RE1N1ER LEERS
Ro tcrdam, le 11 de juin K'i8.'i.
DE MALEBRÀNCHE. 4 29
Lettre de M. Boissct nu P. Malebranche.
Mon très-révérend Père,
La visite que j'ai eu l'honneur de vous rendre àMontardy1 avec M. de la Glausure2, n'a pas pu vous faire comprendre les sentiments de cette vénération singulière que j'ai pour votre personne. Votre réputation éclatante peut seule exciter des désirs assez puissants pour souhaiter de vous connoître; et ceux mômes qui vous reprochent que vous êtes venu apporter aux hommes une nouvelle espèce d'aveuglement, lorsque vous leur enseignez qu'ils ne doivent plus voir ce monde visible comme ils l'ont vu jusqu'à présent, et qui ne se croient pas suffisamment dédommagés de cette vue intelligible et spirituelle que vous leur laissez, qui ne sauroient enfin se résoudre à prendre des idées qu'ils comptent pour rien pour des choses réelles, peuvent bien, étonnés et surpris de votre réputation, souhaiter de vous voir; leur curiosité ne peut être un motif assez grand : mais comme mespensées sont différentes des leurs et que je suis bien éloigné de croire que vous m'ayez rien fait perdre, je vois, au contraire, que vous faites trouver en moi toutes les beautés que j'admire dans les objets sensibles, et que
1 Campngne du marquis d'AUcmans.
s Voy. sur M. de la Glausure, Frag. de philosophie cart., p. Si3 et suiv.
vous les dépouillez en ma faveur pour m'enrichir de leurs trésors, je me suis trouvé plein de reconnoissance. C'est elle, mon révérend Père, qui me transporta à Montardy, mais que je ne pus vous témoigner selon l'étendue de mes sentiments. Il faut donc, s'il vous plaît, que vous me permettiez que je vous en donne ici tous les témoignages dont je suis capable, et que je vous rende des hommages anticipés sur la coutume qui attend après la mort des héros pour leur rendre les honneurs qui leur sont dus, et que je prévienne , par une édification spirituelle, que mon esprit construit à votre honneur et à votre gloire, tous les ouvrages qui doiventquelque jour lui être dressés. Je n'ignore pas qu'elle est due à Dieu seul, vous-même vous faites entendre cette vérité dans une plus grande étendue qu'on nel'avoit encore compris; et les hommes qui attribuent aux corps , à des génies et à des intelligences, le pouvoir d'agir en eux, étaient en erreur; vous seul, mon révérend Père, nous avez appris comment nous devons rapporter entièrement toutes choses à Dieu, qui peut seul agir en nous. Ce sont ses réponses à la vérité que vous nous rendez, ce sont les vérités qu'il nous découvre que vous nous annoncez ; mais le Dieu de gloire qui se manifeste en quelque manière à vous, veut que nous l'honorions en vous, et que lorsque vous retirez les hommes de cette espèce d'idolâtrie qui leur fait, pour ainsi dire, élever des autels à tous les objets sensibles, lorsqu'ils leur attribuent la cause de tous les plaisirs qu'ils sentent à
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leur occasion, il veut que nous leur dressions en nous un temple d'honneur et de gloire, et que ces inscriptions glorieuses que le marbre élevé doit porter à la gloire de votre nom soient formées et tracées en nous, afin que les deux substances portent, pour ainsi dire, ces caractères d'honneur. Enfin, mon révérend Père, vous m'avez éclairé, mais vous ne m'avez pas encore déterminé ; achevez, je vous prie, votre ouvrage, et après m'avoir fait connoître les vrais biens, priez pour moi cette cause distributive des grâces, ce divin Sauveur des hommes, qu'il me donne ces sentiments de dilection qui doivent me porter à leur recherche et opérer mon salut, et nous réunir un jour à lui, comme à notre principe, c'est ce que j'attends de votre charité et de votre justice. Vous me ferez la grâce de me croire avec respect, mon révérend Père, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
B01SSET.
A Aubeterre, le 7 octobre 1G88.
