‹ Étude sur Marc-Aurèle, sa vie et sa doctrineChapitre 7 sur 9 · OG · texte numérisé non relu

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cible ;'tout ce qu’elle lui fail voir en dehors de son acliôn, et comme l’effet régulier de la nécessité qui domine toutes choses, il s’abstient de le condamner; loin de là, il l’accepte avec une sérénité inaltérable.

Par cette raison suprême, qui embrasse à la fois tout ce qui est en lui et tout ce qui existe en dehors de lui, tout ce dont il a une conscience claire et distincte et tout ce qui échappe à sa connaissance , tout ce qui est du domaine de sa volonté et tout ce qui relève d’une autre puissance, il se place au-dessus de toutes les contradictions qui semblent exister entre l’intérêt de l individu cl celui du monde, la liberté de l'homme et la nécessité suprême, les changements de toutes choses et l’immuable régularité qui y préside; et, de ces hauteurs intellectuelles, il voit disparaître toute barrière entre l’effort de l’homme et la résistance de la nature, lin effet, par l’ordre de la raison, la volonté, soumise et libre toutensemble, veut égalemenlcc qtfelle peut et ce qu’elle ne peut pas, son action et ce qui la limite, ce qui est de l’homme et ce qui est d’une puissance supérieure. L’abstention devient ainsi l’une des formes et l’un des éléments nécessaires de l'action humaine. Elle la règle et la complète. Elle y ajoute, en quelque sorte, tout ce qui lui manque, puisqu’elle est volontaire, et qu’en agissant, comme en s’abstenant , l’homme remplit les deux parties de son rôle , et satisfait à la fois sa propre nature et l’universelle nature, la raison qui est en lui et la raison suprême.

D’un semblable point do vue toutes les dj§tinctions disparaissent. L’homme n’est plus dans le monde , comme un empire à part, ayant sa destinée indépendante et son

rôle isolé; mais il est partie ialégrante du monde , et associé à son action collective. Ce qu’il fait pour la société , il le fait pour lui-même. Ce qu’il fait contre la société, il le fait également contre lui-même. Sa vertu, en servant ses plus chers intérêts et ceux de ses semblables, sert en même temps à glorifier la raison éternelle. Une communauté sainte s’établit ainsi d’une façon toute spirituelle, mais dont la certitude est incontestable, entre la Divinité , la société et l'homme. C’est pourquoi il n’y a plus lieu d’espérer comme prix de la vertu la possession de Dieu et la vie véritable; l’une et l’autre se trouvent dans la vertu même, aussi bien que ce que nous nommons^ raison et la vérité. Ecartons nos sens et notre imagination, qui nous empêchent de comprendre // celte union et elle nous apparaîtra dans toute sa clarté. Nous la verrons se produire dans notre volonté même,!, qui pose à la fois ces trois choses : la loi divine , la loi! sociale et la loi de l’individu ; qui fait entrer dans un acte* d’un instant la vérité éternelle , et qui nous rend pendant fl cet instant l’égal de Dieu. En effet, nous sommes alors » Raison, comme Dieu, disons-nous, est Raison. Notre volonté n’est autre que la sienne : car nous ne voulons ce qu’il nous semble bon de vouloir qu’avec une restriction qui subordonne notre volonté à la volonté divine , en lui commandant de s’arrêter devant l’impossible et le nécessaire.

Tel est l’idéal de la morale humaine, et aussi de la morale religieuse, inséparable de la première. Telle est la perfection à laquelle l’être raisonnable est tenu d’aspirer, et par laquelle il se rend semblable à Dieu. Tout est

renfermé dans la raison reine de la volonté. Qu’un jugement sain nous fasse voir le possible et le réel, nous le fasse aimer et vouloir comme le bien même ; cette science suprême nous affranchit de toutes les servitudes d’une volonté égarée par l’ignorance, et nous fait, comme Dieu , maîtres de nous-mêmes et des choses dans la mesure ^ de notre humanité.

L’on peut donc dire également que la morale de Marc- * Aurèle est éminemment religieuse, ou que sa religion est toute morale : car il ne sépare d'aucune manière la religion de la morale, et il renferme le culte et la possession de Dieu, comme l’accomplissement de la loi humaine, dans l’insaisissable présent où se produit la volonté raisonnable.

