‹ Étude sur lord Brougham, discoursChapitre 2 sur 7 · Brougham avait alors vingt-quatre ans · texte numérisé non relu

Brougham avait alors vingt-quatre ans

maison un poème : pêle-mêle de beautés pittoresques et de grands souvenirs.

C'est là, dans une de ces hautes demeures qui ressemblent à des châteaux forts, qu'un soir du mois de ,mars 1802 Sidney Smith proposa. à Jeffrey et à Brougham de fonder une revue périodique.

Vous ne vous étonnerez pas, messieurs, connaissant le rôle de la presse chez les Anglais, que la fondation d'un journal ait été une époque dans la vie de Brougham et un événement dans l'histoire de l'Angleterre. Au commencement du siècle, l'opposition libérale semblait lutter sans espoir. Affaiblis par une longue exclusion du pouvoir et par leurs propres discords, les whigs étaient odieux à Georges III, dont l'esprit borné détestait toute idée de progrès, et à qui la constitution, encore imparfaitement définie, laissait dans l'État une prépondérance excessive. .

La nouvelle revue emibrassa vaillamment cette cause déshéritée. Attaquant tous les abus, littéraires, politiques ou économiques, elle réveilla les âmes, excita les consciences, éclaira les intérêts ; pas une réforme ne s'est accomplie dans ce siècle pour laquelle elle n'ait combattu. Dès qu'elle parut, ce fut une puissance. Elle traita tous les sujets avec une même compétence et une égale autorité; la critique ingénieuse et savante de Jeffrey, l'esprit lucide et analytique de Borner, la verve originale et pleine de ressources de Smith s'emparèrent à l'instant

du public, et l'aréopage anonyme de la revue acquit un empire illimité dans les choses de l'esprit et une influence considérable dans celles de la politique.

La revue niérita ses succès. Brougham a pu avec justice lui rendre le témoignage que jamais ses critiques, quelque sévères qu'elles fussent, n'ont été l'expression d'une vengeance personnelle, et que jamais un de ses rédacteurs n'a reculé devant la déclaration ouverte de ses opinions, quelles qu'en pussent être les conséquences pour son succès dans la vie.

Brougham fut le plus fécond d'entre eux. Il écrivit vingt et un articles dans les quatre premiers numéros, quatre-vingts dans les vingt premiers; un jour où la copie manquait, il fit à lui seul un numéro presque entier*. Il y déployait, sans parler de cette aptitude universelle que vous connaissez déjà, une grande sûreté de jugement unie à une rare vigueur de style.

Une fois pourtant il mit en péril le renom d'infaillibilité de la revue.

Un tout jeune membre de la Chambre haute avait publié un volume de vers où il initiait le public, avec l'abandon naïf des poètes, à ses aventures et à ses rêveries d'écolier. Dans la préface, il

^ . Lord Campbell, Life of lord Brougham, — On peut s'en rapporter à lord Campbell lorsqu'il raconte quelque trait surprenant du génie de Brougham, car son ouvrage a mérité d'être appelé « un monument de haine et d'envie ».

s'étendait complaisamment — je ne sais si c'était pour obtenir l'indulgence ou pour s'offrir à l'admiration, — sur sa jeunesse et sa qualité. Ni l'une ni l'autre ne trouvèrent grâce devant Brougham, qui, avec une

ironie impitoyable, remerciant le « noble mineur » au

nom du public, l'engagea à laisser là la poésie, et à porter ailleurs « ses ressources, qui étaient grandes, et ses talents, qui étaient considérables ». La critique était juste, car ces effusions juvéniles méritaient de rester ignorées; mais le conseil était mauvais, car le poëte s'appelait... lordByron^

Cependant la barre n'avait pas tenu longtemps rigueur à Brougham. Il était devenu très-vite l'un des avocats occupés d'Edimbourg, et avait conçu l'ambition d'un plus grand théâtre. Le succès qu'il obtint dans un appel devant la Chambre des lords le décida; à l'âge de vingt-sept ans il quitta l'Ecosse, et, suivant l'expression pittoresque d'un de ses ennemis politiques, il envahit l'Angleterre.

