LES ÉDITIONS DES MÉMOIRES. POINT DE VUE DE CETTE ÉTUDE
L'an IIP de la République (20 germinal) parut pour la première fois , sous le titre d^ Appel à l'impartiale postérité, par Id citoyenne Roland, le recueil des écrits qu'elle a rédigés pendant sa détentioii aux prisons de l. Abbaye et de Sainte-Pélagie. L'ouvrage, précédé d'un Avertissement de l'éditeur et signé BosG, se vendait chez Louvet (l'auteur de Faublas), libraire, maison Egalité. Il avait été imprimé au profit de la Jîlle unique de la citoyenne Roland, privée de la fortune de ses père et mère, dont les biens sont toujours sous le séquestre, disait Bosc. Il se compose de quatre parties : la première est intitulée Notices historiques; la deuxième, qui commence avec le Premier ministère de Roland et finit par le Projet de défense au tribunal révolutionnaire , renferme un Avertissement, où Bosc, répondant aux insinuations du royalisme et du terrorisme qui tendaient à faire suspecter l'authenticité de l'ouvrage qu'il publiait, dit : « J'ai certifié la vérité par ma signature; chacun peut venir s'assurer chez moi que le manuscrit est entièrement écrit de la main de ma malheureuse amie. " 4 floréal. — La troisième partie comprend les deux premières sections des Mémoires particuliers ; la quatrième, la troisième section des Mémoires. Ici se terminait le manuscrit de la citoyenne Roland. Bosc y a joint un recueil de lettres qu'elle lui avait adressées pendant qu'il était secrétaire de l'intendance des postes.
Chacune des quatre parties porte l'épigraphe suivante, en rapport avec l'intention toute bienveillante de l'éditeur pour
la Hllc unique de mtidamc Tloland, qui l'avait guidé dans la pul)li(>alioii de l'ouvraj'je. C'est une phrase extraite de mes dernières pensées : « Que ma dernière lettre à ma fdle fixe son attention sur l'ohjet qui paroît être son devoir essentiel, et que le souvenir de sa mère l'attache à jamais aux vertus qui consolent de tout. »
L'an VIII vit paraître les OEuvres de J . M. Pli. Roland, femme de l'ex-minislrc de l'intérieur, contenant ses Mémoires et Notices historiques , quelle a composés dans sa prison en 1793, sur sa vie privée, sur son arrestation, sur les deux ministères de son mari et sur la Révolution. — Son procès et sa condamnation ii mort par le tribunal révolutionnaire . — Ses ouvrages philosophiques et littéraires , faits avant son mariage. — Sa correspondance et ses voyages;
Précédées d'un discours j)réliminaire par L. A. Champagneux , éditeur, et accompagnées de notes et de notices, du même, sur sa détention;
Avec un portrait , en tête de l'ouvrage, gravé par Gaucher, d'après un dessin de Nicollet, et cette épigraphe au-dessous du titre : Fortis, at infelix et plusquam Jœminal...
L'édition de Ghampagneux forme trois volumes in-octavo. Elle renferme de [)lus que l'édition précédente, des notes, un discours préliminaire, deux ou trois passages des Mémoires de madame Roland que Bosc avait supprimés, et dont le rétablissement prouve «juc Chanq)agneiLX avait en sa possession le manuscrit original. Du reste, ces passages ont un faible intérêt. L'intérêt véritable de cette édition est dans 'les ouvrages littéraires et philosophiques de madame Roland, dans des lettres, dans deux relations de voyages en Angleterre et en Suisse, qui paraissaient pour la première fois.
Les éditions postérieures, qui ne sont qu'une reproduction de celles de Hosc et de lierville et Barrière, et <]ui leur sont très-inférieures, ne méi'itenl pas d'être mentionnées. L'une d'elles porte le nom de M. Ravenel, (jui y est resté étranger, et s'annonce faussement conmie revue sur les textes originaux.
Celle (|iie nous publions aujourd hiii est entièrement tonfonne au manuscrit qui a ét(' ren»is à la UiMiolhèque impé-
MADAME ROLAJND ET SON TEMPS. ui
riale, en vertu d'un lejjs de la fille de madame Roland '. Elle lie renferme ni les œuvres de jeune fille, ni les relations de voyages, mises au jour par l'édition de Ghampagneux, ni toute la corres])ondance avec Bosc qui se trouve dans la première édition. Un jour, si on nous donne la faculté de le faire, nous publierons les oeuvres complètes de madame Roland, celles qui se trouvent disséminées dans les éditions que nous venons d'énuniérer, et celles que renferment les cabinets des curieux. Le lecteur trouvera plus loin, pour se dédommager d'une attente qui peut être longue, l'analvse des pièces que nous ne donnons pas dans un livre qui n'a que la prétention d'être la première édition complêlc des Mémoires.
