‹ Etude sur Malebranche d'après des documents manuscritsChapitre 4 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vie publique de Malebranche.

CIRCONSTANCES QUI ACCOMPAGNÈRENT LA PUBLICATION DES PRIN- CIPAUX ÉCRITS DE MALEBRANCHE. — CONTROVERSES AVEC ARNAULD. — CONVERSATION CHEZ CONDÉ. — RAPPORTS DE BOSSUET ET DE MALEBRANCHE. — LUTTES PUBLIQUES. — ESTIME GÉNÉRALE. — FEMMES MALEBRANCHISTES.

Fontenelle a ingénieusement raconté comment un petit traité posthume de Descartes, que Malebranche lut par hasard au milieu de ses travaux sur la géométrie, fit connaître à cet esprit encore indécis quels étaient son véritable génie et comme sa vocation. Enthousiasmé, dès ce jour, pour le cartésianisme, il resta toute sa vie constamment appliqué à méditer sur les principes exposés par le père de la science moderne, et sentit que là se trouve contenue une méthode sûre et parfaite.

Aussi son premier ouvrage * fut-il, à proprement parler, une pure défense du cartésianisme, un spirituel et éloquent plaidoyer en sa faveur ; et par là il faut seulement entendre le petit volume paru le 2 mai 1674, et

1 Commencé dès 1608.

non point l'ouvrage entier de la Recherche de la vérité. C'est àRaray queMalebranche avait composé cet écrit1; à son retour de la campagne, il le fit remettre par un de ses amis à l'examinateur désigné, le docteur Pirot. Péripatéticien déclaré, Pirot refusa de donner l'approbation nécessaire. Mais, par un singulier bonheur, un prêtre éclairé, le pieux abbé de Saint-Jacques, qui tenait par intérim les sceaux pour son père, le marquis d'Aligre , eut occasion de le lire, en fut charmé, et fit délivrer par l'historien Mézeray le privilège réclamé, en le donnant comme un traité de mathématique.

Le succès fut grand : le petit volume reçut les plus vifs éloges des gens d'esprit ; Arnauld particulièrement s'en montrait ravi; et l'assemblée même de l'Oratoire, réunie l'année de la publication et présidée par Abel de Sainte-Marthe, lui vota de publics remerciements2.

Le second volume parut en 1675 , et le tome troi-

1 Bibliothèque des écrivains de l'Oratoire, 1790. Archives imp.,ms. 640. C'est encore un savant et précieux travail du P. Adry, auquel nous avons eu plus d'une fois recours.

* On y admira, entre autres choses, la beauté du dessein, l'ordre des matières, la clarté de la méthode, la majesté du style, la naïveté des traits, la pureté du langage, la finesse des railleries, la pénétration de l'auteur, la profondeur de ses réflexions, la sublimité de ses principes, la justesse de ses conséquences, une éloquence naturelle, brillante, une érudition bien placée, des écarts bien ménagés pour égayer la métaphysique, une intelligence rare, des choses de Dieu, une connaissance de l'homme sans exemple, le fond de la nature découvert, nos facultés approfondies, les choses les plus abstraites revêtues de couleurs sensibles ; raison, esprit, beaux sentiments, belles images, agréments partout, et, ce qui est infiniment plus estimable que tout le reste, un certain goût de christianisme qui attendrit tous les cœurs pour celui qui les a formés. — Ms. de Troyes.

sième suivit de près. Recueil d'éclaircissements et de réponses, cette dernière partie semble inférieure aux autres. Forcé dans ses derniers retranchements, contraint à s'expliquer, l'auteur y pousse à l'excès les conséquences de ses principes, et livre au grand jour ce qui avait besoin d'un peu d'obscurité pour charmer les yeux. Un esprit brillant et vif, un style Templi de grâce, une heureuse et pure imagination, des idées neuves, originales , surprenantes , d'éblouissants paradoxes, donnèrent à ce livre un immense retentissement; du premier coup Malebranche s'était rangé parmi les maîtres. Aussi on se hâta de traduire son œuvre dans les principales langues du monde poli, en italien, en espagnol, en anglais, en hollandais et en latin l.

Un ouvrage aussi décidé devait naturellement avoir ses défenseurs et ses adversaires. Le chanoine Foucher, au nom des philosophes académiciens, ouvrit ingénieusement la lutte2. Malebranche lui répondit dans la préface même de son second volume ; et il fut appuyé contre l'abbé Foucher par un bénédictin, Dom Robert Desgabets3. Dom Oesgabels était un philosophe et un savant lié avec les principaux cartésiens, et particulièrement avec le P. Poisson. Quoique son ouvrage en faveur de la Recherche de la vérité ait seul vu la lumière, il a beaucoup écrit, et ses manuscrits sont déposés à la

1 Voir p. 42 la lettre de Malebranche à Lenfant ; cette lettre a été donnée par du Sauzet. Nouvelles littéraires, année 1716, t. III, p. 100.

2 Critique de la Recherche de la vérité. Paris, 1675.

3 Critique de la Critique de la Recherche de la vérité. 1G75.

bibliothèque d'Épinal. M. Cousin en a donné la liste dans ses Fragments de philosophie cartésienne. Desgabets, après avoir passé quelque temps à Paris, cl rempli plusieurs emplois distingués de son Ordre, finit sa vie à Commercy, dans le monastère de Breuil, dont il était prieur. C'est de là que, le 9 mars 1677, il écrivit à Poisson une lettre que nous publions ici, parce qu'il y est question du livre du bénédictin en faveur de M aiebranche*.

EXTRAIT D'UNE LETTRE DE DOM ROBERT DESGABETS , RELIGIEUX BÉNÉDICTIN DE LA CONGRÉGATION DE SAINT-VANNES, FRIEUR DU BREU1L-LÈS-COMMERCY, AU R. P. POISSON DE L'ORATOIRE, SUPÉRIEUR DE VENDOME.

« 11 y a peu de jours que je retournai de la belle ville de Melz où, nonobstant les bruits de guerre, on ne laisse pas de philosopher comme en pleine paix: j'y étais allé par ordre de l'intendant de la province pour donner commencement à une espèce d'académie. J'ai donné autant de réputation que j'ai pu au beau livre du R. P. Malebranche de la Recherche de la vérité.

« Il y a deux ans que, me trouvant de loisir, pendant que j'étais au chapitre général, je fis la critique de la critique de ce livre; et, en ayant donné des copies à diverses personnes, quelqu'un s'avisa de la faire imprimer à Paris, sans que je m'en sois mêlé. J'ai aussi trouvé dans ce beau livre des choses qui m'ont paru

Ms. d'Adry, 11e partie.

éloignées de la vérité, qui m'ont donné occasion d'en faire un long examen. Je n'ai pas oublié de réfuter amplement la doctrine du dernier chapitre du second tome, où les règles de M. Descartes pour la communication du mouvement sont combattues avec peu de solidité, si je ne me trompe, quoique avec une extrême confiance. »

Cependant Foucher ne s'avouait point vaincu. Il répondit1 à Malebranche et à Dom Robert Desgabels; l'oratorien répliqua, dans sa seconde édition, par un avertissement de quelques pages. Le chanoine finit pourtant par se rendre, et Malebranche supprima, dans les éditions postérieures, ce qui se trouvait à l'adresse de Foucher.

Mais Foucher n'était pas réduit au silence que l'attaque recommençait sur un autre point. Le P. de Valois'2, caché sous le pseudonyme de Louis de la Ville, dans un petit écrit ayant pour titre : Des sentiments de Descartes touchant l'essence et les propriétés des corps , opposés à la doctrine de l'Église et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de V Eucharistie, s'élevait fortement contre Malebranche, dont la doctrine, semblable à celle de Descartes, était que l'essence de la matière consiste en l'étendue. Le P. de Valois, dit Bayle, « dédia son livre au clergé de France et exhorta MAL les prélats de remédier promptemont

1 Réponse, à lu Critique du la Critique d" In Recherche <h In venu' sur ht philosophie de* académiciens.

8 Voir la lettre de Malebranche, p. 8 de la Corrcsp. i)}<!Jil<>.

au grand mal dont l'Église était menacée par les cartésiens. Il les conjure, au nom de toute la France, de prononcer sentence de condamnation contre le cartésianisme. »— « Messeigneurs, disaiten effet le P. de Valois, je cite devant vous M. Descartes et ses plus fameux sectateurs; je les accuse d'être d'accord avec Calvin et les calvinistes sur des principes de philosophie contraires à la doctrine de l'Église. » L'accusation était grave; Malebranche y répondit en 1682. On trouve aussi, dit à ce sujet le P. Adry, « une lettre à laquelle il n'a point mis son nom ; il y réfute encore Pépître dédicatoire et la préface de Louis de la Ville, et il y joint un mémoire où il explique la possibilité de la transsubstantiation. •» Bayle, en insérant ces pièces dans son Recueil de pièces curieuses concernant la philosophie de Descartes, les regarde comme vraiment dignes de la plume spirituelle et pure qui écrivit la Recherche de la vérité.

Dans le temps de ces bruits et de ces agitations autour du premier ouvrage de l'oratorien, le duc de Chevreuse, si honorablement connu par sa religion austère, par son goût éclairé pour les choses de l'esprit et parses relations étroites avecles plus illustres écrivains de son siècle, après avoir lu avec ravissement la Recherche de la vérité, désirait vivement en voir les doctrines se répandre dans le monde, et il pria l'auteur d'en faire une sorte d'abrégé sous forme de dialogue.

Malebranche, retiré à Marines, maison de l'Oratoire, près de Pontoise, satisfit en quelques mois à la prière de son noble ami par un écrit charmant, quoique aus-

tère, qui parut sous le nom de Conversations chrétiennes. Trois personnes prennent part aux entretiens : Théodore, homme d'une profonde religion et d'un cartésianisme déclaré, esprit net et très-arrêté; Aristarque, grand docteur, grand voyageur, doué d'une étonnante mémoire, mais rempli de préjugés et soumis à l'opinion; et Éraste, leur commun ami, d'une raison aimable, el dont le principal rôle est de répondre aux interrogations de Théodore. Le dénoûment, comme cela se devait, est la pleine conversion d' Aristarque aux idées de l'auteur; et, de plus, Éraste entre dans un monastère.

