CHAPITRE PREMIER
Vie privée de Malebranche.
FAMILLE DE MALEBRANCHE. — SON PORTRAIT. — SES PREMIÈRES ANNÉES. — SON ENTRÉE A L'ORATOIRE. — SES DIVERSES ÉTUDES. — SES AMIS. — SES CONTINUELLES SOUFFRANCES. — DÉTAILS SUR LES HABITUDES DE MALEBRANCHE. — SA MORT.
Le ô août 1638, naquit Nicolas Malebranche; son père, honoré de charges importantes, appartenait à une famille connue dans la haute magistrature, et sa mère, Catherine de Lauzon, parente de la sœur Acarie, était d'une race qui comptait aussi des membres nombreux au parlement.
De bonne heure , grâce aux relations des siens , Malebranche put se mêler au monde poli et en prendre le ton. D'ailleurs, sa mère, femme d'un sens délicat et d'un goût sûr, lui enseignait elle-même la belle langue du xvne siècle; le manuscrit de Troyes, appuyant sur ce point avec une sorte de complaisance, remarque que c'est principalement à elle que Malebranche dut ce naturel exquis et cette grâce charmante qui brillent dans tous ses écrits. Mais il lui était redevable de ce qui vaut mieux encore : cette religieuse femme aimait à porter un enfant maladif, souvent laissé à ses soins, vers la méditation des choses divines, développant ainsi, dès les plus jeunes années, le germe du génie que son fils tenait du Ciel. Elle l'entourait d'une sollicitude assidue et prévenante. Une âme sensible et délicate, des souffrances précoces, un corps imparfaitement conformé, demandaient d'ailleurs une affection plus attentive et une vigilance plus persévérante.
Cette faible et défectueuse complexion de Malebranche, cette santé qui paraissait si faible , étaient heureusement rachetées par une noble et grande figure et par des traits d'une distinction infinie. On conserve au collège de Juilly un portrait de Malebranche, peint par une excellente main du xvne siècle : un front élevé, des yeux bleus et sereins, mais perçants, annoncent le méditatif, tandis que des lèvres fines, malignement serrées et prêtes à sourire, semblent indiquer un mo^ raliste et un observateur impitoyable à l'égard de l'humaine nature. Il paraît maigre, mais sans cette extrême
exagération dont on a parlé; on remarque même sur tous ses traits une vivacité de couleur qui montre au dehors, en quelque sorte, ce feu intérieur qui le consumait.C'est bien ainsi que je m'imagine Malebranche: à ce grand air, à ce regard qui veut dépasser l'horizon, à celte bouche spirituellement dédaigneuse, je reconnais sans hésiter celui qui méprisa si complétementles choses de ce monde, pour n'estimer que les biens d'en haut.
Un ami même du philosophe, le P. Lelong, le savant oratorien, dans une lettre inédite que je transcris ici, a fait ainsi la peinture de Malebranche %
« Il avait la tête grosse, le visage long et étroit, à la parisienne, le front fort découvert, le nez long, les yeux assez petits et un peu enfoncés, de couleur bleue tirant sur le gris, fort vifs ; c'était la partie de son visage qui marquait le plus d'esprit. Il avait la bouche grande et fort fendue, le menton un peu pointu, le col haut et long ; la couleur du visage avait été d'un blanc pâle dans sa jeunesse, mais il était devenu fort rouge; il avait la voix grêle, les poumons faibles; c'est ce qui l'obligeait d'élever la voix dans la dispute, surtout lorsqu'il avait affaire à des personnes qui avaient de bons poumons. Il avait la démarche grande, mais elle n'était pas majestueuse, à cause qu'il paraissait tout d'une venue, tant il était maigre ** »
Malebranche dut à la faiblesse même de sa complexion de commencer ses études à la maison pater-
1 Ms. d'Adry, IIe partie.
nelle, située près de Notre-Dame, sous la direction d'un précepteur particulier, tandis que ses frères étaient chaque jour obligés de traverser la rivière pour se rendre au collège. Cependant ses progrès furent rapides, et ils donnaient même quelque jalousie à ses aînés. Mais, triomphant par sa douceur et par son travail de tous les obstacles, il put, dès l'âge de seize ans, entrer en philosophie à la Marche; il y eut pour répétiteur un péripatélicien décidé, M. Rouillant, qui devint plus tard recteur de l'Université. Dès lors, il goûtait peu l'enseignement de l'École; et, comme il aimait dans la suite aie répéter avec malice, il ne trouva jamais rien à recueillir des leçons des disciples d'Aristote,
Au sortir de la Marche, Malebranche, embrassant la carrière ecclésiastique, où, selon le mot ingénieux de Fontenelle, l'appelaient également la nature et la grâce, alla suivre à la Sorbonne les cours de théologie. Ce fut vers ce temps qu'il eut la douleur d'être privé d'une mère qui lui prodiguait son amour et ses soins : elle mourut le 18 août 1658; le 5 mai de l'année qui suivit, il perdit son père.
Mais, pour cela, Malebranche ne fut pas délaissé des nombreux et puissants amis de sa famille. Ils lui obtinrent un des canonicals de Notre-Dame, alors fort recherchés. Nicolas le refusa, se sentant une vocation décidée pour une vie pleinement consacrée à la retraite, à la prière et au travail. Et bientôt, sur l'avis de son parent, M. de Lauzon, il entra dans la société fondée par ce pieux et grand cardinal de Bérulle, dont
Bossuet a si magnifiquement parlé, et alors dirigée par le vénérable P. Bourgoing.
Bérulle était de cette forte race sacerdotale des Olier, des Vincent de Paul, des Condren, qui, au temps de Richelieu, jeta le plus pur éclat sur l'Église de France. Saint François de Sales disait de lui : <* Je n'ai jamais vu d'esprit qui me revienne comme celui-là. » C'est qu'aux plus fermes convictions, aux solides qualités qui semblent de sa génération, il joignait une extrême bienveillance et une inaltérable modeslie : on sent en lui une nature pleine d'équité, d'indulgence et de modération. Ces qualités se peignent dans ses œuvres comme sur ses traits, admirablement reproduits par les beaux marbres de Juilly et des Carmélites1. La compagnie qu'il réunit, pénétrée de ses leçons et formée par ses exemples, charme et attire ainsi que son fondateur. Appliqué aux purs travaux de l'esprit, dévoué à la religion et au Saint-Siège, recherchant l'élude pour les délicates jouissances dont elle est la source, et non pour les avantages extérieurs qu'on en pouvait alors retirer, n'ayant « d'autre esprit que l'esprit de l'Église, d'autre règle que les canons, » l'Oratoire, dans ses commencements, présente je ne sais quoi de juste, de modeste et de mesuré, qui convient parfaitement à l'idée qu'on aime à se faire chez nous d'une compagnie dont l'enseignement est le but principal.
1 Le buste qui appartenait aux carmélites est maintenant à l'Oratoire de la rue du Regard. C'est bien là sa vraie place.
L'amour éclairé de l'antiquité, le goût du travail et de la solitude, le culte d'une philosophie élevée, lui donnaient les Thomassin, les André Martin, les Sénault, et la rendaient digne de posséder un jour les Malebranche et les Massillon. Qui eût alors pu révéler au cardinal de Bérulle, esprit large et étendu, que le dévouement à l'Église primitive, et spécialement à la doctrine de saint Augustin, devait finir par conduire sa société vers des croyances exclusives, et par en faire une sorte de parti ?
Ce fut lorsque la compagnie était encore à ses meilleurs jours, que Malebranche s'y présenta; il fut reçu au noviciat le 21 janvier 1660. Quelques mois après, Charles Malebranche, un de ses frères, suivit son exemple ; mais son inconstance lui fit plusieurs fois quitter et reprendre l'habit de l'Oratoire. Nicolas, qu'on appelait en ce temps le P. Malebranche-Despêriers, sans doute pour le distinguer de son frère, fut ordonné prêtre, le 20 septembre 1664, par l'évêque de Dax.