Ce n'était pas Westminster-Hall qui l'y attirait le

4. S'il faut en croire une boutade du poëte, l'erreur de Brougham

fut une bonne fortune pour nous, et la critique, blessant Tâme altière

de Byron, donna le coup de fouet à son génie, qu'un succès d'estime

eût découragé :

... I was born for opposition.

*Gainst rhyme I never should bave koocken my brows,

Nor worn the motley mantle of a poet,

If some one had not told me to forego it.

Don Juan, liv xv, § ?I4.

plus. Bien qu'il y eut à Londres des avocats renommés, comme Erskine et Romilly, leur éloquence pâlissait devant celle des orateurs politiques. La voix passionnée de Burke était éteinte; mais Pitt, Fox, Sheridan, Wyndham offraient, dans des luttes quotidiennes, le spectacle de l'éloquence la plus variée : hommes extraordinaires, que vous ne mettrez point peut-être au-dessous des orateurs antiques, si vous songez aux dévorantes exigences de la vie moderne, et combien peu elles laissent aux hommes publics le loisir d'achever les monuments de leur génie !

Brougham s'instruisit à cette illustre école, et fut immédiatement distingué par les chefs du parti whig. Quand l'écho triomphant d'Austerlitz eut tué William Pitt, et que le ministère de « tous les talents » arriva au pouvoir, Brougham fut adjoint à lord Saint-Vincent, qui reçut la mission d'aller réveiller et secourir le Portugal, alors menacé par Napoléon. Mais l'indolence du gouvernement portugais et Tépée du conquérant déjouèrent ces projets ; Brougham se fatigua vite de son aventure diplomatique, et revint en Angleterre juste à temps pour voir tomber ses amis du pouvoir et leur prêter le secours de sa formidable activité*. En quelques jours, dit lord Holland, il remplit de ses articles tous les journaux de Londres et des provinces, et four-

4. Les wbigs s'étaient noblement retirés en présence de la répugnance obstinée du roi pour Témancipation des catholiques.

iU ÉTUDE

nit à un grand nombre de candidats whigs des professions de foi élogieuses pour leur parti et ruineuses pour les torys. Ce n'est pas sans regret, je l'avoue, que je vois la politique, objet des préférences de Brougham, l'abaisser à une telle besogne : mais déjà sa profession lui offre de plus nobles labeurs»

La grande guerre commerciale avait commencé

entre Napoléon et l'Angleterre. Au blocus fictif des côtes de France et d'Allemagne décrété par le gouvernement anglais. Napoléon avait répondu par les décrets de Berlin et de Milan, qui établissaient le blocus continental et ferniaient l'Europe au commerce britannique. Que devaient faire lies Anglais? La sagesse leur commandait évidemment, afin de conserver des débouchés à leurs marchandises, d'encourager la contrebande, surtout de ménager les neutres dont les marchés leur étaient seuls ouverts. Le gouvernement fit tout le contraire. Aux prohibitions impériales il répondit par des mesures analogues, mettant en interdit lés ports de l'Europe française, et décrétant qu'aucun navire n'y pourrait entrer sans avoir préalablement touché à un port de la Grande-Bretagne.

C'est ce qu'on appela les Ordres en conseil^ d'où résultait bien sans doute quelque ennui pour les sujets de Napoléon, plus ou moins privés de denrées coloniales, mais qui tuaient le commerce et les colonies

anglaises en irritant les neutres et en provoquant leurs représailles. En effet, les Etats-Unis y répondirent immédiatement par un embargo et une série de mesures hostiles qui enlevaient aux Anglais leur marché le plus considérable et devaient aboutir bientôt à la guerre.

La détresse fut grande dans les centres manufacturiers de l'Angleterre. Les marchands de Londres, de Manchester, de Lirerpool, demandèrent au Parlement à prouver devant lui le désastreux effet des ordonnances ministérielles. Brougham fut leur avocat. Pendant six semaines, à la barre des deux Chambres, il dirigea cette grande* enquête, et en résuma les enseignements dans d'admirables discours.

