‹ Étude sur Marc-Aurèle, sa vie et sa doctrineChapitre 6 sur 9 · DOCTRINE MÉTAPHYSIQUE ET MORALE DE MARC-AURÈLE · texte numérisé non relu

DOCTRINE MÉTAPHYSIQUE ET MORALE DE MARC-AURÈLE

a Que le Dieu qui est eu toi gouverne un homme vraiment homme, un citoyen, un Romain, un empereur. »

(Pensée» de M.-Aurile, m, 15.)

« Si ta avais une marâtre et en même temps une mère, tu pourrais rendre des devoirs à la première, mais tu reviendrais continuellement auprès de l’autre. Ta marâtre, c’est la cour, et ta mère, c’est la philosophie. Rapprochetoi donc souvent de celle-ci, et va te reposer dans ses bras. C’est elle qui te rend la cour supportable et qui te rend supportable à la cour (1). »

Dès qu’il commença à vivre dans le palais impérial , Marc-Aurèle fit ainsi deux parts de sa vie : l’une appartint aux affaires, et l’autre à la philosophie. Mais jamais il ne les sépara entièrement, et jamais il ne se recueillit dans ses réflexions ou ses lectures que pour se rendre plus digne du souverain pouvoir et se mettre mieux à même de l’exercer.

(1) Pensées de M.-Aurèlc, vi, 12.

Il s’adonnait tout entier à la philosophie, dit Capitolin, afin de mieux servir ses concitoyens ( Dabat se totum philosophiez, amorem civium affectons) (1).

L’opposition entre les mœurs de la société qu’il gouvernait et les maximes de ses maîtres ne l’avait pas seulement attristé, elle l’avait effrayé. Il avait pressenti toute l’impuissance des efforts d’un homme pour réformer les vices d’un grand peuple, joints aux défauts éternels de la nature humaine. 11 avait redouté pour lui-même et la contagion de l’exemple , et cette corruption à laquelle tant d’âmes cédaient autour de lui, et, plus que tout le reste, l’isolement et les entraînements du souverain pouvoir.

Il fallait donc qu’il sût se suffire et trouver son appui en lui-même. 11 fallait qu’il eût une autre règle que la multitude, afin de sauver une société qui semblait se perdre. Or, cette règle, cette force intérieure, ne pouvaient lui venir que de la philosophie, d’une science morale et active, qui lui fût toujours présente, qui ne lui laissât jamais oublier sa condition et sesdevoirs, qui le renditmaître de luimême, protecteur de la liberté et des intérêts de tous, et digne ministre de la Divinité.

Chargé du bonheur des peuples et plein du souvenir du mot de Platon, Marc-Aurèle ne prend point pour modèles et pour guides les chefs d’Etat, mais les philosophes. « Qu’est-ce qu’Alexandre, César, Pompée, en comparaison de Diogène, d’Héraclite, de Socrate ? Ceux-ci connaissaient la nature de toutes choses, ils en avaient pénétré les principes actifs et le fond; leur âme était toujours dans

(1) J. Capil., M. Ant. le Phil. , § 8.

la môme assiette. Que de projets divers, combien de sortes d’esclavages, dans l’âme des autres! (1) » Il ne suffit pas, en effet, pour bien commander, pour être un modèle parmi les hommes, d’avoir été appelé au trône ou au pouvoir par le hasard de la naissance ou par le bienfait d’une adoption, par de grandes victoires ou par unegraude ambition : il faut une préparation spéciale, il faut une éducation continuelle, qui fasse connaître la nature de l’homme et l’intérêt des sociétés. C’est la leçon de Socrate à Alcibiade, dans le dialogue de Platon. C’est celle que Marc- Aurèle se répète sans cesse. « Tu ne saurais, dit-il, enseigner à lire et à écrire avant d’avoir appris; il en est de même, à plus forte raison, de l’art de bien vivre (2). »

Toute sagesse pratique, tout bon gouvernement, reposent sur une connaissance que nous devons tenir de nousmêmes et dont nous sommes le premier objet. Comment, en effet, décider aucun intérêt personnel ou social, si nous ignorons ce que c’est que l’homme et de quel tout il fait partie? Nos pensées sont tout notre être (3). Sont-elles incertaines et changeantes, notre caractère manque de stabilité ; sont-elles fausses, sans cesse notre volonté s’égare ; sont-elles incomplètes, tout nous arrête; sont-elles bonnes, au contraire, exactes et sûres, nous pouvons marcherdans une voie droite avec une entière sécurité. Platon, opposant la science fixe et invariable à l’opinion indécise et qui se contredit sans cesse, compare celle-ci à des statues de Dé-

(1) Pensées de M.-Aurèle, vm, 3.

(2) Ibid., xi, 29.

(3) Pascal, édil. Havel, p. 21. « Travaillons à bien penser. Voilà le principe de la morale. »

dale agitées d’un mouvement perpétuel et qu’on ne pourrait fixer qu’en touchant un ressort caché. Ce ressort, qui permet de donner de la fixité aux idées et à la conduite , c’est la vérité, c’est la saine affirmation de l’esprit.

Le fondement de la morale stoïcienne et de la doctrine de Marc-Aurèle est là tout entier. Que de fois dans les pensées ne voyons-nous pas la vie réduite au règne de l’opinion dans l’àme, c’est-à-dire au jugement que nous portons des choses, ou à notre manière ordinaire de penser (1)?

Pour la personne morale , les objets extérieurs et les événements ne sont rien ; l’état intérieur de l’âme, la pensée et la résolution à laquelle elle s’arrête, sont tout. « Les objets se tiennent immobiles hors de nos âmes , ils ne se connaissent pas eux-mêmes et ne peuvent nous apprendre ce qu’ils sont. Qu’est-ce donc qui nous l’apprend? C’est la raison qui nous guide (2). » Les choses ne touchent point du tout elles-mêmes notre esprit. 11 n’y a nul accès pour elles jusqu’à lui. Elles ne peuvent pas le faire changer, ni le mouvoir ; lui seul se change et se meut soi-même ; et tels sont les jugements qu’il croit devoir en porter, tels sont à son égard les objets qui se présentent (3). » « Souviens-toi que les opinions qui te remuent comme une marionnette sont renfermées au dedans de toi. C’est ce qui te fait vouloir, c’est ta vie, et, s’il est permis de le dire, c’est l’homme entier (4). » « Ainsi , telles seront tes pensées

(1) Pensées de*M.-Aurèle, il, 15; ni, 9; iv, 3; xii, 8, 22, 26.

(2) Ibid., ix, 15.

(3) Ibid., v, 19.

