Étude sur lord Brougham, discours
Il y a huit ans, à pareille époque, une imposante solennité avait lieu à Londres, dans la grande salle de Middle-Temple. Le barreau anglais recevait Berryer, et rendait hommage en sa personne à un beau génie uni à un grand caractère. Berryer était alors l'hôte d'un homme illustre, lord Brougham, qui lui faisait les honneurs de cette réception triomphale, et l'amitié de ces deux vieillards, dont la présence réveillait de si grands souvenirs, semblait aux barreaux de France et d'Angleterre comme le gage applaudi de leur alliance.
C'est, en effet, une glorieuse tradition de notre
ordre de ne point limiter nos liens confraternels aux
frontières de notre pays, mais, nous inspirant du génie même de la France, d'étendre à tous les barreaux nos relations et nos sympathies. Ainsi nous sommes-nous réservé le droit de chercher partout nos modèles, et de payer aux grands avocats étrangers un tribut légitime d'admiration. Aussi bien leur gloire ne nous est point indifférente. Les avocats ont une place à part dans l'histoire : dans nos devanciers nous aimons à voir des ancêtres , et comme nos contempteurs affectent de mettre les erreurs individuelles à la charge de tous, nous avons bien le droit de revendiquer comme notre commun héritage les œuvres de tous ceux qui ont illustré notre état.
La liberté agrandit notre carrière * : chez tous les peuplés libres, ou qui aspirent à l'être, un grand rôle est promis aux hommes éloquents qui s'adonnent à l'étude des lois. Mais nulle part leur influence n'est mieux méritée qu'en Angleterre ; nulle part ils n'ont plus fait pour réformer, au, gré des lumières nouvelles, les institutions antiques : plusieurs y ont conquis un renom immortel. Parmi eux, lord Brougham, à bien des titres, avait droit à notre public hommage.
Il a longtemps habité la France, pour laquelle il a gardé toute sa vie une sympathie agissante; défenseur
4 . Hobbes, songeant sans doute à l'antiquité , a défini la république une aristocratie d'orateurs.
assidu de la politique libérale qui rapprochait de nous
l'Angleterre, il n'a jamais suivi ces doctrines funestes
qui mettent l'intérêt en balance avec la justice, ni séparé
l'amour de son pays de celui de l'humanité.
L'histoire parlementaire offre peu d'aussi grandes
figures. A la fois jurisconsulte, homme d'Etat, savant
distingué, grand orateur, il pouvait laisser le soin de sa gloire à l'essor spéculatif de son esprit; mais ses services ont encore surpassé ses talents. Pendant plus d'un demi-siècle, il a lutté par la parole ou par la plume, à la barre des tribunaux ou dans les assemblées, pour toutes les grandes causes qui agitaient le monde et passionnaient son pays ; et il a mérité cette fortune, bien rare dans la carrière ingrate des réformateurs, de voir ses idées, pour la plupart, consacrées * par les lois et sanctionnées par l'histoire.
Au faîte des honneurs, pair d'Angleterre et grand chancelier, le pouvoir ne lui a point fait oublier ses professions de foi, ni renier ses sympathies ; il a, autant qu'il Ta pu, réalisé ses discours, et donné le grand , exemple d'un homme public aussi ardent à restreindre les privilèges de sa charge et à supprimer les abus qu'on avait vu ses prédécesseurs acharnés à les maintenir.
Henry Brougham naquit à Edimbourg le 19 septembre 1778. Par son père, il appartenait à une
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ancienne famille anglaise du comté de Westmorland ; mais c'est à son origine maternelle qu'il gardait ses prédilections et se plaisait à rattacher ses talents. Sa mère était Ecossaise et nièce du célèbre historien Robertson; par' elle, Brougham descendait de ces vieux réformateurs presbytériens dont le fanatisme austère n'accordait pas assez à la faiblesse humaine, mais à qui le monde doit beaucoup, car en ce siècle de grandeur et de servitude où l'esprit parut ne s'être élevé si haut que pour s'abaisser davantage, et où . la liberté semblait prête à disparaître pour jamais, ils ont eu l'impérissable honneur d'en conserver les derniers vestiges en assurant les franchises menacées du peuple anglais.