Achevées en 1676 , les Conversations chrétiennes furent la même année imprimées à Paris , sous la fausse indication de Mons. Le nom de l'auteur ne se lisait point dans cette première édition. Cette prudence et cette humilité servirent à la vanité d'un autre : on fit à Lyon une édition de ce livre sous le nom de Vaugelade. Mais les gens d'esprit avaient aisément deviné l'écrivain au style et aux idées; d'ailleurs, un libraire de Bruxelles, qui donna une troisième édition, ajouta au titre de l'ouvrage : « par l'auteur de la Recherche de la vérité; » c'est ainsi que, pendant longtemps, on désigna les écrits sortis de la plume de Malebranche. El jusqu'en 1685 son libraire Leers lui pouvait dire : « Au lieu de « par l'auteur de <( la Recherche de la vérité, » je trouve votre nom sur le titre du manuscrit. Je vous prie de me dire au plus tôt lequel des deux vous souhaitez. »

Un an après avoir achevé les Conversations, l'infatigable écrivain composa quelques Petites méditations sur l'humililé et la pénitence, ordinairement imprimées à la suite de cet ouvrage. D'après le P. André, le succès de ce nouveau livre fut grand dans le monde; les éditions se multiplièrent. Madame de Sévigné le lisait en 1680 ' ; et, parmi de spirituelles et fines objections, la plupart, sans doute proposées par Corbinelli, elle écrivait le 3 juillet à madame de Grignan qu'elle y trouvait bien de l'esprit. Assurément, sorti d'une si judicieuse plume, un tel éloge, malgré son intention maligne, doit être compté à Malebranche.

Malheureusement le livre ne plut point au grand Arnauld : le défenseur de la grâce, l'ennemi de la nature humaine trouvait que l'auteur avait trop d'égards pour la pure raison. Déjà, depuis quelques années, Port-Royal se trouvait vivement blessé de la conduite de l'oralorien; plus d'une fois dans ses entretiens publics, Malebranche s'était plaint de l'obscurité des écrits de Port-Royal sur les matières de la grâce , et avait déclaré nettement que le véritable Augustin différait de l'Augustin d'Ypres. Ce n'est pas tout encore; il avait détaché du parti d'Arnauld quelques théologiens, et spécialement Lcvasscur, alors professeur à Saint- Magloire2.

1 Voir les lettres des 3, 7 et 28 juillet et du i août 1680, toutes à madame de Grignan, t. VII de l'édition Monmerqué.

* Le P. Levasseur, au grand scandale de Port-Royal, avait dit dans ses conférences de Saint-Magloire que Janscnius, en lisant saint Augustin, s'était servi des lunettes de Calvin. (Ms. de Troyes.)

Il n'en fallait pas tant pour mécontenter l'esprit absolu d'Àrnauld; et il manifesta par de graves paroles combien les manières de Malebranche l'avaient vivement piqué. Cependant, comme, dans des circonstances antérieures, l'oralorien s'était toujours servi à l'égard d'Arnauld des termes les plus respectueux, lés plus sincèrement approbatifs, les amis de Port-Royal et de Saint-Honoré s'efforcèrent de rapprocher ces deux caractères d'une inflexibilité égale. Les tentatives devaient être vaines. Le P. Levasseur imagina de les mettre en rapport dans une entrevue habilement ménagée. La conférence eut lieu réellement chez un ami commun ; mais les efforts réunis et la petite diplomatie de ceux qui voulaient un traité de paix échouèrent en face de l'obstination des deux partis. M. de Saint- Preuil, marquis de Roucy, fils de ce Saint-Preuil qui fut décapité le 9 décembre 1641 par ordre du cardinal de Richelieu, put donc invitera dîner Malebranche et Arnauld avec lesquels il se trouvait lié. Arnauld se rendit à la maison du marquis de Roucy accompagné de Tréville et du P. Quesnel. Tréville est célèbre par ses relations avec Port- Royal et avec Boileau, et par sa brusque retraite à la mort d'Henriette d'Angleterre dont il avait été remarqué. « Tréville, écrivait la Fare, que je ramenais ce jour-là de Saint-Gloud de 29 juin 1670, jour de la mort tragique d'Henriette), et que je retins coucher avec moi pour ne pas le laisser en proie à sa douleur, en quitta le monde, et prit le parti de la dévotion, qu'il a toujours soutenu depuis. »

Le P. Malebranche vint à la conférence avec Levasseur. On a connu quelques détails sur cette curieuse entrevue par M. d'Allemans, qui les tenait directement du marquis de Roucy. Le P. Adry et le P. André les donnent également; je cite le manuscrit de Troyes.

« Le comte de Troisville ', qui ouvrit la scène, avait de l'esprit, de la science, et surtout une estime infinie pour saint Augustin. Il fit d'abord un long discours qui était fort étudié, pour montrer ce que nul bon catholique ne peut contester, que, sur les matières de la grâce et de la prédestination, ce grand docteur est l'oracle qu'il faut interroger, et que l'Église dans tous les temps lui a fait cet honneur. Le P. Malebranche, aussi admirateur de saint Augustin que M. Arnauld, n'eut point de peine à convenir de ce principe ; il ajouta seulement qu'il fallait bien entendre ce Père, c'est-à-dire selon les règles d'une bonne critique et selon l'analogie de la foi que le saint a défendue contre les hérétiques.

« Après être convenu de cette vérité qui est fondamentale dans les matières de la grâce, quoi qu'en disent quelques théologiens, le P. Malebranche voulut commencer à exposer ses sentiments sur cette matière ; mais à peine avait-il ouvert la bouche pour dire une parole, que la vivacité de M. Arnauld ne lui permit pas de passer outre. Le principe de son sentiment était que Dieu agissait presque toujours, dans l'ordre de la

1 On prononçait Tréville.

VIE PUBLIQUE DE MÀLEBRANCUE. Su

grâce aussi bien que dans l'ordre de la nature, par des lois générales. Le docteur l'interrompit là. Il essayait en vain de prouver et d'expliquer ce beau principe qui est évident pour quiconque est capable de réflexion : M. Arnauld ne voulut entendre ni preuves, ni explications. Il avait toujours à y opposer tantôt une question importante, tantôt une fâcheuse conséquence, tantôt un passage de saint Augustin, et, par-dessus tout, une prévention de cinquante années pour le sentiment de Jansénius où il avait été élevé presque dès son enfance, de sorte que leP.Malebranchequi n'avait ni les forces, ni la volubilité de langue de son adversaire, fut obligé de n'être que simple auditeur dans une conférence qui avait été résolue pour le faire parler.

« Las d'une dispute où l'on n'avançait point, il dit que puisqu'on ne lui permettait pas de s'expliquer de vive voix, il s'engageait de mettre par écrit ses sentiments et de les communiquer à M. Arnauld, à condition qu'il les examinerait avec une attention sérieuse, et qu'il lui proposerait aussi par écrit ses difficultés. Ce parti fut approuvé par la compagnie : et l'on se retira aussi bons amis qu'on le pouvait être au sortir d'une conversation assez échauffée. Ainsi finit la conférence du P. Malebranche avec M. Arnauld. Elle se tint au mois de mai 1679. »

Décider ainsi qu'on exposerait par écrit sa manière d'apprécier les difficiles questions de la grâce, c'était en réalité, comme l'a dit Fontenelle, se promettre la guerre; et, quoique le bon Adry se révolte contre

cette spirituelle et irrévérencieuse réflexion du secrétaire perpétuel , d'une controverse entre ces esprits absolus devait inévitablement sortir une lutte à outrance.

Trop fidèle à sa promesse, Malebranche se hâta donc de composer un Traité sur la nature et la grâce. Aidé de notes antérieurement réunies, se servant d'un cahier qu'il avait rédigé pour servir de texte aux leçons de Saint-JVIagloire* , el poussé par une ardeur passionnée , il acheva en deux mois ce livre qui devait devenir pour lui une source intarissable de chagrins. Celle extrême rapidité fit malignement dire au premier rédacteur de la République des lettres : « Quand même on ne conviendrait pas de l'hypothèse du P. Malebranche, on serait contraint d'avouer que jamais peutêtre on n'a, en si peu de temps, formé un système si bien lié sur aucun point de théologie de la profondeur du mystère de la grâce 2. »

Aussitôt que l'ouvrage fut terminé, l'auteur s'empressa de l'envoyer à Arnauld ; mais inquiété pour ses principes jansénistes, craignant même de perdre sa liberté, Arnauld venait de quitter la France et de se réfugier dans la terre classique de l'indépendance. N'ayant point d'abord en Hollande de demeure fixe, il ne reçut pas le manuscrit, que d'ailleurs, sans doute, il n'atten-

1 Voir le P. André, par M. Cousin, p. 25.

' Pour celui De la nature et de la grâce, de l'auteur de la Recherche de la vérité, je n'ai pas été aussi satisfait, et je crois que l'auteur le réformera; car il est modeste, et ses intentions sont très-pures. — Bossuet, Lettre XXX à l'abbé Nicaise, éd. de Paris, p. G6i.

dait pas aussi tôt. Surpris d'un silence dont il ignorait la cause, emporté par son impatience naturelle, pressé par ses amis, Malebranche confia son ouvrage à l'abbé de Galelan, qui le fit imprimer par Élzevier. Par un hasard singulier, Arnauld vint, en ce temps même, à Amsterdam, pour s'occuper de la publication de la seconde partie de sa Réponse aux Remarques de Mallet sur le Nouveau-Testament de Mons. Là, on lui parla de l'écrit de Malebranche qu'on se disposait à mettre sous presse ; ce qui , lui dit-on, reculerait de quelques semaines la Réponse. Apprendre ainsi la prochaine publication du travail d'un adversaire, voir par elle retarder l'impression de ses propres ouvrages, c'était beaucoup plus qu'il n'en fallait pour jeter dans un extrême mécontentement un caractère aussi impatient de la contradiction. Avant tout, Arnauld pria Daniel Elzev ier de lui accorder un sursis jusqu'à ce qu'on reçût de nouvelles instructions de l'Oratoire. Le libraire céda facilement ; et aussitôt Arnauld écrivit une lettre pleine de marques de son irritation au P. Quesnel, qui demeurait, comme Malebranche, dans la maison de la rue Saint-Honoré, afin qu'il engageât l'auteur à supprimer son livre. Mais il arriva quelques incidents de nature à blesser la susceptibilité de Malebranche : il paraît que des amis de Quesnel avaient dit dans Paris que le traité de l'oratorien renversait le dogme delà giàce. Malebranche singulièrement froissé fit mettre au jour le livre ainsi attaqué. Il est curieux d'entendre ici le langage assez sceptique

du P.André : « On lut ce traité avec tant d'avidité, qu'il en fallut faire quatre éditions en moins de quatre ans : mais aussi avec tant de prévention, qu'il eut dans les commencements presque autant de critiques que de lecteurs. La plupart, n'étant point instruits des principes d'une solide métaphysique, n'y entendaient rien et le condamnaient par celte seule raison. D'autres, ne se mettant point à la place de ceux pour qui principalement on l'avait composé, je veux dire les philosophes qui ne se payent que de raisonnements profonds, trouvaient mauvais que, dans un traité de théologie, on n'eût point cité les saints Pères. Les uns demandaient : qu'est-ce que c'est que ces volontés générales par lesquelles Dieu fait tout, et le moyen de les reconnaître? les autres, plus ignorants ou de plus mauvaise foi, disaient que le système de ces volontés générales détruisait les miracles. Il y en eut môme qui trouvèrent à redire que le P. Malebranche eut avancé que le principal des desseins de Dieu dans la création du monde était l'incarnation de son Fils unique, comme si elle était nécessaire, disaient-ils, pour sanctifier son ouvrage et pour le rendre digne de son action ; ceux-ci, qu'on eût établi dans la sagesse de Dieu le principal de la prédestination et de la distribution de la grâce; ceux-là, qu'on n'eût point donné à Jésus-Christ, en tant qu'homme, une connaissance actuelle et infinie. Enfin plusieurs qui aimaient les ténèbres ne pouvaient souffrir qu'on eût entrepris d'éclaircir les mystères par la raison.

