SYSTÈME RELIGIEUX DU RIG-VÉDA
La poésie des vêdas n'a rien d'artificiel , rien qui ressemble aux allégories modernes, qui ne sont que des jeux d'esprit. Si les Aryas s'exprimaient par des métaphores, c'est qu'ils concevaient ainsi; et les réalités précises que nous découvrons sous ces figures ne se sont jamais présentées toutes nues à leur pensée. Mais ces métaphores étaient transparentes, ef l'objet auquel elles se rapportaient était toujours clairement désigné. On ne trouve dans le Rig aucun des symboles compliqués dont fourmille le paganisme grec, et qui font le désespoir des interprètes, mais de simples personnifications se rattachant sans difficulté à des phénomènes naturels. Le caractère de cette poésie est entièrement spontané. Rien n'y sent la réflexion. L'impression du moment est exprimée telle qu'elle est sentie, avec des tropes de bonne foi. Le rhythme s'y joint naturellement, parce qu'il constitue la forme primitive du langage humain, quand il veut se préciser avec solennité^ comme les assonances de nos vieux proverbes en sont la pœuve. Les pères de famille âryas, en vue de se concilier les dieux, leur adressaient des prières qu'ils jugeaient eux-mêmes agréables à entendre. Quand on considère ces chants, qui par suite des circonstances mêmes où ils sont nés n'ont pu être l'objet d'un travail littéraire, on se demande d'où leur vient cette simplicité, cette noblesse, cette précision et cette perfection de forme que nous y admirons plus d'une fois. Bien des gens expliquent cette merveille par un don particulier de poésie qu'auraient reçu les sociétés naissantes. Il y a sans doute quelque chose de vrai dans cette opinion. La vivacité d'esprit des nations jeunes aide beaucoup au développement de l'art spontané. Mais n'y a-t-il pas aussi un puissant instrument de perfection dans la transmission orale? La Rig- Samhità fut pendant plus de dix siècles transmise de bouche en bouche avant d'être écrite. Dans de tels voyages, les mauvais vers sont mis de côté ou corrigés, les véritables formules de la pensée sont fixées, l'expression juste finit par se frapper comme une médaille. En un mot, si je ne me trompe, la tradition légendaire polit les poésies autant et plus que le travail du cabinet.
Une collection d'hymnes n'est pas une histoire, et l'on ne saurait y chercher en général des documents bien positifs sur l'état du peuple qui les a produits. Cependant la Rig-Samhità en contient assez pour qu'on puisse se faire une idée de la condition des Aryas au temps où
clic fut composée. Ils occupaient alors le pays compris entre le Caboul et Plndus, le Panjâb de Tautre côté du fleuve, et s'étendaient le long de rindus jusqu'à la mer. Ils vivaient à l'état pastoral, et leurs richesses consistaient en vaches et en chevaux. Les castes n'étaient pas encore établies; on n^en trouve nulle trace dans lé Rig. L'organisation sociale était celle des races pures, sans mélange de vainqueurs et de vaincus, le régime des tribus ou des clans, tel qu'on le trouve en Judée ^ dans la Grèce homérique, chez les Gaulois et les Germains de Tacite. Les chefs étaient probablement électifs, à condition d'être pris dans certaines familles. Enfin, c'était ce qu'on a nommé Fétat patriarcal dans toute sa pureté. La principale autorité était entre les mains du père de famille, à la fois roi et prêtre en sa maison. Les femmes ne paraissent pas avoir été réduites, dès cette époque, à Tétat de servitude qui fut plus tard leur partage dans Tlnde. La mère de famille prenait part aux sacnfices; elle y apportait les fleurs, le beurre, le lait. Plusieurs de nos hymnes ont des femmes pour auteurs.
M. Edg. Quinet a caractérisé d'une manière fort juste le système rehgieux du Rig-Yêda, en l'appelant « la révélation par la lumière, b^ L'amour de la lumière et l'horreur des ténèbres sont en effet le trait saillant de cette religion. Les dieux eux-mêmes sont nommés les lumineux (dêvaSy de div, briller). Aujourd'hui encore les Hindous ont peur de la nuit ; ils sentent, tant qu'elle dure, une sorte de malaise moral, et se croient délivrés d'une oppression au retour du soleil. Mai» combien ce sentiment n'était-il pas plus fort chez ces pasteurs àryas, pour lesquels la nuit était vraiment un temps dangereux, où ils avaient à défendre leurs bestiaux et eux-mêmes contre la dent des bêtes féroces et les attaques des brigands. Les hymnes du Rig n'ont jamais plus d'élan poétique que lorsqu'ils saluent le soleil levant ; « Le soleil, » disent-ils, « donne une Ibrme à la nature... Il a enfanté l'univéts. »
Le premier des dieux védiques est Indra, le roi du monde, le dieu du ciel, de Tair azuré et de la foudre. L'origine de son nom est incertaine. C'est tantôt la personnification pure et simple de la voâte céleste, tantôt de l'être mystérieux et impénétrable qu'elle recèle. Il rappelé comi^étement le Zeus homérique et le Jupiter des Latins, surtout Ju/nfer pluh vins. Comme eux il lance la foudre, fait tomber la pluie, chasse les nuages et fait reparaître le soleil. Mais il est moins humain qu'eux.. Quand on le compare à un guerrier, la métaphore se fait sentir, tandis que Zeus est vraiment un homme assis sur les nuées. Indra ne manque* pas non plus de rapports avec le Jéhovah hébreu. Souvent le Rig rencontre des traits sen][blables à ceux des Psaumes pour peindre le maUie
du ciel. Mais la différence est fondamentale quant au sentiment moral. Pendant que le Dieu des Juifs est le protecteur du juste et la terreur des méchants^ Indra, comme en général toutes les divinités aryennes, est . indifférent à la moralité des actes. Il récompense ceux qui Padorent et lui offrent des sacrifices; voilà tout.
Indra est le dieu grand, le dieu fort par excellence.
« Indra est plus grand que le ciel, plus grand que la terre. Terrible et fort, en faveur des hoinmes il s'enflamme, et tel que le taureau qui aiguise ses cornes, il afl&le son trait foudroyant.
« Océan aérien, il est comme la mer, et reçoit dans son sein les vastes torrents du ciel. Indra, pour prendre part à nos libations, accourt avec rimpétuosité du taureau; toujours prêt à prouver sa force dans le combat pour mériter nos louanges. » (Langlois, I, 107.)
Le culte de cette divinité remonte très-haut dans Tantiquité aryenne. Il était déjà ancien à Tépoque du vêda. Oa trouve souvent dans les hymnes cette exclamation : « Indra que nos pères ont chanté. » Voici im passage très-explicite à cet égard :
« Les anciens qui nous ont précédés, ô dieu connu par tes exploits et invoqué par tous, ont agi comme nous aujourdhui et sont devenus tes amis. Ainsi ont fait ceux du moyen âge, ainsi font les nouveaux. Je viens après eux ; daigne penser à moi. Ceux qui arrivent après les autres, ô Indra, ne peuvent, en te priant, que répéter tes antiques prouesses, qu'ils ont entendu célébrer. » (Langl., II, 430.)
Ce quindra était dans le ciel, Agni, le feu (ignis). Pétait sur la terre. Si la première adoration des Aryas s'adressait à la lumière et aux feux célestes, la seconde était pour le feu du foyer qui leur semblait une émanation des premiers. Ils le considéraient comme la divinité ellemême descendue sur la terre. Cette croyance se confirmait au spectacle de la foudre allumant des incendies dans les forêts, et même au simple aspect de la flamme du foyer qui, en s'élevant dans les airs, semblait vouloir retourner à son origine. Cette flamme, toujours en mouvement, paraissait vivante *. Le feu du foyer était donc la divinité présente dans la maison. De là le culte dont il était l'objet, et qui a passé tout entier dans la religion de Zoroastre et dans celle des Parsis actuels, ses successeurs. Il devait être entretenu perpétuellement comme protecteur de la famille (Vesta). Le feu du salifiée dévorait les offrandes et était censé les transmettre aux dieux. Sous cette forme, Agni était le médiateur entre le ciel et la terre.
« L'immortel, né de la force (du frottement), s'élance rapidement, chargé-
^ Agni veut dire le remuant, de ag, se mouvoir, agir. Comparez le latin ctgere, et ig-nis, qui en vient avec modification àe la voyelle radicale, comme dans 8Ub-igere pour mb-agere, etc.
par le père de famille d'être le sacrificateur et le messager des dieux. II a ouvert les voies merveilleuses de la lumière, et, dans le sacrifice offert afui divinités^ il allume l'holocauste.
« Porteur des offrandes, sacrificateur et pontife, il est célébré par les humains comme le char qui transporte leurs holocaustes, et il reçoit dans son sein resplendissant leurs précieuses libations. » (Langl., 1, 1(2).