(4) Ibid., x, 38.

habituelles , tel sera ton esprit : car l’àme prend la teinture de nos pensées ; plonge-la donc sans cesse dans de bonnes pensées (1). »

Selon la doctrine de l’école stoïcienne, Marc-Aurèle ne sépare pas la volonté de la pensée, et il croit à la liberté comme il croit à la raison. Il est persuadé que l’on n’agit que comme on pense, et que pour bien agir il faut bien penser, « Comment peut-on se mettre en état de ne faire que les actions que la nature de l’homme demande? En se formant des maximes et des opinions propres à n’inspirer que des désirs et des actions convenables (2). »

Si nous avons une juste idée de l’homme idéal, tel que nous pouvons, tel que nous devons être ; si nous croyons fermement qu’il nous appartient , qu’il nous est bon, de réaliser une semblable perfection ; si notre âme tout entière convaincue et persuadée n’a plus qu’une pensée et qu’un désir, rien ne nous empêche de vouloir et d’accomplir ce que notre nature et notre raison commandent. La moindre hésitation, la moindre défaillance, prouveraient que nous ne sommes pasen possession decette vue etdecette croyance intérieures. Mais à qui imputer ce qui manque à notre idée ou la pleine justesse de celte même idée? N’est-ce pas une action personnelle qui se produit en nous et dont nous avons toute la responsabilité? A juger ainsi, notre liberté est toujours la même, que nous fassions mal ou que nous fassions bien, et notre acte nous demeure toujours imputable. A un autre point de vue, la vérité seule nous rend

(1) Ibid., v, 16.

(2) Ibid., vin, 1.

libres et l’erreur nous asservit; la première nous Fait obéir à la loi, la seconde nous livre au hasard. Enfin, il y a comme une troisième partie de celle théorie de la liberté. En songeant que nous sommes hommes et que nous pouvons tout ce qui est possible à la nature humaine, nous déclarons qu’il n’y a point d’action virile et morale que nous ne soyons libres d’accomplir, si notre esprit y attache notre volonté.

Ainsi présentée, cette théorie fait la partaussi large que possible à notre action personnelle et à notre initiative; elle nous représente comme entièrement maîtres de nousmêmes, comme renfermés dans notre esprit et ne relevant que de lui. Chose remarquable, aucune écolen’a parlé plus noblement de la liberté que le stoïcisme , qu’on accuse de ne pas croire à la liberté (1) : «Que le pouvoir de l’homme est grand! dit Marc-Aurèle. Il lui est libre de ne rien faire que ce qu’il sait que Dieu approuvera, et de recevoir avec résignation tout ce qu’il plaît à Dieu de lui envoyer (2). » — « C’est un mot d’Epictète : il n’y a point de ravisseur, point de tyran du libre arbitre (3). » — « Il ne tient qu’à moi de ne rien faire contre mon Dieu et contre mon génie, car nulle puissance au monde ne peut me contraindre à leur désobéir (4). »

Mais, objecte-t-on, le stoïcisme rapporte tout cecpii se fait en nous à l’intelligence, au lieu de le rapporter à

(1) Sénèque, ép. 80. « Quidquid facore te potesl bonum tecum est. Quid tibi opus est ut sis bonus ? Velle. »

(2) Ibid., xn, il.

(3) Ibid., xi, 36.

(4) Ibid., v, 10.

la Volonté. N’y aurait-il pas lieu de répondre, avec Vauvenargues, que cette dépendance de nos idées ne nous empêche pas d’être libres : car la raison est-elle moins nôtre que la volonté (1)? C’est, en d’autres termes, la réponse même de Marc-Aurèle : « Tu as la raison en partage?

— Oui. — Pourquoi donc ne pas t’en servir ? Car, si elle remplit sa fonction, que veux- tu davantage (2)? »

Cette raison, d’ailleurs, est aussi mystérieuse, aussi inexplicable, dans ses défaillances et dans ses actes, que peut l’être la volonté. D’où viennent toutes les différences de nos jugements? D’où viennent tous les changements de nos déterminations? Et si ce n’est pas nous qui pensons , pourquoi serait-ce davantage nous qui voulons ? Marc- Aurèle repousse des distinctions par lesquelles la personnalité humaine lui semble compromise; et, rapportant tout ce qui se passe en nous , et qui nous est révélé par la conscience, au principe spirituel, il conclut que nous sommes libres comme nous sommes intelligents, et que l’indépendance de notre pensée fait notre liberté. « Ce qui commande en nous, dit-il, c’est ce qui s’éveille soi-même, qui se tourne etse façonnecorame il est et comme il veut être, qui fait que tout ce qui luiarrive lui paraît tel qu’il le veut (3). »

— « Tout est opinion, et l’opinion dépend de toi. Fais dis—

(1) Vauvenargues, édit. Gilbert, p. 416 , Réflexions et maximes , 292. « Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par raison, que s’ensuivrait-il? Pourquoi, si on nous loue avec justice de nos sentiments , ne nous louerait-on pas de notre raison ? Est-elle moins nôtre que notre volonté? »

(2) Pensées de M.-Aurèle, iv, 13. k

(J) Ibid., vi, 8.

paraître quand il te plaît l’opinion , et, comme si tu ‘venais de tourner un promontoire , tu trouveras une mer tranquille, la sérénité partout, un port sans tempête (1). »

La puissance des idées est merveilleuse ; mais les idées sont nous-mêmes, et leur puissance est la nôtre 5 . Rien, du monde ne peut nous faire vouloir contre nos idées ; et, lors même que nous paraissons obéir à des conseils étrangers, nous ne faisons que suivre le commandement intérieur. « Souviens-toi que changer d’avis et te soumettre à qui te corrige, dit Marc-Aurèle, ne te rend pas moins libre que tu n’étais : car c’est une action produite par un effet de ta volonté et de ton jugement, par conséquent l’accomplissement de la pensée de ton âme (2). »

Ce n’est pas contre les sages conseils qu’il faut être en garde , puisqu’ils ne font que nous rendre à nous-mêmes et nous remettre dans l’état dans lequel nous voudrions toujours être ; mais nous devons être armés sans cesse contre l’erreur, contre l’oubli des idées auxquelles nous voulions toujours croire dans les moments où nous étions meilleurs. Ce qui nous trompe , ce qui nous égare , ce sont des actes imprudents que nous pouvons éviter en nous rappelant leurs funestes conséquences ; c’est le trop de précipitation à juger d’une manière absolue sur le témoignage partiel d’un de nos sens, ou bien à croire aux exagérations et aux chimères de l’imagination. Telle est en effet la cause principale qui nous fait méconnaître à la fois la nature des choses et nos intérêts réels , et qui nous fait

(1) Ibid., xn. 22.

(2) lbid.,”vm, 16.

passer par tant de déceptions et de fautes. Le recueillement, l'observation, l’analyse, la comparaison, peuvent seuls nous faire connaître les choses dans leur nature intime et dans leurs rapports , et nous maintenir dans une science fixe et féconde.

« Il faut contempler les formes dépouillées de leur écorce (1) « examiner la nature des choses en consi-

dérant séparément leur matière , leur forme et les rapports qu’elles ont avec les autres objets (2). » — « Il faut s’accoutumer autant que possible à analyser tout ce qui se présente selon les règles de la nature, de la morale et du raisonnement (5). » — « Il faut ne rien ajouter au premier ra pport des sens ... Il faut faire mieux encore, il faut y ajouter tout ce que doit penser de ces objets un homme instruit de cequi arrive ordinairementdans lemonde(4). »

Mais l’ennemi le plus dangereux de la vérité et du bonheur, c’es t l’im agination ; c’est contre elle surtout qu’il faut être sans cesse armé d’une analyse impitoyable (5). Plus l’ennemi se présente sous un masque séduisant, plus il faut, quoi qu’il nous en coûte, nous hâter de lui arracher ces dehors trompeurs et de le faire paraître sous ses traits véritables. Ramené à sa figure naturelle, il cessera d’être une monstruosité et un désordre dans le monde ; en reprenant sa juste place dans l’ensemble harmonieux des

(t)Ibid., xii, 8.