Au sortir du noviciat, Malebranche quitta Saint-Magloire pour habiter la maison professe de la rue Saint- Honoré. Ce fut là, comme l'assure le P. Adry, le lieu de sa résidence ordinaire jusqu'à ses derniers jours1. Cependant, il aimait à passer les mois de la belle saison
1 Ce n'est donc point à Juilly qu'il faut, comme le veut M. Sainte-Beuve, chercher les traces, du moins habituelles, de Malebranche. Cependant, on voit à Juilly un magnifique marronnier qui, dit-on, a élé planté par le grand philosophe.
dans quelque charmante campagne, à Raray près de Senlis, au château de Roucy, à Perseigue, abbaye cistercienne du diocèse du Mans, ou encore dans les terres du marquis d'Allemans, son plus intime ami. Ce fut môme dans ces retraites, ainsi que le prouve sa correspondance, qu'il composa ses meilleurs écrits, qu'il traça les pages où l'on sent le plus de fraîcheur, de vie et de mouvement. Ainsi le calme des champs et le spectacle de la nature agissaient sur l'esprit qui s'éleva le plus vivement contre le pouvoir des choses extérieures. A la maison de la rue Sainl-Honoré Malebranche rencontra des érudils modestes et consciencieux : les uns, comme Lecointe, étudiaient l'histoire de l'Église dans les documents originaux ; d'autres, guidés par Richard Simon , s'appliquaient aux langues sémitiques. Le jeune oratorien se mit à leur école : sous la direction du P. Lecointe il lut Eusèbe, Socrate, Sozomène et Théodoret; et avec Simon il apprit l'hébreu et le syriaque. Mais il oubliait les dates, brouillait les faits, confondait les mots. Aussi, se lassa-t-il bientôt de ces sortes de travaux si peu faits pour un esprit ami des pures abstractions; et, au grand scandale des philologues et des historiens, il déclara nettement qu'il se trouvait mal à l'aise au milieu des bibliothèques. On cite même de lui des mots fort légers à l'égard de l'érudition; ce qu'il y a d'assuré, c'est que plus d'une fois dans ses écrits il s'élève avec autant d'esprit que d'injustice contre les savants. Cependant, quoi qu'il dise, il avait retiré quelque fruit de ces
sortes d'études; le P. Poisson écrivait à ce sujet au P. Daniel, récollet, une lettre dont le manuscrit d'Adry nous a conservé un extrait :
« Pour ce qui regarde le R. P. Malebranche, vous ne sauriez trouver un homme dont l'humeur vous revienne davantage ; car, sans parler de sa condition, il est très-entendu dans l'hébreu, le syriaque, etc. Il possède M. Descartes aussi bien qu'on puisse faire, et méprise tellement les autres livres, quil les condamne tous au feu dès qu'ils s'éloignent de son sentiment. »
Les sciences proprement dites furent toutefois exemptes de l'anathème porté par cet esprit absolu contre les travaux historiques et les études de linguistique. 11 se livra toujours avec un goût infini aux mathématiques, à la physique, à l'astronomie, à la botanique; et, comme Bossuet et Descartes, il étudia l'anatomie. « Fort adroit, disent ses amis, dans les ouvrages manuels, il se construisait lui-même de bons petits instruments d'observation1, et il se fit un volumineux herbier. » Il aimait par-dessus tout l'étude des insectes, et plus d'une fois, dans ses livres et dans sa correspondance, il en parle d'une manière délicate et charmante. On trouva dans sa bibliothèque, lorsqu'il mourut,les meilleurs ouvrages parus sur les recherches entomologiques; et le savant Daniel nous le montre en 1670 attentivement livré à des expériences d'histoire naturelle dignes d'un Réaumur ou d'un Bonnet.
1 Comme Spinosa, il se plaisait aussi à polir des verres.
EXTRAIT D'UNE LETTRE DU P. DANIEL, RLCOLLET, AU P. POIS ON, SUPÉRIEUR DE VENDOME.
Orléan?, 10 avril 1670.
« Monsieur et révérend Père, le R. P. de Malebranche1 m'a fait l'honneur de m'écrire qu'il a présentement un fourneau où il met couver des œufs, et qu'il en a déjà ouvert dans lesquels il a vu le cœur formé et ballant, avec quelques artères2. »
Mais ce que Malebranche préféra toujours, métaphysique à part, bien entendu, ce fut la géométrie et l'algèbre dont il jugeait la connaissance indispensable au philosophe. Dans l'âge mûr, il regrettait vivement de n'avoir pu, en ses jeunes années, profiter des travaux que, depuis, le progrès de la science avait enfantés. I! excita le P. Preslet et le marquis de l'Hôpital à se plonger dans ces études; il édita même Y Analyse des infiniment petits de ce dernier, et en traça les figures de sa main. La Bibliolhèque conserve un exemplaire de cet ouvrage, annoté par la main de Malebranche; c'était là s'appliquer au plus fin de la géométrie3.
Du reste, l'oralorien peut compter parmi les plus
1 Plusieurs fois on trouve dans les documents contemporains le nom de l'oratorien précédé de la particule. Du reste, plusieurs membres de sa famille signaient de Malebranche; ils portaient de gueules à une patte de lion d'argent, descendante du flanc sénestre. (Liste des parlementaires.)
2 Hs. du P. Adi y, IIe partie.
■, Foi'rla lettre du 18 février 1C9G, p. 19.
ardents promoteurs de la science des infiniment petits , fruit du génie et des veilles de Newton et de Leibnitz. Toutefois, malgré son penchant décidé pour les mathématiques, il ne donna sur ces matières que le Traité des lois de la communication des mouvements, et encore fut-ce à l'occasion de sa nomination à l'Académie des sciences. Mais, esprit vraiment géométrique, Malebranche transporta des mathématiques en philosophie cette méthode exacte et rigoureuse de tirer implacablement toutes les conclusions d'un principe une fois admis; et, lorsque la mesure et le bon sens, guides des choses morales, eussent dû le faire hésiter, l'esprit absolu de l'analyse le poussait aux conséquences les plus évidemment outrées. Et, dans la plupart de ses écrits, même de pure métaphysique, il se montre presque aussi préoccupé des démonstrations et des figures de géométrie que de l'observation du monde des esprits; ainsi le mathématicien apparaît toujours à côté du philosophe.
On sait quel goût Malebranche avait pour la retraite1 ; il aimait à méditer, dans l'obscurité et le silence, sur les éternelles vérités. Cependant, malgré la solitude où il s'enfermait, une âme si vivement enflammée de généreuses passions, un esprit naturellement plein de grâce et de feu, un cœur bienveillant pour tous ceux qui se plaisaient aux sérieuses études, assurèrent à Malebranche, dans les rangs les plus
1 II répétait souvent qu'il ne s'ennuyait jamais seul. — Adry.
variés de la société, les amis les plus sincères et les plus véritablement dévoués. Dans l'espoir de donner à la vérité des admirateurs plus ardents, et aussi par une sorte de tendresse innée, le méditatif aimait à s'épancher au sein de cœurs amis, choisis et désintéressés. Ce n'était ni la naissance ni la fortune dont il était touché; le seul goût des mêmes recherches l'attirait; et il s'ouvrait aussi bien au pauvre Prestet qu'à l'opulent marquis d'Allemans.
M. d'Allemans doit, en effet, être compté dans les premiers rangs; la mort put seule rompre les liens qui l'unissaient à Malebranche. On sait par le duc de Saint- Simon que le marquis d'Allemans était un homme sincèrement vertueux, fort spirituel d'ailleurs, trèssavant et du plus grand monde. Sa correspondance avec Malebranche nous apprend en outre qu'il faut le ranger au nombre des esprits les plus dévoués à la philosophie et aux lettres. Lié avec les principaux écrivains de son siècle, et spécialement avec Bossuet et Fénelon, ce grand seigneur voyait dans l'élude la seule cause de la véritable élévation. Souvent il venait visiter Malebranche dans son humble cellule de la rue Saint-Honoré, il passait de longues heures à s'entretenir avec lui des matières les plus abstraites; et, une fois même, quittant ses chères habitudes, l'oratorien alla, en compagnie du P. Salmon, voir le marquis dans ses terres du Périgord. M. d'Allemans, qui fit de ce voyage une relation en partie conservée par le P. Adry, nous apprend qu'une foule d'ingénieurs et
d'officiers de marine voulurent conférer avec son hôle illustre, non-seulement de questions de mécanique, mais encore de sujets de pure philosophie. On aime à recueillir ce trait, et à se représenter ces marins et ces ingénieurs assez inspirés par le goût des choses de l'esprit pour rechercher la conversation de Malehranche, et d'une raison assez élevée pour ne pas s'appliquer exclusivement à la géométrie.