h Point de grâce efficace par elle-même, disaient les jansénistes ; point d'indifférence active, disaient les molinistes; point de grâce irrésistible, disaient les calvinistes; les thomistes voyaient avec indignation leur prémotion physique renversée. Les molinistes devaient être assez contents de l'auteur, s'ils l'eussent bien entendu; ils ne le furent pourtant pas, parce qu'il semblait que le P. Malebranche détruisait leur grâce universelle, avec quelques autres de leurs dogmes favoris. Mais les jansénistes ou ceux qu'on appelle ainsi étaient les plus scandalisés de tous. Ce qui les fâcha davantage fut que le traité du P. Malebranche leur enleva plusieurs bons esprits sur lesquels ils comptaient, et les empêcha d'en gagner plusieurs qui avaient de l'inclination pour leurs sentiments, parce qu'en effet, à quelque chose près , ces théologiens raisonnent plus conséquemment que ni les thomistes ni les molinistes \ »

Quel que fut le mécontement d'Arnauld à la publication du Traité de la nature et de la grâce, il conservait encore de bons sentiments et un reste d'espérance à l'égard de son adversaire. Aussi écrivait-il vers ce temps au marquis de Roucy : « Je vous prie d'assurer le P. Malebranche que ce que je ne puis approuver dans son ouvrage ne diminue en aucune sorte l'affection que j'ai et que j'aurai toujours pour lui. » Les choses changèrent rapidement. Mais peut-être serait-ce

1 Ms. de Tro\es.

ici le lieu de donner le périrait d'Arnauld par le P. André, portrait, disait André lui-même dans une lettre à M. Larchevêque ', « dont les premiers traits plairont beaucoup aux jansénistes, et les derniers aux jésuites, v J'ai été heureux de le retrouver.

« Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne, d'une famille illustre dans la robe et dansl'épée, avait hérité de ses ancêtres un grand esprit et un grand cœur. Né avec un génie vif, étendu, pénétrant, soutenu d'une vaste mémoire et d'une imagination forte, il apprit toutes les sciences avec une rapidité inconcevable; mais il s'appliqua particulièrement à celles qui convenaient à l'état ecclésiastique qu'il avait embrassé dès sa première jeunesse; dès lors il étudia à fond l'Écriture sainte, l'histoire ecclésiastique, les conciles et les Pères, surtout saint Augustin : se trouvant du talent pour écrire, il consacra sa plume aux matières de religion. 11 se proposa deux grands objets, la destruction de l'hérésie de Calvin, qui désolait en ce temps-là une partie de la France, et la ruine du relâchement affreux que les nouveaux casuisles avaient introduit dans la morale chrétienne et dans la discipline de l'Église. On sait avec quel succès il y travailla. Il réduisit les calvinistes à ne pouvoir lui répondre que des injures. Il réveilla le zèle des catholiques contre les doctrines de la morale relâchée. Il engagea par ses écrits les évoques et les papes même à prendre pour les exterminer

1 Publiée par M. Cousin. — OEuvres philosophiques du P. André, Introduction, p. XXIII.

des résolutions assez vigoureuses. En un mot on ne peut nier sans injustice qu'il n'ait rendu à l'Église des services très importants : heureux s'il n'en eut point diminué le prix par les troubles dangereux qu'il y a excités au sujet de la doctrine de Jansénius, ce qui fut pour lui un sujet de fautes et de chagrins qu'il aurait pu s'épargner. Mais il lui fallut suivre son naturel bouillant et impétueux, amateur de la dispute, ennemi de son propre repos et souvent perturbateur de celui des autres.

« Il est pourtant à croire que ce fut toujours avec de bonnes intentions, car on ne se fait pas juge de son cœur; d'ailleurs, il est certain qu'il avait beaucoup de piété. Mais toutes ses bonnes intentions n'empêchaient pas que sa vivacité ne dégénérât quelquefois en emportements, qu'elle ne lui fît souvent mal prendre le sens des auteurs qu'il combattait, ou qu'elle ne le rendît trop prompt à mal juger de ses ennemis, trop facile à croire le mal qu'on lui en disait, trop précipité à donner ses sentiments pour articles de foi au public, lorsqu'il s'était mis dans l'esprit que Dieu demandait de lui qu'il se défendît aux dépens de ses persécuteurs, qui, eu effet, lui en donnaient bien l'exemple par les calomnies perpétuelles qu'ils avançaient contre lui; trop entêté à soutenir ce qu'il avait une fois avancé, à moins que la démonstration ne le forçât à se rendre. Enfin on n'en peut disconvenir : M. Arnauld était un grand homme; mais il eût été encore plus grand s'il eût été modéré. »

Avec une prudence dont il fit rarement preuve dans sa vie, Arnauld, au lieu d'attaquer son adversaire directement et en face , transporta la lutte sur le terrain de la pure métaphysique. En 1683 parut donc le traité Des vraies et des fausses idées i. La manœuvre était singulièrement habile. Malebranche s'attendait à un combat sur la grâce et se préparait de ce côté. Une œuvre où ses plus chères théories en des matières livrées aux libres disputes étaient ingénieusement raillées, le surprit et l'abattit un moment. Ce n'est point qu'Arnauld eût raison dans le fond : sans doute , en relevant l'autorité des sens malheureusement ruinée par Malebranche, il satisfaisait l'opinion publique ; mais il frappait mal et dépassait le but, lorsqu'il combattait dans l'oratorien l'enseignement même de saint Augustin sur les idées absolues.

Quoique vivement étonné, Malebranche, sans reculer, se hâta de parer aux coups qu'on lui portait. Sa Réponse parut dans des circonstances particulièrement tristes pour Arnauld : la mère Angélique de Saint-Jean, sa nièce, si connue par son esprit, sa vertu et son ex-

1 Voir Bussuet, Lettres à Vévêque de Castor ie (Neercastel, CV et CVI, éd. de Paris) : « Accepi a vcstris, ut credo, regionibus , qnum alios mullos viri omni eruditione praestantis libros, tum etiam eum cui est tilulus, De veris ac falsisideis : quo libre- gaudeo vehemenlissimc confutatum auctorem eum qui Tractatum de natura et gratia gallico idiomate, nie quidem maxime reclamante, publicarc non cessât. Hujus ergo aucloris detectos paralogismos de ideis, aliisque rebus huic argumcnlo conjunctis, eo magis lœtor quod ea viam parent ad evertendum omni falsitate repletum libellum De natura et gratia, t. X, p. 678. • •

Irême opiniâtreté, venait de mourir; Isaac de Sacy et de Lusancy, ses amis les plus dévoués, étaient expirants, et Nicole semblait l'avoir abandonné pour toujours. Mais ce n'était pas un caractère à se laisser accabler par l'adversité. Il reprit la plume avec une nouvelle passion, et écrivit sa Défense; le philosophe naturellement répliqua , et de part et d'autre il y eut une foule de lettres échangées inutilement. Sans cesse, à cette occasion, le P. André remarque que c'est malgré lui que Malebranche se défend; je ne suis pas entièrement convaincu sur ce point, et je crois que l'oratorien avait des idées trop arrêtées et un caractère trop absolu pour rester calme et serein en face des critiques d'un adversaire. Le malheur est que, dans ces débals littéraires, les expressions d'estime firent peu à peu place à des termes indignes d'âmes élevées; et on eut le regret de voir, selon le mot piquant de Bayle, deux grands philosophes se quereller à la façon des pelits auteurs. Tandis que Malebranche traitait Arnaukl d'hérétique, Arnauld, avec son cortège ordinaire, l'Écriture, la tradition , les Pères, et principalement saint Augustin, menait en triomphe le fantôme d'un P. Malebranche qu'il exposait h la risée du peuple *.

Tel fut le premier acte du combat. Les ennemis firent paraître du courage, de l'adresse, de la persévérance; mais ils oublièrent les vieilles lois de la courtoisie fran-

1 André, ms. de Troyes.

6i ÉTUDE BIOGRAPHIQUE.

çaise1. Nous verrons, du reste, que ce n'était qu'une brillante annonce d'une lutte plus passionnée, plus implacable, où l'un des champions devait succomber sur le champ de bataille.

Cependant, le plus autorisé, le plus grave et le plus redoutable des adversaires allait s'élever contre le Traité de la nature et de la grâce. En renvoyant l'ouvrage à son auteur, Bossuet avait écrit ces mots significatifs : Pulchra, nova, falsa. Toutefois, convaincu des pures intentions, du solide mérite et de la vertu sineère de Malebranche, le grand évêque désirait s'entretenir avec lui, et il espérait le ramener aisément aux voies droites et communes. Chose étrange ! Malebranche se refusa longtemps, et avec une obstination désespérante, aux pressantes sollicitations du prélat; cène fut que par des prières réitérées, des démarches sans nombre que le duc de Chevreuse obtint pour Bossuet une seule audience. Certes, ceux qui aiment le beau caractère de Bossuet doivent voir là un motif de plus d'admiration. Ecoutons maintenant les défaits

1 On trouve sur celte guerre de curieuse.-; observations dans le Voyage du monde de Descartes. Le P. Daniel dit que Malebranche eut fort à souffrir de sa rupture avec Arnauld. Avant ce malheur, remarque avec malignité le spirituel jésuite, *■ c'était un esprit sublime et infiniment pénétrant ; et maintenant c'est un homme qui ne dit que des brouillcries et des contradiclions, qu'on ne peut comprendra ni suivre sans péril d'erreur, tant il est vrai que l'amitié de M. A. est encore aujourd'hui, comme elle a été de tout temps, un grand fond de mérite pour ceux qui la possèdent; et que les particuliers, non plus que les sociétés, qui n'ont pas cet avantage, ne s'en trouveront jamais bien pour la réputation. » Kd. d'Utrccht, p. 209.)

qu'on nous donne sur l'entrevue de ces deux grands hommes, mais n'oublions pas que c'est le panégyriste de Malebranche qui a la parole '.