(2) Ibid., xu, 10. Cf., vin, 11 ; ni, 11.

(3) Ibid., VIII, 13.

(4) Ibid., vin, 49.

(5) V. Malebranche, Recherche de la vérité, passim; Bossuet, De la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. ni.

choses, il retrouvera une beauté saine et inaltérable dont la contemplation ne pourra plus être que salutaire.

Nous assistons successivement , en lisant les pensées de Marc-Aurèle, à sa peur devant l’ennemi, à sa lutte, au triomphe et à l’œuvre de reconstruction.

« La félicité, c’est de posséder un bon génie. Que fais-tu doncici, imagination ? Retire-toi, au nom des dieux, comme tu es venue ; je n’âi pas besoin de toi. Tu es venue selon ton ancienne coutume. Je ne m’en fâche point; seulement, va-l’en(l).» »

« De même qu’en présence des viandes et des autres aliments, il nous vient aussitôt dans l’idée : Ceci est le cadavre d’un poisson , ceci est le cadavre d’un oiseau...; de même que nous pensons: Ce Falerne est un peu de jus d’un peu de raisin ; cette robe de pourpre, des poilsde brebis trempés dans le sang d’un coquillage. . . et ces pensées vont au fond des choses et font aisément voir quelle est leur nature ; de même durant toute notre vie , nous devons faire ainsi ; nous devons même , quand les choses nous semblent le plus dignes de notre confiance, les mettre à nu , reconnaître leur peu de valeur et leur enlever le précieux prestige qui fait leur orgueil. C’est un dangereux imposteur qu’un dehors fastueux ; et, quand tu crois le plus t’attacher à des objets dignes de tes soins, c’est alors qu’il exerce le mieux ses enchantements (2). »

« Tu mépriseras les délices du chant , de la danse , du pancrace, si tu divises ces accents harmonieux en chacun

(1) Pensées de M.-Aurèle, vu, 17.

(8) Ibid., VI, 13.

des sons qui les composent, et si à chacun d’eux tu te fais cette question à toi-même : Est-ce donc là ce qui me ravit? Car il faudra bien que tu conviennes que non. De même pour la danse: divise-la en chaque mouvement, en chaque attitude ; de même enfin pour le pancrace. En un mot, souviens-toi partout, excepté pour la vertu ou ce qui vient de la vertu , de réduire l’objet à ses parties , et par cette division arrive à le mépriser. Enfin applique la même règle à toute ta vie (1). «

Ce mépris que commande Marc-Aurèle, il ne l’applique qu’à ce qu’il y a de faux et d’exagéré dans l’objet de notre admiration ; mais, une fois ce même objet ramené à sa forme véritable et à sa valeur réelle, son âme, que l’analyse n’a ni refroidie , ni desséchée , trouve aussitôt à admirer la beauté des moindres détails dans l’ordre régulier de l’ensemble. Les défauts même disparaissent, et il ne reste que les mille conditions diverses de l’harmonie universelle. La vue vraie des choses le laisse ainsi également éloigné d’un enthousiasme exclusif et aveugle et d’une indifférence étroite et fausse.

« Voici d’autres remarques qu’il faut faire encore. Il y a jusque dans les accidents qui affectent les productions de la nature une sorte de grâce et d’attrait. Ainsi le pain , durant la cuisson , crève dans certaines parties, et ces ouvertures qui ressemblent à des défauts dans l’ouvrage du boulanger ont je ne sais quel agrément particulier qui aiguillonne l’appétit. Ainsi encore les figues s'entrouvent à leur maturité; la maturité aussi dans les olives ajoute

(1) Ibid., xi, 2.

au fruit uu mérite particulier. Les épis courbés vers là terre , le sourcil du lion, l’écume qui découle de la gueule du sanglier, et tant d’autres choses fort éloignées, si on les regarde en elles-mêmes, du caractère de la beauté, contribuent néanmoins à l’ornement des êtres, et nous plaisent en eux , parce que ce sont des accompagnements de leur nature même. Si donc nous avions un sens , une intelligence plus profonde des lois de la production dans l’univers, il n’y a presque rien qui ne nous parût, mémo les accompagnements accidentels des choses, dans une sorte d’harmonieux concert avec tout l’ensemble. Nous envisagerions alors de véritables gueules béantes d’animaux sauvages avec non moins de plaisir que celles dont les peintres et les sculpteurs nous montrent les imitations. Une vieille femme, un vieillard, pourraient avoir, à nos yeux, aidés de la sagesse, la jeunesse, la beauté et tous les charmes de l’enfance. Il enseraitde même de bien d’autres choses, non pas de l’avis de tous , mais selon l’estime do' l’homme qui aura contracté avec la nature et ses œuvres une intime familiarité (1). »

C’est en faisant de sa pensée un petit monde où chaque chose ait sa place marquée comme dans le grand, où tout soit ramené à sa juste mesure et conserve ses rapports naturels, que l’homme découvre sa loi et sa règle. Il sait ce qu’il doit penser de lui-même et de tout ce qui l’entoure. Il sait où doivent se terminer ses affections et sa volonté. 11 ne prend plus des apparences pour des réalités. Il ne risque plus de se perdre par trop d’orgueit

(!) Ibid., III, 2.

ou par trop d'humilité; mais, toujours soutenu par une juste conscience de lui-même, il marche dans sa voie et y trouve son bonheur.

Seulement , qui assure à l’homme qu’il conservera toujours ces heureuses conditions de la santé de l’ûme , qu’il comprendra toujours bien son rôle et ne faillira jamais à le remplir ? Ce qu’il sait et veut aujourd’hui, ne cessera-t-il jamais de le vouloir? Ces définitions exactes, ces rapports précis, cette connaissance des causes, cette vue lumineuse de la nature, lui demeurera -t-elle toujours présente? L’erreur ne viendra-t-elle jamais frapper son intelligence

comme une maladie soudaine et égarer sa volonté? Il

faudrait être bien téméraire pour ne pas redouter ces crises fatales. Car quel est l’homme qui oserait se dire infaillible? Quelle est la vertu qui n’ait point passé par bien des chuteset qui soit autre chose qu’une lutte et qu’un triomphe perpétuels?

Il faut donc d’avance faire comme provision de vérités, de maximes. « De même que les médecins ont toujours prêts sous la main les remèdes et les instruments propres à la cure des maladies imprévues, de même il faut être muni des préceptes nécessaires pour connaître les choses divines et humaines (1). »

Mais où retrouver ces préceptes au jour du besoin et du danger, quand nous les oublions et qu’ils cessent de nous être présents? Il faut que nous puissions nous rattacher à notre passé, à cet autre moi meilleur que le moi actuel; à ce moi que, disions-nous, nous voudrions toujours être;

(1) Ibid., ni, 13.

