‹ Étude sur Madame Roland et son tempsChapitre 3 sur 46 · XVII. MADAME IlOLA^■D ET SON TEMPS · texte numérisé non relu

XVII. MADAME IlOLA^■D ET SON TEMPS

devait l'être son républicanisme. L'Evangile prit son cœur, le culte charma ses sens impressionnables : « Je feuilletois chaque jour mes in-folio des Vies des saints, et je soupirois aj)rès ces temps où les fureurs du paganisme valoient aux généreux chrétiens la couronne du martyre. » Quand elle fit sa première communion , baignée de larmes et ravie d'amour céleste, il lui fut impossible de marcher à l'autel sans le secours d'une religieuse. A l'époque où elle écrit ses Mémoires , elle a depuis longtemps secoué le joug de la superstition, et elle avoue qu'elle ne saurait encore assister à l'office divhi avec indifférence :

a ... Les images étrangères s'évanouissent, les passions se cahnent, le goût de mes devoirs s'avive; et si la musique fait partie des cérémonies, je me trouve transportée dans un autre montle, et je sors meilleare du lieu où le peuple imbécile est venu saluer sans réflexiou un morceau de pain. »

Sous l'insultante dérision du langage, quel hommage rendu à l'influence moralisatrice de la religion! Elle a beau faire, il lui faut bien avouer une partie de ce qu elle lui dut alors, le dédain des jouissances brutales, l'habitude de commander à ses sens. A l'époque d'athéisme où elle écrit, elle a recours encore aux épanchements de la prière. Au moment de mettre fin à ses jours et de s'élancer dans l'éternité, ses derniers mots seront : « Dieu juste, reçois-moi! » Grande hardiesse que l'honnête Bosc n'a pas osé reproduire dans sa première édition. Dieu était encore problématique en Tau 111. La chute de l'inventeur, du grand prêtre de la fête de l'Être suprême, l'avait fort ébranlé. Madame Roland lui resta fidèle. Les anciennes croyances et les sécheresses philosoj)biques se confondirent en elle et formèrent cet amalgame bizarre où la négation du dogme est parfois enveloppée dans la poésie mystique du christianisme.

La vie intérieure de Manon était fort monotone. On l'avait mise de boime heure au maniement du burin : elle j)arle d'une j)etite plaque de cuivre bien propre sur la<]uelle elle avait gravé, dès l'iiffe de sept à huit ans, un bouquet et un compliment. Au reste, elle ne tarda pas à prendre en dégoût les occupations manuelles de sou père : « Je ne trou-

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vois rien de si insipide que de graver les bords d'une boîte de montre ou de friser un étui. »

Un jour, elle se jette dans les bras de sa mère en sanglotant : « Je viens vous prier de faire une chose qui déchire ma conscience : mettez-moi au couvent. » On la mit chez les dames de la Congrégation, rue Neuve-Saint-Etienne. Elle avait onze ans et deux mois. Elle a laissé de cette vie de couvent, des spectacles dont elle fut témoin, une délicieuse peinture. C'est là qu'elle connut les demoiselles Cannet, la douce Sophie et la vive Henriette, et que prit naissance cette amitié passionnée qui occupe une si grande place dans sa vie, avant son mariage. Il avait été convenu qu'elle ne resterait qu'une année au couvent : il fallut se séparer de Sophie. Alors une correspondance s'établit. Ce fut 1' « origine de mon goût pour écrire, et l'une des causes qui, par l'habitude, en ont augmenté chez moi la facilité. »

Jusque-là nous n'avons eu sur les impressions des jeunes années que le témoignage de la femme de trente - neuf ans. Bientôt nous aurons les lettres et les écrits de chaque époque, et nous pourrons contrôler le souvenir par l'expression instantanée du fait; nous assisterons en même temps aux progrès de l'écrivain.

Après une année passée chez sa grand'mère , Manon rentra dans la maison paternelle. Elle avait treize ans, l'âge de la plénitude de la vie. Je ne sache pas de page où ait été mieux exprimée cette exubérance de sensibilité de la jeunesse. L'appartement qu'elle occupait était situé à l'angle du pont Neuf et du quai des Lunettes , au deuxième étage d'une maison qui a été, au moment où Phlipon la quitta, en partie reconstruite.