<c M. de Meaux commença par faire entendre au P. iMalebranche que, pour être catholique sur la grâce, il devait embrasser la doctrine de saint Thomas, et que c'était pour l'y amener qu'il voulait avoir avec lui une conférence sur le système qu'il avait donné sur celte matière. Le P. Malebranche était trop avisé pour accepter la proposition de M. de Meaux : il savait que le prélat était trop vif dans la dispute, et il craignait, en l'imitant, de manquer de respect; il parlait avec autorité, et on ne pouvait lui répondre sur le même ton. D'ailleurs, son créditàla cour et dans l'Église de France donnait lieu de craindre que, s'il ne prenait mal les choses, il ne décriât le système aux dépens de l'auteur.

« Le P. Malebranche se contenta de lui dire en général que tous les thomistes ne sont pas disciples de saint Thomas, que la matière de la prédestination et de la grâce était trop difficile à débrouiller dans une conversation ; en un mot, qu'il ne dirait rien que par écrit et après y avoir bien pensé. « C'est-à-dire, répliqua M. de Meaux, que vous voulez que j'écrive contre vous; il sera aisé de vous satisfaire. — Vous me ferez beaucoup d'honneur, » lui répondit le P. Malebranche. Après quoi l'on se sépara. »

1 ifs. de Troyes. — M. Cousin, 1'. André, p. 26, sur un mot à ce sujet d'une lettre d'André à Marbeuf, déclare que c'est la seule trace à lui connue des conférences tenues entre Dossuet et Malebranche.

Assez justement mécontent d'une telle réception, Bossuet songeait en effel à rendre publique son opinion à l'égard du système de Malebranche, lorsqu'un ami commun, le marquis d'Allemans, intervint heureusement et détourna le coup prêt à frapper, par ses explications et ses instantes prières *. Mais Bossuet n'en demeura pas moins, dans le fond, entièrement opposé au sentiment de Malebranche sur les matières de la grâce ; et quelques lettres singulièrement sévères à son égard en peuvent fournir la preuve2. 11 obtint même Tordre de faire saisir le Traité de la nature et de la grâce. Et toutefois, Bossuet eût désiré une nouvelle conférence avec l'oratorien; il espérait que ses fermes paroles le ramèneraient au commun enseignement des théologiens catholiques. Mais cette fois Malebranche se montra décidément inflexible, et refusa d'une manière nette et sèche, dans une lettre que nous publions, l'entrevue si vivement désirée par Bossuet. Surpris et peiné d'un refus si opiniâtre, l'évêquc de Meaux ne dissimula plus son mécontentement et se déclara hautement contre un système dont les principes lui paraissaient contraires à ceux de l'antiquité chrétienne. Averti de ces dispositions de Bossuet, Malebranche se plaignit dans une lettre au duc de Ghevreuse dont seuls les premiers mots nous ont été conservés : « Monseigneur,

J Voir à la fin du volume les lettres de M. d'Allemans.

* Voir particulièrement la lettre à un disciple de Malebranche. Ed. de Versailles. Je pense que ce disciple n'est autre que M. d'Allemans. Cfr. la lettre de M. d'Allemans, p. 89, Corrcsp. inc'd.

j'ai un chagrin extrême de ce que je viens d'apprendre de M. de Meaux ; et je ne puis ra'empêcher de vous le témoigner comme à son ami \ »

Une nouvelle et plus vive douleur était réservée à Malebranche. Ne se contentant plus de manifester sa pensée dans des lettres et des conversations, et voulant exposer sa foi au plus grand jour, Bossuet profita d'une circonstance solennelle pour déclarer la doctrine catholique. N'allons pas chercher en un esprit si large, en un cœur si généreux de misérables vanités et de petites passions. Élevons-nous plus haut que Adry et que André, qui ont trop pris parti pour leur ami : si le grand évêque attaque un système, ce n'est point par quelque ressentiment personnel, c'est parce qu'il y voit un enseignement contraire à la tradition de l'Église, un péril pour la foi, un danger pour la liberté humaine. Dans l'oraison funèbre de la reine, l'éloquent orateur s'écria, avec ce ton de suprême autorité qui convient seulement à quiconque parle au nom de Dieu : « Que je méprise ces philosophes qui, mesurant les desseins de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut; comme s'il avait à notre manière des vues générales et confuses; et comme si la souveraine Intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières qui seules subsistent véritablement! » (Oraison funèbre de Marie -Thérèse d'Autriche, Irc partie.)

1 Ms. de Troycs

L'attaque était directe; de telles paroles ne pouvaient laisser place à l'hésitation. D'ailleurs Bossuet fit adresser l'oraison funèbre à Malebranche, qui se trouvait alors à la campagne1. On devine aisément combien vive dut être sa douleur à une si nette condamnation de son système; et du reste, quelques adversaires de Bossuet, dont il était malheureusement entouré, se plaisaient à toucher la plaie et à l'aigrir. En s'égarant ainsi dans la controverse, en épuisant ses forces à guerroyer contre Bossuet et contre Arnauld, le génie de Malebranche semble faiblir. Ce n'était aucunement vers les discussions que son génie le portait; et celte âme, si pure dans la tranquille méditation, paraît toujours se troubler au milieu des agitations de la dispute. Et d'ailleurs, en face d'un homme comme Bossuet, dont rien ne pouvait faire vaciller la raison et dont le coup d'ceil restait toujours ferme et sûr, un esprit né pour la solitude el la sereine contemplation des choses divines était nécessairement impuissant et devait échouer. Mais, d'une nature indomptable, contre son génie et ses aptitudes il aimait mieux résister et lutter que de s'avouer vaincu. Cependant, sollicité par des tendances opposées, craignant une dangereuse révolte et ne voulant pas se soumettre, pénétré d'ailleurs l'un respect sincère à l'égard du caractère et des vertus de Bossuet, Malebranche se laissa cette fois guider par

1 Ms do Troyes. Cfr. Correspondance, p. 82 et suiv. : Lcllre de M. d'Allemans, du G mai 1684.

sa bonne et simple nature. Il alla remercier Bossuet de l'honneur qu'il lui avait fait en s'occupant publiquement de lui. Par cette démarche remplie de la plus exquise modestie, le théologien ne prétendait d'ailleurs nullement se rétracter. Nous allons en voir les preuves certaines.

Bossuet, juste appréciateur des vertus et du talent de Malebranche, touché d'ailleurs de sa visite, désirait plus vivement que jamais s'entretenir avec lui sur les matières de la grâce. Malebranche se montra toujours obstiné à refuser; il prétextait de l'inutilité d'une conférence de cette sorte et de la crainte qu'il avait de manquer aux convenances dans l'ardeur de la discussion. Pressé de nouveau, il n'allégua plus de motifs, et déclara sèchement qu'il persévérait à cet égard dans ses sentiments antérieurs. Plus Bossuet, avec une constance qui l'honore, cherchait à se rapprocher de Malebrancher afin de l'amener à l'enseignement commun de l'Église, plus l'oratorien se montrait rebelle à ses instances et à ses vœux.

Bossuet finit par se lasser d'une si singulière façon d'agir; il parla de soumettre à un examen les écrits de Malebranche sur la grâce; mais un entretien qui eut lieu à Versailles entre Gondé, Chevreuse etd'Allemans, en donnant lieu à Bossuet de parler de son estime à l'égard de l'oratorien, sembla pour un moment devoir faire fléchir ce dernier. M. d'Allemans nous a conservé les détails de cette conversation dont nous avons déjà dit un mot d'après André '.

1 Ms. de Troyes.

« Ayant suivi M. le duc de Chevreuse qui allait chez M. le Prince, on ne fut pas longtemps sans tomber sur le chapitre à la mode de la guerre de M. Arnauld et du P. Malebranche. On se partagea, comme il arrive ordinairement, selon ses lumières ou ses inclinations. M. le Prince, qui avait tout lu de part et d'autre, ce qui, joint à la pénétration extraordinaire de son génie supérieur, le mettait en état de raisonner en maître sur le sujet de la dispute, mais en même temps avec une modestie qui lui convenait d'autant mieux qu'il était plus élevé au-dessus des personnes à qui il parlait et qu'on ne se lassait point de l'entendre, dit en propres termes qu'il fallait avouer que M. Arnauld et le P. Malebranche avaient tous deux de l'esprit infiniment; qu'il n'y avait que M. Arnauld qui pût écrire contre le P. Malebranche, et que le P. Malebranche qui pût répondre à M. Arnauld; qu'à la vérité M. Arnauld avait cet. avantage sur le P. Malebranche qu'il l'avait fait expliquer, quoique bien glorieusement pour ce Père et bien utilement pour tout le monde; qu'enfin le P. Ma lebranche était le plus grand métaphysicien qui fût sur la terre, et qu'il ne connaissait point de meilleur logicien que M. Arnauld, ajoutant néanmoins toujours qu'il n'était pas assez habile pour être juge de leurs démêlés théologiques. »

Ce sage jugement, celte fine et douce critique de Condé, rapportés à Bossuet, lui plut singulièrement; et il appuya sincèrement sur les légitimes éloges donnés à Malebranche. Les paroles de l'évêque de Meaux par-

vinrent aux oreilles de l'oratorien ; flatté de se voir véritablement estimé par celui qu'il regardait comme un adversaire déclaré, il se décida enfin à voir Bossuet. Il se rendit donc chez lui; et, après de grands compliments et quelques petits reproches, l'entretien se porta naturellement vers les matières de la grâce. Mais je ne veux rien faire perdre du récit qu'a laissé le P. André de la conversation qui eut lieu entre ces deux grands hommes.

« Le prélat réduisit à deux points toutes les difficultés sur le Traité de la nature et de la grâce.