On le considérait aussi comme source de lumière, chassant les ténèbres comme le soleil lui-même, et Ton arrivait de là à Pidentifier ave€ Fastre du jour.
« Agni naît sous deux formes; il reçoit une triple nourriture , et cette nourriture va ensuite augmenter le corps de l'astre qui roule autour du monde. Sous une de ces formes, il est près de nous, et croit de ce que sa langue consume. Sous l'autre, il inonde de rayons bienfaisants ses serviteurs, que d'en haut il couvre de sa protection. » (Langl., 1, 341.)
Le feu est aussi la force plastique qui dompte les métaux. A ce point de vue, il prenait le nom de Tvâshtri, Touvrier divin qui forge les foudres d^Indra, exactement le même que THêphaestos des Grecs et le Vulcain des Latins. Enfin, grâce au vague et à l'incohérence qui régnent dans la pensée enfantine des peuples naissants, l'idée d'Agni finit, dans quelques hymnes, par s'étendre et s^indéterminer tout à fait ; il devient Pâme du monde et enveloppe tous les êtres dans son unité panthéistiqué .
La même tendance se rencontre, dès les plus anciennes époques du védisme, dans le culte de la déesse Âditi, qui symbolise à la fois la terre et la nature.
« Aditi, c'est le ciel; Aditi, c'est l'air; Aditi, c'est la mère, le père et le fils; Aditi, ce sont tous les dieux et les cinq espèces d'êtres; Aditi, c'est ce* qui est né et ce qui naîtra. i> (Langl., I, 169).
Dans ce mythe, antérieur peut-être même à celui d'Indra, Aditi se décompose en deux divinités, le ciel et la terre, couple primitif qui aurait engendré tous les êtres, comme chez les Grecs, Ouranos ou Ghronos et Rhéa ont engendré les dieux. On peut conclure l'identité d^Aditi avec Rhéa ou Cybèle, d'un passage des hymnes orphiques qui célèbre cette déesse sous le nom d'Attis, comme origine universelle des êtres i
navr«i>v lùv ait Tcarîjp, fvnnop^ Tpof^ •n^t t«9iqvoç. MvjTcpa T aOoevaTcM, Attiv xa^ fx^va xcxXiqoxch).
« Tu es le père, la mère, la nourriture et la nourrice de toutes choses. Je t'appelle la mère des immortels, Attis et la lune. »
Les fils d' Aditi ou Adityas étaient les dieux solaires. Ils prenai^it leur origine dans les épithètes poétiques dont le soleil était Tobjet :
Sourya, le brillant; Savitri, le générateur; Bhaga, le noble; Af^a^ man, Phonorable; PoMsAan, le nourricier; Mitra, l'ami, et d'autres encore.
Sourya est le soleil considéré comme source de lumière. H est représenté sous les traits dMn sage parcourant sa carrière sur un char, donnant une forme à la nature, et aux hommes Tintelligence. La poésie védique éclate à son apparition :
« Voici que les rayons de la lumière annoncent, à la vue de l'univers entier, le dieu qui sait tout, le «oleil.
« Les étoiles disparaissent, comme des voleurs, avec les ombres de la nuit, devant ce soleil qui vient tout éclairer.
« Ses rayons regardent toutes les créatures, étincelants conmie des feux.
« Tu passes, tu te montres aux yeux de tous les êtres; tu fais la lumière, ^ soleil, et tu remplis l'air de ta splendeur.
« Tu te lèves devant le peuple des dieux, devant les hommes, devant le ciel entier, pour que tous te voient et f admirent.
« De cette même clarté, ô dieu purifiant, protecteur, dont tu couvres la terre qui porte les hommes.
« Tu inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les nuits et contemplant tout ce qui vit.
« Sept cavales au poil fauve traînent le char qui te porte, ô soleil éblouissant; ta belle chevelure est couronnée de rayons, dieu qui vois tout.
« Et le char s'avance traîné par les sept coursiers que le soleil attela de ses mains et qu'il a placés chacun sous un joug séparé.
« Et nous, voyant après les ténèbres une lumière plus belle, nous venons nous prosterner devant le soleil qui brille entre tous les dieux, et qui est la plus belle de toutes les lumières.
« En te levant aujourd'hui, ô dieu bienfaisant, eu montant au sommet des cieux, guéris, à soleil, le chagrin de mon cœur et la pâleur de mon visage.
«Je jette la pâleur qui me consume aux perroquets et aux grives; je jette la pâleur qui me consume aux fleurs jaunissantes du souci.
« Mais voici que le fils d'Aditi s'est levé dans toute sa puissance; il peut vaincre mon ennemi; et moi je n'ai pas la force de vaincre le mal ennemi •qui me ronge *. »
Savitri, et Bhaga qui n^en est souvent qu^une simple épithète, sont le soleil créateur ; Poushan est le soleil vainqueur des ténèbres et des nuages. Il est figuré sur un char traîné par des chèvres.
Comment le soleil, qui se couche à l'occident, se relève-t-il à l'orient ? La mythologie védique résolvait cette question en supposant que la nuit il rentrait ses rayons, et que, montrant une face noire, il allait ainsi regagner son point de départ. De cette façon il y avait un soleil de nuit, on l'appelait Varouna, c'est-à-dire le creux, celui qui embrasse
1 Nous avons suivi la traduction de M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui nous a semblé I>ltt8 conforme que celle de M. Langlois au sens littéral de l'hymne.
(comparez le grec Oupocvoç). C'était la personniûcation de la voûte céleste, du ciel en Tabsence de la lumière. Mitra était le soleil de jour associé à ce soleil nocturne. Le plus souvent on les invoquait ensemble. Le passage suivant expose ce mythe et l'unité solaire de Mitra et de Varouna :
« A la moitié de sa course, le soleil retire en lui-môme set rayons ; et quand il dételle les chevaux de son char, la nuit couvre l'univers de son voile.
« Ainsi pour nous faire jouir de la vue de Mitr&et de Varouna, le soleil manifeste sa forme à la face du ciel. Sans relâche, ses coursiers nous ramènent sa figure, tantôt brillante, tantôt noire. » (Langl., 1, 227.)
Yarouna, représentant les ténèbres, était plus redouté qu'aimé. C'était lui qui eomiaissait et surveillait les méchantes actions des hommes, tous les mauvais coups qui se complotent la nuit. Mitra se retrouve chez les Perses sous le nom de Mithra. C'est la grande divinité solaire du mazdéisme ^
Arjaman était le soleil bienfaisant. Plus tard, par suite de je ne sais quel renversement d'idées, il devint TAditya de la mort, le soleil destructeur. C'est ainsi qu'il a passé, sous le nom d'Ahriman, dans la religion de Zoroastre, où il est le dieu du mal. Mais ce caractère n'apparaît pas dans le Rig.
Comme le Mithra des Perses, et aussi comme les chérubins de la Kble, les Adityas sont représentés couverts d'yeux/ Ils ont plus d'un rapport avec les Amschaspands de Zoroastre.
Ni la lune, qui fut plus tard une grande divinité indienne, ni les étoiles ne sont déifiées dans le Rig. Les Aryas n'avaient pas reconnu la distinction qui existe entre les planètes et les étoiles fixes; ils ne s'étaient pas élevés jusqu'au sabéisme savant des Chaldéens. Leurs connaissances astronomiques paraissent avoir été tout juste égales à celles des Grecs de la période homérique. Le seul astre qu'ils aient personnifié est Çk)ukra, la planète Vénus. Comme elle s'efiface la dernière et persiste encore à briller quand le jour a commencé à luire, ils en avaient fait un mauvais génie qui voulait résister à Indra. Les autres étoiles n'étaient pour eux que des points brillants semés sur la cuirasse de Yarouna.
L'Aurore * est l'objet, dans le Rig, d'une adoration toute particulière, pleine d'un sentiment de tendresse et d'affection. C'est elle qui phasse
1 On appelle mazdéisme la religion de Zoroastre» dont le dieu principal était Ahouro- Mazdao, ou Ormuzd.
< En sanscrit, oushas; en grec, -^côç; éolien, aua>ç; en lithuanien, ojussra; «b latin, aurora.
les ténèbres et qui met un terme aux horreurs de la nuit. Les chantres védiques en font la fille du ciel, ou bien de la nuit et du soleil ; cette dernière idée se retrouve chez les Grecs. L'admiration des poètes âryas pour elle ne tarit jamais ; c'est la source d^une infinité d^images gracieuses :
« Comme la danseuse^ TAupore révèle toutes ses formes ; elle découvre son sein, comme la vache découvre sa mamelle féconde ; et, de même que celle-ci donne son lait, l'Aurore distribue au monde entier sa lumière en dissipant les ténèbres. » (Langl., ly 175.)