Il semble naturel de rapprocher du marquis d'Alleraans le savant l'Hôpilal. Remarquant ses heureuses dispositions, Malebranche l'avait lui-même dirigé vers les plus hautes parties de la géométrie. Le philosophe aimait ainsi à pousser les esprits et à les enflammer de l'amour des études sérieuses : le duc de Saint-Simon, d'Aguesseau, ainsi que le marquis de l'Hôpital, et, dans une classe bien humble, un domestique, Prestet, avaient reçu ses soins. Saint-Simon confirme par son témoignage ce que nous apprend sur ce point le P. Adry; annonçant la mort de l'Hôpital, il ajoute : « Je le remarque par la grande réputation qu'il s'était acquise parmi tous les savants de l'Europe, grand géomètre, profond en algèbre, dans toutes les parties des mathématiques, ami intime et d'abord disciple du P. Malebranche, et si connu lui-même par son livre des infiniment petits. » Et ailleurs, nous donnant de plus précieux détails, le duc écrit qu'il avait connu M. d'Allemans « chez le célèbre P. Malebranche de l'Oratoire, dont la science et les ouvrages ont fait tant de bruit, et la modestie, la rare simplicité, la piété solide ont tant
édifié, et dont la mort, dans un âge avancé, a été si sainte, la même année de la mort du roi. D'autres circonstances l'avaient fait connaître à mon père et à ma mère. Il avait bien voulu quelquefois se mêler de mes études; enfin, il m'avait pris en amitié, et moi, lui, qui a duré autant que sa vie. Le goût des mêmes sciences l'avait fait ami intime de MM. d'Allemans, père et fils; et c'était chez lui que j'étais devenu le leur1. » De son côté, l'illustre chancelier d'Aguesseau, dans la seconde instruction à son fils, parle des entretiens fréquents qu'il avait eus avec Malebranche sur des sujets de métaphysique ; et, dans l'instruction quatrième, il loue particulièrement en lui ce qui touche à l'observation morale. Le duc de la Force et le duc de Ghevreuse étaient aussi des amis de l'oratorien ; nous donnons le fragment d'une lettre de M. de Chevreuse au philosophe.
Malebranche se vit recherché dans des rangs plus élevés encore; en 1683, le grand Condé, lisant la Recherche de la vérité et le Traité de la nature et de la grâce, fut ravi de la doctrine et du style de l'auteur ; et, désirant vivement le voir, le fit prier de venir à Chantilly.
Se rendant aux aimables instances du prince, le philosophe alla passer trois jours près de lui. Le marquis d'Allemans, dit le P. Adry, rapportait que son illustre ami retourna plusieurs fois à Chantilly, et que Condé fut si satisfait de ses entreliens, qu'il le mettait, comme
1 Mémoires du duc do Saint-Simon. — Édilion de M. Chérucl , in 1;', t. XI, p. 148.
métaphysicien, au-dessus même d'Arnauld ; ce qu. était de la part du prince le comble de l'admiration; mais en retour, pour la dialectique, le grand Gondé préférait Arnauld. Il paraît même que Malebranche eut quelque part à l'œuvre de Bossuet et deBourdaloue, et qu'il contribua par ses entretiens à la conversion de M. le Prince. Ce qui est certain, c'est que, parlant de la visite faite par Malebranche à Chantilly, Condé disait qu'il lui avait plus parlé de Dieu en quelques heures que son directeur n'avait fait pendant sa vie entière.
Le goût de Condé pour la conversation de l'oratorien peut servir à montrer quel charme y trouvaient les gens du monde. Mais ce fut naturellement au sein de l'ordre savant auquel il s'était consacré, que Malebranche dut rencontrer les plus habituels témoins de sa vie et ses plus intimes amis. Après le P. Salmon, qu'il perdit durant ce voyage en Périgord dont nous avons dit un mot, il faut citer le P. Lelong, un des hommes les plus érudits de sa compagnie, et h qui nous sommes redevables de précieux détails sur Malebranche ; le célèbre Poisson; le géomètre Gouge; le P. Reyneau, auteur de Y Analyse démontrée, mathématicien de mérite et prêtre vertueux. Le marquis de l'Hôpital lui écrivait en ces termes : « J'ai montré au R. P. Malebranche votre lettre; et il convient que la route que vous avez suivie dans Y Analyse démontrée est la plus naturelle de toutes1. » Et, le 11 juillet 1699,
1 Ms. du P. Adry, IIe partie.
Lelong écrivait au même P. Reyneau : « Je vous aurais souhaité dans la chambre du P. Malehranche ; il était avec le marquis de l'Hôpital, M. Varignon et M. Falio de Duillier, qui est aussi un savant mathématicien1. » C'était assurément un excellent vœu à former en faveur d'un homme de mérite, que de souhaiter qu'il assistât à de semblables entretiens. Si l'on voulait rappeler ici tous les noms des amis que Malebranche comptait à l'Oratoire, il faudrait citer le P. Ameline, auteur de deux traités moraux; le P. Guigne, qui écrivit pour défendre le premier ouvrage du philosophe; le savant mathématicien Jacquemet; le P. Byzance, célèbre par ses aventures et sa conversion; le P. Bernard Lamy, auteur de Y Art de parler2, qui eut l'honneur d'être persécuté par ses supérieurs à cause de son inaltérable dévouement aux intérêts de Malebranche, et surtout, un orateur alors très-célèbre, le P.Mascaron. Mascaron écrivait au P. Bernard Lamy une lettre fort honorable à ce dernier, où, après plusieurs compliments, il lui disait : « J'ai toujours cru que vous feriez un progrès si considérable dans toutes les sciences auxquelles vous vous appliqueriez, que vous vous trouveriez aisément en état de vous metlre h la tête de ceux que vous auriez suivis quelque temps. Ce temps est venu aussi vite que je le souhaitais, et, par ce que le P. Malebranche m'a fait voir de votre part, je suis convaincu
1 Ma. du P. A dry, IIe partie.
3 Voir sur D. Lamy le Journal des savants, du lundi 18 mars i?15.
que vous êtes arrivé où les autres ne se trouvent à l'ordinaire qu'à la fin de leur vie1. » Un nom qui doit tout particulièrement attirer notre attention, parce qu'il est lié avec l'acte d'une bienveillance touchante, est celui de Prestet. Prestet était au service de Malebranche. Voyant en lui un esprit vif, curieux, pénétrant, l'oratorien lui donna de fréquentes leçons et l'initia à la science; puis, lorsque l'intelligence du pauvre domestique fut un peu cultivée , il obtint qu'on le reçût parmi les novices. Prestet fit honneur à son maître, et devint mathématicien distingué. Entre les disciples immédiats du philosophe, il faut encore remarquer deux oratoriens, Levasseur et Privât de Molière ; mais tous deux, à l'extrême chagrin de Malebranche, quittèrent la compagnie, Michel Levasseur pour se retirer en Angleterre et embrasser la réforme, l'abbé de Molière pour continuer heureusement à cultiver les sciences. Mairan, dans l'éloge de ce dernier, parle en ces termes des rapports qui existèrent entre Malebranche et l'ancien oratorien : « Un seul homme, mais un homme rare, était tout ce qui l'attirait (à Paris), et qui le faisait marcher vers cette capitale avec plus d'ardeur que les plaisirs et les curiosités dont elle abonde n'en inspirent, même à ceux qui ne cherchent que leur amusement. Il avait lu les ouvrages du P. Malebranche : c'est lui qu'il venait chercher, consulter et entendre. Ce philosophe jouissait alors de la
1 Nouvelles littéraires, 1716, t. IV, p. 183.
réputation la plus brillante. Disciple zélé de Descartes, commentateur original, chef de secte lui-même parles idées neuves et sublimes qu'il prêtait à la philosophie cartésienne, il pouvait être mal entendu, critiqué, contredit; mais on ne pouvait s'empêcher d'admirer la beauté et l'étendue de son génie dans l'enchaînement de ces dogmes mêmes auxquels on refusait de souscrire. C'est à ce grand maître dans l'art de penser et d'amener les autres à sa pensée, que M. l'abbé de Molière s'attacha étroitement et dont il a toujours fait gloire de publier qu'il tenait toutes ses connaissances. »
Tels furent les principaux oratoriens qui vécurent dans l'intimité du philosophe. Dans une société rivale, Malebranche rencontra deux disciples décidés, La Pillonière et André.