« Le premier regardait la puissance qu'a Dieu de faire un autre ordre de choses. Le P. Malebranche y répondit par ses principes, de manière que M. de Meaux n'insista plus sur cet article. Il passa au second, qui regardait la prédilection de Dieu pour ses élus, laquelle ne lui paraissait pas compatible avec le système des volontés générales. Il faut convenir que M. de Meaux prenait là le traité par son faible le plus apparent. On se disputa là-dessus près d'une heure assez vivement départ et d'autre. Mais enfin, le P. Malebranche ayant développé ses principes, qui démontrent que dans son système Dieu a autant de prédilection pour ses élus que dans celui des congruisles, si bien reçu dans les écoles, M. de Meaux lui dit qu'il penserait à ses réponses, et que s'il y trouvait encore des difficultés, il les lui proposerait. On se quitta sans aller plus loin, assez content l'un de l'autre. »

Du reste, les meilleurs amis de Malebranche ne

manquaient pas de le servir de leur mieux près de Bossuet. Dans un voyage du prélat à Versailles, le marquis d'Allemans se rencontra chez lui avec le duc de Chevreuse1. Profilant delà circonslance, M. d'Allemans voulut démontrer à Bossuet la parfaite orthodoxie de Malebranche, et se mit à reproduire exactement le système de l'oratorien sur la nature et la grâce. Bossuet se contenta de reprendre le discours du marquis d'Allemans et de le répéter presque textuellement , sans discuter et sans juger ; c'était, je pense, pour convaincre les amis de Malebranche qu'il avait su comprendre, car la plainte la plus ordinaire du philosophe était de dire qu'on ne saisissait pas ses principes. Émerveillé, croyant déjà Bossuet devenu malebranchiste, d'Allemans s'écria, dans son admirable naïveté : « Pour ce coup, Monseigneur, vous voilà bien près du royaume de Dieu! » Mais un entretien que d'Allemans eut le lendemain même avec Bossuet, le détrompa cruellement. A la grande surprise du marquis, qui croyait l'avoir pleinement convaincu, l'évêque de Meaux proposa les plus fortes objections contre la théorie de Malebranche. Le duc de Chevreuse, qui se trouvait encore présent, approuva les paroles de l'éloquent adversaire. Laissé seul , après quelque discussion , le marquis se mit à lire à ses adversaires le quatrième chapitre de la réponse

1 M. d'Allemans avait fait une relation de ses deux entrevues avec Bossuet à Versailles. Le P. André les avait sous les yeux.

au livre Des vraies et fausses idées. Mais le pauvre d'AUemans fui loin d'obtenir le succès sur lequel il comptait : aux raisonnements de l'oratorien , Bossuet opposait les Pères, l'Écriture, l'autorité des théologiens. Il est curieux d'entendre ici l'auteur du manuscrit de Troyes : «. On répliqua à M. de Meaux que si l'école avait fait tort à la vraie théologie, c'est qu'elle y avait introduit de faux principes; mais que ceux du P. Malebranche étaient très-certains, et presque tous de leur propre aveu , car le duc et le prélat se piquant de cartésianisme, il était évident qu'il n'y avait rien à craindre de ce côté-là. M. de Chevreuse parut ébranlé par cette raison, d'autant plus qu'il venait de lire la première des quatre lettres1 où le P. Malebranche, après avoir très-nettement exposé ses sentiments sur la grâce, en montre la conformité avec ceux de saint Augustin. Le duc la fit voir à M. de Meaux, qui la lut deux fois de suite et en fut charmé. Après quoi, il déclara expressément à l'ami du P. Malebranche que, si l'auteur ne voulait rien dire dans son traité que ce qu'il disait dans sa lettre, on n'avait rien à y reprendre sur l'article de la grâce, qu'il expliquait parfaitement saint Augustin, qu'il en avait pris tout juste le vrai sens, et que, dans ce petit ouvrage, il était un théologien véritablement positif, tel qu'il eût souhaité tous les docteurs catholiques. » D'AUemans ne s'en tint pas là ; il voulut, arrivant au fondement même du

1 Lettres du P. Malebranche en réponse à celles de M. Arnauld,

système, développer le principe des voies générales, si cher à ses amis; et, d'après son rapport, Bossuet aurait été sur ce point pleinement d'accord avec lui. Sans nul doute, dans son affection pour Malebranche, le marquis d'Allemans s'exagéra la portée des paroles de concession accordées par Bossuet. Ce qui paraît certain, c'est que Bossuet fut satisfait de ces explications et demeura convaincu de la parfaite loyauté de son adversaire.

Cependant, en abandonnant le projet qu'il avait d'abord conçu d'écrire contre le système de Malebranche sur la nature et la grâce, il le fit réfuter par Fénelon, et prit le soin d'annoter de sa main son travail, qui devait rester manuscrit1.

Mieux que tant d'explications et de conférences, la part que prit Malebranche dans l'affaire du quiétisme le servit près de Bossuet. Dom Lamy, à l'appui de la doctrine de Fénelon sur le pur amour, avait cité dans son traité de la Connaissance de soi-même quelques passages de la Recherche de la vérité. Étonné de se voir ainsi nommé pour soutenir une opinion qu'il condamnait, Malebranche publia sur la matière du pur amour un petit écrit où il se montrait adversaire décidé du sentiment de madame Guyon. Pleinement satisfait de cette œuvre, convaincu par là de la sincérité, des

1 Le savant éditeur de Versailles (1820) le donne justement comme inédit. Cependant les Nouvelles littéraires de 1717 en avaient annoncé la publication, et en citent quelques fragments.

vues pures et droites, de la bonne foi de Malebranche, Bossuet, avec une simplicité touchante, alla visiter l'humble religieux, et, en l'assurant de son estime, lui offrit son amitié. Ce fait, si honorable pour ces deux grands hommes, est rapporté par nos deux manuscrits; il se trouve d'ailleurs confirmé par le témoignage du cardinal de Bausset1. Une autre consolation aussi précieuse lui fut réservée : lorsque les agitations religieuses qui troublèrent le xvne siècle s'apaisèrent, et que l'affaire du quiétisme, ou plutôt du pur amour2, se fut si heureusement terminée par une admirable soumission, Fénelon, retiré à Cambrai, fit plus d'une fois exprimer à Malebranche combien vivement il l'honorait3. Ce fut sans doute par l'intermédiaire de deux amis communs, le duc de Chevreuse et le marquis d'Allemans, qu'eut lieu cette sorte de rapprochement entre deux esprits naturellement faits pour s'estimer et se goûter.

Mais ces marques de bienveillance, ces témoignages d'intérêt, qui vinrent le trouver ainsi dans sa cellule vers la fin de sa vie, ne pouvaient entièrement com-

1 Histoire de Bossuet, revue par M. l'abbé Gosselin, t. 1er, p. 88. On peut voir sur ce fait les Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique du xviiie siècle, art. Malebranche. Malebranche en a parlé lui-même, quoique avec une délicate modestie, dans le tome 111, p. 31, du Recueil de ses réponses, Paris, 1709.

* On peut consulter sur le quiétisme l'Histoire littéraire de Fénelon, IIe partie, art. 2 et 3.

3 Ifs. du P. Adry. Mais Fénelon garda pourtant une constante opposition au système de Malebranche sur la grâce et la nature, comme on peut le voir par ses lettres au P. Lamy, et spécialement par celle du 8 mars 1709.

penser les épreuves dont il eut à souffrir dans l'intérieur de son institut. Dès 1669, il avait cruellement été inquiété ; ses supérieurs , et particulièrement Abel de Sainte-Marthe, lui montraient un profond mécontentement, et, ce qui dut être vivement senti par un cœur généreux, ils soumettaient ses amis, et spécialement le P. Salmon, à d'humiliantes disgrâces. Mais de là faut-il conclure avec l'éditeur d'Arnauld, qui a cru devoir constamment épouser les querelles de son auteur", qu'au sujet des affaires de la grâce l'oratorien fut banni de Paris? Le P. Adry ne le pense pas; il cite bien un ordre d'exil extrait des registres du conseil général de la compagnie, et ainsi conçu : « Le P. Nicolas Malebranche-Despériers1 ira aux Ardilliers de Saumur pour y résider. 2 mai 1669 ; » mais la date seule indique que cet ordre n'a nul rapport avec les controverses sur la grâce, qui se soulevèrent beaucoup plus tard; et de plus, le secrétaire même du conseil, au rapport du P. Adry, avait inscrit en note, à la suite de la décision, qu'il y a lieu de penser qu'elle n'avait pas été exécutée.

Cependant le combat reprit avec Arnauld après une bien courte trêve; et il finit moins vite qu'avec Bossuet ou plutôt il ne finit jamais. Les précédentes sorties, selon l'expression d'André, n'avaient abouti qu'à prendre les girouettes. Celle fois, dès le début, le

1 Nous avons dit pourquoi Malebranche fut pendant quelque temps ainsi désigné.

feu fut porté au cœur de la place ; ce fut Amauld qui, armé de ses II e fierions pli ilosophiques et thèolngiques sur le système de la nature et de la grâce, frappa les premiers coups. Malebranche, serré de près, répondit vaillamment à l'attaque de l'ennemi. On peut voir dans le catalogue d'Adry la longue suite d'écrits qui furent lancés de part et d'autre; et, comme il arrive ordinairement en toute espèce de guerre, chaque manœuvre était vivement applaudie par le parti ami, et par lui proclamée le dernier pas vers un triomphe définitif. Tous les hommes d'esprit semblaient s'intéresser à cette lutte : les théologiens, les philosophes, les protestants mêmes. René Fedé, Lelevel, Bayle étaient du côté de Malebranche ; mais Port-Royal tout entier appuyait Arnauld. Un mot très-malin du bon Nicole contre les voies générales de Malebranche eut alors beaucoup de succès : « Le P. Malebranche, disait Nicole, veut que Dieu ait prévu par une science moyenne ce que chaque ange aurait fait s'il lui eût donné le peuple juif à gouverner, et qu'ayant reconnu par cet examen que saint Michel serait le plus ménagé en matière de miracle, il le choisit. C'est comme s'il disait que Dieu a donné le peuple juif à gouverner aux anges au rabais des miracles, et qu'ayant trouvé que saint Michel s'en acquittait à meilleur marché, il le préféra à tous les autres. » Il paraît que Malebranche avoua que, raillerie à part, le mot de Nicole rendait exactement son système sur les voies générales de la grâce. Ces traits spirituels reposent un peu l'esprit des longues, abs-

taites et obscures diseussions des deux adversaires. Car réellement c'est quelque chose de fatigant qu'une trop longue lutte en de telles matières. 11 semble qu'on assiste à une revue de troupes où les bataillons, défilant en cercle, repasseraient sans cesse sous les yeux ; on voit éternellement revenir à leur place les mêmes idées, les mêmes arguments, les mêmes textes. Malebranche fait manœuvrer ses raisonnements, et Arnauld ses citations. Du reste, à force de discuter, on subtilise ; l'argument devient si fin qu'il échappe à l'œil; et, comme dit Saint-Simon, on coupe le fil en quatre.