* Le testament est daté Je 1846. L'époque où le dépôt à la Bibliothèque impériale était oblij^;atoire ])ouvait être sujette à contestation. Une transaction survenue entre la JîiJjliothéijue et M. Joseph Chalev, ingéniem- civil, et madame Zélia Chaley, tille de madame Thérèse-Eudora Roland de la Plàtrière, épouse de M. Champagneux, a permis à la Bibliothèque d'entrer en possession du manuscrit dès le 13 novembre 1858. On coniprendra l'intérêt qu'il y avait à prendre le meilleur parti j)Our sa conservation, en présence des doutes qui se sont ]>roduits sur l'authenticité des Méinoirex. Nous n'en donnerons que deux exemples, fournis par des historiens de la Révolution. Ils méritent d'être rapportés.
« C'est un mauvais livie qui n'a pu sortir de sa 2">hime élégante et sévère, et qui tend plutôt à la déshonorer... Il suffit de comparer le style de ces Mémoires à celui de madame Roland pour être convaiiuu qu'ils ne sont pas d'elle, etc., etc. » Villaumé, Histoire de la Révolution^ t. 111 (en note), 1850.
« Elles paraissent (les trois dernières parties des 3Iémoires de madame Roland) trop bien calculées pour le goût de la société thermidorienne pour que l'on puisse un instant ne pas les regarder comme apocryphes. La condition pour plah-e était, lorsqu'on voulait léhaljiiiter les victimes de la Terreur, de les montrer pendant leur vie avides de plaisirs, de jouissances, et enclins à tous les vices aimables. Et comment ne pas exécrer les hommes féroces qui, sous le chimérique et vain prétexte de salut public, ont trouille, brisé ou torturé des existences vouées au bonheur et à la volupté? Or, ju-écisément les Mémoires de madame Roland sont remplis de ces sortes de tableaux... » Histoire parlementaire de la Révolution , par MM. Bûchez et Roux, t. L
11 est bien difficile de se rendre compte des raisons qui ont conduit des é<-rivains admii'ateurs de la Révolution : 1° à nier l'authenticité des Mémoires ; 2° à se montrer si durs dans le jugement qu'ils portent sur eux. Ce jugement n'est pas plus équitable que n'était fondé le doute sur l'authenticité des Métnoires de madame Roland.
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Nous avons poussé le scrupule jusqu'à reproduire non-seulement ce qui a^ait été omis précédemment, mais ce que d'autres mains que celles de madame Roland ont effacé.
A cet égard, nous ferons avec une entière franchise notre déclaration de ])rincipes. Toute altération d'un manuscrit de Mémoires, quelle que soit l'intention qui l'a inspirée, lorsqu'elle modifie la donnée fournie par l'auteur, la l>ase de l'étude du 7noi humain, nous parait un ahus de confiance soit envers le mort qui ne peut protester, soit envers le puhlic qui se trouve ahusé. Nul n'a le droit de dénaturer le sujet ([ui se met sur la tahle de dissection ])our l'ensei^jnement du genre humain. Vous voulez défendre contre lui-même, dites- vous, le souvenir d'im mort illustre? Mais ne vovezvous pas que c'est aux dépens de la société, qui a intérêt à ce que devant ses contemporains comme devant la postérité, chacun soit jugé selon ses œuvres, estimé i\ son prix, et qui peut tirer un immense profit de la sincérité de l'expérience dont on lui a transmis les résultats? Vous voulez faire prendre un morceau d'alliage pour de l'or; vous fraudez. Vous supprimez des Confessions l'histoire du ruban et de madame de Warens; vous ne voulez pas que je sache que Rousseau amis ses enfants à l'hospice, qu'il a laissé accuser un innocent du vol dont il était l'auteur; et cependant Rousseau avait voulu que ces choses fussent connues. Ces renseignements, (pii à certains égards me mettent en défiance contre les séductions de ce grand esprit, vous les faites disparaître. De quel droit, je vous le demande? Qui vous permet de nuitiler la créature de Dieu; de cacher l'infirmité, le défaut, le vice, la difformité, le malheur qu'a fait naître ou dév(>loppcr en lui telle passion, telle doctrine, telle habitude, tel milieu social? Vous ne vovez j)as <[ue c'est précisément ce que vous retranchez qui m'instruira, m'avertira, me jnéservera peut-être. Ce détail est cynicpie, dites-vous? VA\ bien, il caractérise la personne ou l'époque; laissez-le. Ou donnez-moi tous les éléments <pu peuvent m'aider à rcs<)udr(> le problème, ou ne me rendez pas la solution impossible en eu soustrayant une partie. Rien ne vous oblige à publier des Mémoires dont vous n'êtes point l'autenr; riioiinciM-. le respect de la vt-rité
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et celui du public, vous obligent à les publier sans les falsifier. La violence que vous commettez pourrait également, au nom de la morale et de l'intérêt du mort, s'employer à ajouter au lieu de retrancher. Où est la limite? où s'arrêterait votre droit prétendu?