La Pillonière entra de bonne heure chez les Jésuites; esprit ardent, mobile, un peu bizarre, il se lia trèsétroitement avec le trop fameux P. Hardouin, et adopta ses plus paradoxales opinions. Afin de le punir, on X exila i de Paris à la Flèche; La Pillonière y trouva un autre banni, le P. André, qui lui communiqua son goût pour Descartes et pour Malebranche. Il paraît que La Pillonière fut sévèrement blâmé par ses supérieurs, et de ses intimes rapports avec le P. André, et de son attachement à la nouvelle philosophie; ce qui paraît certain, c'est qu'il quitta, sans prendre conseil , la compagnie de Jésus, et s'enfuit secrètement à Ge-
J On parlait ainsi alors.
nève, où il se fit calviniste. On s'imagine facilement combien vive fut la douleur de Malebranche à cette nouvelle, et de quels fâcheux reproches il fut accablé. Vers ce temps, il écrivait au P. André, dans une lettre conservée à Caen et publiée par M. Charma : « Voilà où conduit l'esprit, quand on ne bâtit pas sur les dogmes, et qu'on raisonne sur des sujets qui nous passent et dont nous n'avons pas des idées claires ! » De Genève, l'ancien Jésuite se rendit à Londres; il y fut chargé de l'éducation du fils d'un évoque anglican, dont celte raison changeante embrassa la foi. Ce fut alors qu'il publia pour sa défense un écrit intitulé : An Answer to the Rev.doctor Snap's accusation by Francis La Pillonière, formerhj aJesuit. On trouve dans les œuvres de Fonlenelle une lettre adressée au spirituel secrétaire de l'Académie des sciences par La Pillonière; elle ne fait honneur ni à son caractère, ni à son goût. Par l'élévation de son esprit, par sa vie désintéressée, par son amour pur et sincère de la philosophie, le P. André doit compter parmi les disciples et les amis de Malebranche qui lui attirèrent le plus de gloire. On connaît par M. Charma et par M. Cousin les infortunes d'André : l'illustre académicien , dans son noble langage, et avec cette sorte de passion qu'il porte dans ses affections, a longuement raconté la simple et triste histoire du P. André; et M. Charma nous a donné des lettres et quelques opuscules de cette plume correcte et charmante. Nous aurions pu grossir un peu ce recueil; mais ici nous devons nous borner à notre sujet. Seu-
lement, on lira sans doute avec quelque curiosité une page du manuscrit de Troyes, où le P.André lui-même raconte comment son goût décidé pour la métaphysique de Malebranche et son constant dévoûment à sa personne lui furent, durant sa vie entière, une source de chagrins et une cause de douleurs. Les esprits justes adouciront les teintes et feront de légitimes réserves, en se rappelant que c'est celui qui se plaint dont on lit la version :
« Un certain P. André, qui, en 1704, faisait la théologie dans le collège des Jésuites de Paris, prit en diverses rencontres la liberté de dire aux Pères qu'il était fort étonnant que des hommes, que des chrétiens, que des religieux parlassent mal d'un auteur dont tous les livres ne respiraient que la piété, d'un auteur notoirement catholique, d'un auteur enfin qu'ils savaient très-bien que la plupart de ceux qui le maltraitaient si fort ne l'avaient pas lu , ou ne l'avaient lu qu'avec une prévention fort capable de les empêcher de l'entendre. Les remontrances du P. André furent mal reçues; on lui en fit un crime. Il ne laissa point de les continuer, d'autant plus qu'ayant fait, en 1705, connaissance avec le P. Malebranche, il l'avait trouvé tel que ses livres le dépeignaient, plein de foi et de raison, de christianisme, et qu'ayant souvent assisté aux conférences de M. l'abbé de Gordemoy, où l'on examinait ses principes, il n'y avait rien vu, ni rien entendu qui ne l'eût édifié. Mais quel fut le fruit de ces charitables remontrances? On le dénonça à ses supérieurs;
on le condamna sans vouloir l'entendre ; on l'exila de Paris, ce qui mortifia beaucoup le P. Malebranche.
Aux amis de Malebranche qui furent membres d'ordres religieux, il faut joindre ici le bénédictin Lamy, qui, malgré quelques dissidences sur l'abstraite question de l'amour pur, resta fermement attaché aux principes fondamentaux de la philosophie de i'oratorien ; le P. Daniel, auteur du Voyage du monde de Descartes; le P. Granet, et enfin l'illustre et saint abbé de Rancé, dont l'estime particulière était assurée aux humbles et sincères vertus de Malebranche.
Dans les rangs du clergé séculier, celui qui contracta les liens les plus étroits et les plus durables avec le philosophe fut le vénérable abbé Barranda; pendant plus de cinquante années ils furent dans les plus intimes relations; l'abbé Bignon, homme savant, spirituel, aimable et fort mondain, au jugement de Saint- Simon, de cette illustre famille chantée par Santeuil, estimait particulièrement Malebranche, et, en 1684, au renouvellement de l'Académie des sciences, il y fit entrer son ami2; le spirituel Gatelan, que voyaient souvent Bossuet et l'abbé de Gordemoy, tous deux cartésiens décidés; Genest, célèbre en son temps par quelques tragédies, et dont Bossuet appréciait fort la
1 Le P. André parle des lettres de Malebranche à l'abbé Barrand. Sans doute, ce sont celles dont nous publions, au commencement même de la Correspondance inédite, de curieux fragments conservés par Adry.
! Voir Fontenelle : Histoire du renouvellement de l'Académie des sciences.
Pénélope; l'abbé de Marbeuf, fréquemment consulté par le P. André pour sa Vie de Malebranche, et l'abbé de Guigne, de Lyon, avaient le droit de visiter l'oratorien, et jouissaient, à des degrés divers.de sa confiance et de son amitié. Pour être complet, nommons enfin l'abbé de Bragelogne, qui, dans ses jeunes années, allait passer ses heures de congé dans la cellule du religieux, et Lannion, auteur des Méditations métaphysiques, insérées par Bayle dans son Recueil de Pièces curieuses, et récemment données par M. Feuillet de Conches, qui les croyait inédiles et de la main de Malebranche.
Deux cardinaux français, dont il est juste de prononcer ici les noms, Bouillon ' et Polignac, se déclarèrent hautement en faveur de Malebranche, et lui montrèrent le plus touchant dévoûment, lorsque le philosophe semblait en disgrâce à Rome et à Paris. Le cardinal de Polignac voulut même le consulter pour son poëme, et profita sincèrement de ses avis2. On sent d'ailleurs, comme l'ajustement remarqué M. Bouillier, que l'auteur appartient vraiment à cette sorte d'esprits éclairés et généreux qui appellent de leurs vœux les plus ardents cette suprême et universelle Raison, cette
1 Voir la lettre du 12 août 1698, p. 19.
4 De iis quae chartis mandaverat cum Malebranchio , melaphysicorum principe, commuoicavit. 1s, et propositum operis et magis opus ipsum admiratus, qusedam tamen reprehendit ; id enim impune licebat apud eum qui inoneri se quam laudari mavult; et ex perspicacissimi philosophi monilis nonnulla auctoripseemeudavit.
(Lebeau. Préf. de ï Anti-Lucrèce.)
éternelle vérité, lumière des âmes et guide des volontés, dont Malebranche était si vivement épris :
Te, causa et régula muncli, Omnipotens, aeterna Dei sapientia, virtus, Et mens et ratio, vitœ dux optima nostree, Ipsaque lux mundi, te solam in vota vocabo, Incute vim dictis propriamque ulciscere causam.
Malebranche dut naturellement être en rapport avec la plupart des savants qui appartenaient à l'Académie dont il était membre. Le philosophe se plaisait à ces réunions où des esprits éclairés discutent de questions spéciales; le P. Adry nous apprend qu'il était trèsexact aux séances. Cependant, il y avait des académiciens qu'il voyait plus souvent et dans une grande intimité : c'étaient d'abord Fonlenelle, lequel, dit avec malice le bon Adry, aimait Malebranche autant quil était capable cV aimer; puis le géomètre Saurin, un des réformés convertis par Bossuet; Renau d'Élizagaray, esprit désintéressé, noble cœur, fervent chrétien ; l'un des Bernouilli; Tschirnaus, à qui une illustre naissance, un caractère élevé et une science vaste et sûre donnèrent une grande influence sur son temps; le chevalier de Louville, aussi célèbre par ses bizarreries que par ses recherches astronomiques ; Mairan, dont M. Cousin a si bien expliqué les rapports |avec l'oratorien; Leibnitz, qui se faisait un honneur de compter parmi les académiciens français, et enfin Carré, digne de figurer après de si glorieux noms.
M. Cousin a parlé des relations de Leibnitz et de
.Malebranche, et a publié quelques lettres qu'ils échangèrent1; je n'appuierai donc un peu que sur Carré.