« Nul, dit-il, ne connaîtra jamais les choses humaines, ^s’il ne sait le rapport qui les unit aux choses divi- ' nés (1). » « 11 faut vivre avec les dieux. C’est vivre avec ' les dieux que de leur montrer sans cesse une âme satisfaite de son partage , obéissant à tous les ordres du génie qui est son gouverneur et son guide, don de Jupiter,

émanation de sa nature. Ce génie, c'est l’intelligence et la raison de chaque homme (2 j . * « Si lu dédaignes tout le reste pour t’occuper uniquement du culte de cet esprit dont la source est divine et qui le guide, tu te rendras digne du monde qui t’a donné l’être (3'. » « Les dieux ne se soucient pas d’être simplement loués par des êtres raisonnables, mais de trouver parmi ces êtres des âmes

(1) Ibid.

(2) Ibid., v, 27.

(3) Ibid., xii, t.

Digitiz

— tut> —

en loul pareilles aux leurs.... qui fassent tout ce qui convient à la raison qui leur est propre (1). »

Si Marc-Aurèle emploie le plus souvent le mot les (lieux, c’est que son temps lui fournissait ce pluriel pour désigner la Divinité. Mais jamais il ne leur attribue qu’une raison et qu’une volonté, jamais il ne voit en eux que la loi suprême et immuable, en laquelle subsistent toutes les lois. S’il ne dit pas toujours Dieu , s'il n’affirme pas d’une manière expresse sa nature , il ne faut y voir que son éloignemeut pourla métaphysique et pour ics systèmes(2), et non l’incertitude de sa doctrine et de sa foi. Il découvre toutes les faces de la Divinité, telle qu’elle se manifeste à sa pensée ; il crroit en elle; mais il s’abstient de toucher à l’objet de son culte, de peur de l’altérer. Au lieu de le chercher en dehors de l’homme et du monde, au risque de le perdre, il le rattache au monde et à l’homme afin d’atteindre plus sûrement l’éternelle révélation de Dieu.

« Obéis à Dieu : car, comme dit un poète, ses lois gouvernent tout. — Mais s’il n’y a que les atomes élémentaires ? — En ce cas, ilsuffitde te rappeler que toutes choses vont aussi par des lois constantes (3). » « A ceux qui te demandent : Où as tu vu des dieux ? Comment as-tu pu te convaincre de l’existence de ces êtres auxquels tu adresses tant d’hommages ? réponds que d’abord ils sont visibles; ajoute : Je n’ai jamais vu mon âme, et pourtant

je l’honore. Il en est de même des dieux , et j’éprouve à

(1) Ibid., x, 8.

(2) Ibid., v, 10.

(3) Ibid., vu, 31

chaque instant leur puissance, je reconnais qu’ils sont, et je les respecte (1). »

La Divinité se confond, pour Marc-Àurèle, avec la nature : non qu’il la divise entre tous les êtres, et qu’il la voie tout entière en chacun ; mais elle se montre par* tout à ses yeux comme la sagesse ordonnatrice, comme la même raison qu’il découvre en lui-même; c’est pourquoi, comme l’école stoïcienne, il substitue quelquefois à la formule platonicienne de la morale : Ressemblance à Dieu, cette autre formule qui, dans sa pensée, a le même sens : Ressemblance à la nature. En effet , l’une et l’autre ne signifient pour lui qu’uue chose , obéissance à la raison : • Pour l’être doué de raison , la même action est à la fois conforme à la nature et conforme à la raison (2). « — « Honore ce qu’il y a dans le monde de plus excellent : c’est l’être qui se sert de tout et qui administre toutes choses. Honore pareillement ce qu’il y a de plus excellent en toi : c’est un être de la même famille que le premier, car lui aussi il se sert des autres choses qui sont en loi , et c’est lui qui gouverne ta vie (3). »

Comme on l’a déjà vu , Marc-Aurèle n’attache tant de prix à la vie sociale qu’à cause de la communauté de raison qui unit tous les hommes , et c’est à cause de celte même communauté qu’il trouve, dit-il, le secret des . choses humaines dans les choses divines, et qu’il se représente le monde comme la cité de Dieu, et tous les hommes

(1) Ibid.

( 2 ) Ibid., vu, H ; vi, 9.

(3) Ibid., v, 21.

comme concitoyens , ou plutôt comme les parties d’une môme âme.

« Si l’intelligence nous est commune à tous , la raison nous est aussi commune qui fait de nous des êtres raisonnables. Cela étant, cette raison aussi nous est commune . qui prescrit ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, et ainsi , la loi est commune à tous ; par conséquent , nous sommes concitoyens, nous vivons ensemble sous un même gouvernement; enfin le monde est comme une cité.