« L'Aurore, richement vêtue, est comme l'épouse amomreuse qui étale en riant aux regards de son époux les trésors de sa beauté. A son lever, les rayons du soleil ornent son cortège, tels que les compagnes d'une jeune mariée. » (Ibid., 307.)
« Pareille à la jeune fille que sa mère vient de purifier , tu révèles à l'œil l'éclatante beauté de ton corps. Aurore fortunée, brille par excellence ! Aucune des Aurores passées ne fut plus belle que toi. » (Ibid., 306.)
Le sentiment de l'égalité des hommes devant Dieu vient à Vesprit du poète à propos de cette douce aurore :
(c Grandissant à la vue, elle ne fait acception de personne; sa forme élégante et légère brille également pour le petit comme pour le grand. » {Ibid,, 307.)
Voici enfin un hymne qui nous parait remarquable par un sentiment de mélancolie assez familier aux Aryas, mais dont nous croyons qu^on trouverait rarement Tanalogue dans l'antiquité classique :
« Conductrice éclatante des saintos paroles, l'Aurore étale toutes ses parures, pour nous ouvrir les portes du jour, en éclairant l'univers ; elle nous en révèle toutes les richesses. L'Aurore a réveillé tous les êtres.
« De sa main puissante elle invite le monde endormi à se mouvoir ; elle invite l'homme à jouir, à faire les pieux sacrifices, à grandir «a fortune. A ceux qui ne voyaient pius dans les ténèbres, elle apporte son secours pour qu'ils puissent voir au loin. L'Aurore a réveillé tous les êtres.
c( Grâce à toi nous aurons la richesse, grâce à toi l'abondance, grâce à toi l'honneur et le pouvoir, grâce à toi le sacrifice où tu conduis toutes les créatures que visite la lumière. L'Aurore a réveillé tous les êtres.
«... Depuis quand l'Aurore vient-elle nous visiter? l'Aurore qui va nous éclairer aujourd'hui ne fait qu'imiter les Aurores qui nous ont lui déjà, et devancer celles qui luiront encore. Elle nous arrive aussi brillante que les autres.
« Us sont morts les humains qui jadis ont vu l'Aurore étinceler comme tjelle-ci ; c'est à nous de la voir à cette heure, et ils devront mourir aussi «eux qui verront un jour l'Aurore aux heures du matin.
« Depuis bien longtemps déjà l'Aurore a resplendi dans tout son éclat; aujourd'hui elle éclaire de nouveau le monde de ses richesses; elle ne brillera pas moins dans les jours qui suivront ; à l'abri de la vieillesse, à l'abri de la mort, elle s'avance avec toutes ses splendeurs.
•« Elle inonde de lumière les plages célestes; déesse lumineuse, elle re-
pousse la noire obscurité. Elle vient réveiller la nature sur le char magni' fique que traînent des coursiers rougeàtres.
« Apportant les biens qui nourrissent Thomme^ elle l'appelle par la clarté qu'elle déploie. Elle se montre aujourd'hui pareille aux Aurores qui l'ont précédée toujours, pareille aux Aurores qui toujours la suivront.
« Levez-vous ; Tesprit de vie est revenu nous animer ; l'ombre s'éloigne, le jour s'avance ; il prépare au soleil le chemin qu'il doit parcourir; nous marchons vers les biens qui soutiennent la vie.
« Le sacrificateur prononce les paroles que le rhythme enchaîne, il chante et bénit les Aurores aux clartés resplendissantes. «Aurore, repousse loin de moi, pendant que je f invoque, la sombre obscurité; éclaire de tes rayons les aliments qui nourrissent notre famille.
« Les Aurores, qui donnent les vaches fécondes et les fils valeureux, brillent pour le mortel qui les honore. Puisse celui qui répand cette libation voir les Aurores multiplier ses chevaux pendant qu'il récite les prières saintes, rapides comme le vent !
« Mère des dieux, œil de la terre, messagère du sacrifice, belle Aurore, brille de tous tes feux ; répands ta lumière sur notre ofi^ande bénie par toi ; rends-nous illustres parmi les nôtres, ô toi qui fais la joie du monde entier !
« Les biens divers que prodiguent les Aurores sont l'heureux partage de qui les honore par des sacrifices et des chants. Que ces biens aussi nous soient accordés par Mitra, Varouna, Aditi, la mer, la terre et le ciel *. »
Nous n^avons pu résister au plaisir de citer longuement ce morceau, où règne tantôt une tristesse calme, tantôt un sentiment grandiose de la nature. On est étonné de ces qualités toutes modernes, quand on songe que Koutsa, Fauteur de cet hymne, doit avoir été à peu près contemporain de Moïse.
Les jumeaux Açvines ou cavaliers sont la personnification des deux crépuscules du matin et du soir. On les retrouve dans les Dioscures grecs. Castor et PoUux. Originairement ils durent être représentés à cheval, comme leur nom Tindique. Mais les hymnes du Rig les montrent, soit sur un char à trois roues> soit sur un vaisseau merveilleux, comme le navire Argo. Les marins les invoquaient, sans doute parce que, sur mer, les tempêtes s'apaisent souvent aux premières lueurs de Taube. C'étaient des divinités secourables, venant en aide à leurs adorateurs au moment du danger. Les hymnes qui leur sont adressés sont pleins, à ce sujet, d'allusions légendaires malheureusement peu intelligibles pour nous* Le nombre trois était consacré aux Açvines. Tout va par trois dans la description des accessoires qui les entourent et du culte dont ils sont robjet.
Les vents étaient également déifiés. Leur chef était Vayou, souvent
^ Nous avons encore emprunté la traduction de M. Barthélémy SainV-Hilaire.
invoqué avec Indra. Après lui venait la troupe des Maroutes^ fils de Prisni (la terre, ou le nuage?) et de Roudra, serviteurs d'Indra, et assez analogues aux anges mazdéens. Les hymnes célèbrent les Maroutes avec amour, soit comme activant le feu du sacrifice, soit comme chassant les nuages et déployant leurs forces contre les forêts.
(K (Contre votre marche impétueuse et terrible, ô Maroutes, Thomme ne peut résister; les collines et les montagnes s'abaissent devant vous.
« Sous vos pas redoutables, la terre tremble de crainte, telle qu'un roi accablé par l'âge. » (Langl. I, 72.)
c( Dieux puissants, vous renversez ce qui est solide, vous soulevez ce qui est lourd; et c'est ainsi que vous enlevez les arbres de la forêt ou les flancs de la montagne. » (Ibid, 74.)
Enfin le souffle destructeur de la tempête était personnifié par le dieu Roudra. Maintes fois les hymnes le comparent à un sanglier. On Tinvoque surtout pour détourner sa colère.
« Epargne parmi nous le vieillard et l'enfant, le père et le fils.
« Epargne celui et celle qui nous ont donné le jour, ô Roudra ; abstienstoi de frapper les personnes qui nous sont chères.
ce Roudra, grâce pour nos fils et nos petits-fils, pour nos gens, pour nos vaches et nos chevaux. » (Langl., I, 225.)
Roudra a beaucoup d'analogie avec TApollon destructeur de Flliade, comme lui armé de flèches et lançant au loin des traits aigus. Postérieurement au Rig, tous les attributs de cette divinité et le culte dont elle était Tobjet furent absorbés par le grand dieu Çiva. On a pensé dV bord que ce dernier n'était qu'une transformation du Roudra védique; mais aujourd'hui on incline plutôt à voir en lui une divinité indigène, originaire des contrées orientales de THimalaya, que les brahmanes admirent dans leur panthéon, comme les Romains l'ont fait pour tant de dieux des nations vaincues. Une des preuves à l'appui de cette opinion, c'est que les prêtres du Lingam, principale représentation çivalte, ne sont pas des brahmanes, mais des coudras. Le caractère essentiellement diabolique de Çiva est bien d'aceord avec cette origine. De même, lorsque la Gaule fut devenue chrétienne, Vénus, Mercure et les autres dieux du paganisme furent transformés en démons par les superstitions populaires.
Vishnou, au contraire, est un dieu tout à fait ârya. G*était la divinité spéciale des kshattriyas. Bien que le Rig en parle déjà, il est loin d'y avoir acquis l'importance qu'il acquit plus tard dans le brahmanisme. Il y représente simplement les profondeurs du ciel et le soleil qui les parcourt; les hymnes le montrent fournissant sa carrière en trois pas ou trois stations, le matin, le midi et le soir. Plus ^proprement c'est l'air bleu, Tair pur et lumineux qui entretient la vie ; d'où la couleur
bleue qui lui a toujours été donnée dans les moauments. Mais il oocupe encore un rang secondaire, et son importance ne commença que postérieurement, lorsqu'il devint un intermédiaire entre l'homme et Tinqiénétrable Brahmâ. Alors on lui attribua des avatars, ou incamations dans lesquelles il prenait un corps pour sauver le monde, et qui font songer aux travaux de Thercule grec ^
Les dieux que nous venons d'énumérer sont souvent invoqués ensemble sous le nom de Viçvadêvas (tous les dieux). Voici un hymne où ils sont représentés chacun d'une manière caractéristique :
« 11 est un dieu (le soleil) jeune, habile directeur, et disposé à éteindre sa voie. Sa couleur est brune, et il revêt une parure d'or.