Dans les Mémoires que nous publions, il y a tel passage que nous n'approuvons pas, tel aveu que nous voudrions ne pas entendre. Mais nous n avons point devant nous un être parfait, et il ne dépend de personne au monde de modifier sa nature. Si nous portons atteinte à l'image qu'il a tracée de lui-même, nous la frappons de mort et de stérilité; nous substituons la fiction à la réalité, une combinaison de passions, de vertus, de défauts, différente de celle ([ui s'est offerte d'elle-même à nos études.
Au surplus, cette doctrine de la transmission intégrale de la pensée permanente d'un auteur de Mémoires nous met fort à l'aise, car nous avons la conviction profonde que la personne de madame Roland, par la restitution de ces aveux, gagnera auprès de tout le monde. Ceux qui la trouvaient trop virile seront émus de la vue des blessures de ce cœur de femme, et ceux qui admirent son courage la trouveront plus grande encore dans ces luttes si noblement soutenues '.
1 Un éminent historien de l;i Révolution française a écrit au sujet île madame Roland : " Les hommes qui souffrent à voir une vertu trop parfaite ont cherché inquiètement s'ils ne trouveraient pas quelque f;iiljlesse en la vie de cette femme; et sans preuve, sans le moindre indice*, ils ont imaginé qu'au fort du drame oii elle devenait acteur, à son moment le plus viril, parmi les dangers, les horreurs (ajirès septembre apparemment, ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde?), madame Roland avait !<; temps, le cœur d'écouter les galanteries et de faire l'amour... La seule chose qui les embarrasse, c'est de trouver le nom de l'amant favorisé.
" Encore une fois, il n'est nid fait qui motive ces suppositions. Madame Roland, tout l'annonce, fut toujours reine d'elle-même, maîtresse absolue
* Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie à deux j)assa{;es des Mémoires de madame Roland, lesquels ne j)rouvent rien du tout. Elle parle des passions '< dont à peine, avec la vigueur d'un athlète, elle sauve l'âge mûr. » Que concluezvous de là? — Elle parle des i< hoiaies raisons " qui, vers le 31 mai, la poussaient au départ. Il est bien extraordinaire et absurdcment hardi d'indin're que ces bonnes raisons ne peuvent être qu'un amour ])our I?arbaroiix ou lluzot.
IXotede M. MiclieUt.)
Un sentiment pieux, que nous respectons, avait voulu jeter un voile sur ces mystères intimes. Mais l'heure des révélations était arrivée ; il ne dépendait pas de nous de la retarder. Au moment où s'achevait l'impression de ce volume, la mise en vente de lettres autographes venait confirmer ce qu'il renferme, l'expression d'un sentiment que madame Roland n'a voulu cacher ni à ses contemporains ni à leurs descendants, et sur lequel elle a appelé, comme sur tous ses actes, le jugement de l'impartiale postérité.
Les Mémoires se composent d'un nombre assez considé-' rable de cahiers qui ont été remplis aux diverses époques de la captivité de madame Roland : à l' Ahbave, à Sainte-Pélagie, à la Conciergerie. Ici, pour se distraire, madame Roland raconte son enfance; ailleurs, elle expose la vie })olitique de son mari, et elle voue à cette tache les jours qui lui restent à vivre. Son récit est entrecoupé de digressions sur la situation de la France au moment où elle écrit, sur le sort de ses amis proscrits, sur les personnes qui sont prisonnières avec elle, sur les puissants du jour : ce sont des imprécations contre ceux-là, c'est le cri de la plus profonde angoisse du cœur pour d'autres; et au milieu de ces agitations percent les réticences et les allusions d'une plume pressée qui n'est jamais sûre de finir la page qu'elle a commencée.
Dans l'ordre où nous avons classé les Mémoires , nous nous sommes efforcé de donner le plus de clarté et de logique possible à l'enchaùiement des faits complexes et nudtiples dont se con)pose cet ouvrage; mais connue il nous a paru
tic ses volontés, «le ses artes. N'eiil-ello nucimc émotion, coite àiiic foric, mais passionnée ; n'cut-ell<! pas son orage? Cette question est tout autre, et sans hésiter je réponilivii oui. » Les- femmex de la Résolution, par J. Michclct.
II n'y a point de faiblesse dans la romluili- de madame Roland : il y en a une dans son cœur. Si le fait nouveau, qu'établit incontestablement cette pul)li('ation iutéjjrale des Mcmnircs , donne un démenti à l'assertion de M. Micliolrt, il ne saurait porter atteinte an principe sur lequel se fonde la juste admiration qu'elle lui inspire.
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qu'une disposition nouvelle, quelle qu'elle lût, ne saurait remédier aux inconvénients que nous venons de signaler, nous avons cru utile de faire précéder les Mémoires d'une étude où tous les points laissés obscurs se trouveraient éclaircis. Nous avons mis sous les yeux du lecteur les documents qui peuvent l'aider à porter un jugement sur madame Roland elle-même et sur le milieu dans lequel elle vécut.