à ce moi qui avait de si nobles et de si généreuses pensées, dont nous admirions les élans héroïques, dont nous désirions demeurer toujours dignes. Mais où retrouver ce moi qui existait en nous, etqui n’y existe plus? Comment peutil être encore autre chose qu’un vague et stérile souvenir, dont l’objet est à jamais insaisissable?

Le retour à l’idéal nous demeure ‘possible à la condition que nous nous soyons assurés d’avance un recours étranger, et que nous demeurions rattachés par quelque lien à la vie j’pure dont nous sommes déchus. Il faut ainsi que nous continuions à croire à un hommeou à un livre, dont nous avons été heureux de partager toutes les grandes pensées, et qui n’ont pas changé pendant que nous changions. Cette foi en une autorité qui a été un jour la nôtre sullit pour nous réveiller de notre engourdissement, pour nous rendre à la lumière et à nous-mêmes. En nous soumettant aux conseils du monitor que nous avons établi directeur de notre conscience, nous ne ferions que recouvrer notre liberté et notre raison perdues. 11 en serait de même si nous avions confié le trésor de nos sages idées et de nos bonnes résolutions à des tablettes, à des notes, à un livre. Au moment d’une faiblesse, le souvenir de ce dépôt nous rappellerait que nous sommes riches encore, et qu’il faut user de cette fortune mise en réserve.

Telle est l'utilité du Manuel, plus propre encore que le directeur à nous rendre, sans l’altérer, une science vraiment personnelle, et que nous puissions reconnaître comme notre propriété et accepter sans contrôle. En retrouvant, en effet, nos pensées -écrites de notre propre main, nous sommes sûrs de recommencer à savoir ce que

nous savions, et de n’affirmer .que ce que nous avons bien compris; nous sommes sûrs de nous redresser nous-mêmes et de reconquérir véritablement la direction de notre conduite.

Marc-Aurèle ne voulut point s'adresser à un conseiller étranger, ni se contenter des extraits de pensées qu’il avait mis en réserve pour sa vieillesse ; mais il pensa qu’il valait mieux composer lui-même et pour lui seul un Manuel. En l’écrivant, il éclairait sa propre pensée; en le relisant, il y retrouvait une vérité connue et certaine ; enfin , par ce commerce régulier avec la science morale, il acquérait une heureuse et forte habitude de bien penser qui devait lui rendre toute réflexion et toute lecture inutiles au moment de l’action.

C’est dans le .Manuel de Marc-Aurèle que nous trouvons sa doctrine morale et métaphysique sur les devoirs de l’homme envers ses semblables et sur ses rapports avec la Divinité. Do même qu’il ne sépare pas la connaissance de l’homme de la connaissance de l’univers, il ne sépare point le culte de la Divinité de l’accomplissement de nos devoirs sociaux. Un lien étroit unit ces deux choses, ou plutôt elles se confondent dans l’unité de la vie raisonnable.

La même raison, qui nous dit ce qui nous appartient et ce qui ne nous appartient point, nous désapprend à croire au mal dans nos semblables et dans le monde, comme elle nous désapprend à l’aimer en nous-mêmes. Elle nous remplit à la fois d’une immense et inaltérable charité pour tous les hommes et d’une confiance résignée et inébranlable en la suprême Providence.

Ce qui nous rend ennemis de nos semblables et en

même temps impies, c’est l’ignorance des lois de la nature humaine et de celles du inonde. Nous rapportons tout à notre intérêt propre, et, quand cet intérêt est blessé, nous prononçons que le génie du mal inspire les hommes et gouverne toutes choses ; que tout ce qui arrive est l’œuvre du hasard , et que nos semblables , qui pouvaient agir autrement, n’ont fait que céder en pleine connaissance de cause à l’intention de nous nuire. De là tant de sévérité pour autrui . tant de haines, tant de guerres, et à la fois tant de blasphèmes et de désespoir.

Pour substituer à ce désordre l’amour et le service d’autrui en même temps que la piété, il faut mieux voir sur quels principes reposent toutes choses , quelles sont les conditions et les lois de l’action de nos semblables ainsi que les lois du monde.

La première chose que nous avons dû reconnaître en nous-mêmes, c’est que notre pensée seule nous dirigeait, et que c’était faute de bien penser que nous étions amenés à mal agir. Cette règle est-elle une exception pour celui qui la découvre en soi , ou bien faut-il qu’il avoue qu’elle est commune à tous les hommes ? Si ce n’est jamais volontairement comme mal que nous voulons ce qui est contraire à la justice et à nos intérêts les plus chers, pourquoi prétendre qu’il n’en est pas de même du méchant, qu’il n’y a entre lui et nous aucune communauté, et que c’est un monstre que Dieu repousse, et que l’humanité doit renier?

Marc Aurèle est amené par ses méditations à une con-

clusion tout opposée, et voici sur quels principes il l'appuie :

1° Puisqu’il existe , se dit-il , le méchant est nécessaire dans le monde, comme toutes les choses que nous appelons mauvaises. Son existence est dans les desseins de la Divinité, et importe à l’ordredu monde, comme les maladies, les fléaux et la mort. Il faut donc l’accepter, comme tout ce qui résulte des lois éternelles et nécessaires.

2° La volonté est entièrement personnelle. Le méchant est seul responsable de son action. Seul aussi il souffre de ses défauts et de ses vices. Il ne fait de tort qu’à lui-même, et ne saurait causer aucun préjudice moral à l’homme de bien. Celui-ci n’a donc pas à se venger du méchant: car il n’est pas blessé , il n’est pas même atteint dans sa vertu par l’insulte ou par l’injustice.

3° Nous mêmes, sommes-nous infaillibles , que nous réservions notre indulgence pour les parfaits? Et ne devons-nous pas plutôt plaindre chez les autres, et tâcher de soulager, un mal dont nous avons déjà souffert, etdonl nous pouvons souffrir encore.

4° La principale raison, cependant, qui doit nous inspirer une charité sans bornes, c’est que le mal moral est une maladie dont l’homme ne souffre que malgré lui. Le méchant est comme frappé de cécité ou de folie , ou bien c’est un boiteux qui ne peut marcher droit , un captif qui ne peut sortir de sa prison, un esclave « que la servitude a abaissé jusqu’à se faire aimer », et qui croit jouir de la liberté. Vis-à-vis de ces souffrances, faut-il perdre sa paix et sa bonne volonté , ou ne faut-il pas être

plutôt comme le médecin qui conserve tout son calme au milieu des cris et du délire de ses malades , ne songeant qu’à les sauver (1)? L’homme de bien, quelles que soient

les injustices du méchant , n’a envers lui que le droit de

l’instruire et de travailler à le rendre meilleur. S’il ne réussit pas à le changer, il lui reste à le supporter et à lui donner jusqu’au bout l’enseignement de son exemple et de sa charité.