« Beaucoup d'air, un grand espace s'offroient à mon imagination vagabonde et romantique. Combien de fois, de ma fenêtre exposée au nord , j'ai contemplé avec émotion les vastes déserts du ciel, sa voûte superbe, azurée, magnifiquement dessinée, depuis le levant bleuâtre, loin derrière le pont au Change, jusqu'au couchant, doré d'une brillante couleur derrière les arbres du Cours et les maisons de Chaillot! Je ne manquois pas d'employer ainsi quelques moments à la fin d'un beau

jour, et souvent des larmes douces couloient silencieusement de mes yeux ravis, tandis que mon cœur, fjonflé d'un sentiment inexprimable, heureux d'être et rcconnoissaut d'exister, offroit à l'Être suprême un liomma^je pur et difjue de lui. »

La lecture est toujours le {jrand aliment, la grande ardeur de cet esprit impatient d'apprendre et de voir. Le goût des extraits devient habitude, besoin et passion. Dans ce péleméle, l'ivraie dut se mêler au bon grain. On s'aperçoit du danger des lectures précipitées et diverses qui viennent donner comme autant d'ébranlements à une jeune tête, à l'espèce de lièvre qu'elles y entretenaient. La dévotion, le goût de plaire, si naturel et si vif chez les femmes, les études, la raison et la foi s'arrangeaient mal ensemble : « Je pensois par mon cœur, » dit-elle; et aussi par l'orgueil, ajouterons-nous, car déjà, en voyant qu'on témoignait plus d'égards à une fille noble de quarante ans dont elle s'était faite le secrétaire, qu'à elle-même, fdlette de treize ans, elle trouvait « le monde bien injuste et les institutions sociales bien extravagantes. »

Au mois de mai 17G8 se manifestèrent en elle les signes de la puberté , détail (jui paraîtrait étrange sous la plume du biographe , si elle ne le fournissait elle-même avec une comparaison poétique ([ùe nous ne reproduirons pas. Forte de la conscience de sa vertu, l'iuiagination de madame Roland se plaît à des images que des femmes moins chastes auraient écartées. Peut-être, par exemple, ne parle-t-elle si souvent de sou temj)érament et n'en montre-t-elle si bien l'ardeur que pour faire Vciloir ce que le devoir lui a coûté. Dans le portrait qu'elle trace d'elle à quatorze ans, elle dit : «... Quant au menton , assez retroussé , il a précisément les caractères que les physionomistes inditiuent pour ceux de la volupté. Lorsque je les rapproche de tout ce qui m'est particulier, je doute que jamais personne fût plus faite pour elle et l'ait moins jfoûtée. » KUe détaille avec complaisance les trésors dont la nature l'avait dotée : « Ce n'est que depuis mes pertes que je conuois tout ce que j avois. » VA elle ajoute : « Si le devoir pt)Uvoit s'accorder avec mon goût pour laisser moins iiuilile ce qui me reste, je n'en serois pas fâchée. »

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Celui qui condamnerait madame Roland sur cette phrase l'aurait mal jugée. Ce n'est que l'enjouement mélancolique d'une mourante qui se regrette. La pauvre femme sait ])ien à quoi s'en tenir. Quelques pages avant la page d'où nous avons tiré ces lignes , elle s'écriait :

« 0 mes amis! puisse le ciel favorable vous faire aborder aux Etats-Unis!... Mais, hélas! c'en est fait pour moi, je ne vous reverrai pins! et dans votre éloignenient, si vivement désiré pour votre salut, je pleure pourtant notre séparation dernière! »

Elle dut à sa dévotion le soin scrupuleux d'écarter les lectures périlleuses, de devenir vigilante satis être agitée, de se préserver de ces curiosités qui laissent dans l'esprit d'ineffaçables souillures, de s'accoutumer à se tenir en garde contre les surprises des sens.

« On ne sait pas, dit-elle, le bien que produit pour toute la vie riiabitude de cette retenue, n'importe comment elle est contractée; elle a pris sur moi un tel empire que j'ai conservé, par morale et par délicatesse, la sévérité que j'avois par dévotion. Je suis demeurée maîtresse de mon imagination à force de la gourmander; j'ai acquis une sorte d'éloignement pour tout plaisir brutal ou solitaire, et, dans des situations périlleuses, je suis restée sage par volupté, lorsque la séduction m'auroit entraînée à oublier les raisons ou les principes. Je ne vois le plaisir, comme le bonhexir, que dans la réimion de ce qui peut charmer le cœur comme les sens, et ne point coûter de regrets. >»

Un ancien, un vrai philosophe épicurien n'aurait pas mieux dit. Seulement, il est probable que le paganisme n'eût pas inspiré à madame Roland cette sagesse : c'est au christianisme qu'elle en fut redevable. Plus tard, lorsque la foi s'évanouit, lorsque l'incrédulité mit comme à découvert son âge mûr, il lui resta cette fierté chrétienne qui l'a sauvée, cette pudeur des âmes hautes, cette dernière religion qui survit aux croyances ruinées, ou plutôt qui en est le fruit indestructible, car, dans le respect de soi-même, elle rend hommage à cette parcelle de sa propre grandeur que le Créateur a mise dans la créature Pour bien rendre la physionomie de madame Roland, il faut reproduire la fin même

du passa^je dont nous avons cité le commencement. Elle y parle de la {jrande attaire de son cœur.