Mais malheureusement pour Malebranche, Port-Royal ne se contenta pas toujours de raisonner et se lassa de citer saint Augustin. Moins patient queBossuet à l'égard de l'oratorien, Arnauld usa de tout le crédit dont alors il pouvait jouir pour faire condamner son adversaire par la cour de Rome. Ce fut une longue el grave affaire, sur laquelle nos documents jettent de précieuses lumières.

Dès l'année 1G87, Arnauld dénonça Malebranche aux théologiens romains, reconnaissant ainsi, lorsqu'il en eut besoin contre un ancien ami, l'autorité d'un tribu nal dont plus tard il attaqua si vivement le pouvoir. L'affaire se traitait d'abord avec celte sage lenteur qui caractérise la cour romaine ; mais Arnauld s'impatiente, se remue, presse les examinateurs, fait agir ses amis Ledrou1 et Dirois 2.

1 Augustin, flamand, docteur de Louvain.

2 De la maison de Soibonne.

Ayant su qu'il était en cause à Rome, Malebranche écrivit au P. Leblanc et se recommanda au cardinal d'Estrées. Le cardinal de Bouillon s'intéressa vivement aussi à la cause de l'oratorien, e tréussit même, durant quelque temps, à faire suspendre les séances du Saint- Office contre le Traité de la nature et de la grâce. Le P. Leblanc, de son côté, obtint de la congrégation quelques explications sur les principales erreurs dont on accusait Malebranche; le consulteur même, chargé du rapport de cette affaire, laissa prendre copie de son mémoire. Malheureusement cette pièce curieuse, que le P. André avait sous les yeux, ne nous a pas été conservée. Malgré les efforts des amis de Malebranche, le Traité de la nature et de la grâce fut irrévocablement condamné, en l'année 1690 , mais par une simple mise à l'index. On trouvera dans la correspondance que nous publions une lettre de son auteur à cette occasion; voici d'autres détails transmis par le manuscrit de Troyes; après nous avoir affirmé que Malebranche reçut avec respect la décision du Saint-Office, le P. André continue ainsi : « Outre que je puis en attester toutes les personnes qui ont eu le bonheur de le connaître, j'en ai une preuve authentique dans une de ses lettres à un de ses amis qui lui avait marqué son chagrin sur la nouvelle de sa condamnation à Rome. Il lui parle en ces termes :

« Je vous assure, Monsieur, que la seule peine que j'aie de cette nouvelle, c'est qu'il y aura peut-être quelques personnes à qui mes livres pourraient être utiles

qui ne les liront pas, quoique la défense qu'on en a faite à Rome soit une raison pour bien des gens, même en Italie, pour les rechercher. Ce n'est pas au reste que j'approuve cette conduite. Si j'étais en Italie où ces sortes de condamnations ont lieu, je ne voudrais pas lire un livre condamné par l'inquisition, car il faut obéir à une autorité reçue; mais, ce tribunal n'en ayant point en France, on y lira le traité. Cela sera même cause qu'on l'examinera avec plus de soin ; et, si j'ai raison comme je le crois, la vérité s'établira plus promptement. Aimons toujours, Monsieur, celte vérité et tâchons de la faire connaître per infamiam et bonam famam, de toutes nos forces. »

Fénelon eût écrit avec plus de modestie et de respect; et le P. André a tort pour disculper son ami de citer une telle lettre. Au reste, le Traité de la nature et de la grâce n'attira pas seul les censures de la cour pontificale1. Le 4 mars 1709 on mit également à l'index la traduction latine de la Recherche de la vérité, imprimée à Gênes; et le 15 janvier 1714 on y ajouta le Traité de morale, Impartie, et les Entretiem&ur la mètapJi.ysique.

Cependant, faut-il conclure que Malebranche fut décidément janséniste? Le cardinal de Bausset reconnaît la pureté de ses intentions*, et le savant abbé Gosselin,

1 Avec le Traité avaient été censurés les ouvrages de Malebranche, composés à l'appui de son livre contre Arnauld, et le pelit écrit contre l'accusation du P. de Valois.

* Ses intentions étaient aussi pures que ses conceptions étaient nobles et élevées; il eut constamment pour but, dans ses systèmes, de lier la religion à la philosophie. Tlist. de Fénelon, Ve part., p. 39.

îonlinuateur de ses œuvres, appuie sur la sincérité de a foi de Malebranche. D'abord, il avait signé avec sa naison de Saint-Honoré le formulaire dressé par l'assemblée du clergé, puis celui d'Alexandre VII. Mais, le 15 juillet 1673, il rétracta sa signature par un acte publié après sa mort dans un recueil historique, et reproduit, en 1755, par Dom Clémencel (Porl-RoyaU t. VI, p. 452). Cet acte a été aussi donné par M. Cousin, et Tabaraud s'en était servi pour suspecter la soumission de Malebranche aux décisions du Saint-Siège1.

L'opinion de Malebranche se modifia sur Jansénius par la réflexion et avec le temps ; sans doute il conserva quelques tendances de son ordre ; mais son dernier écrit prouve nettement qu'il n'était plus du parti auquel il se rangeait en 1673.

Au milieu de ces querelles sur la grâce, un adversaire nouveau de Malebranche vint l'attaquer sur un tout autre point. Ce fut le cartésien Régis, disciple du célèbre Rohault et auteur d'un cours complet de philosophie, où, selon les habitudes de ces temps, se trouvaient traitées les sciences physiques. Régis s'élevait très-fortement contre les explications données par Malebranche au sujet de la plus grande dimension apparente de la lune à l'horizon. Les écrits se multiplièrent des deux côtés; mais plusieurs académiciens dont les noms faisaient autorité se rangèrent, dans une attestation publique, à l'opinion de Malebranche. Là toute-

1 Voir M. Gosselin. Histoire de Fénelon, 1850, p. 94.

fois ne s'arrêta pas la discussion; entre deux philosophes la guerre se transporte facilement du terrain de l'astronomie au domaine de la pure métaphysique.

Malebranche rencontrait ainsi de tous côtés des adversaires, et il en trouva même parmi ses meilleurs amis1. Dom Lamy, ayant publié un traité philosophique2, avait cru pouvoir invoquer le nom et l'autorité de l'oratorien ; mais trois lettres vigoureuses et le petit ouvrage sur l'amour de Dieu lui apprirent que Malebranche ne voulait aucunement être mis au rang des partisans du quiétisme 3.

Ces lettres et ce petit traité furent très-favorablement accueillis à Paris et à Rome même. « Ce qu'on mande de Rome , dit le P. André * , mérite d'être rapporté. On y disait que le P. Malebranche était un auteur incomparable, qui traitait les sujets de métaphysique comme Àrchimède faisait ceux de mathématique; que, semblable à ce grand géomètre, il avait trouvé l'art de renfermer une infinité de belles choses dans un petit volume; parva mole, sed non pondère (c'étaient les termes de la lettre); qu'il ferait un jour comme lui l'admiration des siècles futurs, quoique

1 Yoy. Histoire de Fénclon, par le cardinal de Bausset, IV, 37, et His- .toire littéraire de Fénclon, par M. l'abbé Gossclin qui explique la nature de la controverse entre Malebranclie et Lamy, t. II, en. v et suiv.

* De la connaissance' de soi-même, t. III, 4e partie, sect. 2, chap. ix, Paris, 1097 ; et tome VI,— Eclaircissements en réponse au P. Malebranche. Voir Histoire littéraire de Fénelon, livre III, art. 3, n° 124 et suiv.

* Cfr. p. 1 G, 17 et 1 S de la Correspondance.

* Ms. de Troves. . . • .

maintenant, de même qu'il y en a peu qui sachent admirer Archimède, il y en ait aussi fort peu qui aient assez de lumière pour admirer le P. Malebranche, autant qu'il le mérite; qu'à l'égard de la question qui agitait l'Église, il avait pris le point décisif, en attaquant dans ses principes l'amour pur ou indépendant de la béatitude qui est, disait-on, une belle chimère, mais qui ne subsiste que dans l'imagination mélancolique des mystiques nouveaux, ou de quelques vieux scolastiques aristotéliciens , et qui est néanmoins comme la pierre angulaire de toutes les erreurs du quiétisme, amor puro chi è una bella chimera e la pietra angulare di tuti gli errori del quietismo ; qu'il n'en était pas ainsi du P. Lamy; que la métaphysique traitée géométriquement n'était point du tout son fait; qu'il n'entendait point le principe ; qu'il confondait les motifs intérieurs qui remuent la volonté avec les motifs extérieurs, c'est-à-dire avec la fin qu'elle se propose. »

Mais de D. Lamy et de Régis revenons au plus implacable adversaire de Malebranche.

La position d'Arnauld n'était pas restée toujours également forte ; après la condamnation de son adversaire, il paraissait pleinement triompher, mais sa joie dura peu. A son tour il devint suspect. Sans doute il avait de puissants appuis ; mais de divers côtés on agissait et on écrivait contre lui. Profitant ou plutôt abusant de la fâcheuse position d'un adversaire qui ne pouvait plus faire face à toutes les attaques, Maie-

branche écrivait au marquis de Roucy : « Savez-vous, Monsieur, que l'on commence à dire que la politique de M. Arnauld, c'est de laisser sans réponse les livres qui l'embarrassent? Cela est fâcheux pour lui, et ne me fait guère d'honneur à moi; car on conclut de là que, puisqu'il ne daigne pas me répondre, c'est qu'il est, ou du moins qu'il se croit le plus fort; c'est, dit-on, que mes livres sont faibles et qu'il est dans l'impuissance de répondre aux autres. »

On voit que Malebranche, qui parle si souvent de paix et de tranquillité, pousse vivement ses adversaires, et les force à l'attaquer. Au reste, ces querelles intéressaient d'abord vivement les lecteurs français, et les esprits les plus distingués descendaient dans l'arène. Mais la longueur du combat, la nécessité où étaient les deux jouteurs de se livrer trop souvent aux mêmes manœuvres, émoussèrent la première curiosité des spectateurs et lassèrent enfin l'attention d'un public, si avide pourtant de tels tournois. D'ailleurs, en vieillissant, Arnauld paraissait moins disposé à ces controverses inutiles, tandis qu'il était accablé de soins plus pressants.

Enfin, ce rude et austère lutteur, toujours indomptable malgré son âge avancé, mourut dans l'exil et la tristesse. Homme vraiment admirable par ses mœurs, sa vie sévère, sa vaste science, ses immenses travaux, Arnauld eût l'incomparable malheur de s'élever contre l'Église môme dont il était le défenseur. Étrange et douloureuse condition î D'une main il combattait vi-

goureusement l'ennemi du catholicisme, et de l'autre il en ébranlait les fondements mêmes. Ainsi cette forte et grande nature faisait défaut à son devoir et détruisait la gloire qu'elle s'était acquise.