5° Enfin, une dernière raison qui doit nous empêcherde

désespérer jamais de l’âme de nos semblables, et qui doit *

nous attacher toujours à leur service comme au culte même de la Divinité , c’est le respect de la lumière intérieure qui éclaire tous les hommes. Quelque obscurcie que paraisse la raison dans une âme , qui oserait dire qu’elle est entièrement éteinte ? C’est par elle qu’il peut, jusqu’au jour de la mort, s’accomplir de ces conversions éclatantes, qui font paraître héroïque et sublime une âme prématurément condamnée. Au nom de cette communauté de la raison, qui doit nous unir les uns aux autres, comme elle nous unit à la Divinité , qui est le fondement de la société humaine et de la cité de Dieu , nous devons vivre dans une vénération et dans un culte constants du génie divin

(1) Seneca, De Clementia, i, 17. « Morbis medemur, nec irascimur; alqui et hic morbus eslanimi: mollem medicinarm desiderat, ipsumque medentem minime infestum ægro. Mali medici est desperère ne curet. Idem in his quorum animus affectus est facere debebit , cui crédita salus omnium est : non cito spem projicere, nec mortifera signa pronunliare. Luctelur cum vitiis, résistât ; aliis morbum suum exprobret, quosdam molH curatione decipiat, citius meliusque sanaturus remediis fallentibus.

que chacun de nos semblables porte en soi, comme nous faisons pour celui qui est en nous-mêmes.

Telles sont les raisons sur lesquelles repose la charité stoïcienne. Elles ont trop de valeur dans la doctrine de Marc-Aurèle, elles revêtent dans ses Pensées une expression trop haute et trop pure , pour qu’il ne soit pas nécessaire de les mettre chacune en lumière par quelques textes empruntés à cet admirable livre.

i° Le mal moral est nécessaire.

« C’est folie d’aspirer à des choses impossibles. Or, il est impossible que les méchants n’agissent pas comme ils font(i). » « Ils sont nés pour faire nécessairement ce qu’ils font , et celui qui le trouve mauvais ne veut pas que le figuier ait du lait (2). » « Te mets-tu en colère contre quelqu’un qui sent mauvais? Te mets-tu en colère contre quelqu’un qui a I’haleine puante? La bouche de l’un, l’estomac de l’autre, sont ainsi faits. Il est impossible que d’un tel corps il ne sorte pas une telle odeur... (3). » « Qu’y a-t-il de mauvais ou d’étrange qu’un ignorant fasse ce qui est oeuvre d’ignorant? Vois si tu ne devrais pas plutôt t’accuser toi-même de ne pas t’être attendu aux fautes qu’il devait commettre. La raison devait te faire présumer que vraisemblablement il commettrait la faute ; c’est pour l’avoir oublié que tu t’étonnes qu’il l’ait commise(4).»

(t) Ibid., v, 17.

(2) Ibid., iv, 6.

(3) Ibid., v, 28.

(4) Ibid., ix, 42.

* Si quelqu’un t offense par son impudence , fais-toi aussitôt cette question : Est-il possible que dans le monde il n’y ait point d’impudents? Cela ne se peut. Ne demande donc pas l’impossible. Celui-ci est un de ces impudents qui

devaient nécessairement se trouver dans le monde. Ne

manque pas d’en dire autant du fourbe, du traître, de tout autre méchant : car, en te rappelant qu’il est impossible de ne pas rencontrer des hommes de cette espèce, tu en seras plus indulgent pour chacun d’eux (1). »

« Si tu le peux, corrige-les; dans le cas contraire, souviens-toi que c’est pour l’exercer envers eux que Dieu t’â donné la "bienveillance/' Les dieux eux-mêmes sont bienveillants pour ces êtres. Ils les aident, tant leur bonté est grande, à acquérir santé, richesse, gloire. Il t’est permis de faire comme les dieux, ou, réponds, qui t’en empêche (2)? » « Mais, dira-t-on, l’homme a de la raison ; il peut, avec de l’attention, reconnaître qu’il se trompe. Eh bien ! tu as de la raison , sers-t’en pour redresser la sienne; remontre-lui son devoir, avertis-lede sa faute; s’il t’écoute, tu le guériras ; il est inutile de te fâcher (3). »

Dans ce dernier passage , Marc Àurèle répond à une objection tirée de l’indépendance absolue de la liberté humaine. Sans s’arrêter à discuter une théorie qui lui semble conduire à la hainede ses semblables ou à une abstention égoïste, il montre que notre action est complètement indépendante de la faute d’autrui, et des motifs de cette

(1) Ibid.

(2) Ibid., ix, 1t.

(3) Ibid., v, 28.

faute , et qu’en présence de l’abus de la liberté coipine de la nécessité morale, notre obligation de faire le bien demeure entière, sans que rien puisse nous en dégager.

2° Le méchant ne fait tort qu au méchant.

« La meilleure manière de se venger des méchants, c’est de ne pas se rendre semblable à eux (1) • ; sans cela, si nous cherchions aussi à leur nuire, nous ferions ce qu’il s ont voulu faire contre nous, etcequileur était impossible; nous causerions véritablement notre mal. Mais, tant que notre volonté n’a pas été pervertie par le désir de la vengeance « les fautes des autres ne sont un mal que pour eux » (2). « 11 faut donc laisser les fautes d’autrui où elles sont » (5), et ne pas laisser arriver jusqu’à nous la contagion de leur intention coupable. En effet, « la volonté de mon prochain m’est aussi indifférente que le sont pour moi son àme et son corps. Car, quoique la nature nous ait principalement faits les uns pour les autres, cependant chacun de nos esprits a son domaine à part. S’il en était autrement, un méchant homme aurait pu me rendre méchant comme lui , pouvoir que Dieu n’a pas voulu lui donner , puisqu’en me rendant méchant il me rendrait aussi malheureux (4). » Ainsi donc, «puisque ceux qui me font obstacle dans le chemin de la droite raison ne peuvent point me détourner de

„ (I) Ibid -, VI, 6.

(â) Ibid., xii, 26.

(3) Ibid., ix, 20. -

(41 Ibid., vin, 56. — C’est la pensée que Platon fait exprimer à Socrate, dans son apologie. « Si vous me condamnez, étant tel que je viens de le déclarer, vous ne ferez de tort qu’à vous-mêmes. En effet ,

la verltl, je ne 'dois point cesser de les aimer (i). »

«On tue, on massacre, on maudit (les empereurs); cela m’empéchera-t-il de conserver une âme pure, modérée, juste? Telle qu’une source d’eau claire et douce qu’un passant s’aviserait de maudire; la source n’en continue pas moins de lui offrir une boisson salutaire; et, s’il y jette de la boue et du fumier, elle se hâte de les dissoudre, de les laver, sans en être altérée (2). »

5° Nul homme n’est infaillible.

Ce qui nous rend si rigoureux dans notre justice, comme ce qui rénd insensible le riche, enivré de sa prospérité, c’est l’oubli que nous pouvons tomber nous-mêmes dans le vice ou dans la pauvreté , que nous avons longtemps lutté contre la faiblesse morale ou contre la misère, et que notre condamnation ou nos refus pourraient un jour être retournés contre nous.'

» Dès que tu t’offenses delà faute de quelqu’un, reviens aussitôt sur toi et réfléchis aux fautes semblables que ta commets, comme quand tu regardes comme un bien l’argent, le plaisir, la vaine gloire et les choses de ce genre.

ni Mélitus ni Anytus ne me nuiront en rien ; cela n’est pas en leur puissance : car je ne crois pas que les dieux aient donné au méchant le pouvoir de nuire à l'homme de bien. » Epiclèle exprime la môme idée d’une façon plus rude, mais plus explicite encore : Arrien, Discours d’Epictète, iv, 5. « Ton voisin t’a jeté des pierres : as-tu pour cela commis quelque faute? — Mais il a tout brisé chez moi. — Es-tu un vase? Non, mais une volonté. »

(1) Ibid., xi, 9.