Extrait d'une lettre du duc de Chevreuse au P. Malcliranrhe *
Croyez, mon révérend Père, que personne ne peut être avec plus d'estime et d'amitié que moi parfaitement à vous.
1 Cfr. OEuires philosophiques du P. André par M. Cousin, p. xxxviu, Introduction.
132 CORKESPOiNDANCE INÉDITE
J'ai appris depuis peu que quelques gens assuroient qu'il suivoil de vos principes qu'il n'y a en Dieu ni science de simple intelligence, ni science moyenne , mais seulement la science de vision , et on prétendoit le prouver. J'ai soutenu que ce n'étoit pas votre pensée, mais comme je n'avois pas vos derniers livres assez présents à l'esprit , pour expliquer quelle est la nature de la science moyenne que vous admettez, et de quelle manière vousentendez qu'elle est en Dieu, trouvez bon que j'aille à la source en vous le demandant à vous-même. Car il est bon, comme vous savez, d'éviter qu'on vous attribue ce que vous ne pensez pas, et je sais que vous êtes plus que personne dans ce sentiment.
Extrait «l'une lettre de Mnlchrniicuc a Bossuct '.
Monseigneur, je ne puis me résoudre à entrer en conférences avec vous sur le sujet que vous savez. J'appréhende ou de manquer au respect que je vous dois, ou de ne pas soutenir avec assez de fermeté des sentiments qui me paroissent et à plusieurs autres très-vérilables et très-édifianls
1 Du ma. de Troves.
Lettre du r. Malenrnnchc à M. tic la Piloiilt-i-<*. jésuite.
J'ai reçu avec une extrême joie la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je vous accorde avec bien du plaisir, et je vous demande en même temps ce que vous voulez bien me demander. La plupart de ceux qui sont présentement de mes meilleurs amis étoient autrefois étrangement prévenus contre moi. Ceux-là, mon révérend Père, qui n'ont point d'amour pourla vérité, sont peu susceptibles de préventions ; leur indifférence ne les attache à rien, pas même souvent aux vérités essentielles delà religion. Au lieu que ceux qui ont du zèle pour ces vérités, ont d'ordinaire, faute de s'entendre, des sentiments fort opposés. L'éloignement que vous aviez de mes opinions, venant de celui que vous aviez pour l'erreur, il étoit juste, du moins dans son principe. Vous me preniez pour un autre, et j'aurois tort de m'offenser de ce que vous auriez pu dire ; vous aviez, en composant votre ouvrage, les mêmes vues que j'ai eues en composant les miens, la défense de la vérité; et je ne pourrois condamner votre dessein, sans me condamner moi-même. Dieu soit loué qui m'a fait connoître à vous à peu près tel que je suis, tel que je vois bien par votre lettre que
vous ne me jugez pas indigne de votre amitié. Aimezmoi donc, mon révérend Père, autant que je vous honore. Quand l'occasion se présentera -t-elle de pouvoir, en vous embrassant, vous exprimer une partie de ce que je sens en lisant votre lettre et que je ne puis vous dire? Soyez cependant persuadé que je suis déjà avec un attachement parfait et respectueux, mon révérend Père, votre, etc.
De Leibnitz et du P. Lelong sur Malebranche.
M. Cousin annonce, dans ses Fragments de philosophie cartésienne, qu'il s'occupe de réunir la correspondance de Leibnitz et du P. Lelong. « 11 est, dit-il1, une autre correspondance, moins philosophique (que celle de Malebranche et de Leibnitz, publiée par l'illustre académicien), mais d'un grand intérêt encore, qui se trouve certainement tout entière dans la bibliothèque de Hanovre, au témoignage de M. Pertz, celle de Leibnitz avec le P. Lelong de l'Oratoire, de 1704 à 1716. Nous nous occupons en ce moment de la recueillir, et peut-être un jour la donnerons-nous au public. » Nous sommes heureux de trouver dans le manuscrit d'Adry quelques fragments de cette correspondance, qui se rapportent à Malebranche, ami commun de Lelong et de Leibnitz.