On dit que les présages de sa gloire entourèrent les jeunes années d'Henry Brougham; qu'il était dès l'enfance un prodige, et qu'il avait pour jeu favori de figurer une cour de justice, où il était à la fois le juge, l'accusateur et l'avocat. A peine âgé de sept ans, il fut placé à la Haute-école d'Edimbourg, alors dirigée par un homme supérieur, le docteur Adam, qui s'attachait moins à reiçplir l'esprit de ses élèves qu'à le former, et cherchait dans les récits du temps passé ces rapprochements . où les faits contemporains s'éclairent d'une si vive lumière.
Le temps était favorable à ces hautes leçons. Depuis
un siècle, l'Angleterre, livrée à une agitation féconde, réforniait ses institutions, et découvrait peu à peu les ressorts essentiels de la société moderne; la France, qu'avait endormie le murmure flatteur de tant de grandes voix autour du trône de Louis XIV, s'était retrouvée brusquement, au milieu des désastres et des hontes de l'époque suivante ; ses écrivains et sa noblesse même s'étaient mis à l'œuvre, instruments inconscients d'une conspiration plus qu'humaine; et une grande attente s'était emparée de l'univers, quand la Révolution française, se dégageant tout à coup des abstractions philosophiques, avait jeté aux peuples, comme un cri ,de délivrance, ces principes admirables à l'ombre desquels nous avons grandi, et dont l'immortalité défie les railleurs.
Mais bientôt, au bruit montant du flot populaire, l'Angleterre se divisa. Burke s'allia aux torys, et, avec une colère pleine d'effroi, lança l'anathème à cette nation qui se mêlait de vouloir affranchir les autres; mais Fox et le groupe éclatant dont il était le chef nous restèrent fidèles : ces âmes plus généreuses excusaient sans doute dans nos excès l'égarement d'une longue souffrance et l'aveuglement d'une longue nuit; peut-' être songeaient-elles aussi que les révolutions anglaises ont profité surtout à l'Angleterre, tandis que dans la nôtre les douleurs ont été pour nous seuls et le bienfait pour tous les peuples.
Les enseignements du docteur Adam attachèrent Brougham à la cause libérale; ils trouvaient du reste en lui un élève prédestiné. C'était, dans un corps de fer, une âme violente, un esprit chercheur, prodigieusement appliqué, une mémoire sans seconde et une indomptable énergie. Ces dons avaient été développés en lui par la direction éclairée de son oncle Robertson, mais surtout par la sollicitude de sa grand'mère, dont il nous a laissé dans ses mémoires une saisissante peinture, et dont la» figure harmonieuse et sévère rappelle celles des matrones romaines. Elle avait élevé l'enfant avec amour, et l'avait voué de bonne heure à l'éloquence, lui donnant en exemple le souvenir illustre de lord Chatham, et lui inspirant, avec une grande ambition, un ardent désir de connaître, le culte des idées libérales et un profond amour de l'humanité.
A l'âge de quatorze ans, Brougham entra à l'université d'Edimbourg, alors aussi remarquable par ses maîtres que par ses élèves. Pendant quatre années, il y approfondit les études qui restèrent l'ornement de sa vie, s' appliquant d'une" égale ardeur aux sciences les plus diverses, à la rhétorique et à la philosophie, aux mathématiques et à l'histoire, à la jurisprudence et à l'économie politique, aux langues anciennes et modernes, même à la médecine et à la théologie. Son nom fut bientôt dans toutes les bouches; on disait plaisamment que si on l'enfermait sans livres dans une tour, il en
sortirait au bout d'un an avec une encyclopédie trèsacceptable.