« Un autre (Agni) est assis dans son foyer, et sage au milieu des dieux, il brille entre le ciel et la terre.
ce Un autre (Tvashtri) porte sur son bras une hache de fer, et siège avec fermeté au milieu des dieux entre le ciel et la terre.
« Un autre (Indra) porte la foudre dans sa main, et brûle d'en frapper les amis de Vritra.
« Un autre (Roudra) porte à sa main un trait aigu, dieu pur, terrible, guérissant les maux.
a Un autre (Poushan) observe les routes comme le brigand, et enlève les trésors pour les donner à ses amis.
« Un autre (Vishnou) partout célébré, parcourt en trois pas les lieux où les dieux se livrent à la joie.
a Deux autres (les Açvines) vont sur des chevaux, et de compagnie avec une déesse (l'Aurore), ils cheminent comme des voyageurs.
a Deux autres encore (Mitra et Varouna), rois également beaux et arrosés de beurre clariiié, ont établi leur demeure dans le ciel.
a Que les prêtres avec un pieux recueillement se livrent à la prière et réveillent ainsi le soleil. » (Langl., III, 295.)
Mais ces divinités étaient loin d'être les seules que reconnût le védisme, on trouve à côté d'elles des traces d'un culte adressé aux plantes, aux montagnes, aux arbres, aux nuées, à la terre, à la mer, aux fleuves, aux sources, qui sont probablement les restes d'un fétichisme antérieur. Dans quelques passages on adore sous le nom de Sindhou Pensemble des eaux, l'élément humide dont on fait, comme dans le système de Thaïes, le principe des êtres.
Outre ces souvenirs d'une époque reculée, l'imagination active des Aryas créait sans cesse des dieux et des mythes, et agrandissait chaque jour le champ de ses croyances, en personnifiant toutes choses. Les pointes de la flamme se changeaient en divinités ; les rayons du soleil
* Vishnou aurait plus d'un rapport avec Hercule, si Ton adoptait l'étymologie proposée pour 1« nom grec de ce dernier, ^Hpa xXcoç, la gloire de l'air.
devenaient les bras de Savith ; les vives teintes qui colorent les nuages^ le matin^ étaient les vaches rougeâtres de Faurore. L'acte même de la prière fut déiûé; la parole de celui qui prie devint la déesse Sarasvati. Les prières furent appelées les épouses des dieux^ d'abord par une simple métaphore^ puis par une prosopopée tout à fait sérieuse. La transition de rimage à la réalité se fait sentir dans ce passage :
a Les prières, sans cesse avides de s'unir à toi, Indra, dieu admirable et cligne d'éloges, curieuses d'obtenir par leurs hommages le trésor de tes bénédictions, accourent au sacrifice comme des épouses chéries s'approchent de l'époux chéri qui les aime. » (Langl., I, 122.)
Dans riliade les prières sont aussi des déesses, filles de Jupiter. — Le mètre sacré de la poésie, la gayàtri, fut également transformé en un oiseau sublime qui portait aux dieux les prières de TArya. Le sacrifice lui-même fut un char pour le dieu, d^abord par métaphore, puis au sens propre.
La forme essentielle du culte était, au temps du Rig, le sacrifice du sôma. Le père de famille, placé sur un tapis de gazon formé avec la plante kousa {poa cynosuroides), allumait le feu sacré en frottant ensemble deux morceaux de bois, Fun de figuier religieux et l'autre d'acacie, puis il versait dans le creux d'une pierre servant d'autel une libation de beurre et de lait caillé, ou plus souvent de jus de la plante s&ma (asclepias acida ou sarcostemma viminalis), qui était la boisson favorite des Aryas. Plus tard, le sacrifice du sôma se compliqua. Le jus fut filtré sur une étoffe de laine ou un crible en peau de vache, et mêlé ensuite avec de Torge et du beurre clarifié. Ce mélange, après fermentation, devenait spiritueux et enivrant. Les dieux puisaient, comme les mortels, une force invincible dans cette ivressç. Indra lui-même s'exprime ainsi :
« Oui, telle est ma pensée : je veux donner des vaches et des chevaux. Je suis ivre de sôma.
« De même que les vents remuent les arbres, ainsi ces breuvages m'agitent. Je suis ivre de sôma.
a Ces breuvages m'agitent, de même que des chevaux rapides emportent im char. Je suis ivre de sôma.
« La prière est venue à moi, comme la vache vers son veau. Je suis ivre de sôma.
« De même que le charron façonne le char, de même je réalise le vœu de la prière. Je suis ivre de sôma.
« Les cinq espèces d'êtres ne m'ont-ils pas donné de nouveaux yeux et de nouveaux pieds? Je suis ivre de sôma.
« Le ciel et la terre ne m'pnt-ils pas ajouté une aile de plus? Je suis ivre de sôma.
« Allons^ je veux serrer Prithivi (la yoûte des images) des deux côtés. Je mis ivre de sôma.
« Oui^ je veux brûler Prithivi^ je veux la frapper des deux côtés. Je suis ivre de sôma.
« Une de mes ailes touche au ciel. L'autre traîne en has. Je suis ivre de sôma.
« Je suis entouré de splendeur. Je m'élève au-dessus de Tair. Je suis ivre de sôma.
« Orné par le sacrifice^ je viens prendre l'holocauste que je porte aux dieux. Je suis ivre de sôma. » (Langl., IV^ 405.)
Uardeur d'Indra pour boire le sôma est encore exprimée dans cet hymne:
« Nos vœux sont variés; les œuvres des hommes sont diverses. Le charron veut du bois ; le médecin une maladie ; le prêtre la libation. O Indou, coule pour Indra.
« L'ouvrier qui fait un arc veut du bois, des plumes d'oiseau^ de l'or^ des pierres précieuses. Indou, coule pour Indra.
« Le cheval aime im bon char; des compagnons de plaisir le rire; l'époux l'épouse^ et la grenouille l'eau. Indou, coule pour Indra. » (LangL^ IV^ 126.)
Le génie de personnification des Aryas se donna carrière dans les circonstances du sacrifice. Les poteaux de Tautel, les flammes du foyer, la cuiller qui puisait les libations, tout fut déifié, jusqu'aux dix doigts du sacrificateur qui devinrent dix prêtresses. Mais la principale de ces divinités fut Sôma ; adoré d'abord, quand on l'exprimait de la plante, sous le nom d7ndou, la goutte sacrée, il devint, quand il était à l'état de liqueur fennentée, Fambroisie divine elle-même. On finit par décrire la trituration de la plante comme un martyre que le dieu s^mposait pour devenir médiateur entre la terre et le ciel. En cet état il était invoqué comme le plus puissant des dieux.
Le sôma se retrouve dans le mazdéisme sous le nom de Haôma, objet du culte des ancêtres de Zoroastre. Dans PInde ce genre de sacrifice cessa peu après l'époque védique. Il fut remplacé en grande partie par les libations de beurre clarifié.
Jusqu'ici nous n'avons eu affaire qu'à des dieux bienfaisants. Mais les puissances du mal avaient aussi leurs représentants; on les nommait dsouras. Ce mot, qui vient de la racine sour, briller^, a deux acceptions, suivant que Va qui précède est pris au sens augmentatif ou au sens négatif qu'il possède tous deux comme dans la langue grecque. Dans la première acception, il veut dire très-brillant, et sert d'épithète au soleil.
*■ Le commentaire de Sftyana indique une autre étymologie du nom à*a80ura donné au soleil : « Asoun dadâti, ityasourah; • il donne le souffle de Yie, Moun, c'est pourquoi on l'appelle asoura. Mais cette dérivation nous paraît forcée.
C'est avec ce sens qu'il a passé dans le Zend où il désigne^ sous le nom d'Ahouro-Mazdao (Ormuzd), la divinité principale du culte de Zoroastre. Dans la seconde^ au contraire, il signifie obscur (non-brillant), et le nom d'obscur a été donné tout naturellement aux mauvais génies des Aryas, qui ne sont en général que des personnifications des ténèbres.
