L'INDE ANTIQUE
LES VÈDAS.
h' Albrecht Wcber, Akademische Vorlesungen ueber Indische LileraturgeschichU (Leçons académiques sur l'histoire de la littérature indienne). Berlin, 1852. — Rig- Véda, ou Livre des hymnes, traduit du sanscrit par M. Langlois, membre de l'Institut. 4 Yol. Paris, 1848-51. — Alfred Maury, Essai historique sur la religion des Arya^f pour servir à éclairer les origines des religions hellénique, latine, gauloise et slave. Paris, 1853. — Barthélémy Saint-Hilaire, Des Védas. Paris, 1854.
RANG ET IMPORTANCE DES YÊDAS DANS L^ENSEMBLE DE LA LITTÉRATURE INDIENNE.
yétude de Thistoire et des langues de Tlnde ancienne a reçu^ dans ces derniers temps^ une importance et un développement dont la preuve est dans les ouvrages inscrits en tête de cet article. Ce qu'on avait pris d'abord pour un point immobile se trouve être un monde qui a passé par toutes les phases du plus riche développement. Aujourd'hui ce monde est mort sans retour; mais^ par une exception heureuse qu'il partage avec la littérature hébraïque^ il a laissé un témoignage complet de son existence. Tandis qu'on ne possède plus que par fragments les lettres de Pantiquité grecque et latine^ on tient Tantiquité sanscrite tout entière : avec elle et avec la Bible^ on peut remonter jusqu'au principe même de nos origines de tout genre.
Tous les travaux qui s'appliquent à POrient ont leur mérite et leur valeur. UArabie a sa poésie et sa religion^ ses flots d'élégance et de
subtilité. La Chine est un monde spécial où tout diffère de TOccident ; la civilisation extrême où elle e$t parvenue s'exprime par des types à part, et la comparaison de cet étrange pays avec l'Europe serait peut-être le meilleur moyen de déterminer ce qu'il y a d'identique au fond des différentes races d'hommes, et ce qu'il peut y avoir de divers entre elles. Mais l'Inde, c'est à la fois l'Asie et nous ^ il ne s'agit plus d'une vaine curiosité pour des mœurs étrangères; nos ancêtres ont vécu ainsi, nosira res agitur.
Uétude de Tlnde présente donc un double intérêt, selon qu'on la considère en elle-même ou par rapport à nous. Pris en lui-même, le peuple indien offre un développement unique dans l'histoire. On a voulu y voir le type parfait des nations antiques : c'est une erreur. Il représente au contraire une chose toute spéciale : le point de contact du génie occidental avec rOrient. Les pasteurs Aryas * étaient une branche extrême de la grande famille de peuples qui couvre l'Europe ; c'étaient les frères des Perses, des Grecs, des Slaves, des Germains, des Latins, des Celtes. On ne saurait dire exactement quel fut le berceau de cette race indo-européenne. On hésite entre la Mésopotamie biblique, le Caucase, l'Iran. La seule chose certaine est que les Aryas, déjà séparés de leurs frères, entrèrent dans l'Inde par le Caboul, c'est-à-dire par l'ouest. Quand ils franchirent l'Indus, vers le quinzième siècle avant notre ère, l'Hindoustan était déjà habité par une série de peuplades qu'on peut comprendre sous le nom générique de nations Tamoules, et qui appartenaient à la race des Tartares orientaux, dont font partie les Mongols, les Tibétains, les Chinois, etc.
Les Aryas se gardèrent de tout mélange avec les vaincus, et il en résulta un régime de castes, suite ordinaire de la conquête dans Pantiquité, mais qui s'installa ici avec une rigueur inusitée, et s'imposa aux vainqueurs eux-mêmes. Ils constituèrent les trois castes nobles des prêtres (brahmanes), des guerriers (kshattriyas) et des cultivateurs et marchands (vaiçyas) ; tandis que les vaincus étaient relégués dans une quatrième caste (coudras), et que les peuplades qui avaient échappé au joug, et qui vivaient dans l'indépendance à côté de la îjociété officielle, talent déclarées impures et mises hors la loi.
Ce régime, qui devait fatalement amener un jour la mort de la société indienne, produisit d'abord la théocratie la plus forte qui ait jamais régné sur la terre. Le brahmanisme se constitua sur les bases d'un culte primitif dont on le regarderait à tort comme la continuation pure et simple. Sous un climat de feu, et en face d'une nature toute puissante, la
1 Aryas était le nom que les Indiens se donnaient eux-mêmes. l\ signifie les « homme» honorables. » Comparez le grec api-aroç, et l'allemand Ehre, honneur.
spéculation s'exalta et absorba toutes choses dans un vaste panthéisme qui ne laissait plus aucune part à l'activité humaine. Les préoccupations religieuses envahirent tout^ et les brahmanes dominèrent sans partage. Les kshattriyas voulurent en vain résister ; ils furent domptés après des luttes dont les détails ont échappé à Thistoire^ et ne régnèrent plus qu'emprisonnés dans un indestructible réseau de lois sacrées.