Nos recherches devaient être laborieuses ; on le reconnaîtra facilement. Elles ont été soutenues, et si je puis dire, passionnées par le charme étrange qui s'attache à cette femme illustre , à ce livre unique au monde , unique par sa vive allure, sa sincérité hardie, et la grandeur tragique du moment où il fut écrit.
Un mot, avant d'entrer en matière, sur l'intérêt qui s'attache à l'auteur des Mémoires
Cet intérêt se rapporte à trois points : 1" à une destinée singulière; 2° à une importance politique considérable dans la crise décisive de notre histoire ; 3" à une étude psvchologique aussi curieuse que complète , fournie par une femme taillée à la Romaine, et qui a arraché avant de mourir, de son cœur et de son corps, tous les voiles qu'une main plus pudique, mais moins résolument honnête, v eut laissés.
Une fille de la petite bourgeoisie, élevée dans un milieu ATilgaire, par une mère tendre et par un père léger, sans traditions de famille, sans principes d'éducation; flottant au gré des lectures de hasard et des soubresauts de son ardente imagination, de la piété au doute ou à l'incrédulité, de Vlntroductioti à la vie dévole aux Contes de Voltaire; recevant sur ce bas-fond l'impression de toutes les idées du temps; cherchant à se créer une force propre dans la méditation de ses lectures et la notation des mouvements de son être; relevée du dénûment où l'ont jetée les désordres de son père par un homme que l'estime lui fait épouser; devenue femme de ministre; tombée, et, dans sa chute, incarnant la Révolution qui, pour signe de son triomphe, la reporte au pouvoir; reine par l'esprit, la grâce et la beauté
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de celle Gironde qui fut une aristocratie du talent dans la République, — et le lendemain du jour où moururent ces maîtres de la parole, allant mourir à son tour avec une sérénité radieuse qui étonna, dans un temps où l'on savait mourir.
Cette fortune singulière d'une petite bourgeoise qui a gouverné la Révolution dans ses rapports avec la royauté , et plus tard, autant qu'il était possible de gouverner un corps sans cohésion, a gouverné la Gironde vis-à-vis de la Révolution; qui a passé de l'établi du {jraveur d'étuis au salon du ministre, et du pouvoir à l'échafaud, — cette fortune a dû fixer les regards sur madame Roland.
Quelle fut cette femme? quels étaient son caractère, ses sentiments, ses idées, son organisation physique, ses passions? Sans ses propres aveux, sans sa Confession, nous en serions aux conjectures.
De ce que les conjectures ne pouvaient se multiplier dans le champ assez étroit que les Confessions leur ont laissé, il ne s'ensuit pas que des controverses ne dussent pas naître au sujet du rôle politique et du rôle de femme de madame Roland.
Gomment échapper aux passions qui ont dicté tant d'appréciations contradictoires? Dans la diversité des jugements, les uns condamnant, les autres exaltant madame Roland, de quel côté, en définitive, est la raison? Ceux qui admirent madame Roland et trouvent qu'elle a honoré l'humanité, sont-ils dans le vrai? Ont-ils tort, ceux qui lui recomiaissant des qualités viriles, par cela même incompatibles sur certains points avec les vertus sociales de sou sexe, l'accusent d'avoir cédé à l'envie et à la jalousie, ces mobiles abjects de la haine? Soixante-dix ans nous séparent des époques terribles où elle vécut, et l'opinion publique offre, quand il s'agit d'elle, les mêmes divergences (jue s'ils étaient encore debout, royalistes, constitutionnels, girondins, montagnards. C'est (ju'au fond de cette torpetu' de l'esprit public, où reifacement des partis semble s'être opéré, celle division existe encore. Chacun de nous porter eu soi non l'opinion, la foi traditionnelle de ses pères, mais le fruit do ses opinions,
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de ses lectures et de sou expérience. Il y a du royalisme dans ceux qui la blâment, du girondin dans ceux qui l'admirent sans restriction, du montagnard dans ceux qui la condamnent sans merci. Les premiers, se plaçant au point de vue exclusif de la morale sociale, trouvent qu'elle a failli au rôle de la femme; les derniers, la jugeant au point de vue politique, lui reprochent de n'avoir point poussé l'action jusqu'aux conséquences extrêmes des principes. Beaucoup mettent ses erreurs sur le compte des passions de la Révolution. D'autres, se refusant à tenir compte et du milieu et des temps où vécut cette femme extraordinaire, et des facultés qui lui créaient des besoins intellectuels en rapport avec leur énergie, s'en tiennent à la mesure commune , la jugent comme ils jugeraient leur femme ou la femme de leur ami, si, dans l'état actuel de l'esprit public, celle-ci s'avisait de prendre le rôle révolutionnaire et la plume brûlante que la mort a arrachés des mains de la victime du 18 brumaire.