Le premier des Asouras est Vritra (l'enveloppe), qui représente Tobscurité par excellence, le nuage qui dérobe le soleil. Il porte aussi le nom d'Ahi ; et le mythe, s'inspirant de la forme des nuées, en fait un dragon qui veut dévorer l'astre du jour. Mais Indra avec sa foudre vient au secours du soleil ; il frappe le nuage qui se fond en torrents de pluie, et la lumière reparait. Cette grande victoire du dieu de la foudre est une fiction toute métaphorique ayant sa base dans un phénomène naturel. Les hymnes y reviennent sans cesse.
Une légende entièrement analogue à celle-ci, et provenant de la même origine, est celle des vaches célestes dérobées et cachées dans une caverne par les asouras Bala (la violence) et Pani (les mains lestes). Indra les délivre avec l'aide des Maroutes. Ici encore les termes sont assez clairs pour qu'on reconnaisse dans ces vaches, soit les sources cachées dans la terre, soit le plus souvent les rayons lumineux dérobés par les nuages. Le tonnerre gronde, le vent souffle, les nuages se dissipent et le jour revient.
Voici un des hymnes qui célèbrent le mieux ces deux victoires d'Indra :
« Je veux chanter maintenant les exploits d'Indra, qu'a jadis accomplis ce dieu qui porte la foudre. Il a frappé Âhi ; il a fait couler les eaux; il a fait place aux torrents des montagnes.
« 11 a frappé Ahi qui se tenait près de la montagne; Tvashtri lui avait forgé un trait digne de louange ; et les eaux, comme les vaches s'élançant vers rétable, coulaient à flots précipités vers l'Océan.
a Impétueux cemme le taureau, Indra se jetait siur notre sôma, et dans le triple sacrifice il buvait la liqueur préparée pour lui. Cependant Maghavan (Indra) a saisi sa flèche, et il a frappé ce premier-né des Ahis (des nuages).
«0 Indra, dès que tu as frappé ce premier-né des Ahis, aussitôt tu as dissipé les enchantements de ces enchanteurs. Puis, dévoilant le soleil, le ciel et l'aurore, tu n'as plus trouvé d'ennemis. '
a Oui, Indra frappa le sombre Vritra ; il lui brisa les épaules de sa foudre ; le coup fut terrible, et pareil aux branches coupées par la hache, Ahi gisait étendu sur la terre.
« Comme s'il ne pouvait avoir de rival, enflé d'im fol orgueil, il osait provoquer le dieu fort, le dieu vainqueur qui immola tant d'ennemis; mais Ahi n'a pu éviter de grossir le nombre de ses victoires homicides, et l'ennemi d'Indra a fait enfler les rivières.
« Sans pieds, sans mains, il insultait encore Indra. Indra le frappa de sa
fondre sur la tète ; et Vritre, cet eunuque qui affectait une fausse virib'té, tombe déchiré en lambeaux.
« Les ondes qui charment notre cœur le submergent comme les dàgaes rompues d'un fleuve débordé ; et les eaux que Vritra dans son inmiensité avait embrassées et retenues, il est maintenant gisant à leur pied.
« La mère de Vritra s'abaissait ; Indra lui porte en dessous le coup mortel. La mère est par-dessus, le fils est par-dessous ; Dànou (la mère de Vritra, la vapeur ?) est étendue comme la vache avec son veau.
« Le cadavre de Vritra, ballotté au miUeu des eaux agitées et tumultueuses, n'est bientôt plus qu'une chose sans nom; les ondes le noient à jamais, et l'ennemi d'Indra dort la longue nuit.
« Les eaux retenues captives, gardées par l'ennemi, restaient emprisonnées comme des vaches sous la main de Pani ; le dieu, après avoir tué Vritra, ouvre la caverne où les eaux demeuraient enfermées.
a Comme la queue du cheval dissipe les insectes, tel, ô Indra, tu étais quand ce dieu malfaisant cherchait à te frapper avec son arme. Mais, à héros ! tu remmenais les vaches délivrées par toi ; tu venais reprendre nos libations et notre sôma, et tu lâchais les sept fleuves que tu Msais couler.
« Ni réclair ni la foudre ne purent arrêter Indra ; ni la pluie ni le tonnerre lancés par Tennemi, au moment où combattaient Indra et Ahi. Maghavan triompha des enchantements et des pièges.
« Pouvais-tu voir un autre que toi vainqueur d'Ahi, ô Indra ! puisque, même après l'avoir abattu, la crainte était encore dans ton âme? car tu ne traversais qu'en tremblant, rapide conune l'épervier, les quatre-vingt-dixneuf torrents formés par les eaux.
a Indra^ roi du monde mobile et du monde immobile, roi des troupeaux soumis qui portent des cornes, dieu armé de la foudre, est aussi le roi des hommes; comme le cercle de la roue embrasse les rayons, Indra embrasse toutes choses*. »
On ne peut s'empêcher de rapprocher la mort d'Ahi du mythe grec d'Apollon tuant le serpent Python. Un hymne homérique raconte ainsi ce combat :
a Près d'une fontaine limpide, le dieu, fils de Jupiter, muni de son arc vigoureux, tua le dragon femelle, gonflé de nourriture, énorme, ce monstre terrible qui causait tant de maux sur la terre aux hommes et aux troupeaux doués de longues jambes. Car c'était un cruel destructeur...
« Il causait beaucoup de maux aux illustres tribus des hommes. Celui qui le rencontrait était emporté par la mort, jusqu'à ce qu'Apollon, l'archer divin, lui eût lancé un trait irrésistible. Le dragon, agité de douleurs aigués, se traînait haletant sur le sol. Il s'élève un grand cri, immense. Le serpent se roula convulsivement dans les bois, et rendit son dernier souffle en vomissant du sang.
«( PhoBbus-ApoUon insulta ainsi le cadavre : Pourris maintenant sur le
^ Pour cet hymne, dont Timportance est capitale, j'ai encore emprunté la traduction de ^. Barthélémy Saint-Hilaire, mais je me suis permis d'y faire quelques changements, en ia comparant soit au texte avec traduction latine donné par Rosen, soit aux notes que j'ai recueillies à ce sujet au cours de notre illustre maître, Eugène Bumouf, à la chère mémoire duquel j'aurais voulu dédier ce travail, si j'avais pu le juger digne de lui.
sol nourricier des hommes. Tu ne seras plus une cause de maux pour les mortels qui mangent les fruits de la terre fertile; ils offriront ici des hécatombes parfaites. Tu ne seras protégé contre la triste mort ni par Typhon, ni par la Chimère au nom funeste ; mais tu pourriras sur la terre noire, et sous les rayons de Tinfatigable Hypérion (le soleil).
« Le dieu ayant prononcé ces malédictions, les yeux du serpent se cou*vrirent de ténèbres. La force sacrée du soleil le corrompit, c'est pourquoi il est appelé Python (de iruQw, pourrir). »
Les ressemblances entre les deux légendes sont frappantes. Seulement la fable aryenne remporte en clarté, et révèle le véritable sens de la fable grecque, dont on a cherché tant d^explications dans la physique, la philosophie et même l'histoire.
La signification est bien simple. G^est toujours la lumière dissipant lès ténèbres, le soleil vainqueur des eaux.
Au fond, le mythe des vaches volées par Pani et reprises par Indra n'est qu'une variante du mythe d'Ahi. Mais tandis que le dragon a son analogue chez les Grecs, les vaches trouvent le leur chez les Latins, dans la vieille légende de Cacus volant les bœufs d'Hercule, qui nous a été conservée par Virgile, et qui s'explique également par son rapprochement avec la fable aryenne.
Les râkshasas, autres mauvais génies, désignaient les brigands, les impies, et aussi ces animaux impurs, tels que les chauves-souris, qui rôdent pendant les nuits et les crépuscules, et qui souillent le sacrifice. Ils font songer aux harpies des Grecs.
« Qu'il tombe dans le mal, l'ennemi, le voleur, le brigand qui en veut à nos moissons, à nos chevaux, à nos vaches, à notre vie. Qu'il périsse, lui et sa famille.
« Donne la mort à ces mauvais esprits qui prennent les formes de chouette, de chat-huant, de chien, de loup, d'oiseau, de vautour. Indra, frappe le râkshasa comme avec une pierre. » (Langl., lil, 181.)
Les dasyous étaient les hommes de race étrangère, vivant à l'état de brigands et d'outlaws auprès des Aryas. La superstition en avait fait encore de mauvais esprits.