« Avec une telle inanièie d'être, il est difficile de s'oublier et impossible de s'a\ilir; mais cela ne met pas à l'abri de ce qu'on peut appeler une passion, «-t peut-être même i-este-t-il plus d'étoffe pour l'entretenir. Je pourrais ajouter ici, on {jéomèlre : C. C. Q. r. D. (C'est ce qu'il faut démontrer.) Patience, nous avons le temps d'arriver à la preuve. »

C'est promettre le récit de ses amours d'un ton bien léger, et enfourne auteur plus qu'en femme qui aime.

Nous sonnnes en 1771. La dévotion a disparu. Le bon abbé Morel l'exborte à se défier de l'esprit d'or/jiieil, et ellemême s'accuse de manquer d'indulgence dans ses jugements, de prendre troj) aisément en aversion les sots et les maussades. Son idéal est Athènes : « Je me pronienois en esprit dans la Grèce, j'assistois aux jeux Olympiques, et je me dépitois de me trouver Française. » Elle oubliait la mort de Socrate, l'exil d'Aristide, la condamnation de Phocion : sa prison les lui a rappelés. On comprend que, transportée de ce milieu, où vivait son esprit, dans le milieu de A^ersailles, en face de ce despotisme et de cette servilité , elle ait éprouvé un froissement pénible. Ce fut plus qu'un froissement, ce fut de la colère et de la haine. Sa mère lui demande si elle est contente du voyage : « Oui, répond-elle, pourvu qu'il finisse bientôt; encore quelques jours, et je détesterai si fort les gens que je vois, que je ne saurai <pie faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc? — Sentir l'injustice et contempler à tout moment l'absurdité. » Voilà de bien gros mots. Je ne réponds pas que madame Roland, qui logeait sous les combles, dans l'appartement d'vme des femmes de la Dauphine, si elle eut pu descendre d'un étage, les eût employés. Du fond de la foule, l'élévation du rang est vue avec envie, avec colère du fond de la domesticité.

Histoire, philosophie, phvsicpie, {jéométrie, mathématiques, arts et lettres, cette vive intelligence aborde tout, comprend tout, s'assimile tout. Je me rappelle que dans un passage des Menmircs , à vntc (\eyi alfendi-isseinents dc^ derniers adieux, dans une page effacée par les larmes, elle

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avoue qu'elle aurait eu Famljifion d'écrire l'histoire, « d'être la Macaulay de son pays, non le Tacite, car pour cela, observe-t-elle , les polissons diroient qu'il me manque quelque chose » . Ce quelque chose manquait moins à madame Roland qu'elle ne l'a cru. Il y a dans son intelligence, comme dans son caractère, une certaine virilité : elle juge les questions de médecine, de constitution, de mœurs et de plaisirs physiques avec le dégagement d'un homme.

De ce qu'était madame Roland à dix-sept ans, il nous reste plus que ses souvenirs; il reste quelques pages que Ghampagneux a publiées dans le troisième volume des OEuvres, sous le titre de : OEuvres de loisir. Le premier morceau, De l'ànie, est un résumé d'arguments en faveur de l'immortalité de l'âme, et qui n'atteste que des lectures faites avec discernement. Dans un autre, De la mélancolie, « amie de cette charmante passion, elle vient aujourd'hui la défendre des reproches qu'on lui fait sans cesse. " Elle commence par la définir : sa mélancolie est une méditation poétique, sous l'inspiration religieuse, à deux, avec une amie. Le style porte l'empreinte de l'inspiration de Télémaque; il a l'émotion sans le goût. Le troisième. De la reti-aite, est une dissertation un peu pédantesque , semée de traits d'une critique assez vive à l'adresse des personnes de la petite société où elle se trouve.

L'Hiver, autre amplification de rhétorique, est de 1772. « Sous un voile de tristesse le soleil s'est caché; on ne voit plus les rayons de cet astre liienfaisant prêter à la nature le charme du sourire, et la verdure est éteinte, Zéphvre ne règne plus, etc., etc. » Puis, un dithvrambe à la Nature, où je remarque qu'il n'y a pas un mot de la Providence; un éloge de la Liberté et une Aaolente sortie contre les préjugés. Ici les Mémoires sont parfaitement d'accord avec le cahier de la jeune fille. Je ne sais quel ressentiment v perce contre la fortune. La politesse du fermier général Haudry envers la nièce de son régisseur, l'offense, « celte politesse qui sent un peu la supériorité » ; et elle ne rencontre pas Haudi-y que sa présence ne lui donne un sérienx trcs-fier. Eii général , les hommes prennent bien plus facilement leur parti des

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