Nous avons voulu nous placer entre ces extrêmes , faire la part à ce tourbillon de passions qui emportent les contemporains avec leur époque, et aussi la paît du devoir social de chaque sexe. Juger avec l'impassibilité stoïque, qui est une des conditions de l'impartialité, les hommes de ce tempslà, est bien difficile; la cause de ces hommes est encore la nôtre, leurs proches vivent autour de nous; mais l'impassibilité est impossible devant un manuscrit comme celui des Mémoires . Supposons l'esprit calmé, convaincu, quel cœur résisterait?...
L'écriture qui couvre, ces pages de papier gris, obtenues, remplies, et, on ne sait comment, soustraites à la surveillance des geôliers, a une fierté et une décision singulières. Pas ou peu de variation : ni emportements fougueux , ni application prétentieuse. Une seule source a fourni ce jet puissant. L'enjouement n'est pas feint, la grâce cherchée, l'intrépidité préparée. Gomme le libre esprit dont elle est l'interprète, la plume marche devant elle sans hésitation, sans ambiguïté, sans réticence, et elle ne laisse pas trace du plus léger malentendu entre le stvle et l'idée... Hélas! petites
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feuilles lancées par la victime du fond de la tombe contre le l»ourreau triomphant, tout étincelantes d'ironie, toutes sereines de convictions inébranlables et de mâle courage, vous si légères sous l'oppression, si enjouées dans l'agonie, si vaillantes devant la mort, vous avez trahi le secret de ce cœur qui s'étouffait pour laisser éclater l'indignation d'une juste cause opprimée. Pendant rpie la tête méditait le plaidoyer éloquent que la bouche prononçait, vous trahissiez, sans qu'elle s'en doutât, les secrets des angoisses maternelles, et discrètement vous les avez reçues, vous les avez gardées pour nous les transmettre , comme le commentaire des lignes que madame Roland consacrait à sa fille, ces larmes dont elle les a signées!...
On comprend l'intérêt qu'offre un tel document. A côté de la voix qui s'adresse à la postérité, il est le témoin qu'on interroge du regard , car il peut dire si cette voix a hésité , si elle a tremblé, si elle fut emphatique ou sincère.
Nous décrirons donc , à mesure que nous avancerons dans sa reproduction, l'état du manuscrit. Quel que soit le degré de sympathie ou d'antipathie (|ui s'attache, pour chacun de nous, au souvenir de madame Jloland; pour tous, l'aspect de ce manuscrit, écrit en vingt-deux jours ', l'allure ferme et dégagée de cette nette écriture, confirmera à priori le jugement poilé sur la fenune ])ar M. Lemontey : « Tout était d'accord; rien n'était joué dans cette femme célèbre : ce ne fut pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de notre llévoliifion. ;>
La sincérité, c'est la pi'cmiere condition d'iiu livre qui s'offre comme une révélation du c(j'ur humain.
Madame Roland est, comme le dit Lemontev, un caractère : elle est aussi une des singularités de l'époque révolutionnaire.
1 Bosn «lit à ce sujet, (l.ms la Préface de la première édition : « Je dirai, pour excuser quelques néjjlijjences, que l.i citoyenne Roland a composé la pai'lic intitulée Notice; hisloriiptcsp dont les deux tiers les plus intéressants se .sont perdus, dans l'espace d'un mois, et (pu- tout le reste l'a été en vingtdeux j(nM-s, au milieu <les cliagiins, des iiupiiétiidos de toute espèce, et que le iii.iiuiscrit renferme à peine quelques ratures. »
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Avant de considérer la femme, voyons d'aljord la jeune fille, voyons-la grandir, se développer. Plus elle avanceia en âge, plus elle sentira l'influence du milieu social et politique. L'activité ardente de son intelligence la porte au dehors de la sphère étroite des soins domestiques.
La Révolution éclate ; madame Roland entre résolument dans le mouvement. Quel fut son rôle, appréciée au point de vue des intérêts de la République et des devoirs de son sexe ?
Ici madame Roland ne peut être vue isolée. Elle est chef de groupe, tète de phalange. Il faut l'étudier dans ses moyens d'action, dans ses amis politiques, dans ses amis de cœur et dans ses amours, — car c'est au moment où son importance dans l'Etat est le plus considérable que le cœur se prend.
Ce cœur, qui joua tout à cou[) un si grand l'ôle, agit-il d'un mouvement propre et spontané? Le tempérament, l'imagination, les émotions, les mœurs et les idées du temps n'ont-ils pas sur lui une part d'influence qu'il importe de déterminer?
La Gironde est renversée, non tuée, mais chassée. La Montagne triomphe; car, avant d'arrêter Vergniaud, avant de songer à s'emparer de Barbaroux et des autres, elle a mis derrière de solides barreaux, sous la garde des verroux et des geôliers, celle qui à ses yeux est l'aiiteiir de tout le mal, la citoyenne Roland.