A côté des dieux on compte aussi des demi-dieux, tels que les Ribrhous, les Angiras, etc. Les trois Ribhous étaient des artisans célestes à la façon des Cyclopes; ils avaient fabriqué le char dlndra. Les Angiras accompagnaient Agni. Deux systèmes d'interprétation se présentent poui^ expliquer ces personnages. On y peut voir des personnifications de certaines circonstances du sacrifice et des rayons du feu, ou bien la déification d'anciennes familles religieuses. Nous serions tentés de nous décider pour ce dernier sens, parce qu'il coïncide avec l'importance donnée
plus tard aux saints et à leur pouvoir dans le brahmanisme. On sait que dans les idées des Hindous la puissance des saints était irrésistible, et qu'elle allait jusqu'à se faire obéir des dieux eux-mêmes. Cette croyance est une des sources d'où le bouddhisme est sorti. Les Maroutes, dont nous avons parlé plus haut^ ont peut-être la même origine. Tous ces demi-Klieux constituent probablement une tradition qui remonte jusqu'aux temps les plus anciens où les Aryas nomades erraient dans les plaines de l'Iran.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de deux seulement des grands dieux du brahmanisme^ dont le premier, Çiva^ était peut-être étranger aux divinités du Rig-Yéda^ tandis que le second^ Yishnou^ n'y occupait qu'un rang secondaire. Le troisième et en même temps le plus important^ Brahmà, n'est pas nommé dans le Rig ; mais U y est question d'un Brahmanaspati ou Brihaspati qui pourrait bien avoir été Forigine de Brahmà. Ce nom, qui^ selon M. Langlois, ne serait qu'une épithète d'Agni^ veut dire le maître de la prière. Brahman, la prière, a pour racine brih, s'efforcer^ et signifie l'effort de l'esprit qui s'élève vers les dieux. Cette force^ déifiée d'abord sous le titre de Brahmanaspati, finit par représenter, sous celui de Brahmâ^ la tension^ l'effort spirituel considéré comme créateur suprême et source de l'univers. Ce dieu tout philosophique^ qui donna son nom à la caste des prêtres^ ne sortit pas du sanctuaire et n'eut jamais de culte spécial ; il fut seulement invoqué comme dieu suprême dans les oupanishads, et placé à la tête de la Trimourtti hindoue. Mais cette triade^ dont il n'est pas question dans le Rig^ ne fut inventée que très-postérieurement. On peut y voir une transaction accomplie par les brahmanes entre leur Brahmà^ le dieu des kshattriyas Vishnou^ et Çiva^ dieu des Çk)udras.
La religion des vêdas n'en est encore ni à la période théologique^ ni même à la période épique ; mais on y voit poindre les théories qui se développeront plus tard. Les divinités sont encore indéfinies^ confuses^ sans attributs limités ; plusieurs tendent à s'assimiler entre elles. La cosmogonie n'est pas moins vague. Indra est le plus souvent désigné comme le créateur; tantôt cependant c'est le soleil, tantôt Agni, Aditi, etc. Quelquefois le chantre avoue son ignorance .
a Ce dieu (le soleil) qui n'a point de guide, qui n'a point de lien, comment fait-il pour monter, pour descendre sans tomber ? Qui peut savoir quelle force le maintient? » (Langl., II, 130.)
« Du ciel et de la terre, quelle est la divinité la plus ancienne ; quelle est la moins âgée; comment sont-elles nées ; ô poète ! qui le sait? Elles sont Mtes pour porter le monde, tandis que le jour et la nuit roulent comme deux roues. » (Langl., I, 426.)
La création des animaux est attribuée à la terre et au ciel. Le premier homme^ FAdam védique, est nommé Manou, ou quelquefois Ayou. La vie future, les peines et les récompenses flottent dans un nuage d'idées indéterminées. Tandis que le fétichisme pur suppose que les morts vont continuer dans un pays lointain la vie qu^ils ont menée ici-bas, le vêdisme, déjà plus avancé, admet les récompenses célestes, mais sans rien de bien précis encore : tantôt les bienheureux sont changés en étoiles qui brillent au ciel; tantôt on en fait des demi-dieux nommés sadyas. Ce qui est certain, c^est qu'on offrait un sacrifice aux mânes des ancêtres ou pitris, et que ce culte, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, est le point par où le brahmanisme actuel se rattache le mieux à la religion védique.
Mais si elle admet des récompenses, la première époque au moins du Rig ne parait pas avoir soupçonné le dogme des peines. La foule des morts qui n'avait pas mérité l'élection parmi les dieux allait retrouver ses pères dans la grande Aditi, divinité de la terre :
« Duquel, duquel des immortels célébrerons-nous le saint nom ? lequel d'entre eux nous permettra d'aller retrouver dans la grande Aditi notre père et notre mère * ? »
Le mythe de l'enfer surgit seulement dans les derniers livres des hymnes. C'est Yama, roi des Pitris, qui en est le maître. Sôus le nom de Mrityou (la mort), ce Dieu est le gardien des cadavres. Voici un hymne à Mrityou, qu'on chantait sans doute aux funérailles :
« Mrityou, suis une autre voie. La voie qui t'est propre n'est pas celle des dieux. Epargne nos enfants, épargne nos hommes.
a La vie et la mort se succèdent. Que l'invocation que nous adressons aujourd'hui aux dieux nous soit propice ! livrons-nous au rire et au bonheur de la danse, et prolongeons notre existence.
« Voici le rempart' dont je protège les vivants. Qu'aucun autre parmi ce peuple ne s'engage dans cette route; qu'ils vivent cent et cent automnes; qu'ils enferment Mrityou dans sa caverne.
« Les jours et les saisons se succèdent heureusement; le plus jeime remplace le plus vieux. Dieu <|ui soutiens les hommes, fais que la vie de ce peuple soit ainsi disposée.
« Levez-vous; entoiu'ez celui que le temps a frappé, et, suivant votre âge, faites des efforts pour le soutenir. Que Tvashtri soit touché de votre piété et vous accorde ime longue vie.
« Laissez approcher avec leur beurre onctueux ces femmes vertueuses qui possèdent encore leur époux. Exemptes de larmes et de maux, couvertes de parures, qu'elles se lèvent devant le foyer.
1 J'ai traduit moi-même ce passage, le seus adopté par M. Langlois, d*aprës les commentaires, me paraissant douteux. Voy. Langl., I, p. 39. 3 La pierre qui Ya recouvrir le mort.
« Et toi, feimne^ va dans le lieu où est encore la Ti6 pimf Uà. RetrotiTe dans les enfants qu'il te laisse celui qui n'est plus. Ta as été la digne ^ouse du maître à qui tu avais donné ta main.
« Je prends cet arc dans la main du trépassé pour notre force^ notre gloire, notre prospérité. toi, voilà ce que tu es devenu. Et nous, puissions-nom être des hommes de cœur, et triompher de tous nos superbes ennemis.
« Va trouver la terre, cette mère large et bonne qui s^étend au loin. Toujours jeune, qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honoré les dieux par des présents; qu'elle te protège contre Nirriti (déesse du mal).
« terre! soulève-toi; ne le blesse point; sois pour Im prévenante et douco. terre! couvre-le comme une mère couvre son en£tnt d'un pan de sa robe.
« Que la terre se soulève pour toi. Que sa poussière fenveloppe mollement. Que dans ces maisons chaque jour coule le beurre clarifié; qu'elles te présentent im asile.
a J'amasse la terre autour de toi; je forme ce tertre pour que tu ne sois point blessé. Que les Pitris gardent cette tombe. OuTama creuse id ta demeure. « (Langl., IV^ 160.)
Cet hymne prouve qu'au temps du Rig la coutume n'existait pas encore de brûler les morts^ ni de faire périr la veuve sur le bûcher qui consumait les restes de son mari.
Suivant l'interprétation donnée par M. Roth à un des hymnes (Langl., lY^ 144)^ il faudrait voir dans Yamaet son épouse Yaml rancien mjthe d'un couple humain primordial^ issu du soleil. Yama aurait le piemier payé le tribut à la mort^ et serait devenu ainsi le roi des âmes.
La cosmogonie prend également un caractère plus spéculatif et plus déterminé dans le dernier livre du Rig. Les préc^ents contenaient déjà une double tendance au polythéisme et à Tunité de Dieu ; ils disaient :
« L'esprit divin qui circule au ciel, on l'appelle hidra> Mltra^ VaRnma, Agni. Les sages donnent à l'être unique plus d'un nom : e'ert À^pd, YaxBâ, Mâtarisvan (le vent) *. »
A la fin cette idée se précise : ParaméUmây l'àme Mpérieme^ eogêfrdre par dédoublement Pounmsha, le divin mèlt, qui d^unit à Prâdhâruiy la matière. L^hymne suivant , adressé à ParamfttiuA, a tous les caractères métaphysiques du brahmanisme proprement dit :
« Rien n'existait alors, ni visible ni invisible. Point de régmi supérieure, point d'air, point de cieL Où était cette «iveloppe du monde t rf^yi a quel lit se trouvaient contenues les eaux ? où étaient ces profondeuis ioipéiiétiaUes de l'air ?
« 11 n'y avait point de mort^ point d'immortalité. Rien n'annonçait le jour
i Langl., I, 389. Je soupçoniie fort ce passage et la stance qui le précède immédiatement, d'être une interpolation.