, (î) Ibid., vnt, 5t.

En t’appliquant à cette idée, tu auras bientôt oublié ta colère^). » — «Souviens-toi que tu pèches toi-même bien souvent et que tu ressembles aux autres; que, si tu t’abstiens de certaines fautes, tu n’en as pas moins le penchant qui les fait commettre , bien que la lâcheté , la vanité , ou tout autre vice de ce genre, t’en fasse l’abstenir (2). »

4" Le mal est involontaire.

Marc-Aurèle n’est ici que l’un des interprètes de la grande doctrine socratique, si bien développée par Platon et si énergiquement exprimée par Epictète. Lui-même en rend témoignage.

« Il n’y a point d’âme, dit Platon, qui ne soit privée malgré elle de la connaissance de la vérité, et qui, par conséquent, ne soit privée malgré elle des vertus de justice, de tempérance, d’égalité d’âme et autres, qui ont un principe commun. C’est ce qu’il est essentiel de ne jamais oublier ; tu en seras plus indulgent pour l’espèce humaine (3). »

« Tu as pitié, avait dit Epictète, des aveugles, des boiteux; pourquoi n’as-tu pas pitié des méchants? Ils sont méchants malgré eux, comme les autres sont boiteux et aveugles (4). *>

Marc-Aurèle exprime les mêmes pensées, presque dans les mêmes termes: « Nous devons avoir pitié des hommes,

(t) Ibid - ., x, 30.

(2) Ibid., xi, 18, 4°.

(3) Ibid., vii, 63. Voir Platon, le Protagoras.

(4) Arrien, Disc. d'Epict., 1. i.

à cause de l’ignorance où ils sont des vrais biens et des vrais maux. Cette imperfection est aussi pardonnable que celle d'un aveugle qui ne peut distinguer le blanc d’avec le noir (1). «

Notre pitié s’augmentera si nous réfléchissons à toutes les suites de cette ignorance; mais elle ne demeurera point stérile, puisqu’en connaissant la cause du mal, nous aurons le moyen d'y remédier. « Il ne tient qu’à loi de remettre dans le bon chemin celui qui s’est égaré : car tout homme qui manque à son devoir manque le but général qu’il s’est proposé.. . ; il ne se porte à ce qu’il fait que parce qu’il y trouve de la convenance et de l’utilité. — Mais, diras-tu, il se trompe. — Détrompe-le et in- Struis-le, mais sans te fâcher.... Fais-lui connaître son erreur ; et , si tu ne peux y parvenir, n’accuse que toimême, ou plutôt ne t’accuse pas (2). »

Cette croyance que le mal est involontaire nous rend ainsi plus faciles nos devoirs envers nos semblables. « C’est le propre d’un homme d’aimer ceux même qui l’offensent. On les aimera si l’on vient à penser que c’est par ignorance et malgré eux qu’il font des fautes (3). « Une lutte s’engagera alors entre cette affection éclairée qui connaît la maladie, et qui veut la guérir, et la volonté pervertie qui ignore qu’elle est malade, et qui n’a besoin , que d’être rendue à la conscience d’elle-méme et de son bien véritable.

(1) Pensées de M.-Aurèle, U, 13.

(2) Ibid., ix, 42 ;x, 4.

(3) Ibid., vu, 22.

o° Tous les hommes sont unis par la communauté de la raison.

Ce qui sépare les hommes et les met en lutte les un9 contre les autres, c’est l’oubli de leur destinée commune. Faute de se connaître, ils poursuivent des fins opposées ; au lieu de s’associer dans une même action juste et utile à tous, ils sacrifient à la fois leurs intérêts personnels et l’intérêt public. Cependant ils sont tous unis par la nature et par la possession d’invariables vérités. Ces vérités sont la lumière et la règle de chacun, comme elles sont le principe même de l’ordre dans l’univers : c’est la raison, à la fois le propre de chaque homme et la propriété commune de l’humanité ; c’est l’essence même de l'Être suprême , dans lequel toute intelligence reconnaît son principe et sa tin. « 11 y a un lien de parenté qui unit chaque homme à tout le genre humain, non par le sang et par la naissance, mais par une participation à une même intelligence.... L’esprit de chacun de nous est un dieu émané de l’Être suprême (i). . . Aussi, quand je songe à la nature de celui qui m’a offensé, et qu’il est mon parent, non par la chair et le sang, mais par notre commune participation à un même esprit émané de Dieu, je ne puis me tenir pour offensé de sa part.... 11 est impossible que je me fâche contre un frère ^ et que je le haïsse : car nous avons été faits tous deux pour agir de compagnie, à l’exemple des deux pieds, des ^ deux mains, des deux paupières, des deux mâchoires.

(1) Ibid., xii, 46.

Digitizi

Ainsi il est contre nature que nous soyons enne mis (1). «

Puisque c’est par l’intelligence seule que nous nous élevons à l’imitation de ce qu’il y a de plus parfait, et que nous pouvons y porter les autres à notre exemple, notre premier devoir, pour ne pas nuire à nos semblables et pour leur être utiles, c’est de travailler, avant tout, à nous rendre nous- mêmes raisonnables. Ce n’est qu’à celte condition que les autres pourront voir en nous un frère, et que nous pourrons leur offrir la véritable fraternité.

Plus notre charité est grande, plus notre ardeur de nous dévouer aux intérêts des autres est vive, plus nous devons faire passer le soin de notre àme avant tout autre soin : car où serait l’utilité de notre dévouement si nous ne cédions qu’au zèle d’un sentiment aveugle? Où seraient les ressources de notre charité si cette àme, que nous voulons faire servir au profit de tous, nous ne l’avions pas d’abord rendue digne d’une telle œuvre; si, avant d’aider les autres, nous ne nous étions pas mis en état de n’avoir pas besoin d’aide; si, avant de vouloir les soutenir dans leur vertu, nous n’étions pas sûrs que la nôtre

! peut aller sans soutien étranger ; si, enfin , nous n’étions pas devenus hommes pour exercer la grande vertu de l’humanité.