Fils d'un simple laboureur, doué d'une heureuse facilité, Carré s'était livré d'abord aux études théologiques, et plus tard, faute de vocation pour la carrière ecclésiastique, il renonça à ses premiers travaux et se trouva sans aucune ressource. C'est alors qu'il devint secrétaire de Malebranche. Le philosophe remarqua rapidement la vivacité de son esprit et son goût sincère pour les sciences; et il l'instruisit lui-même, comme il avait fait son domestique Prestet. Devenu, grâce à de tels soins, en mesure de pourvoir aux besoins de l'existence, Carré quitta l'Oratoire, et donna des leçons en ville durant le jour, réservant la nuit à ses travaux particuliers. Plus heureux que beaucoup, il put enfin cesser une occupation rude et ingrate, qui, suivant une juste remarque de Fontenelle, n'est guère moins
1 Voici un fragment d'une lettre de Leinitz à Malebranche, conservé par le manuscrit défrayas ; il se trouve, avec d'importantes variantes, dans la Correspondance mise au jour par M. Cousin :
« Au reste, mon révérend Père, j'ai toujours estimé et admiré ce que vous nous donnez sur la métaphysique dans ies endroits même où je ne suis pas entièrement d'accord avec vous.
« Vous avez trouvé le secret de rendre les choses les plus abstraites nonseulement sensibles, mais agréables; vous en avez fort bien montré l'influence dans la morale qui effectivement doit être toute fondée sur la véritable métaphysique. Je souhaiterais bien , mon révérend Père , que vous voulussiez prendre la peine de nous proposer un jour vos belles et importantes pensées en forme de démonstrations, sauf à vous donner un plus libre essor dans vos scholies, c'est-à-dire dans vos réflexions où vous pourriez encore dire mille belles choses. » 11 me semble que dans cette demande Leibnitz laisse voir clairement tout un côté de son esprit.
opposée à l'étude que les dissipations des plaisirs. En rencontrant les noms de ces hommes si modestes, si laborieux, si sincèrement dévoués à la science, qui, comme Prestet ou Carré, durent à la bienveillance de Malebranche l'entrée dans une carrière où ils devinrent à leur tour des guides autorisés, ne se sent-on pas pressé de bénir la touchante bonté d'un homme qui s'arrachait aux méditations dont il était épris, pour accomplir les humbles fonctions de précepteur? Terminons enfin cette liste presque inépuisable parle nom d'un disciple qui put tromper les vœux les plus ardents du maître, mais qui, du moins, a l'excellent mérite de s'être montré vivement reconnaissant; Deslandes, en effet, a pleuré Malebranche, et voici des vers qu'il composa sur sa mort, qu'on lira peut-être avec quelque intérêt :
Nulrix sophorum, blanda virtutis soror, Prsesesque recti, Urania, quae missisprocul Leporevano mollibusque arguliis, Veri latentes docta rimaris vias, Eheu ! cupresso cinge funereacomam, Fletuque mœrens ora debito irriga.
Tuus ille alumnus, naris emunctae senex, Frequens Deorum cultor ac vitee integer, Natura cauto verba cui nunquam dédit, Mihi ille carus et mei arbiter ingenî, Ah! luctuosa morte consumptus jacet. Quam grata pietas! Quœ virum solertia, Quis diligentem candor, et quee comitas, Quae fraudis et doli inscium ornabat fides ! Huic ssecla nullum postera invenient parem.
Senex colende, juge sapientùm decus, t Livoris atros temne morsus im'idi;
Te certa clarum fama per populos manet, Tuumque fastis nomen addet gallicis.
Ergo superbam pone mentem, Graecia, Et somniantùm parce mirari strophas, Jocos aniles atque inepta jurgia, Faslidiosis (JU3B bibuntur auribus.
Vale, Cleanthes, Cyniceque et loquax Plalo, Tuque, oStagyra? fabulator crédule; Valete cuncti, quos Lycœum aut Porticus Fovère quondam venditantes nœnias.
Potiora noster dogmata excudit sophus, Miraqueverum nudat elegantia.
Euclidis ille fretus arte nobilis, Recti tenacem consulens Cartesium, Sophiam indecora solvit arctam compede.
Audax, vetusta riserat mendacia, Nihilque famœ aut nomini auctorum dabat ; Opinione alterius et nunquam sua Prudens solebat ponderare dogmata.
Sed veritatis candidœ studio inclytus.
Féliciter nobis sibique profuit.
Quid plura dicam? Vixit optime, sibi Quicumque vixit patriœque aptus suœ (*).
Je ne veux point donner ces vers comme l'œuvre d'un goût délicat et sûr; certes, pour célébrer un ami de l'austère et pure vérité, il est de mauvais ton d'immoler l'art et la science des Grecs, le génie de Platon et la raison d'Arislote, et il est puéril, à propos d'un chrétien si rigoureux à l'égard des lettres profanes, d'invoquer la muse de la Fable.
1 Poetœ rusticantis litterafum otium. Londini.
C'est déjà connaître un homme que de savoir quelles relations il entretint, quels amis il eut, quels disciples il forma ; mais ici nous pouvons pénétrer dans sa vie même, voir le détail de son existence, caries documents contemporains nous apprennent quelles étaient les habitudes et quel fut, pour ainsi dire, le règlement de Malebranche.
Tous les témoignages sont d'accord pour le représenter comme un prêtre pieux et un fervent religieux : il se plaisait au pied des autels; il s'y tenait dans l'attitude la plus recueillie et la plus respectueuse, adorant le sacrement pour lequel il avait un si tendre amour1. Ses traits respiraient alors la foi la plus vive, la plus ardente confiance; et des gens du monde, des étrangers, en voyant cette douce religion qui se reflétait au dehors, s'arrêtaient pénétrés d'une pure émotion.
Chaque jour, il lisait à genoux quelques pages des saintes Écritures ; il assista toute sa vie très-régulièrement aux offices de l'Oratoire, constamment debout, même lorsque ses jambes chancelaient et que ses forces étaient épuisées. Longtemps il fut maître des cérémonies, et il accomplissait ces humbles et assujettissantes fonctions, si essentiellement contraires à ses goûts, avec un zèle infatigable, un exemplaire dévoûment et une touchante abnégation. Jusqu'à sa dernière maladie, il célébrait, autant que possible, le saint sacrifice presque tous les jours; c'était cependant pour
J Cfr. xviie Médit, chrétienne.
lui, vers la fin de sa vie, une extrême fatigue, et à peine rentré dans la sacristie, avant même de déposer les ornements sacerdotaux, il se sentait forcé de se jeter sur un fauteuil pour se remettre un peu de son accablement. Mais ces exercices ordinaires, ces prières habituelles, ne suffisaient pas à sa piété; cherchant une solitude parfaite, il allait assez souvent se retirer dans une retraite absolue au monastère de la Trappe, dont le saint abbé l'aimait et l'estimait particulièrement.
On trouve dans le recueil manuscrit des Vies de quelques prêtres de V Oratoire1 une courte notice sur Malebranche. J'en extrais les lignes suivantes, qui trouvent ici naturellement leur place : « Le P. Malebranche était un exemple vivant de toutes les vertus chrétiennes. Vivement pénétré de la religion, on le voyait à la prière, à la célébration du saint sacrifice et aux autres fonctions saintes clans un recueillement et une application à Dieu qui édifiaient tous ceux qui en étaient témoins. Toutes ses grandes connaissances ne servaient qu'à le rendre plus humble; car on aurait peine à trouver un homme qui eut de plus bas sentiments de lui-même qu'il en avait, si l'on en juge par la manière dont il se comportait envers tout le monde. Il a reçu en sa vie plusieurs visites de personnes savantes et d'esprit des pays étrangers, et ce qui aurait donné à tout autre d'étranges mouvements d'orgueil et de
[ ' 1724, Archives impériales, t. 111, folio CG9, manuscrit n° C3G. ]
vanité ou de complaisance, ne faisait pas la moindre impression sur lui. »
La vertu la plus louée, en effet, dans le P. Malebranche, était son exquise modestie, sa douce simplicité, son abnégation vraiment chrétienne. Tous les mémoires, toutes les lettres, le P. Adry, le P. Lelong, M. d'AUemans, André, s'accordent pour nous peindre ce grand écrivain, cet illustre philosophe accueillant avec une cordiale affabilité les pauvres et les plus petits, leur parlant comme à ses égaux, jouant avec les enfants1 et leur souriant agréablement, faisant même aux frères de l'Oratoire de jolis contes pour les égayer.