Oii la nuit. Lui seul respirait^ ne formant aucun soui&e^ renfermé en lui* même. Il n'existait que Lui.
« Au commencement les ténèbres étaient enveloppées de ténèbres; Teau se trouvait sans impulsion. Tout était confondu. L'être reposait au sein de ce chaos^ et ce grand tout naquit par la force de sa piété.
« Au commencement l'amour fut en Lui^ et de son esprit jaillit la première semence. Les sages ^ de la création, par le travail de FinteUigence, parvinrent a former l'union de l'être réel et de l'être apparent.
« Le rayon de ces sages partit en s'étendant en baut comme en bas. Ils étaient grands; ils étaient pleins d'une semence féconde, telqu'im feu dont la flamme s'élève au-dessus du foyer qui l'alimente.
Qui connaît ces cboses? qui peut les dire? d'où viennent les êtres? quelle est cette création ? Les dieux ont été aussi produits par Lui. Mais Lui, qui sait comment il existe?
a Celui qui est le premier auteur de cette création, la soutient. Et quel autre que Lui pourrait le faire ? Celui qui, du baut du ciel, a les yeux sur tout ce monde, le connaît seul. Quel autre aurait cette science ? » (Langl., IV, 421.)
Ailleurs il est dit ;
« Les eaux ont porté dans leur sein celui qui donne la lumière à tous les êtres divins. Sur Tombilic de l'incréé reposait im œuf dans lequel se trouvaient tous les mondes. » {Ibid,, 317.)
C^est Brahmà qui va éclore de cet œuf. Toute cette cosmogonie ressemble on ne peut davantage au système des poésies orphiques.
Les rapports des dieux avec Thomme suivent, dans le cours du Rig, un progrès moral analogue au progrès métaphysique que nous venons de constater pour la cosmogonie. Dans Torigine, on ne demandait aux dieux qu'une protection et des bienfaits tout matériels :
a Indra, toi qui es riche, donne-nous la renommée en nous accordant par milliers des vaches et de superbes chevaux. » (Langl., 1, 4d.)
« Indra, sauve-nous de la triste pauvreté, de la défaite dans la bataille. » (Id, I, 244.)
« Que nos chants nous procurent desenfant» et des troupeaux. » (Id., II, 83.)
« Puissions-nous traverser les maux de la vie, comme on traverse un fleuve dans un bateau. » {Id., III, 12,)
« Garde-toi de nous frapper et de nous délsdsser, ô Indra; ne brise pas l'œuf qui contient nos espérances; ne brise pas ces vases de nos affections, ces tendres enfants qui se traînent sur leurs genoux. » (M., I, 201.)
Ces bienfaits s'obtenaient par la prière^ par les offrandes, par le sacrifice :
« La prière sainte a souvent contribué à l'établissement de l'homme; elle lui a valu de9 chevaux, des vaches, des biens de toute espèce, n (Id., I, 91.)
; * Les sages ou rishis de la création sont les sept sens mystiques du Créateur. Nous t»miQffi m au sein do la métapliysiqu^ religieuse la plus abstraite.
Mais ce n'était pas par 8on mérite moral que rbomine se rendait digne des faveurs divines; il les obtenait par suite d'un véritable contrat, donnant donnant :
« Pieux Açvines, il est arrivé quelquefois à vos chantres de conclure des marchés ; le traité fut toujours honorablement tenu. Dieux justes et généreuxy vous aves bu nos libations. Des dieux sont équitables.
« Açvines^ chaque jour vous recevez nos libations accompagnées de diverses prières. C'est Agastya (l'auteur de l'hymne) qui est ici comme on collecteur de l'impôt, et qui vous engage virement à payer le vôtre. » (Langl., I,4i8.)
A la fin du Rig les dieux deviennent plus difficiles; le mérite moral est quelque chose à leurs yeux^ et ils rejettent la libation qui sent le péché. (Id.^ TV, 299.) Mais c'est là un progrès tardif de Tidée religieuse.
Les dieux protègent les faibles^ et s'en servent quelquefois pour humilier les forts .
« Agni^ protecteur prévoyant du faible^ tu re^is le nom de père. » (Id., l, 55.)
« Lorsqu'lndra veut châtier les forts^ il les fait vaincre par les faibles, afin d'humilier leur orgueil. Avec une chèvre^ Indra a donné la mort au lion; avec une aiguille il a percé des colonnes. » (Id., III, 54.)
' Les dieux frappent les impies :
ce Celui qui n'est méchant que pour frapper sans relâche le pécheur et l'impie, c'est Indra. » {Id,, \, 453.)
« Quand donc Indra voudra-t-il briser l'impie, comme on brise de son pied une plante épineuse? » (Id., I, 159.)
On rencontre quelquefois dans le Vèda un certain sentiment de Tamour de Dieu, fort éloigné, il est vrai, du désintéressement chrétien :
« Indra, je te préfère à mon père, à un frère qui peut m'abandonner. Tu es pour moi comme un père et une mère. » (Id,, III, 185.)
A la fin du Rig la morale se systématise un peu. Les défenses les plus anciennes, diaprés les commentateurs, s'adressent à la gourmandise, à Tivrognerie, à l'adultère, à la chasse, à la brutalité d'actes et de paroles, au viol. La prohibition de la chasse se rattachait-elle à quelque idée sur la transmigration des âmes ? Le Rig ne contient cependant aucune trace de ce dogme.
Il est question d'un sacrifice expiatoire pour effacer les fautes. Les lotions avec Peau, qui enlèvent les souillures corporelles, sont supposées opérer aussi la purification morale :
« Eaux purifiantes, emportez tout ce qui peut être en moi de criminel,
tout le mal que» j'ai pu faire par violence, par imprécation/ par injustice. » (LangI.,I, 39.)
Le sacrifice du cheval^ tant honoré des Perses et de l'antiquité grecque eC latine, est mentionné aussi dans le Rig-Vèda. Nous mettrons sous les yeux du lecteur Tliymne qui le décrit et qui en constitue en quelque sorte le rituel ; il est curieux, comme étant un des rares monuments qu^on possède, relativement aux cérémonies religieuses des anciens :
« Que Mitra, Varouna, Aryaman, Vayou, Indra et les Maroutes ne réclament rien de nous, pendant que nous allons chanter dans le sacrifice les vertus du rapide cheval né des Dêvas.
«.Quand on amène la victime prisonnière, ce beau cheval magnifiquement orné, qu'on frappe avant lui un bouc de couleurs diverses, c'est là une offrande aimée d'Indra et de Poushan.
« Quand les enfants de Manou mènent trois fois autour du foyer ce cheval, qui, dans le moment propice, doit être immolé aux dieux, alors ce bouc, leur annonçant le sacrifice, marche le premier consacré à Poushan.
« Que le sacrificateur, habile dans la science, la coupe à la main et l'hymne à la bouche, s'approche d'Agni, qui l'éclairé de ses rayons. Par l'appareil d'un brillant sacrifice et par le choix de nos offrandes, sachons plaire aux dieux.
« Vous qui coupez les poteaux ou qui les portez, vous qui attachez au poteau l'anneau du cheval, ou qui apportez sa nourriture, venez, nous avons besoin de vos soins.
Cl Tels sont mes vœux : Que ce coursier à la croupe flexible vienne heureusement combler les espérances des dieux ! que les sages rishis l'accueillent avec joie; pour le bonheur des Dé vas, qu'il devienne leur ami !
« Quand on attache d'une courroie ton pied et ta tête, ou quand on te met dans la bouche de l'herbe à manger, «5 coursier, que tout cela soit d'un favorable augure parmi les Dêvas !
<( Quand Todeur de la viande crue sort du ventre de la victime, que les ministres du sacrifice achèvent leur œuvre; qu'ils fassent cuire les chairs.
« victime, quand de ton ventre cuit au feu d'Agni la broche vient à sortir, que rien ne tombe à terre ni sur le gazon, que tout soit donné aux Dêvas qui l'attendent.
« Si ceux qui voient le cheval cuit disent : 11 sent bon, coupez-en un morceau ! accueillez la demande de quiconque voudra de cette chair.
« Cependant on a apporté les vases destinés à recevoir les chairs ou les sauces qui les arrosent, les marmites, les chaudrons, les plats, les instruments de cuisine, et on les place autour du cheval.
« La manière dont tu marches, dont tu te couches, dont ton pied est attaché, ton port, la façon dont tu bois, dont tu manges, ô cheval, que tout cela soit d'un favoroble augure parmi les Dêvas !
(( Que le feu ne vienne pas, en frémissant, t'apporter une odeur de fumée; que le vase qui te reçoit ne sente rien. Les Dêvas agréent l'offrande du cheval qufi^nd elle est pure, parfaite et accompagnée d'invocations.