Une tension si énorme du pouvoir théocratique devait susciter une réaction correspondante. Le bouddhisme en fut le résultat; il s'éleva du sein même de la philosophie indienne. Cette doctrine^ éminemment positive et humaine, effaçait les distinctions de races et de castes et rendait aux laïques toute leur indépendance. Née probablement au sixième siècle avant Jésus-Christ^ elle fit de rapides progrès et se répandit dans THindoustan, et de là dans toute PAsie orientale où elle règne encore aujourd'hui. Mais les brahmanes ne se rallièrent jamais à un culte qui détruisait leur puissance. Ils appelèrent à leur aide les superstitions populaires, et après une lutte qui ne dura pas moins de quatorze cents ans, ils réussirent à chasser le bouddhisme de l'Inde. C'est un des rares exemples historiques où l'avenir ait été définitivement vaincu par le passé.
On arriva ainsi jusqu'au neuvième siècle de notre ère. Les bouddhistes avaient disparu et les brahmanes avaient reconquis toute leur influence. Mais leur religion s'était profondément modifiée. Les dieux des coudras, dont ils avaient fait leurs alliés, régnaient désormais au plus haut du panthéon indien. Les monstrueuses divinités de Çiva et du Lingam remplaçaient le eulte védique. Le bienfaisant Yishnou subsistait seul des anciens dieux, mais altéré et défiguré par ses nouveaux adorateurs
La classe elle-même des coudras n'était pas moins triomphante que ses dieux. L'organisation des castes avait empêché dans l'origine les Âryas de s'absorber dans les populations vaincues; elle eut à la fin pour conséquence d'épuiser la race conquérante elle-même. Eu l'an 1000 après Jésus-Christ, il ne restait plus dans l'Inde ni kshattriyas, ni vaiçyas; ils avaient matériellement disparu. Les brahmanes avaient seuls résisté à l'anéantissement; ils survivent même encore aujourd'hui. Mais que pouvait une société qui n'avait plus ni combattants, ni travailleurs, rien que des prêtres, en face d'un peuple de vaincus sans intelligence et sans ressort? Ce n'était plus qu'un fantôme incapable de résister au moindre choc. Aussi, depuis que Mahmoud le Ghaznévide passa l'Indus, en 4001, jusqu'à nos jours, l'Inde n'apparaît plus que comme un caput mortuumy qui a toujours été la proie de ceux qui l'ont voulu prendre. A partir de cette époque, il s'agit, dans l'Hindoustan, de l'histoke des Afghans, des Moghols, des Français ou des Anglais; mais l'Inde n'existe plus.
Nous avons insisté à dessein sur cette esquisse , à cause du préjugé qui fait de FInde le pays de Timmobilité. Rien n'est plus faux que cette opinion. L'Inde a parcouru toutes les phases d'une grande évolution sociale. Elle n'est immobile que depuis qu'elle est morte.
Un inmiense mouvement littéraire correspond au développement que nous venons d'indiquer, n débute par des œuvres religieuses. Les vèdas, sur lesquels nous reviendrons plus loin^ sont la plus ancienne production du génie aryen. Après l'invasion de l'Hindoustan, la littérature prit un caractère épique et célébra dans deux poèmes énormes les principaux événements de la conquête^ la prise du Dékhan {Râmâyana), et la grande lutte entre deux dynasties aryennes qui mit en feu le nord de l'Inde (Mahàbhàraia). Cette poésie se caractérise par ses conceptions à la fois simples et gigantesques^ et par l'intervention des dieux^ qui ne paraissent pas seulement au second plan comme dans Illiade^ mais qui jouent constamment le premier rôle ; de telle façon que les deux épopées ne sont^ en définitive^ que l'histoire de deux incarnations de Vishnou.
A côté de cette littérature épique et d'une littérature dramatique digne aussi d'attention^ se développait une philosophie complète où toutes les écoles étaient largement représentées^ depuis les commentaires scolastiques sur les vèdas, jusqu'aux systèmes mystiques, panthéistiques, matérialistes et sceptiques. Les sciences n'étaient pas négligées non plus- Les Hindous, ne l'oublions pas, ont inventé l'algèbre. Ils furent, dès l'antiquité, les premiers grammairiens du monde. Leur langue a été par eux décomposée, analysée, fouillée avec une telle perfection, que la philologie dont s'enorgueillit notre siècle n'a fait que suivre les traces de l'indien Pânini.
L'histoire seule est absente dans cette grande production littéraire. L'imagination des Hindous les rendait incapables de cette observation sagace et de cet esprit de mesure qui crée les historiens. Perdus dans la contemplation de l'infini, ils méprisaient comme une illusion les accidents de la vie humaine. Les pourànaSy poèmes ou plutôt compilation de poésies religieuses qui appartiennent à la dernière époque de l'Inde, contiennent quelques documents historiques, mais défigurés, confondus dans des fables monstrueuses où les jours sont transformés en siècles. Le génie hindou épuisé a perdu l'expression de sa pensée, et il expire dans des efforts impuissants et dans des hyperboles désespérées.