Cette délicatesse d'une âme humble se révéla quand ses amis voulurent avoir son portrait. Il résista longtemps aux plus vives instances; ce ne fut qu'en 1695 et par une véritable ruse qu'on put reproduire ses traits. Un des plus intimes amis du philosophe lui demanda quelques heures de conférence sur des problèmes de hautes mathématiques en faveur d'un savant de sa connaissance. Malebranche, avec son ordinaire facilité, accueillit cette prière et fixa le jour; ce prétendu savant était un peintre qui joua convenablement son rôle, mais, pendant l'entretien, il s'appliqua si fortement à saisir la physionomie du philosophe, qu'il s'évanouit. L'oratorien conçut quelques soupçons, et dit, au sortir
J L'entretien des enfants, disait-il, ne laisse rien dans l'esprit qui le troubie. — Adrv.
de la conférence, que jusque-là personne ne l'avait encore examiné avec l'air de ce mathématicien. Il fallut tout avouer ; et, touché d'un désir aussi sincère, Malebranche voulut bien accorder au peintre deux nouvelles séances, mais simplement sous forme d'entretien. Entin, en 1713, l'habile Santerre, à la prière des amis de Malebranche qui le voyaient s'avancer rapidement vers la tombe, put en toute liberté faire le beau portrait dont j'ai déjà parlé. Cette œuvre excellente passa aux mains du conseiller Chauvin qui, par testament, la légua pieusement à l'Oratoire ; elle est maintenant au collège de Juilly ; mais le musée de Versailles en possède une bonne copie ; tout le monde, dit Adry, convenait que ce portrait était vraiment vivant. L'admirable burin d'Édelinck le multiplia par la gravure; et François l'imita pour Y Histoire des philosophes modernes de Savérien.
Cette modestie, dont Malebranche donna la preuve à l'occasion de son portrait, se manifesta sous une forme bien regrettable pour nous. Le P. Lelong, désirant compléter les mémoires qu'il rédigeait secrètement sur la vie de son illustre ami, l'interrogeait adroitement sur ses premières années; mais il n'en put obtenir que des réponses vagues et des renseignements insuffisants. Le religieux avait deviné le dessein de Lelong, et, alarmé de l'idée qu'on songeait à écrire quelque chose sur son existence privée, il se tint dans une réserve absolue dont on ne put le faire sortir. Le marquis d'Allemans dut l'éprouvera son tour; demandant parfois à son vieil ami
la simple confirmation d'un fait qu'il connaissait, il n'obtenait, même en ce cas, de réponse directe qu'après "e longues instances, et encore, dit M. d'Allemans i par le P. Adry, « avec quelle modestie, quelle discrétion et quelle peine ! » A ces détails sur les sincères vertus de l'illustre oratorien, ajoutons qu'au milieu de souffrances infinies et d'infirmités de toute sorte, sa patience fut inaltérable et sa force d'âme vraiment invincible. Un mauvais estomac, un corps débile et imparfaitement conformé, la pierre dans ses jeunes années, des vomissemenls opiniâtres durant l'âge mûr, plusieurs graves maladies, enfin, éprouvèrent sa vertu, mais sans la lasser. Le manuscrit de Troyes entre dans d'intéressants détails sur une des plus douloureuses maladies de Malebranche ; ce fut à la suite des soins assidus qu'il voulut donner à l'édition de Y Analyse des infiniment petits du marquis de l'Hôpital qu'il se sentit brusquement attaqué. L'excellente plume du P. André va se faire reconnaître, et l'on retrouvera aussi l'âme de Malebranche. « Cette maladie fut longue, violente et accompagnée de tous les symptômes de la mort. Dès les premiers jours, les médecins l'abandonnèrent; et sans doute qu'il se fût condamné lui-même, si un délire continuel ne l'eût mis hors d'état d'y faire attention. C'est dans ces moments d'abandon à l'instinct qu'on a coutume de voir ce qu'un homme a dans le cœur, ses inclinations, ses vertus, ses défauts, ses dispositions naturelles ou acquises, bonnes ou mauvaises. Comme on est alors incapable de réflexion et par conséquent
d'hypocrisie, la nature parle toute seule et trahit tous les secrets de l'âme, Le P. Malebranche ne s'entretenait dans ses transports que de ce qui l'avait occupé toute sa vie, de Dieu et de ses ouvrages. Dans les égarements de son esprit aliéné, il revenait sans cesse à ses pieuses méditations, toujours un peu philosophiques, mais à leur ordinaire toujours édifiantes. Le sentiment de ses vives douleurs, au lieu d'exciter des plaintes, ne faisait le plus souvent que lui rappeler les idées qui lui étaient si familières de la structure du corps humain. Tantôt il en comptait tous les ressorts, il en expliquait l'ordre, il en marquait l'usage, en montrant la sagesse infinie de Celui qui les avait si bien ordonnés. Tantôt il cherchait la cause de son mal par des raisonnements physiques dont il n'interrompait la suite et le cours que pour y faire entrer quelque chose du Créateur. Mais la pensée qui l'occupait le plus dans ses délires, était celle de la mort et de l'éternité : ces deux grands objets qu'il avait tant médités pendant sa vie se présentaient continuellement devant ses yeux, avec tout ce qu'une bonne conscience y peut trouver de charmant. Il voyait dans la mort la fin de nos misères, surtout de nos péchés qui sont les plus grandes de toutes, et dans l'éternité le centre fixe de notre vraie béatitude. Là, il s'arrêtait quelquefois dans un silence profond d'où il ne sortait que pour revenir par mille détours au même point que sa maladie avait dérobé à son inclination. Cette multitude dépensées qui lui agitaient l'esprit, lui abattait extrêmement le corps par
contre-coup, de sorte que les convulsions et les défaillances se succédant tour à tour avec les plus tristes pronostics, il n'y avait plus rien à espérer. Un autre sujet de tout craindre, c'était ou qu'il ne prenait rien ou que son mal ne faisait que s'irriter par les remèdes. Son médecin n'avait cessé jusque-là de l'observer attentivement pour voir si, dans ces alternatives, il ne trouverait point quelque jour à son art; mais, n'en voyant plus, il dit enfin que c'en était fait et qu'on n'avait qu'à lui donner tout ce qu'il demanderait. » Ainsi délaissé des médecins, et se sentant dévoré par une fièvre ardente, le malade demanda de l'eau pure, en but abondamment et se trouva mieux. Peu à peu, grâce à ce seul remède, ou plutôt grâce à la nature qui put agir librement, il revint à la vie, sinon à la santé.
Si l'eau fut son remède, le café lui servait d'excitant, lorsque la maladie ne le couchait pas sur son lit. Le P. Adry prétend même que Malebranche fut l'un des premiers à Paris qui l'employa soit pur, soit mêlé au lait. Il ne travaillait guère sans en avoir pris; aussi, pendant le carême où il s'en privait, il se sentait lourd, accablé, et ne se mettait à l'étude qu'avec une peine infinie1.
Comme ce seul fait peut déjà l'indiquer, Malebranche était très-mortifié dans sa vie; et, malgré de cruelles infirmités, il s'imposait en surcroît des douleurs
1 Voici une autre habitude de Malebranche que je cache au bas de la page : « Il se servait, dit le bon P. Atlry, de tabac en mastication ; ce qui n'a pas peu contribué à le rendre aussi sec qu'il était. »
volontaires. D'ailleurs, il vivait de peu, ne tenait guère aux choses de ce monde, et montra dans plusieurs circonstances un rare désintéressement. En 1673, il donna à l'Hôtel-Dieu une maison de la rue Saint-Honoré dont il était propriétaire; et en 1703, il renonça à la succession d'un de ses frères, conseiller au parlement, mort sans enfants, et qui lui avait légué tous ses biens ; enfin, il ne voulut conserver qu'une modique pension de 1,600 livres, et encore fut-elle ébréchée par quelques pertes. Il se trouvait, disait-il admirablement, assez de viatique pour achever sa route ».