Ce retour constant sur soi-même, loin d’être le produit

(1) Ibid., n,l.

de l’égoïsme, est, au contraire, la condition môme de la

vraie charité, et c’est à ce titre que Marc-Aurèle le recommande sans cesse. Il faut, dit-il, se rendre bon avant de corriger les autres; c’est par là qu’il faut commencer,.

c’est là l’œuvre la plus facile et la plus sûre; Toute autre préoccupation ne pourrait que nous distraire et nous perdre. Quand nous saurons nous suffire à nous-mêmes , alors il sera temps de nous rappeler que nous ne sommes pas nés pour nous seuls, mais pour la société; et alors seulement nous pourrons nous occuper des affaires des autres, sans danger pour eux ni pour nous, et avec la certitude de leur être utiles. ~

« Que de temps il gagne celui qui ne preud pas garde à ce que le prochain a dit, a fait, a pensé, mais seulement à ce qu’il fait lui-même, afin de rendre ses ac-

lions justes et saintes. Agalhon disait: Ne regarde point ; autour de toi les mœurs corrompues, mais cours sur la ligne droite, devant toi, sans jamais dévier (1). » — « Il serait, en effet, ridicule que tu ne voulusses pas te dérober à tes mauvais penchants, ce qui est très possible, et que tu prétendisses échapper à ceux des autres, ce qui ne se peut pas (2) . » — a Ne va donc pas user la part qui te reste de vie en pensées dont les autres soient l’objet, à moins que tu ne les rapportes à quelque but d’intérêt public. ' Ce serait faire défaut à l’accomplissement d’un autre devoir que d’occuper ton esprit de ce que fait un tel, et du pourquoi, et de ce qu’il dit, et de ce qu’il machine, et de ce

(1) Ibid., iv, 18.

(2) Ibid., vu, 71. '

qu’il a dans l’âme; ce serait te détourner du culte de ta raison et de ta volonté (1 ). »

Mais cette élude de soi- même , point de départ nécessaire de toute activité humaine, n’est qu’une préparation à la vie pratique ou sociale. Seul le service de l’intérêt public satisfait entièrement notre nature.

« Tous les autres êtres ont été organisés en vue des êtres raisonnables, comme dans tout ordre de chose l’intérieur est fait pour le supérieur; les êtres raisonnables existent les uns pour les autres. Le premier attribut de la condition humaine, c’est donc la sociabilité (2).» — « Ce qui est inutile à l’essaim n’est pas utile à l’abeille (5). » — « Ai-je fait quelque chose pour la société, j’ai servi mon propre intérêt (4). » — « Personne ne se lasse de recevoir du bien. Or, c’est se faire du bien que de faire des actions conformes à sa nature. Ne te lasse donc point de faire du bien aux autres , puisque par là tu t’en fais à toimême (5). n — ■< Ai-je quelque fonction à remplir, je m’en acquitte en la rapportant au bien de la société (6). »

Il n’y a point de bonheur pour l’homme au-dessus d’une vie semblable. C’est une existence divine. Il n’y a qu’une chose qui puisse ajouter à sa béatitude, c’est de contempler en même temps que les siennes toutes les actions

(1) Ibid., ni, 4.

(2) Ibid., vu, 55.

(3) Ibid., vi, 54.

(4) Ibid., xi, 4. Sénèque dit de même, ép. 48 : « Alteri vivas oportet, si tibi vis vivere. »

(5) Ibid., vu, 74.

(6) Ibid., vm, 23.

produites par les autres pour l'intérêt de l’État et pour la gloire de la uature humaine. « Que tous tes plaisirs, dit Mare-Aurèle, soient de passer d’une action sociale à une autre de même nature, en te souvenant toujours de Dieu(l). » — « Quand tu voudras te donner du plaisir, songe aux excellentes qualités de tes contemporains, comme à l’activité de celui-ci , à la pudeur de celui là, à >.-v la libéralité d’un autre, et ainsi du reste : car il n’y a rien de si agréable que l’image des vertus qui éclatent dans les mœurs de ceux qui vivent avec nous, lorsqu’on les rassemble sous un même point de vue. Aie donc toujours ce tableau sous les yeux (2). »

Bien que le bonheur de nos semblables doive être notre principal objet et notre principale récompense, notre charité doit demeurer entièrement désintéressée et ne pas se rebuter des obstacles qu’elle rencontre. Ce n’est pas seulement à autrui, c’est avant tout à nous-mêmes, que nous devons de servir la société. Que ne peut, d’ailleurs, la bonne volonté? « Que la bienveillance est invincible, pourvu qu’elle soit sincère, sans dissimulation et sans fard ! Car que pourrait faire le plus méchant des hommes sr tu persévérais à le traiter avec douceur ; si dans l’occasion, tu l’exhortais paisiblement, et lui donnais sans colère, alors qu’il s’efforce de te faire du mal, des leçons comme celle-ci: « Non, mon enfant, nous sommes nés pour autre chose ! Ce n’est pas moi qui éprouverai le mal, c’est toi qui t’en fais à toi-même. » Montre-lui adroitement, par une considération générale, que telle est la

(1) Ibid., vi, 7.

(2) Ibid., vi, *8.

règle ; que ni les abeilles n’agissent comme lui, ni aucun des animaux qui vivent en troupe. N’y mets ni moquerie, ni insulte, mais l’air d’une affliction véritable, d’un cœur que n’aigrit point la colère, non comme un pédant, non pour te faire admirer de ceux qui sont là ; mais n’aie en vue que lui seul, y eût-il môme là d’autres témoins (i). »

Marc-Aurèle trouve à la fois, dans sa doctrine et dans son cœur, la règle d’un dévouement éclairé et salutaire, qui ne s’impose pas, mais qui persuade ; qui n’a rien d’aveugle ni de fastueux, mais qui est réfléchi et sincère, simple et aimable.

Si des efforts inspirés par tant de bonté et dirigés avec tant de sagesse demeurent infructueux, nous ne pouvons, dit-il, que le regretter, nous n’y pouvons rien changer. La volonté saule jious appartient, le. réauiiat ne dépend pas de nous. Peut-ôtre même ne faut-il pas nous plaindre de n’avoir point réussi. Ce qui était impossible n'était pas sans doute dans le dessein de l’éternelle sagesse. Quand même la vérité ne pourrait triompher de l’ignorance, quand même la justice demeurerait opprimée, il faudrait, sans cesser de croire en elles et de travailler pour leur triomphe, accepter leur défaite comme l’accomplissement d’une loi mystérieuse.

Marc-Aurèle, en humiliant ainsi devant sa foi religieuse sa croyance au règne de la vertu dans le monde, ne fait que sauvegarder celle-ci contre de trop fréquentes défaillances. En effet, le prétexte ordinaire de ceux qui renoncent au culte de la vertu et au service de leurs semblables, c’est

(1) Ibid., xi, 18, 9 U .

ou le triomphe de l’injustice, ou l’ingratitude des hommes. A quoi bon, dit on, des tentatives stériles pour une victoire impossible. A quoi bon se sacrifier pour qui veut se perdre et ne nous saurait aucun gré de le sauver ? De semblables questions, qui semblent demeurer sans réponse, conduisent à un désespoir stérile et à une abstention fatale. Avec sa raison qui lui dit qu’on fait le bien pour le bien, qu’en servant les autres c’est soi-même que l’on sert, et qu’ainsi on trouve toujours sa récompense dans son acte, Marc-Aurèle se commande à lui même de ne reculer ni devant sa propre impuissance ni devant l'ingratitude.