Qu'il se réjouisse donc! qu'Hébert, ce vautour à tête d'enfant de chœur, aille l'insulter dans l'ombre du cachot...
Qu'importe à cette femme, elle aime! Ces barreaux que la Montagne a forgés si hauts et si épais , elle les eût faits plus forts encore, car ils la séparent de son mari. Elle l'écrit à son amant ; elle est heureuse. O mystérieuse chaleur du cœur !
Cependant la lutte continue, sourde, inégale, implacable; le pays se débat entre les hommes de la modération et du droit, qui peuvent le jeter dans l'anarchie, et la dictature de la Terreur qui le sauvera. Les maudits de la Révolution errent fugitifs dans la France muette et sourde, et chaque pas qu'ils font en avant aggrave la situation de ceux qu'ils ont laissés derrière eux.
Ceux-ci attendent ré.si{j[nés, eelle-là sereine et triomphante.
Il y avait encore loin, au 2 juin, de la prison à l'echafaud. Gomment la distance a-t-elle été peu à peu réduite, comment le passaf^e est-il devenu inévita]>le?
Les événements extérieurs y sont pour beaucoup, les événements de Paris y sont pour plus encore.
Il est bon de rappeler encore inie fois les circonstances qui amenèrent la mort de la Gironde, terrible ensei(j;nement à l'adresse de l'honnêteté confiante et illogique; il est bon de les regarder au visage, ces vils dominateurs du peuple, et de reconnaître la main qui , se glissant sur cette Gironde garrottée, la prit à la gorge et l'étrangla. Ces dominateurs puent la boue et le vin, cette main d'Hébert est élégante et parfumée, elle enivre la crapule, elle aiguise chaque matin le couteau de la guillotine.
Avant le supplice des Girondins, le sang qui tombe de l'échafaud coule goutte à goutte; les Girondins morts, le petit lilet rouge qui glissait lentement entre les cailloux de la place de la Révolution est devenu un fleuve; — ce fleuve emporta la République.
Il emporta en même temps la liberté. « O liberté, comme on t'a jouée ! » Ce mot fut son oraison funèbre. Il fut la dernière parole sortie des lèvres de cette femme antique, la plus séduisante, la plus éloquente apôtre parmi les femmes (\ue la liberté ait eue dans le monde!
MARIE-JEANNE PIILIPON.
La vie de madame Roland, qu'elle a racontée dans la j)artie de son manuscrit auquel elle a donné le titre de Mémoires particuliers, est prescpie dénuée d'incidenls. Fne jeunesse lunnble, consacrée au travail et à l'étude, des relations avec des j)ersonnages vul{;aires, les joies douces et francpiilles de la vie de famille; «l'aventin-es, aucune; encore moins de passions; un honnête terre-à-tcrre. On a dit de madame Roland : c'est une bourgeoise; ses sentiments, ses préjugés, ses travers sont d'une bourjjeoise. Rien de plus
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vrai. Aussi bien, sera-ce là une de ses séductions, aux veux de bon nombre des lecteurs. Rousseau, lui aussi, était un bourgeois. La révolution de 1789 est une révolution de bourgeois contre les privilégiés : il n'y a ombre de peuple ni dans les orateurs qui l'ont commencée, ni dans ceux qui l'ont continuée. Mais la bourgeoisie n'est-elle pas au peuple ce que la tige et la ramure de l'arbre sont aux racines? Tandis que la tige étale dans le ciel la luxuriance de son feuillage, les racines qui rampent sous la terre élaborent mystérieusement la sève qu'elles font monter dans la feuille renouvelée. Le même sang circule pour animer cet être indivisible auquel on a appliqué deux noms. La tête s'appelle bourgeoisie, le pied s'appelle peuple.
Avant 1789, il n'y avait cbez nous qu'un titre vraiment légitime de noblesse : on l'acquérait, au prix de son sang, sur les cliamps de bataille, contre l'ennemi. Depuis 1789, il y en a eu un autre non moins légitime, payé de même, au prix du sang; il a été conquis dans les luttes teiTibles de la liberté. Madame Roland appartient à cette bourgeoisie — ennoblie par l'écliafaud.
Marie-Jeanne Plilipon naquit à Paris le 18 mars 1754'.
* Voici l'acte de baptême de madame Roland :
" Paris. — • Sainte-Croix en la Cilé. — 1754. « L'an 1754, le 18'^ Jour de mars, par nous, soussigné, Jaoques-iNoiil » Eoger, prêtre de ce diocèse^ et du consentement de M. le vicaire de 11 cette paroisse, a été baptisée Marie-Jeanne, née hier, fille de Pierre- » Gaticn Plilipon, maître (jraveiir, et de Marie-Marguerite Bimont, son 1) épouse, demeurant rue de la Lanterne, de cette paroisse;
n Le parrain , Jcan-Raptiste Besnard, boiu-jjeois de Paris, oncle pater- » nel, demeurant rue Plàtrière, paroisse Saint-Eustaelie ;
» La marraine , Marie-Geneviève Rotisset, (/rand'mère paternelle , veuve 1) de Catien Plilipon, marchand de vin, demeurant rue Saint -Louis, au 1) Marais , paroisse Saint-Gervais ;
» Lesquels ont signé, avec nous, le présent acte, aussi bien que le père. »
S if/ né :
P. G. Phmpo>-. J. B. Besnaud.
M. G. Rotisset, veuve Piilipon.
J. N. RooER, prêtre. J. Barre, vicaire.
Nous devons ce document à l'obligeance de M. Richard, ancien employé des hospices.
