel les dieux enjoignirent en vain de s'abstenir de ce crime, il se rendit de Mégare à Athènes, vengea la mort d'Agamemnon par celle de sou meurtrier, et « célébra , dit le poète , les funérailles de sa terrible mère en même temps que celles du lâche Egisthe. » Cette action courageuse le couvrit de gloire, et lui mérita les éloges de la postérité ^.

Tel est le récit d'Homère, qui ne représente nulle part Oreste comme poursuivi par les terribles Erinnyes ou les chiens de Ja mère ; ce qu'il n'eût pas

* Tzetz. Lyk., 481. — « Ov. Met., 1, 226. — « Odyss., i>

manqué de faire si le meurtre de Clytemnestre eût soulevé dans les premiers siècles la réprobation morale que manifestent les âges postérieurs. Il est donc évident que, primitivement, le matricide d'Oreste était regardé comme la juste rémunération d un affreux forfait : sang pour sang, telle est l'idée qu'exprime le mythe d'Oreste à l'époque homérique, et le fils qui venge son père n*a rien à redouter des dieux.

Sophocle, quoique bien postérieur à Homère, rompt Téchelle morale qui s'étend du père de la poésie épique jusqu'aux auteurs modernes ; dans son Electre, il se conforme à la conception antique. Oreste, auquel un oracle d'Apollon a enjoint de venger son père, exécute sans hésitation un parricide commandé par les dieux : il égorge sa mère avec une froide impassibilité, et prend ensuite un ton ironique avec Egisthe. Le chœur, témoin du meurtre, ne voit dans cette action qu^un « coup hardi qui rend enfin la liberté à la race d'Atrée. »

On voit donc que le mythe d'Oreste n'exprimait, dans Torigine, que la sanctification de la loi du talion : loi terrible, puisque le fils pouvait se croire choisi par les dieux comme exécuteur de la ven^ geance céleste, et sans être passible d'un châtiment.

Plus tard, lorsque la civilisation, toujours croissante, eut adouci les mœurs et les lois, on ne put voir sans horreur un fils souillé du sang de sa mère ; la justice apparente de l'action d'Oreste révolta les esprits, et les poètes laissèrent apparaître à la fois dans leurs compositions et le progrès de ridée morale et le déclin de la religion régnante *. Il fallut punir Oreste, qui déjà dans Eschyle n'égorge sa mère qu'en frémissant, et lorsque Pylade lui a rappelé l'ordre d'Apollon. Dans Euripide, il va plus loin : il accuse la divinité de démence , il soupçonne qu'un démon trompeur pourrait bien avoir emprunté la voix d'Apollon; les Dioscures eux-mêmes, dont l'intervention semble étrange , quoiqu'elle soit nécessitée, qualifient d'insensé l'oracle du fils de Léto.

Ces préliminaires n'empêchent cependant pas l'accomplissement du crime ; mais la morale publique se satisfait en imposant à Oreste une punition terrible : a Si le châtiment de Clytemnestre est juste , lui disent les Dioscures , ton action ne l'est pas. » Et ici commence le rôle des Erinnyes. Puis , après de longs tourments , Oreste est, ainsi qu'Œdipe, délivré du poids de son crime involontaire; la loi divine est satisfaite, comme la justice

* Artaud, trad. de Soph., p. 66.

humaine, et rhomme n'a nulleméut lieu d'accuser le Destin.

On ne peut donc reprocher à la méthode de négliger Fimportante période de décroissance qui s'étend, dans les monuments écrits, depuis Eschyle jusqu'aux derniers auteurs. Seulement, la partie est subordonnée au tout, et le pivot du travail exécuté est la religion homérique.

Pénétré de ces idées, nous avons soigneusement recueilli, en prenant pour guide l'ouvrage de Jacobi , les traditions de toute nature éparses dans les poètes, dans les my thographes , dans les historiens de Tantiquité , et nous les avons classées par âge, en indiquant leur provenance. Nous n'avons point fait de travail préalable sur la période du naturalisme grec, parce que, selon nous, ime œuvre semblable ne pourra être exécutée qu'après une connaissance plus approfondie des religions indienne, arienne, etc. Exposant en premier lieu les mythes homériques, nous avons cependant noté ça et là ce qui nous paraissait se rapporter à ce naturalisme primitif. Viennent ensuite les mythes de décadence, dont les variantes, quelque minutieuses qu'elles soient, n'ont point été négligées.

Ce procédé de division a été appliqué aux dieux, aux héros et aux êtres mixtes, qui forment

dans notre livre trois grandes catégories. Par êtres mixtes , nous entendons les Géants, les Cyclopes^ les Hécatonchires, les Sirènes , etc., qui ont varié de caractère avec les âges, aussi bien qae les habitants de rOlympe et ceux de la Terre.

Des chapitres spéciaux ont été consacrés aux peuples fabuleux, aux régions imaginaires de l'Enfer et de rOlympe, aux inventeurs que la tradition représente comme ayant les premiers découvert les choses nécessaires à la vie.

Un travail , qui est aussi sans analogue, mentionne les Dieux-fleuves et les Nymphes, énoncés dans les documents que l'antiquité nous a laissés.

Enfin, nous présentons, dans un dernier chapitre de Thistoire des variations du polythéisme, un essai de mythologie ethnographique, où se trouvent classés alphabétiquement les personnages qui avaient, suivant la tradition, donné leurs noms à des villes ou à des contrées diverses.

Page 1