La mort, pas plus que l'exil, ne mit lin à ses longues querelles. En éditant le Testament spirituel de son maître, le P. Quesnel y joignit deux lettres posthumes contre l'oratorien. Malebranche n'eut pas la sagesse, la modération, la simplicité qui lui eussent si admirablement convenu; au lieu de rester un calme spectateur des suprêmes efforts d'un ennemi expirant, il répondit avec une amertume vraiment regrettable. En voyant des philosophes et des chrétiens oublier ainsi le soin de leur propre dignité, se laisser aller à des expressions violentes et dures, on souffre d'apprendre quelles misères entrent même dans les plus beaux esprits et dans les plus nobles cœurs. Les âmes désintéressées déplorent une telle façon d'agir et savent la blâmer sans détour , même chez ceux qu'elles estiment et qu'elles aiment le mieux.

C'est durant toute la vie de Malebranche que se révèle cet esprit absolu, ce caractère impatient de contradiction, facile à s'aigrir et à s'irriter. Il est vrai pourtant que cet air hautain, dominateur, n'est pas sans dignité. Commandant en roi dans ses domaines, Malebranche veut que tout plie devant sa parole et que tout respecte ses lois.

Cependant, malgré l'élévation et la noblesse de ce ton souverain, on aime mieux observer le philosophe

livré au sein de la retraite aux pures jouissances de la contemplation, que de le voir ainsi s'agiter au milieu de préoccupations trop humaines. A la campagne, dans quelque heureuse solitude, oubliant les troubles de la controverse, ce grand esprit revenait naturellement à ses chères méditations. Aussi ce fut au milieu des champs qu'il composa ses pages les plus calmes, les plus dignes et les 'plus vraiment élevées. A Perseigne, à Raray, à Marines, laissant pour un temps les difficiles et périlleuses matières de la grâce, négligeant Arnauld et Quesnel, Lamy et Régis, il traçait d'une main ferme et d'une raison sereine ses Méditations chrétiennes , ses Entretiens sur la métaphysique et son admirable Traité de morale.

Commencées à Perseigne, les Méditations furent achevées à Raray ; ce fut là aussi qu'à la prière de la savante princesse Elisabeth, il écrivit sa Morale; et à Raray furent enfin rédigés les Entretiens sur la métaphysique1. On sent dans ces trois, ouvrages, plus qut.; partout ailleurs, une âme pure et touchée d'un rayon d'en haut; un air religieux et recueilli les anime doucement, sans pourtant qu'il empêche d'y laisser çà et là pénétrer les parfums des champs et le souffle de la nature. C'est bien entouré de l'ombre des bois, en présence des scènes variées de la vie rustique qu'il écrivait ces lignes délicates, en considérant « le créateur sorti de son sanctuaire éternel » pour produire et gou~

1 Voy. Corresp,,^. 3.

verner le monde : « L'autre jour que j'étais couché à l'ombre, je m'avisai de remarquer la variété des

(herbes et des petits animaux que je trouvai sous mes yeux. Je comptai, sans changer de place, plus de vingt sortes d'insectes dans un fort petit espace, et au moins autant de plantes. Je pris un de ces insectes...; je le considérai attentivement et je ne crains point de vous dire de lui ce que Jésus-Christ assure des lis champêtres, que Salomon dans toute sa gloire n'avait point de si magnifiques ornements1. »

Approuvées par l'évêque d'Ascalon, Walther de Strevesdorf, qui, sous un nom allemand, avait un esprit tout français, les Méditations s'imprimèrent en Flandre, d'où on les envoya directement à Paris et à Rouen. Elles furent saisies2. C'est que depuis ses affaires sur la grâce, Malebranche ne pouvait plus librement publier ses écrits. Il dut en partie à Carré, son élève et son ami, de voir lever la défense rigoureuse portée contre lui , et il obtint par ses soins le privilège pour les Entretiens sw* la métaphi/sique*. Dans l'édition de ce dernier ouvrage parue en 1696, le philosophe ajouta quelques entretiens sur la mort; il les avait composés à la suite de la grave maladie dont nous

1 Entretiens sur la métaphysique, X, 11.

2 Voir p, 1 1 la lettre du 27 février 16S4.

3 Bossuet lut les Entretiens dans une copie manuscrite envoyée par Mabranche même ù Dom Lamy dont le journal de Le Dieu nous fait connaître les relations avec le grand évêque. Le P. Lamy écrivit à ce sujet au marquis d'Allemans, que Bossuet eût été pleinement satisfait du livre du P. Malebranche, sans quelques idées particulières sur la grâce.

avons précédemment parlé. L'auteur, dans sa préface, se plaint, avec un sentiment contenu de dégoût et d'indignation, des calomnieuses attaques auxquelles, malgré sa vertu, il se trouvait sans cesse exposé. On conçoit le ton sévère et triste de Malebranche, lorsqu'on sait que Faydit s'était élevé contre lui avec toute l'impudente violence dont Bossuet et Fénelon n'avaient point été préservés. Sorti des cachots de Saint-Lazare1, le méprisable pamphlétaire en avait conservé le langage insolent et grossier; il ose traiter le pieux prêtre et le grand philosophe de fou et d'athée : c'était se mettre d'accord avec le maniaque des Alhei detecti et se montrer le triste auteur d'un mauvais vers2. Faydit, dans sa mauvaise foi , met en lettres italiques et cite comme étant de Malebranche des paroles qui ne lui appartenaient nullement*. Il ose même dire que Malebranche n'eût jamais dû s'appliquer à la métaphysique, mais se contenter de la géométrie, à laquelle son génie le condamnait. De tels outrages, une telle déloyauté, auraient lassé l'esprit le plus patient et le plus calme. Vers la fin du siècle, un vénérable missionnaire vint

1 Faydit, dans la préface (p. 2) de son Apologie du système des saints sur la Trinité (Nancy, 1702) ne rougit pas d'écrire ces étranges paroles : « Le loi par sa bonté m'ayant fait sortir du lieu où sa justice m'avait fait enfermer

* On a la douleur de voir ce méchant vers cité avec éloge dans une revue consacrée aux sciences chrétiennes. L'honorable directeur des Annales de la philosophie chrétienne (t. XII, p. 31), laissant trahir sa pensée par ta plume, emploie ce moyen pour réfuter un sincère ami de Malebranche.

* Cfr. Correspondance,]). 17 et 19.

le consoler de ces misérables calomnies, en lui parlant du bien que ses écrits opéraient dans un pays auquel ne songeait guère le P. Malebranche. M. de Lionne4, évêque en Chine, après vingt ans d'apostolat, revit Paris, et, faisant visite à l'oratorien, il lui dit que ses principes, fort goûtés par les missionnaires du Céleste- Empire, leur servaient à réfuter les objections des lettrés. Malebranche fut charmé d'un succès aussi inattendu, et, en 1707, ayant été passer quelques mois dans les terres de M. de Montmort, il y composa un Entretien entre un philosophe chrétien et un philosophe chinois sur l'existence de Dieu. Ce petit travail, fait d'après les conseils de M. de Lionne, était uniquement destiné à aider les missionnaires ; il ne fut pourtant publié qu'à la suite de longues et graves difficultés.

C'est ainsi que Malebranche employait ses moments de repos, regardant ses luttes au sujet de la grâce comme sa grande œuvre. Mais enfin, après une vie de combats, après de cruels chagrins, qu'il s'attira sans doute par son inflexibilité, mais dont il souffrit longtemps, il jouit de quelque calme et goûta l'estime publique. Le P. André décrit, dans quelques lignes touchantes et délicates, la tranquillité que trouva Malebranche en ses dernières années, et l'honneur mérité dont on entoura son nom. « Le commencement du siècle, dit-il, en fut l'heureuse époque. Alors, ne voyant plus d'ennemis en campagne, ni même qui fis-

1 Fils du ministre de ce nom.

sent mine de vouloir paraître, il goûta pleinement les charmes d'un saint repos dans la méditation paisible de la vérité. En effet, il semble que la Providence ait marqué ce temps-là plus que tout le reste de sa vie pour lui donner, dès ce moment, la récompense promise aux âmes débonnaires et pacifiques; car on peut dire que ce fut au commencement de ce siècle que le P. Malebranche posséda la terre. Sa réputation et sa doctrine se répandirent partout plus que jamais. Il fut plus considéré dans sa congrégation, où il n'avait pas toujours reçu toute la justice qu'il méritait. Sa modestie et sa patience lui gagnèrent enfin, sinon l'esprit, du moins le cœur de la plupart de ses confrères1. Le R. P. de la Tour, son dernier général, si connu par son mérite rare, lui donna toutes les marques d'une véritable estime. Ses livres devinrent à Paris les délices des génies profonds; ils étaient même si communément recherchés qu'on lui demandait presque tous les ans la réimpression de quelques-uns de ses ouvrages. Il n'y avait pas jusqu'aux dames qui ne voulussent les lire, et il s'en trouva quelques-unes assez pénétrantes pour les entendre sans maître : ce qui me paraîtrait un paradoxe, si je n'en avais vu des exemples, même en province ; mais il y en eut bien davantage qui apprirent

1 Que ce mot d'André est admiiablement juste ! Si la raison n'est pas toujours entraînée par la doctrine de Malebranche, si l'esprit lui résiste parfois, le cœur cède sûrement à sa parole, reflet d'une âme si pure et si noble.

sa philosophie de M. Carré. On faisait des conférences en divers endroits de Paris, où se rendaient des philosophes de toute sorte , cartésiens , gassendistes , péripatéticiens, etc. On y lisait les livres du P. Malebranche; on examinait en rigueur ses principes, on les attaquait, on les défendait, et je puis dire, comme témoin, qu'ils demeuraient ordinairement victorieux des principes contraires1. »

C'était alors un heureux temps pour la philosophie: les questions les plus graves, les choses les plus abstraites, les matières dédaignées aujourd'hui par la plupart des esprits, faisaient le fond des entretiens, le sujet principal des lectures et des études. Prestet et Carré enseignaient à leurs élèves les principes de la métaphysique de leur maître ; et , chose qui semble étrange à nos habitudes, leurs leçons étaient enviées par les hommes du meilleur monde, par les femmes les plus distinguées. Non-seulement Paris, mais les villes de province, Toulouse, Rouen, Brest, la Rochelle, Bordeaux, comptaient des esprits sincèrement épris des écrits de Malebranche. Les pays étrangers eux-mêmes ne restèrent pas en dehors de ce mouvement intellectuel, et particulièrement l'Espagne, ouverte à nos coutumes et à notre langue par la succession de 1700, goûta celte fière doctrine et ces pieuses méditations. Mais, remarque le P. André, « ce qui dut