Si nous avions l'inlen(ion de taire un récit du récit, ou un examen critique des Mémoires , la mar{j;e des observations serait très-remplie.
" Feiiuno d'un savant devenu ministre, dit l'aiilenr, et demeure fiommc de bien..., j'ai passé ma jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des cbarmes de l'étude, sans connoître de supériorité que celle du mérite, ni de {grandeur que celle de la vertu. »
L'ima^^inatioii lui fait voir le passé à travers un mirage. La vérité est que Phlipon était un artisan , un maître graveur pour bijoux, étuis, dessus de montres et objets de cette nature ; que Marie-Jeanne Pblipon a passé sa jeunesse dans l'atelier du graveur, (pi'elle s'est nourrie de lectures, au nombre desquelles se trouvait Candide de Voltaire, et qu'elle a connu de bonne heure, par l'exemple de son père, où conduit le désordre, et par l'exemple de sa mère, l'impuissance de la vertu pour le bonheur. «... .l'ai perdu les espérances d'une lortune... conforme à l'éducation que j'avais reçue. » La fortune qu'elle devait espérer ne pouvait être bien grande pour être en rapport avec son éducation et avec
la profession paternelle Mais notre but n'est point ici de
faire ressortir le défaut d'une mise en scène dont la situation de madame Roland explique parfaitement la tension un peu théâtrale. Nous nous proposons de suivre rapidement l'auteur des Mémoires à travers les périodes qu'elle retrace pour lâcher de surprendre les variations de la physionomie aux différents àjjes de la A'ie.
Douée d'une mémoire extraordinaire, Marie-Jeanne Phli- })on aj)prit de bonne heure tout ce (ju'on voulut lui apprendre, et elle eût }-épeté l'Alcoran si on lui eût appris ii le lire. Sa vive intelligence s'absorbait dans ce qu'on lui enseignait : on ne pouvait plus l'en distraire que par des bouquets.
« La vue d'une fleur caresse mou imagination et flatte mes sens à un point inexprimable : elle réveille avec volupté le sentiment de mon existence... J't'-lois heureuse dès l'ciifanee, avec des fleurs et des livres...; au milieu des fers, j'oublie l'injustice des hommes avec des livres et des fleurs. »
A sept ans, elle était dt^à très-instruite pour une petite
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Hlle de son âge, car elle avait apporté dans l'étude la passion qu'elle a mise en toute chose.
« Levéo dès cinq heures du matin, lors(|ue tout dormoit dans la maison, je me glissois doucement, avec une petite jaquette, sans songer à me chausser, jusqu'à la table placée dans un coin de la chambre de ma mère, sur laquelle étoit mon travail, et je copiois, je répétois mes exemples avec tant d'ardeur, que mes succès devenoient rapides... Je <Iévorois tout, et je recommençois les mêmes livres quand j'en manquois de nouveaux. La rage d'apprendre me possédoit tellement, qu'ayant déterré un traité de l'art héraldique, je me mis à l'étudier.»
En même temps que l'intelli^jence, le caractère commençait à se manifester. Un jour, son père veut faire prendre, de force, un remède à Manon, petit nom de Marie- Jeanne; l'enfant résiste; on la bat, elle résiste encore.
« On m'auroit tuée sur la place sans m'arracher un soupir. »
Au bout de deux heures , elle cède à la prière qui a remplacé la violence.
Il ... Les détails de cette scène me sont aussi présents, les sensations (pie j'ai éprouvées sont aussi distinctes que si elle étoit récente; c'est le même roidissement que j'ai senti s'opérer depuis dans les moments solennels; et je n'aurois pas plus à faire aujourd'hui pour monter fièrement à l'échafaud, que je n'en Hs alors pour m'abaudoiuier à un traitement barbare qui pouvoit me tuer et non pas me vaincre. "
La Bible la passionnait. Sa sagacité y faisait des découvertes prématurées.