« Lorsque tu as voulu faire du bien, dit-il, et que tu y es parvenu, pourquoi, en homme sans jugement, rechercher autre chose : la réputation de bienfaisance ou la gratitude (1) ? Quand tu te plains d’un homme sans foi, d’un ingrat, reviens sur loi-même : car c’est évidemment ta faute, d’avoir cru qu’un homme sans foi serait fidèle, ou d’avoir eu, en faisant du bien, autre chose en vue que d’en faire et de goûter dans le moment tout le fruit de ta boune action. Eh ! que cherches-tu de plus en faisant du bien aux hommes ? Ne te suffit-il pas d’avoir agi convenablement à ta nature? Tu veuxen être récompensé ?C’esl commesi l’œil demandait à être récompensé parce qu’il voit, ou les pieds parce qu’ils marchent • car, comme les parties du corps ont été faites pour une fin, et qu’en agissant selon leur structure, elles ne font que ce qui leur est propre, de même aussi l’homme, ayant été créé pour être bienfaisant, n’a fait que remplir les fonctions de sa nature lorsqu’il a fait du bien

(t) Ibid., vu, 73.

à quelqu’un , ou qu’il a contribué à lui procurer des avantages extérieurs. Il a dès lors tout ce qui lui appartient. » (I)

Cette pensée est souvent dans le livre de Marc-Aurèle, et il trouve, pour la rendre, les plus touchantes et les plus magnifiques comparaisons.

« Il y a tel qui, après avoir fait plaisir à quelqu’un, se hâte de lui porter en compte cette faveur. Un autre ne fait pas cela, mais il a toujours présent à la pensée le service qu’il a rendu, et il regarde celui qui l’a reçu comme son débiteur. Un troisième ne songe même pas qu'il a fait plaisir, semblable à la vigne qui, après avoir porté du raisin, ne demande rien de plus, contente d’avoir porté le fruit qui lui est propre. Le cheval qui a fait une coursa, le chien qui a chassé, l’abeille qui a fait du miel, et le bienfaiteur, ne font point de bruit, mais passent à quelque * autre action de même nature, comme fait la vigne qui dans la saison donne d’autres raisins (2). »

« 11 semble que le soleil se fond en clartés; mais, quoiqu’il répande partout sa lumière, il ne s'épuise pas : car ce n’est pas une perte de substance, mais une simple extension. Le mot grec Àxtîveç, qui désigne ses rayons, vient du verbe èxt ewiolcu, qui signifie s’étendre. On peut juger de son action en considérant la lumièr£ qui entre dans un lieu obscur par un passage étroit : toute cette lumière s’étend d’abord en ligne droite, mais à la rencontre du corps solide qui sépare

(1) ll.id., ix, 42.

(2) Ibid., v, 6.

le lien fermé d'avec l’air exlérieur elle se divise : ce qui reste en dehors s’y arrête sans s’écouler ni tomber. Or, c’est ainsi que doivent être les épanchements de ton âme au dehors. Elle doit s'étendre jusqu’aux objets sans se dissiper, sans user de violence, lorsquelle rencontre des difficultés, et sans s’abattre; il faut qu’elle s’arrête simplement et quelle continue d’éclairer tout ce qui pourra recevoir sa lumière. Ceux qui refuseront de s’en laisser pénétrer auront donc voulu s’en priver eux-mêmes (1). • La charité ainsi comprise ne peut jamais être un sacrifice; “eTfe est notre principale fonction, la satisfaction la plus complète de notre nature. On ne peut remplir ses devoirs envers soi même sans obéir à ce premier commandement de la raison, et sans concourir, autant qu’il est donné à l’homme, à l’ordre universel. Seulement cette charité doit n’avoir rien de tyrannique, et ne s’armer aue de douceur; elle ne veut pas dominer l’homme extérieur et sensible pris par les mauvais côtés de sa nature, mais elle veut pénétrer au fond de l’ùme, et y régner pour son bien véritable, au nom de ses plus uobles facultés. Elle nfl sépare pas la fin des moyens, mais elle justifie sans «'esse son but par son action même, pouvant, si elle manque le premier, se contenter du mérite de la seconde. Jamais il n’y a lieu pour elle de se décourager, car elle se répète sans cesse qu’elle a tout ce qu’elle peut avoir et tout ce qu’elle désire. Elle a mis dans sa volonté toute la raison qu’elle pouvait y mettre; la Divinité même s’y est ainsi associée autant que le lui permettaient sa sagesse et les

(1) Ibid., vin, 57.

lois étemelles. Elle n’a causé aucun mal, elle a produit tout le bien qu’il lui était donné de produire. Elle n’a rien à regretter, rien à se reprocher; elle n’a aussi rien à réclamer. En effet, que pourrait-elle vouloir au delà de ce qu’elle a obtenu eide ce qu’elle possède? Surfont quand elle a tant acquis de mérite, quand sa vertu s’est montrée si grande, quelle compensation pourrait lui être due, comme si elle avait fait une perte réelle?

Dans la doctrine de Marc-Aurèle, comme dans celle de toute l’école socratique, le bien moral est considéré comme ayant une valeur infinie ; à côté de lui , tous les autres biens sont sans prix ; perdre ceux-ci pour l’obtenir, ce serait ne rien perdre. Acquérir ces mêmes biens quand déjà on possède le bien moral , ce serait ne rien acquérir, tant il y a un intervalle impossible à mesurer entre le bonheur de la vie raisonnable et tous les autres bonheurs. Le premier est la réaiité et la plénitude éternellement immobile; les autres ne sont que des apparences vaines et changeantes. Quand le premier remplit notre âme, que pourrait le reste, si ce n’est nous apporter la privation et le trouble ?

Pour bien comprendre le véritable caractère de cette morale, qui renferme si étroitement l’homme dans une œuvre toute sociale, et dans une espérance tout humaine, > qui se passe de sanction en celle vie comme de sanction au delà de celte vie, il faut ne pas oublier l’idée que les

stoïciens se font de la Divinité et de ses rapports avec le monde.

Comme ses maîtres, Marc-Aurèle ne sépare pas le monde de Dieu. Plus qu’eux il a peur des spéculations métaphysiques, etilnes’arrêtepaslongtempsaux questions que pose une téméraire curiosité, et auxquelles l’imagination se hâte trop souvent de répondre. Mais, sans se faire une théodicée complète et rigoureuse, il sait que rien n’arrive dans le monde sans une loi, et qu’il n’y a rien audessus de la raison. Comment la loi et la raison existentelles et agissent-elles? Il ose avouer qu'il l’ignore; mais cette ignorance ne l’inquiète point, car elle ne l’erapéche pas de voir partout claire et lumineuse cette domination toute-puissante de la loi et de la raison. C’est ce qu’il appelle le règne de la Divinité, ou le gouvernement de la Providence.

Partout, dans l’action incessante de la nature, il ne découvre qu’ordre et qu’harmonie , qu'unité et que grandeur. Nulle part il ne voit de désordre ni de contradictions, de confusion ni de mal. Rien ne lui semble livré au caprice et au hasard , mais tout lui paraît soumis à une nécessité souverainement bonne. Au-dessus des lois particulières qu’il comprend, et auxquelles il obéit, il a lesentiment de lois supérieures, qu’il accepte sans les comprendre, etdevantlesquellesils’inclineavec respect. Dans l’immensité de l’espace et du temps il voit partout resplendir la souveraine beauté du bien, qui l’enivre de joie et d’amour # Tout ce que l’intelligence, qui lui découvre ces merveilles, lui montre comme possible et comme son œuvre, il s’y porte avec une joie ardente et une force invin-

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