Une se contentait pas d'apprendre; en matière de science, comme plus tard en politique, il eut la prétention d'innover. A dix-huit ans, il envoya à la Société royale de Londres des travaux de physique et de géométrie qu'elle jugea dignes d'être insérés dans ses recueils ; et peu d'années après, cette célèbre compagnie, qui va de pair avec notre Académie des sciences, le recevait pa|,rmi ses membres.
Il eut d'autres succès encore. C'était la coutume parmi les étudiants d'Edimbourg, comme parmi nous aujourd'hui, d'employer le loisir des soirs à des réunions où tous, apprentis hommes d'Etat, gloires futures du barreau, lumières des assemblées à venir, s'exerçaient à la parole publique en discutant de omni re scibili. Brougham se distingua entre tous par l'esprit le plus prompt et la parole la plus véhémente ; ses discours promirent un grand orateur, et lui donnèrent cette première auréole de gloire qui sied si bien aux jeunes fronts, gloire pure et pleine de grâce, que n'attriste pas l'expérience, et que ne flétrit pas le souffle desséchant de l'envie.
Mais, dès cette époque, on l'accuse d'avoir trop aimé les applaudissements, et cherché parfois une distinction indigne de lui dans cette aflectation d'excentricité oïl l'exemple d'Alcibiade a trouvé tant d'imitateurs.
Il compléta son éducation en voyageant, suivant l'excellente méthode des Anglais, qui veulent connaître le monde tel qu'il est, après avoir appris de l'histoire ce qu'il a été, et de la philosophie ce qu'il devrait êtr.e.
Revenu en Ecosse, Brougham se fit admettre au barreau d'Edimbourg, au mois de juin de l'année 1800. Je ne sais si jamais homme eut à la fois plus d'aptitude et plus de répugnance pour notre profession. II abordait la barre avec une étendue de connaissances que Cicéron n'avait point rêvée pour l'orateur; il avait une parole merveilleuse, une verve sans égale, une constitution que rien ne lassait; mais.., il ne savait pas attendre.
En Ecosse, comme partout au barreau, les débuts sont ingrats et obscurs; et si la célébrité se gagne en un jour, ce jour-là est souvent long à venir. Avec sa fougue habituelle, Brougham voulut brusquer la renommée. Il suivit l'un des circuits écossais, et y plaida toutes les affaires gratuites qui se présentèrent. Mais les hommes croient difficilement chez autrui à la réunion de mérites divers*; chez Brougham, la réputation précoce du gavant nuisait à l'homme de loi. Son zèle désintéressé ne lui fit pas de clientèle, et ses plaidoiries humouristiques et subtiles lui laissèrent le renom
K . Mos est hominumy ut nolint eumdem pluribits rébus excel- 1ère. (Cicéron, Brutics.)
d'un mathématicien spirituel, sans lui conquérir la faveur défiante des attorneys.
Jamais débutant ne fut moins à plaindre ni moins découragé que lui. Toutefois ce rôle de chevalier errant de la barre ne convenait pas plus à son orgueil qu'à sa fortune, — celle-ci était fort modeste; — il retourna donc à ses anciennes études, et publia bientôt un ouvrage nourri de souvenirs classiques et de théories modernes, ouvrage un peu oublié aujourd'hui, mais rehiarquable pour l'époque, plus remarquable par l'âge de son auteur * , sur la Politique coloniale des nations européennes.
Il devint en même temps l'un des fondateurs de la Revue d'Edimbourg.
C'était alors le séjour d'esprits rares, cette noble cité qu'on a surnommée l'Athènes moderne. Black, Playfair, Dugald-Stewart enseignaient à l'université; au barreau florissait une pléiade d'hommes supérieurs, à qui il n'a manqué, pour devenir célèbres, que de paraître sur un plus grand théâtre; des jeunes gens promis à un brillant avenir, Walter Scott, Brougham, Jeffrey, Sidney Smith, Borner, lord Henry Petty, plus tard marquis de Lansdowne , grandissaient dans cette merveilleuse Vieille-ville, dont chaque rue est un tableau, chaque