Cependant, épuisé par le travail et les infirmités, mais toujours patient et résigné, cet infatigable ouvrier s'avançait vers l'inévitable terme, sans jamais interrompre sa tâche. Depuis longtemps, d'ailleurs, ses amis le remarquaient : le vénérable et sincère serviteur de Dieu attendait doucement la mort, et saluait avec une secrète joie l'heure prochaine de la délivrance. Ce fut le samedi 17 juin 1715 qu'il ressentit les atteintes de sa dernière maladie 2. Il était à la campagne chez un ami de sa famille, le président de Metz, qui avait un château à la porte même de Paris, dans les environs de Villeneuve-Saint-Georges. On se hâta de le transporter à l'Oratoire de la rue Saint-Honoré; il voulut qu'on le mît à l'infirmerie commune, parce qu'il y avait un autel. Ses douleurs étaient extrêmes;
1 Corresp. inédite, p 33.
2 Ms. du P. Adiy,l'° partie.
il souffrait principalement des entrailles ; comme il essayait quelques remèdes \ le P. Lelonglui dit de ne plus songer désormais qu'aux choses éternelles. Le regardant doucement, le malade répondit avec son exquise modestie que, s'il écoutait la voix de la nature, il demanderait la mort qui seule devait le délivrer de ses maux ; mais qu'il voulait essayer de conserver le corps dont il avait reçu le dépôt de Dieu pour lui en faire le sacrifice continuel.
Le spectacle des derniers jours de cet homme de bien, de ce grand philosophe, de ce prêtre vertueux, fut édifiant pour tous, et ne fut troublé, dans quelques esprits, que par la pensée d'un attachement trop opiniâtre à des idées particulières. C'était vraiment l'auteur des Entretiens sur la mort qui se disposait à voir enfin cette suprême vérité, cette adorable splendeur vers laquelle il avait soupiré toute sa vie, et qui se consolait de ses cruelles souffrances par l'espérance des biens infinis dont chaque heure le rapprochait : « Ma vie, la vie d'un esprit, car mon corps n'est pas moi, c'est la lumière qui m'éclaire et qui me réjouit; c'est la possession, c'est la jouissance paisible de celui qui seul peut remplir la vaste capacité de ce cœur qu'il a formé. Rien ne peut désaltérer cette soif ardente que Dieu met en nous pour la félicité, que le torrent de volupté qu'il nous a promis. Tous ces divertissements de la vie présente ne nous plaisent et ne nous occupent
1 Lettre inédite du P. Lelcng au P. André. Ibid. IIe partie.
que parce qu'ils nous trompent; car tout ce qui nous environne n'esl que de la matière inefficace, et tout ce qu'on y trouve de douceur et d'agrément vient uniquement de la source féconde de tous les plaisirs : Apud te est fons vitœ. Heureux celui qui est convaincu de cette philosophie ! Il sacrifie sans cesse en l'honneur du vrai bien les plaisirs de la vie présente; et, forme dans l'attente des promesses confirmées par le serment du Père et scellées par le sang du Fils, il regarde le moment de la mort comme le commencement de la vie. Il sait bien, Ariste, que ce qu'il quilte n'est rien ; et il croit fermement qu'avec Dieu il aura tout1. » A l'approche de l'instant suprême, les souffrances de ce corps épuisé s'adoucirent ; la faiblesse et l'affaissement physique succédèrent aux douleurs aiguës. Mais la raison demeurait forte, et l'âme était toujours vivante. La consolation de Malebranche mourant fut de contempler de ses yeux qui s'éteignaient l'image de Jésus-Christ sur la croix, de la toucher fréquemment de ses lèvres défaillantes. Enfin, pendant la nuit du 13 octobre il parut s'endormir; le frère qui le soignait s'assoupit, et lorsque ce gardien s'éveilla, vers quatre heures du matin, ce grand serviteur de Dieu avait quitté ce monde.
Voici comment le P. Lelong raconte au P. André les détails de cette mort dont il avait été témoin - : « Le P. Malebranche tomba malade, lorsqu'il était à Yille-
1 Entretiens sur la mort. II' Entretien.
2 Ms. du P. Adry, II' partie.
neuve-Saint-Georges, chez M. de Metz, président de la cour des comptes. Pendant sa maladie, il reçut peu de visites, parce qu'il témoignait ne vouloir pas voir beaucoup de monde pendant ce temps-là; mais il venait tous les jours à la porte un grand nombre de personnes pour savoir de ses nouvelles, soit de la part de ses amis, soit de celle de Messieurs de l'Académie dont il était fort considéré. » — Voici maintenant la lettre qu'a son tour le P. André écrivit au P. Lelong1. C'est un juste et pieux devoir, un louchant hommage rendu par une àmc amie à une grande raison et à un noble cœur.
« Monsieur, la mort du R. P. Malebranche m'a plongé dans la dernière affliction ; et, si lui-même, avant de nous quitter, ne m'eût procuré l'honneur de votre connaissance, je vous avoue que je serais tout à fait inconsolable. Mais si je suis extrêmement touché de la perte que j'y fais, je ne le suis pas moins de celle du public qui nous doit être particulière par le zèle que nous devons tous avoir pour l'intérêt commun.
« En effet, Monsieur, pourvu que l'on soit homme, peut- on sans la plus vive douleur se voir enlever un mérite si rare et si généralement utile? Pour moi, de quelque côté que je le regarde, je n'y aperçois que matière de regret. Dans ses écrits, quelle aimable simplicité, jointe à la profondeur et à la sublimité la plus étonnante! Soit qu'il entreprenne de confondre l'er-
1 Ms, d'Adry, IIe partie.
reur ou d'établir la vérité, quelle force dans ses raisonnements ! quelle politesse dans ses tours ! quelle pureté, quelle noblesse dans son langage ! quelle pénétration dans ses découvertes ! quelle netteté dans ses expositions! partout quelle droiture de sens, quelle étendue d'esprit, quelle suite, quelle méthode, quelle unité de principes ! Si peu qu'on ait d'ouverture pour les matières qu'il traite, n'en est-on pas charmé? Quelle justesse de goût dans le discernement du vrai et du faux, dans les jugements qu'il porte des sciences frivoles et des solides, dans les différences qu'il apprend à mettre entre les bons et les mauvais auteurs, et enfin dans le choix qu'il fait lui-même des termes les plus propres pour répandre la lumière dans tous les esprits attentifs ! « Oui, Monsieur, je le demande à toute la terre, futil jamais un écrivain qui sut si parfaitement que le P. Malebranche l'art de rendre sensibles les vérités les plus élevées au dessus des sens, de mettre les matières les plus abstraites à la portée des génies les plus communs, de répandre des couleurs agréables sur les objets les plus rebutants à l'homme corrompu, et d'intéresser le cœur même aux choses qui lui sont les plus naturellement indifférentes? Tout semble changer de nature en passant par ses mains. L'intelligible devient presque visible : les vérités les plus anciennes y acquièrent une grâce nouvelle, et les plus communes un agrément tout singulier; si j'en dis trop, je veux bien que l'on me contredise. Mais une des choses que j'admire le plus dans ses livres, c'est le talent qu'il a
de former l'esprit et de l'étendre, d'élever l'âme de ses lecteurs et de la tourner vers Dieu; en un mot, de communiquer aux autres une partie des grandes qualités qui le font si généralement estimer des connaisseurs. Car, Monsieur, permettez-moi de me consoler avec vous de notre perte, en lui rendant une justice que tout le monde ne lui rend pas.
« Peut-on lire sa Recherche sans se sentir éclairé des plus pures lumières de la raison? ses Entretiens et ses Conversations, sans y apprendre sensiblement que le bon sens et la politesse ne sont incompatibles qu'avec une certaine philosophie ? ses Traités et ses Méditations mêmes, quoi que nous en veuillent dire quelques fades railleurs, sans y prendre le véritable goût de la piété chrétienne? Voilà, Monsieur, je vous l'avoue, ce qui me charme le plus dans les ouvrages de ce grand homme : c'est qu'à l'exemple de saint Augustin, son héros et celui de tous les bons philosophes, il a, si j'ose m'exprimer ainsi, christianisé la philosophie; c'est que dans ses écrits tout mène à Dieu comme à sa fin unique; c'est que la force extraordinaire de son esprit ne lui sert que pour abattre le cœur humain aux pieds de son Créateur. Quelque éloigné qu'il paraisse en certains endroits de ce terme essentiel de toutes choses, c'est là néanmoins qu'il aboutit toujours; quelque sujet qu'il traite, c'est toujours par là ou qu'il y entre ou qu'il en sort.