1 Ms. de Tro\es.

encore faire le plus de plaisir au P. Malebranche, dans la paix que Dieu lui accordait après tant de guerres, c'est que la lecture de ses ouvrages inspirait ordinairement de l'amitié pour l'auteur. Il en reçut des preuves sensibles d'une infinité de personnes, dont les unes le vinrent voir exprès (comme Jacques II), et les autres lui écrivirent pour lui déclarer les sentiments que sa manière d'écrire, aimable et chrétienne, avait fait naître dans leurs cœurs. Malgré les soins qu'il eut de brûler ses lettres, j'en ai quelques-unes échappées à sa modestie; il y en a de Rome, de Madrid, de Lille, de Grenoble, de Toulouse, de Brest, etc. Elles font toutes voir que l'amour que le P. Malebranche inspirait pour la vérité revenait toujours un peu à sa personne, tant il est vrai que Dieu ne manque jamais, dès ce monde, de récompenser en quelque sorte ceux qui travaillent à sa gloire1. »

Ce n'est pas qu'au sein de cette paix, qu'au milieu de celte estime et de ce respect succédant à tant d'orages, Malebranche se contentât de goûter un repos si chèrement acquis, l'infatigable vieillard, en cela semblable à son plus violent antagoniste, n'imaginait pas qu'on pût songer ici-bas à autre chose qu'au travail ; et il ne voyait qu'au ciel le terme de la vie agissante et laborieuse. Tantôt il préparait une édition de quelqu'une de ses œuvres; tantôt il se livrait à un travail nouveau.

1 Ms. de Troyes.

En 1712, il fit réimprimer la Recherche de la vérité; et cette édition, consciencieusement soignée, eut un immense succès qui sembla l'écho des applaudissements dont, trente-neuf ans auparavant, fut saluée la première apparition.

Il était septuagénaire , vivant plus que jamais à l'écart du monde, lorsque sa retraite fut violemment troublée par une lettre du P. de Tournemine. Ce religieux, chargé de la préface d'une seconde édition de l'admirable Traité de l'existence et des attributs de Dieu par Fénelon, s'élevait énergiquement contre quelques principes de Malebranche. Vivement affecté de ces impétueuses attaques, le philosophe, avec sa rapidité ordinaire, écrivit pour se défendre une lettre à l'archevêque de Cambrai; mais, avant de la livrer à l'imprimeur, il la lut à un ami du cardinal de Polignac. Fénelon fut averti par le prélat: et, avec une modestie touchante, une parfaite loyauté, l'auteur de l'Existence de Dieu déclara « qu'il désapprouvait la préface ; qu'il ne l'avait point vue avant l'impression ; que les preuves de Vexistence de Dieu quil avait puisées dans la Recherche de la Vérité lui paraissaient solides, et quil ne s'en était servi que parce qu'il les croyait telles. »

Celle belle simplicité, si habituelle à Fénelon, ravit le cardinal de Polignac, qui se hâta d'aller trouver le P. le Tellier et de lui lire la leltre de l'archevêque de Cambrai. Le Tellier, justement mécontent, blâma dans les termes les plus sévères et les plus énergiques la conduite peu délicate du P. de Tournemine, et exigea

9j ÉTUDE BIOGRAPHIQUE.

de lui qu'il satisfît aux plaintes de Malebranche par une déclaration publique. Cet acte parut dans le Journal de Trévoux du mois de novembre 1713. Cette affaire fut infiniment glorieuse pour. Malebranche, qui vit ainsi Fénelon se montrer de la façon la plus ouverte l'admirateur, le partisan des grands principes de la Recherche de la vérité. « M. de Cambrai, remarque très-justement le manuscrit de Troyes qui nous a conservé les détails de ce curieux démêlé, adoptait ouvertement les principes de la philosophie de Descartes et du P. Malebranche, et particulièrement ce principe fondamental du P. Malebranche, que la raison qui nous éclaire intérieurement, que les hommes consultent et qui leur répond en tout lieu, à la Chine comme en France, en un mot dans laquelle nous puisons la lumière, la vérité, la sagesse, est le Dieu même que nous adorons. »

Un livre de Boursier vint deux années plus tard troubler encore la retraite et les derniers jours du noble vieillard. L'auteur de Y Action de Dieu sur les créatures ébranlait le système des causes occasionnelles et la théorie de Malebranche sur la grâce1. Ce fut l'année même de sa mort que l'oratorien répondit à ce nouvel adversaire par ses Réflexions sur la prêmotion physique. Mais, épuisé par l'âge, accablé parla souffrance, attaché de plus en plus à ses idées particulières, il

• J Dans une lettre publiée par M. Feuillet de. Couches, Malebranche écrivait àMairan en juin 17 14 : « J'ai soixante-seize ans; je ne sais (si) je répondrai à l'Action de Dieu sur les créatures. »

VIE PUBLIQUE DE MALEBRAXCHE. Ôo

ne fait, dans ce livre, que reproduire avec moins d'énergie et d'originalité les arguments qu'il avait plusieurs fois déjà présentés au public.

Rien en ce monde ne manqua donc à la gloire de Mal ebranche ; rien non plus n'eût fait défaut à son bonh eur, si son esprit inquiet, son caractère naturellement vif et tout d'une pièce n'eût pas faibli devant la contradiction dont nul n'est exempt ici-bas. Chose étrange! Un homme si recueilli, si vraiment pieux, si pleinement perdu dans la méditation, ne savait pas supporter la critique et l'opposition. Et cependant, en voyant sa doctrine admirée par les intelligences les plus élevées, goûtée, bien qu'avec réserve, par un Fénelon, un Bossuet, un Condé, un Rancé, le philosophe, l'écrivain eût dû se trouver dignement récompensé de ses efforts. Il n'en fut pas ainsi ; tant il est vrai que rien ne saurait satisfaire complètement le cœur humain.

Le brillant éclat du nom de Malebranche, malgré les efforts du cardinal Gerdil, malgré "le zèle de l'abbé de Lignac, semblait presque entièrement éclipsé à la fin du dernier siècle; mais c'était pour reparaître plus vif et plus pur que jamais. Non pas que Malebranche rencontre aujourd'hui des partisans passionnés, enthousiastes, tels que Gerdil et André; il a, ce qui vaut infiniment mieux, de sincères admirateurs de ce que sa métaphysique a de durable, d'incontestablement vrai, d'éternellement beau. Sous quelque drapeau qu'on se .rallie, on respecte, on loue, on aime cette raison ferme et élevée, ce cœur loyal et pur, celte âme que la sou-

veraine vérité remplissait d'émotion el de tendresse, animait des plus vifs et des plus délicats sentiments. De nos jours où la philosophie a des amis d'autant plus ardents qu'ils sont plus désintéressés, il trouve au sein de cette petite société d'esprits dévoués les meilleurs et les plus sûrs appréciateurs de son génie. Élevé par ses écrits au-dessus des intérêts physiques, transporté dans des régions où il ne s'agit ni de commerce, ni d'affaires, ni d'industrie, on sent qu'en approchant de Malebranche on s'associe à un des plus dignes représentants de la vie intellectuelle el morale.

Les charmantes et aimables qualités de Malebranche, ses vives aspirations vers les choses d'en haut, el peutêtre aussi ses ingénieux paradoxes, devaient attirer à lui ces nobles femmes du xvnu siècle, si naturellement éprises de tout ce qui avait un air de grandeur, de grâce et de générosité. La marquise de l'Hôpital, louée par Leibnitz, les duchesses d'Épernon et de Renan, mademoiselle de Yerlhamont, madame d'Àubeterre furent de véritables disciples de l'oralorien. La princesse palatine Elisabeth, celle-là même à qui Descaries dédia un de ses ouvrages, échangea avec lui un commerce de lettres. Aussi le philosophe avait il l'habitude de dire que les femmes, plus dégagées de préjugés que les savants, savaient mieux lire ses livres. Cependant, suivant Ménage, madame de Lafayette n'entendait pas la Recherche de la vérité; et madame de Longueville fit obtenir un bénéfice au frère de ce docteur Dirois qui agit si vivement à Rome pour faire con-

damner le Traité de la nature et de la grâce. Mais sans doute c'était plus par amitié à l'égard d'Arnauld que par prévention contre l'oratorien que madame de Longue ville prit part à la querelle d'une manière dont s'est plaint Malebranche. L'illustre amie de madame de Lafayettc, madame de Sévigné, en regrettant comme elle des termes obscurs et des passages difficiles, admirait du moins l'esprit de l'adversaire de Port-Royal.

Enfin, une femme tenait des réunions malebranchistes. Mademoiselle de Wailly, parente du philosophe, ouvrait chaque samedi son hôtel aux admirateurs de Malebranche. On y venait disserter sur un sujet de métaphysique ou sur une question de géométrie. L'oratorien s'y rendait rarement; mais on y voyait habituellement Miron, un des rédacteurs du Journal des savants, le jésuite Aubert, qui savait par cœur presque tous les ouvrages de Malebranche, le mathématicien Saurin, le P. Germon, l'abbé de Cordcmoy; le P. André put se rendre quelquefois à ces réunions : c'était Miron qui présidait ordinairement les séances1.

Il est facile de s'imaginer quelle conversation fine, élevée, délicate, devait régner parmi ces philosophes, ces savants, ces littérateurs assemblés chez une femme d'esprit et de goût. La religion, la métaphysique, les sciences faisaient le fond de ces entretiens que le souffle de Malebranche animait. Qui n'aimerait à rencontrer

1 Voir le Recueil de pièces fugitives de l'abbé ArchLnbauld, 1717, t. III, p. 95. On y trouve une lettre datée de Troyes, le 3l mars 1706, qui devait être lue chez mademoiselle de Vailly.

quelques vestiges de ces graves et charmantes conversations, plus clignes sans cloute de passer à la postérité que les aimables, mais trop souvent futiles et frivoles causeries de la Place-Royale? Je me représente aisément Malebranche, déjà courbé sous l'âge et le travail, mais entouré de respect et d'admiration, venant assister à quelqu'une de ces réunions. Le simple et noble vieillard entretenait ses amis de ce divin pays des idées où il semblait toujours vivre ; parfois aussi, descendant de ces hautes régions, il savait, comme dit le P. Lelong, récréer et réjouir les esprits en disant avec grâce un conte qu'il imaginait. Et chacun le quittait consolé, devenu meilleur, plus ferme, plus ardent au travail, plein de ce beau désintéressement qu'inspire la lecture de ses ouvrages.

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