« Cela me mettoit en voie d'instructions qu'on ne donne guère aux petites filles; mais elles se présentoient sous un jour qui n'avoit rien de séduisant, et j'avois trop à penser pour m'arrêter à une chose toute matérielle et qui ne me sembloit pas aimable. Seulement, je me prenois à rire quand ma grand'maman me parloit de petits enfants trouvés sous des feuilles de choux, et je disois que mon ^ve Maria m'apprenoit qu'ils sortoient d'ailleurs, sans m'inquiéter comment ils v étoient venus, u
Le mot final est cru : l'amie de Louvet, celle qui a qualifié les A inours du chevalier de Fauhlas un joli roman, en
laissera échapper d'autres. Le ton de la socit'té est là; on ne peut, pour connaître madame Roland, 1 isoler du groupe auquel elle appartient.
Tout est d'ailleurs à noter dans ce:i premières années, comme germes de j)assions et de principes. Ce vit" esprit a traversé les grandes régions bibliques et leur nudité austère; le voici qui aborde un autre aspect de l'antiquité avec Plutarque. « C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendoient républicaine, sans (jue je sonji^easse à le devenir. » Puis viennent Fénelon, qui émeut son cœur, le Tasse, qui allume sou luiaginatiou. Elle a onze. ans alors : « J'étois Eucharis pour Télémaque, Herminie pour Tancrède. » Elle éprouve, en les lisant, des agitations singulières; sa respiration s'élève, un feu subit couvre son visage... Ces ouvrages firent place à d'autres, et les impressions s'adoucirent : quelques écrits de Voltaire, entre autres Candide, furent lus comme distraction de lectures plus sérieuses. A propos de Candide, la mère de Manon, douce et pieuse femme, ne voit pas le moindre inconvénient à ce (jue l'histoire de l'amant de Gunégonde soit lue par sa fdle, et celle-ci dit un peu })lus loin : « Au reste, jamais livre contre les mœurs ne s'est trouvé sous ma main. »
Il me semlde que je pourrais m'arrêter là : jNIanon n'a que onze ans; et (|ue reste-t-il à ajouter pour peindre madame Roland? Intelligence vive et apte à tout s'assimiler, fermeté de caractère, amour des choses de l'esprit, cœur sensilde , imagination ardente, républicanisme d'enthousiasme, impressionnabilité extrême, nature qui flotte du Tasse à Candide, (jue dire de plus? La fennue est faite, il n'v a pour ainsi dire que son histoire à raconter.
Une seule chose altère un peu le gracieux tableau que madame Roland a tracé de son enfance, avec une fraichciud'impressions merveilleuse, c'est la préoccupation de l'auteur relativement à l'effet qu'elle produit sur l'auditeur. De tenq)s en temps, on aperçoit la .|;lace où elle se regarde. Ouand les inq)ressions de la femme se mêlent aux souvenirs des impressions de la jeune fille, elles en altèrent parfois la puret(;. Tout à riicure votre ro;;ai-d pénétrait au fond de
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l'eau, limpide comme le cristal; soudain il n'en voit plus que la surface. Une vase de passions a été soulevée. Faudrait-il la taire disparaître? Si ce peut être au profit de l'art, ce serait assurément aux dépens de la vérité. Nous laissons le rôle d'expurgateur aux moralistes : nous sommes ici historien avant tout. Ne demandons pas à madame Roland pourquoi elle nous raconte avec détail cette étrange et graveleuse scène de l'atelier dont elle n'avait jamais parlé à personne; pourquoi, à deux reprises, elle nous entretiendra de sa première nuit de noces : « Mariée à vingt-cinq ans, avec des sens très-inflammables, les événements du mariaj"^e me parurent aussi surprenants que désagréables « ; et ailleurs : « Une première nuit de mariage renversa mes prétentions (à souffrir sans crier) que j'avais gardées jusque-là; il est vrai que la surprise y fut pour quelque chose, et qu'une novice stoïcienne doit être plus forte contre le mal prévu que contre celui qui frappe à l'improviste, lorsqu'elle attend tout le contraire. » Ne lui demandons pas la raison de ces bizarres confidences, et plutôt demandons-lui pourquoi elle est madame Roland.
Dans l'esprit de l'enthousiaste élève de Jean- Jacques, écrire ses Confessions c'était prendi'e l'engagement de tout raconter, sans réticence, sans scrupule, sans hésitation, voire l'histoire du ruban volé de Rousseau, que rappelle madame Roland. « Avec cette franchise sur mon propre compte, je ne me gênerai pas sur celui d' autrui : père, mère, amis, mari, je les peindrai tels qu'ils sont ou tels que je les ai vus. » Et elle a tenu parole. Ce droit fort contestable, elle l'a pris. Elle n'a pas même ménagé son premier amour, sa fille. L'exemple de madame Roland est un argument que peuvent invoquer ceux qui proclament la confession une institution divine correspondant à un besoin de la nature humaine, car quel devoir l'imposait à madame Roland, quelle nécessité de ne rien celer?
Ne point sentir à demi est un des traits caractéristiques de sa nature : «J'ai prodigieusement vécu, dit-elle quelque part, si l'on conq:)te la vie par le sentiment qui marque tous les instants de sa durée. » Sa dévotion fut exaltée comme