« Cependant, Monsieur, vous le savez, vous l'avez connu particulièrement, ce n'était là que la moindre
partie du P, Malebranche. Tous ceux qui ont eu le bonheur de le voir de plus près, grands seigneurs et autres, le pourront dire, sa qualité d'auteur excellent, et peut-être inimitable, n'était pas sa plus belle qualité. Son bel endroit, c'est qu'il était en sa personne tel qu'il paraît dans ses ouvrages : même douceur, même politesse, même vertu, même religion. Nous avons beau nous déguiser dans le monde, il y a deux choses qui nous manifestent infailliblement : la vie privée et la persécution. Dans l'une et dans l'autre, quel a été le P. Malebranche? C'est à toutes les personnes qui l'ont pratiqué autant que vous, Monsieur, à le faire connaître au public, qui en sera sans doute édifié. Vit-on jamais dans le commerce de la vie un homme plus accommodant, plus raisonnable, moins critique et moins jaloux? qualités si rares dans les savants de nos jours. Cet homme, si profond et si élevé dans ses écrits, était dans la conversation d'une simplicité d'enfant, ouvert, ingénu, modeste, humble, familier, ne s'apercevant ni de son mérite, ni de sa réputation, regardant l'estime qu'on lui témoignait comme une pure faveur, supportant avec bonté les défauts de ses amis, écoutant leurs moindres difficultés avec patience, et sans leur faire sentir le faible autrement que par la raison.
« Je ne dis rien, au reste, que je n'aie souvent éprouvé. La plupart des auteurs ne sont de grands hommes que dans leurs livres. Ils se déguisent pour le théâtre, et pour l'ordinaire ils n'empruntent leur grandeur que de l'art et de la décoration qu'ils se donnent.
Mais j'oserais bien défier tous ceux qui ont le plus approfondi le P. Malebranche, d'avoir de lui la même pensée. Non , ce grand homme n'avait pas besoin de cothurne pour s'élever ; il était grand dans son naturel, et on le voyait dans sa chambre, à Saint-Honoré, aussi bel esprit1, aussi bon cœur, aussi chrétien, aussi saint que sur le théâtre et aux yeux du public.
i< C'est un caractère uniforme, qu'il a soutenu dans l'orage comme dans le calme. Ayant un mérite si rare et si éblouissant, il était bien difficile qu'il n'eût des jaloux, et, par conséquent, des adversaires, dans la république des lettres; car c'est, dit-on, l'empire de la jalousie. Mais surtout, ayant attaqué d'un seul coup tous les préjugés humains, particulièrement ceux de l'École, si vénérables par leur antiquité, il était impossible qu'il ne s'attirât les clameurs des scolasliques, gens de feu et de salpêtre, qui n'entendent point qu'on les vienne inquiéter dans la possession où ils sont de vivre aux dépens du sens commun. Gela ne manqua point d'arriver. L'envie joua son jeu, le feu prit à la poudre du collège2 ; chacun s'arma pour ses préjugés comme pour sa foi et sa religion. Dieu sait quel fracas, quelle rumeur dans les esprits faibles! Vous êtes à Paris, vous ne pouvez l'ignorer; aussi, Monsieur, ne vous en parlé-je pas pour vous l'apprendre, mais pour me rappeler moi-même l'agréable souvenir de la vertu
1 Ce titre n'avait pas la même acception qu'il a aujourd'hui. P. Adry.
2 II y a là quelques expressions qui ne sont pas assez nobles. P. Adry.
VIE PRIVEE DE MALEBRANCHE. i\
de notre illustre Père. Pendant que tous ses amis, disons mieux, tous les honnêtes gens étaient indignés pour lui du procédé atroce d'un Louis de La Ville, le P.Malebranche regardait l'orage d'un œil tranquille, et laissait la calomnie tomber d'elle-même. On sait aussi avec quelle peine il prenait la plume pour se défendre. Il appréhendait toujours de blesser la charité en combattant pour la vérité; et si l'on voulait bien y faire attention en lisant ses défenses, chacun sentirait dans son cœur le contre-coup de la peine qu'il a lui-même de se voir dans la triste nécessité de montrer à ses adversaires qu'ils n'ont pas raison.
« Accusez-moi, Monsieur, tant qu'il vous plaira, de passer les bornes d'une lettre; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que cette modération et cette manière si admirable de se défendre en honnête homme, est une des plus belles choses que notre siècle ait vues. Pour en être bien persuadé, il faudrait connaître à fond la sensibilité de notre amour-propre, la délicatesse naturelle du P. Malebranche, les emportements du sieur de La Ville et la vivacité du grand Arnauld (on me permettra de le dire), qui sans doute eût été plus grand s'il eût été plus maître de son humeur un peu extrême.
m Certainement, c'est une grande louange de conserver tout son sang-froid contre de pareils attaquants, et si le P. Malebranche eut besoin d'un courage héroïque pour entreprendre de combattre à la fois tous les préjugés des hommes, il est visible qu'il lui en fal-
m ETUDE BIOGRAPHIQUE.
lut bien davantage pour se défendre lui-même contre ces deux redoutables ennemis; oui, Monsieur, redoutables, je ne dis pas par leurs raisons, mais l'un par l'autorité d'un corps célèbre qui n'avait alors qu'à crier bien haut pour se faire écouter, et l'autre par le crédit d'un parti aussi fameux que ce corps était puissant.
« Le P. Malebranche ne les craignait pourtant pas. Il répondit, mais de quel air et de quel ton! Tout le public en est encore témoin, il ne parla jamais que le langage de la raison; il combat ses ennemis sans les insulter. Ce n'est pas lui qui triomphe, c'est la vérité et la charité : la vérité de ses adversaires, et la charité de ses plus justes ressentiments.
« C'est l'impression générale qui m'est restée de la lecture des ouvrages du P. Malebranche et du commerce que j'ai eu l'honneur d'avoir avec sa personne : Yeritalem dico in Christo : non mentior. Je n'y aperçus jamais qu'amour de la vérité, que tendresse de piété, qu'attachement inviolable à la religion, et que charité inaltérable pour les personnes même qui s'étaient rendues les plus indignes de son amitié. Enfin, pour se former du P. Malebranche une juste idée, il faut concevoir un bel esprit chrétien et un philosophe bon cœur. Voilà, Monsieur, ce que nous avons perdu, du moins pour quelque temps, et ce que vous avez à me remplacer. Souvenez-vous, je vous prie, que vous êtes le dernier présent, comme le plus agréable qu'il m'ait iavnais fait. Vous lui avez succédé dans mon estime ;
que j'aie le bonheur de lui succéder dans voire amilié! Je suis avec respect et de tout mon cœur, comme je l'aimais, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, in veritate, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« ANDRÉ, jésuite. »
Par son testament, Malebranche avait laissé à l'Oraloire sa bibliothèque, composée de douze cents volumes. Il ne s'y trouva, comme on devait s'y attendre, ni poètes, ni orateurs, ni historiens. Un petit nombre de philosophes, beaucoup d'ouvrages sur les sciences, et particulièrement sur les insectes.
Comme secrétaire perpétuel de la compagnie dont Malebranche faisait partie, Fontenelle dut prononcer son éloge. La curiosité du public, singulièrement piquée de voir le plus grave et le plus convaincu des métaphysiciens célébré par un esprit si railleur et si sceptique, conduisit à l'Académie une foule immense. On devine aisément quel fin et délicat sourire amena sur les lèvres la parole ingénieuse, raffinée, spirituellement dédaigneuse et maligne de l'auteur des Mondes. Il paraît cependant que nous n'avons pas l'éloge tel qu'il fut lu; d'après Adry, Fontenelle adoucit à l'impression la pointe trop aiguisée de ses traits, qui avait blessé jusqu'au vif d'importants personnages.
Le Journal des savants donna sur Malebranche une courte notice nécrologique ; j'en ai extrait quelques lignes, qui semblent sortir d'une plume sincère et convaincue : « Le P. Malebranche n'était pas de ces
auteurs qui ne paraissent grands que dans leurs livres; on le voyait à Saint-Honoré, où il a toujours demeuré, tel qu'il paraît dans ses écrits : même vertu, même religion. Il n'y eut jamais dans le commerce du monde un homme plus accommodant, plus raisonnable, moins critique et moins jaloux. Cet auteur, si profond et si élevé, était dans la conversation d'une simplicité charmante, agréable, ouvert, ingénu, familier, modeste, ne s'apercevant ni de son mérite, ni de sa réputation, regardant l'estime qu'on lui témoignait comme une pure faveur, supportant les défauts de ses amis, écoutant leurs moindres difficultés, sans leur en faire sentir le faible autrement que par la raison1. »
' Journal des savants, § décembre 1715. Cfr. Acta eruditorum. Maii 1715.