Il dit la folie des ministres, frappant leurs concitoyens pour atteindre Napoléon; flétrit, au nom du droit, cet abus de la force et ces violences contre. les neutres; dénonça les suites funestes de cette politique imprévoyante, ces grandes villes, jadis si florissantes, désolées maintenant, ces milliers d'hommes affolés et mourant de faim; et évoquant, dans des paroles prophétiques, le spectre sanglant des insurrections populaires, il déclara aux ministres qu'ils seraient contraints un jour d'étouffer les soulèvements causés par leurs fautes ^

4 . Oa connaît les étneules qui attristèrent cette époque, la suspension répétée de Vhabeas corpus, le massacre de Pelerloo, les Six aclSf etc., etc. Plusieurs causes sans doute contribuèrent à la misère publique; mais les Ordres en conseil furent Tune des principales

La foule se pressait pour l'entendre. On ne se lassait pas d'admirer tant de jeunesse et de maturité, tant de savoir et d'éloquence. Une majorité inféodée au mi- ,nistère repoussa les pétitions; mais Brougham avait gagné sa cause devant l'opinion publique, et quatre ans plus tard, membre du Parlement, il obtenait le retrait des Ordres en conseil.

Dès lors il était maître de la fortune et marcha de pair avec les premiers du barreau.

Comment faire revivre à vos yeux cette physionomie saisissante? Brougham était le plus redouté des avocats. Il n'avait pas la grâce insinuante et la chaleur communicative d'Erskine, mais une grandeur et une impétuosité singulières : c'était l'éclair plutôt que le rayon. Sa raillerie était formidable, ses apostrophes écrasantes ; il voulait vaincre plutôt que séduire et arracher la victoire plutôt que la gagner. Il s'adressait aux passions au moins autant qu'à la raison des jurés; il déployait devant eux les richesses de son imagination, les trésors de sa science universelle; il les étonnait, il. les éblouissait, et obtenait souvent des verdicts où son éloquence n'avait pas moins de part que les droits de ses clients.

Avec tous ces dons, il ne fut jamais un avocat accompli. Notre état, messieurs, récompense ceux qui lui sont fidèles : il leur donne ce mérite égal et sûr qui se plie à toutes les causes, et qui n'est ni au-dessus de

la plus modeste, ni au-dessous de la plus grande. Brougham s'abandonnait trop aux tendances élevées de son esprit; il ne se rappelait point assez que la barre n'est ni une chaire ni une tribune ; et parfois, en écoutant ses hautes pensées, il oubliait la cause qu'il était chargé de défendre*. Où il se retrouvait tout entier, c'était dans les procès politiques.

C'est là surtout que l'avocat a besoin de courage et de ferme propos. Il n'a pas seulement contre lui les puissances politiques et l'appareil de la souveraineté; il a trouvé parfois des adversaires à l'audience, et sur le siégé même du juge. Gfardons-nous cependant, surtout en France, d'en vouloir trop aux magistrats de leur peu de tendresse pour la liberté : cette sévérité est * encore utile; dans les pays où il n'y a pas d'aristocratie pour arrêter l'élan populaire, la magistrature en prend tout naturellement le rôle modérateur.

Au commencement du siècle, le gouvernement anglais n'était point encore réconcilié avec la presse.

C'était un temps de lutte et de transition ; on estimait les services de la presse , mais on avait peine à se per-

4. Sir Henry Finch disait spirituellement : « Dans les cendres de la loi on trouve des étincelles de toutes les sciences. » On prétend que si les plaidoiries de Brougham avaient été conservées, on y trouverait trop de ces étincelles. Je dois dire que ceux de ses discours qui ont été publiés ne méritent pas ce reproche; les illustrations y sont nombreuses, mais justes et bienvenues.

suader que ses bienfaits sont inséparables de ses abus. Un juge même, présidant les assises à Lincoln, ne craignait pas d'émettre celte théorie renouvelée des Stuarts, que toute critique d'un acte du gouvernement est inconstitutionnelle et séditieuse *. Brougham parut avoir hérité de. la patente d'avocat-juré des journalistes que s'attribuait plaisamment Erskine; il dut beaucoup à ces poursuites, dont le résultat le plus clair est de populariser accusés et avocats. Les plus célèbres de ces procès furent ceux des Hunts.