On voit de quel intérêt serait l'étude de l'Inde considérée en ellemême. Nous y reviendrons peut-être un jour. Aujourd'hui nous n'en voulons parler que par rapport à nos origines. Nous touchons à l'Inde par bien des côtés ; toutes les langues de FEurope, à Texoeption du bas*
q\se et du hongrois^ les religions antiques des Grecs ^ des Italiens^ des Slaves^ des Germains^ des Celtes^ aboutissent à ce centre commun.
Cependant on doit encore se garder ici d'une idée fausse. L'humanité a soif d'unité,. et elle veut retrouver son origine commune dans une race primitive et dans une langue mère. Mais on s'est trop hâté d'affirmer que rinde contenait tout cela d'une manière absolue. Rigoureusement les Aryas ne sont pas nos pères et le sanscrit n'est pas la langue mère tant cherchée, n faut qu'on sache bien que Punité originelle de l'humanité n'est encore qu'une hypothèse philosophique ou religieuse; les faits connus ne conduisent pas jusque-là. Les conjectures des géologues supputant Page des deltas déposés à l'embouchure des grands fleuves, ont assigné à l'homme une antiquité possible de quarante à cinquante mille ans. Mais qu'on parte de ces données ou qu'on s'en tienne aux époques de la Genèse entendues dans le sens le plus étroit, toujours est-il que les souvenirs de l'histoire et même les inductions de la philologie sont loin de remonter si haut. Les uns et les autres, à leur point le plus reculé, nous montrent des familles de races déjà constituées, et même séparées en rameaux qui vont s'écartant de plus en plus. Ainsi, c'est seulement par des considérations tirées de l'affinité des langues qu'on est parvenu à reconstruire l'unité de la grande famille indo-européenne. Nul monument historique ne la montre encore réunie dans son berceau. Si loin que l'on aille, on trouve Celtes, Germains, Grecs, Aryas, etc., déjà dispersés et vivant chacun de son côté. Seule, la séparation des Perses (peuple zend) et des Ar}'a8 paraît être assez voisine des tejmps historiques pour qu'on puisse espérer que des recherches attentives finiront par préciser les événements auxquels elle est due. En définitive donc, il y a entre l'Inde et nous communauté d'origine, mais mais non pas filiation directe. L^expression du lien, si l'on tenait à l'emprunter à la famille, serait en quelque sorte que les Aryas sont nos grands-oncles, et que la langue sanscrite est la grand'tante de nos langues européennes. Donc l'expression ordinaire : « Tel mot latin ou grec vient du sanscrit, » prise à la lettre, ne serait pas exacte; pour parler plus vrai, il faudrait dire que tel mot se rattache au sanscrit.
Seulement, entre toutes ces langues sœurs, le sanscrit a une grande supériorité sur les autres, comme ayant gardé les empreintes les plus fidèles des types originaires. Il possède des secrets que ses sœurs ont oubliés. On retrouve en lui des traits communs à tous les autres idiomes de la famille, et c'est par son intermédiaire qu'on a pu démontrer leur affinité, et faire rentrer dans un système régulier les diversités qu'ils présentent les uns par rapport aux autres et aussi les anomalies qu'ils offrent en eux-mêmes. Il en est de même pour les mythologies des peuples indo-européens; on ne peut en saisir l'idée générale qu'à condition
de prendre pour base les croyances primitives des Aryas. Qui leur a donné cet avantage sur leurs frères? Pourquoi ont-ils conservé mieux que les autres Théritage des traditions antiques? Question à laquelle on ne peut répondre que par de vagues conjectures. Peut-être doivent-ils ce privilège à ce qu'ils auraient moins erré sur la terre et seraient restés les derniers dans la patrie originelle.
Du moment qu'on se place au point de vue de nos origines, le choix des époques à examiner dans l^istoire de PInde n'est pas indifférent; il faut remonter aussi haut que possible. En effets plus les Aryas ont pénétré dans lUindoustan^ plus ils se sont éloignés de nous pour se perdre dans cette vie orientale à laquelle ils n'étaient pas destinés^ et qui finit par les absorber. On doit donc s'adresser de préférence à la partie de leur littérature^ dont la composition est antérieure à leur arrivée sur les bords du Gange^ si l'on veut en tirer des conclusions légitimes par rapport à nous. Les époques postérieures^ comme celles du brahmanisme pourânique^ peuvent garder encore des traces de quelques traditions antiques ; mais il serait extrêmement difficile de les discerner^ et le champ serait ouvert à une foule de rapprochements arbitraires que la saine critique doit repousser. Or les vêdas étant seuls antérieurs, au moins en partie, à la conquête de THindoustan, leur étude est donc le point capital pour la question qui nous occupe. Mais avant de parler des faits quMls contiennent, nous devons d'abord jeter un coup d'œil sur les éléments dont ils se composent.