« Quand on étend sur le cheval ime couverture toute d'or, quand on lui attache la tête et le pied, ce sont autant de choses qui doivent être de bon augure parmi les Dêvas.
« La hache tranche les trente-quatre côtes du rapide cheval, ami des Dêvas. Laissez entières les autres parties. victiniaire, que chaque membre soit convenablement paré.
« Un seul homme doit frapper le brillant cheval ; deux autres doivent le retenir ; telle est la règle. Les membres (langue, cœur, poitrine) que suivant l'usage je dois offrir en sacritice, je les mets sur le plat des pindas (boulettes de riz et de beurre), et je les jette au foyer d'Agni.
« coursier, quand tu vas vers les dieux, ne te chagrine pas de ton sort. Que la hache ne s'appesantisse pas longtemps sur ton corps. Qu'un barbare et indigne victimaire n'aille pas, par ignorance, taillader tes membres avec le fer.
- « Ce n'est pas ainsi que tu dois mourir : la souffrance n'est pas faite pour toi. C'est par des voies heureuses que tu vas vers les dieux. Pour te porter, tu as les deux coursiers (d'Indra), les deux biches (des Maroutes), et le char léger (des Àçvines) traîné par \m Xne.
« Que le cheval nous procure de nombreuses vaches, de bons coursiers, des guerriers, des enfants, une abondante opulence. Toi qui es pur et sain, rends-nous purs et sains; que le cheval, honoré par l'holocauste, nous donne la puissance. » (Langl., 1, 376.)
Il règne dans cet hymne une préoccupation culinaire qui manque sans doute de poésie, mais qui caractérise bien le sacrifice : un repas dans lequel les dieux avaient leur part. Notons aussi la douceur indienne, qui ne veut pas que la victime souffre en mourant. Avec un pareil souci les sacrifices d'animaux devaient être rares, et ils finirent même par disparaître tout à fait. Il existe aussi quelques souvenirs de sacrifices humains destinés à apaiser les dieux en leur offrant ce qu'on avait de plus précieux. Ils ont laissé une trace dans le Yadjour-Vèda : on y décrit un sacrifice humain simulé, qui se termine par de simples oblations de beurre.
Nulle part dans le Kig il n'est question d'idoles ni d'images d'aucune espèce. Peut-être faut-il Tattribuer tout simplement à l'absence des arts plastiques dans cette époque reculée. On pourrait croire, cependant, que l'anthropomorphisme était encore trop peu développé, et que, tout entier dans les métaphores, il n'était pas encore arrivé à créer des personnes susceptibles de représentation.
Nous terminerons cet examen en citant quelques hymnes de la fin du Rig auxquels leur caractère magique assigne sans doute une origine populaire. Ces chants donnent une idée assez exacte de l'Atharva-Vêda, ce dernier venu des livres sacrés.
Celui-ci est une conjuration pour ressusciter un mort :
« Quand ton âme visite au loin la contrée d'Yama, nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin le ciel et la terre ; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
<c Ton âme visite au loin la terre divisée en quatre parties; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin les quatre régions de l'air ; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin l'océan des nuages; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
(( Ton âme visite au loin les torrents lumineux; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin les ondes et les plantes; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin le soleil et l'aurore ; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin les larges montagnes; nous la rappelons ici, à ton habitation^ à la vie.
« Ton âme visite au loin tout ce monde; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin les extrémités de [l'horizon; nous la rappelons ici, à ton habitation, à la vie.
« Ton âme visite au loin le passé et le futur; nous la rappelons ici à ton habitation, à la vie. » (Langl., IV, 26S.)
Voici une autre conjuration pour guérir les maladies :
« De tes yeux, de ton nez, de tes oreilles, de tes lèvres, de ta cervelle, de ta langue, j'enlève la maladie qui attaque la tête.
« De ton cou, de tes nerfs, de tes os, de tes jointures, de tes épaules, de tes bras, j'enlève la maladie qui attaque le haut du corps.
« De tes intestins, de ton fondement, de ton ventre, de ton cœur, de tes flancs, de ton foie, de tes chairs, j'enlève la maladie.
« De tes jambes, de tes genoux, de tes talons, de tes pieds, de tes reins, de tes parties honteuses, j'enlève la maladie.
c( Du membre qui chasse le liquide, de tes poils, de tes ongles, de tout ton corps, j'enlève la maladie.
« De tous tes membres, de toutes les parties velues, de toutes les articulations, de tout ton corps j'enlève la maladie *. » (Langl., IV, 459.)
Uhymne qui suit est une incantation prononcée par une femme jalouse pour ramener son époux et perdre sa rivale. Cette pièce rappelle de loin Théocrite et Virgile.
« Je cultive cet arbre vigoureux, piar le moyen duquel on tue sa rivale et on obtient un époux.
« Arbre puissant et fortuné, que soignent les Dôvas et qui étends tes larges
1 Cet hymne rappelle une formule gauloise pour faire sortir les grains de poussière de l'œil, qui a été conseryée par Marcellus Empiricus, médecin bordelais du quatrième siècle de notre ère :
« Fuis loin de nous, poussière, chez les compagnons du mensonge.
« Que le globe de l'œil soit doux, que la douleur et l'enflure soient loin. »
Voy. Ghevallet, Origine de la langue française ^ 1. 1, p. 7.
fomlte, lui qqe ji> vuie ma mok s*éloif(ner de la maisim, et mon époni ^tri) tdut à moi.
« Arbre graud, jtï auîh ^landc aussi ; plus içrande que loai ce qui est grand, romnif nia rivalr est plus Kisso «luo tout ce qui est bas.
« Jp ne. prononce pns son nom: elle n'est point do noire race. Noos envoyons ma rivale dans une contre lointaine.
M Jo suis forte; tu es fort également. Tous deux Tigouienz nous devoos vaincre ma rivale.
Donn(*-moi ta force victorieuse, que je la reçoive avec celle de mon épooL Quo ton <1me vienne à moi^ comme La vache va vers son nourrisMin, comme l'eau suit son cours. » (Langl.^ IV, 441.)
Citons, pour finir, comme curiosité littéraire , un hymne étrange au dieu du jeu :
« J'aime iivec i\Tosse ces enfants du grand Vibhàdaka (dieu du jeu), ces dés (lui s'aptent, tombent dans l'air et roulent sur le sol. Mcm ivresse est pareille à c(illo que cause le S(\ma : que Vibhàdaka me protège !
« J'ai une épouse qui n'a contre moi ni colère ni mauvaise parole. Elle est bonne \\o\it mes amis comme pour son époux. Et voilà la femme dévouée que je liisso |K)ur aller tenter la fortune.
« (]cp<m(lint ma belle-mère me hait, ma femme me repousse. Le secours que me demande le pauvre est refusé. Carie sort d'un joueur est celui d'un vieux cheval.
« D'autres consolent l'épouse de celui qui aime les coups d'un dé triomphant. Son [K>re, sa mère, ses frères lui disent : Nous ne le connaissons pas. Ëmmenez-le enchaîné.
« Ouand je réfléchis, je ne veux plus être malheureux par ces dés. Mais en passant l(>8 amis me poussent. Les dés noirs en tombant ont fait entendre leur voix ; et je vais à l'endroit où ils sont, pareil à une femme perdue d'amour.
« Le joueur arrive à la réunion. Il se dit, le corps tout échauffé : Je gagnerai! Les dés s'emparent de l'âme du joueur, qui leur livre tout son avoir.
« Les dés sont comme le conducteur de l'éléphant, armé d'un croc avec lequel il le presse. Ils brûlent le joueur de désirs et de regrets, remportent des victoires, distribuent le butin, font le bonheur et le désespoir des jeunes gens, et, pour les séduire, se comTent de miel.
« La troupe des cinquante-trois se livre à ses ébats, et brille comme le juste et divin Savitri. Ils ne cèdent ni à la colère ni à la menace. Le roi luimême se baisse devant eux.
« Roulant par terre, secoués dans l'air, ils sont privés de bras, et ils commandent à celui qui en a. Ce sont des charbons célestes qui tombent sur le sol, et qui glacent et brûlent le cœur.
*i La femme du joueur abandonnée s'afQige ; sa mère se désole, ne sachant ce qu'est devenu son fils. Lui-même, poursuivi par un créancier, tremble ; la pensée du vol lui est venue; il ne rentre chez lui que la nuit.
« En revoyant sa femme, il songe que d'autres épouses sont heureuses, que d'autres ménages sont fortunés. Dès le matin il attelle de nouveau le char de ses noirs coursiers ; et quand Agni s'éteint , il couche par terre comme un misérable vrishala (caste impure).
« dés, je salue avec respect celui qui est le roi et le chef de votre grande