Vous savez, messieurs, que la peine du fouet existe dans l'armée anglaise. V Examiner , dirigé par John et Leigh Hunt, avajt publié un article éloquent contre cette pratique indigne de notre époque, et rappelé que ce n'était pas par de tels moyens que Napoléon maintenait la discipline et enflammait l'ardeur de ses soldats. Il fut immédiatement poursuivi.

Brougham, dans sa plaidoirie, discuta pied à pied l'accusation, et porta plus haut le débat. Il rappela au jury qu'il n'y a point de délit sans intention coupable ; il fit voir la bonne foi jaillissant, pour ainsi dire, à chaque ligne de la protestation émue de l'écrivain; il exposa l'absurdité de l'accusation, prétendant trouver un péril dans la narration du supplice, n'en trouvant pas dans le supplice lui-même; enfin, dans un pressant

^ . Baron Wood , dans le procès du Slamford News, en février

appel aux jurés, il leur montra suspendues à leur verdict leurs vieilles libertés , ce droit inviolable de tout Anglais de discuter loyalement la politique de son pays et d'en améliorer les institutions.

Ces discours n'obtinrent pas seulement l'acquittement des Hunts; souvent répétés, ils enseignèrent peu à peu la modération aux écrivains, la tolérance au pouvoir; aujourd'hui, il n'y a plus de procès de presse en Angleterre.

Mais déjà Brôugham, devenu l'ami et le soutien des chefs whigs, est entré au Parlement. Sa nature militante, sa puissance d'argumentation, son invective meurtrière, jusqu'aux défauts qu'on lui reprochait à la barre, l'amour des œuvres personnelles, le penchant à agrandir son sujet et à généraliser ses- théories , tout le destine aux luttes politiques. Il lui faut le bruit des foules, l'applaudissement des grandes assemblées, la mêlée des . grands combats. L'intérêt du client à ménager, cette nécessité de parler au nom d'un autre, l'atmosphère tempérée de l'audience, tout cela le gêne : il aime à lutter pour lui, à frapper et à s'offrir aux coups. Ecoutez-le repousser une attaque ; « J'ai lu, dit-il, avec surprise , et je repousse avec dédain l'insinuation qu'une partie de mon récit aurait été arrangée pour les besoins de là cause. Comment ose-t-on m' accuser ainsi? Quel est le lâche qui, sous un nom d'emprunt, ose me

jeter, du fond de l'abri où. il se cache, ses imputations calomnieuses? Me voici moi-même en personne. C'est à la face du ciel que j'accuse. Je traîne le criminel à votre barre. J'appelle publiquement justice sur sa tête. Je défie ses attaques; je défie ses défenseurs; je réclame une enquête. Un adversaire masqué ose prétendre que je dénature sciemment les faits! Mais l'absurdité de cette accusation en surpasse encore la malice*. » N'avais -je pas raison, messieurs, de vous dire que Brôugham est un rude jouteur?

Son action, assortie à son éloquence, était énergique; sa voix, plus puissante qu'harmonieuse : on l'a comparée, lorsqu'il attaquait, au cri de l'aigle fondant sur sa proie *. Mais, avec ùa art souverain, il savait la plier aux tons plus doux ; les « murmures » de Brôugham étaient célèbres.

La plus belle carrière s'ouvrait devant ses débuts. Sauf Sheridan , qui attristait de sa décadence l'assemblée témoin de sa gloire , les orateurs de la grande époque avaient disparu, et l'espérance publique appelait Brôugham à les remplacer. C'était encore une bonne fortune pour lui de débuter dans l'opposition, car la politique de ses adversaires s'oflrait de toutes parts aux attaques.

4. Speech on the émancipation of the negro apprenlices. — House of Lords, Feb. 20, 4 838.

Page 1