Le quel autre état , en effet , pourrait-on dire que le genre humain , pris dans son ensemble , suit les lois ? Mais c’est de là, de cette cité commune, que nous viennent et l’intelligence, et la raison, et la loi qui nous régit. Sinon, d’où viendraient-elles ?(1) »

Ainsi , le règne de la nature n’est que celui de la raison suprême ou de la Providence, et la soumission à la nature, c’est l’obéissance à la loi morale. La vérité demeurant de cette manière le principe et la fin de toutes choses, nous devons tout embrasser et tout unir dans le culte en esprit de ce qui est. C’est la condition même de l’existence et du bonheur pour l’individu et pour les sociétés ; c’est l’idéal de la vie humaine ; c’est la seule vraie piété. Rien , en effet , dans cette croyance , qui nous attriste , nous abatte, nous pousse aux appuis étrangers, et nous renferme dans une méditation stérile; mais tout nous calme , nous fortifie , nous remplit de confiance et nous pousse à l’action. De même, en effet, que nous ne pouvons servir Dieu sans servir les hommes , nous ne pou-

(t) Ibid. , iv, i.

vons manquer à nos devoirs envers nos semblables sans manquer au culte de Dieu.

•' Celui qui commet l’injustice est un impie. La nature de l’univers ayant organisé les êtres raisonnables les uns pour les autres, afin qu’ils se prêtent, suivant le mérite de chacun , un mutuel secours et ne se nuisent jamais , celui qui transgresse la volonté de la nature commet évidemment une impitié envers la plus puissante des déesses... . fl) »

Quand, par ignorance, nous manquons à une des lois de la nature, quand nous nous révoltons contre les choses et les événements, c’est comme si nous affirmions que la vérité n’existe point, qu’il n’est pas bon de croire en elle et de l’accepter. C’est un blasphème et en même temps comme la perte de notre âme, qui ne vit que de vérité. La piété et le soin de notre salut nous commandent donc cet heureux équilibre de la pensée, qui nous permet d’accomplir notre œuvre tout entière et de vouloir en même temps tout ce que nous ne pouvons empêcher. Ce calme est plus que de la résignation ? c’est le triomphe de l’intelligence sur la matière, à laquelle nos sens seuls demeurent livrés. C’est l’hommage de la confiance et du respect, le plus noble et le plus digne de la Divinité.

« Un homme instruit et modeste dit à la nature, qui donne tout et qui retire tout : Donne- moi ce que tu voudras, reprends tout ce qu’il te plaira , et il ne le dit point par fierté, mais par un sentimentde résignation et d’amour pour elle(l) » . « Lesdieux me négligent-ils, moi etmesen-

(!) Ibid., ix, 1.

fants? Cela même doit avoir sa raison » (i ) « La raison qui gouverne l’univers sait quelle est sa propre nature et ce qu’elle fait, et sur quelle matière porte son action (2) ».

Tout ce qui arrive devait nécessairement arriver; et tout ce qui est nécessaire est bien, puisqu’il a été voulu par la suprême intelligence. « Qu’est-ce qui te trouble? Qu’estce qu’il y a de nouveau dans les accidents? Qu'est-ce qui te fait perdre courage? Est-ce la cause par excellence? Considère sa nature pleine de bonté. Est-ce la matière? Fais attention à sa qualité purement passive. 11 n’y a rien de plus. Montre donc, à l’avenir, aux Dieux un cœur plus simple et meilleur (3). »

La seule chose que nous devions demander aux dieux, c’est la sagesse. Ce n’est pas ce qui ne dépend point de nous, et tombe par cela même parmi les choses indifférentes ; c’est le bien que nous pouvons nous donner, si nous le voulons, et qui seul nous appartient en propre, c’est la liberté d’esprit et la force de caractère. Le reste intéresse peu la piété. Si nous prions, que ce soit pour élever notre âme en haut, vers ces régions sereines où demeurent la raison et la paix de l’âme. Que notre prière soit calme et fortifiante; qu’elle nous mène à l’action; qu’elle nous arme pour la pratique du devoir; qu’elle soit une assistance morale qui aide en nous le triomphe de la vérité et du bien.

Le mieux serait de manifester notre piété par nos œuvres (4); mais comme nous sommes faibles, nous pou- '

(1) Ibid., xi, 6.

(2) Ibid., vi, 5.

(3) Ibid., ix, 37. Cf. x, 14.

(t) Sénèque : Si visorare, bonus esto.

-lU-

vons nous aider de la prière comme de ces fortes méditations qui augmentent notre courage et notre résignation. La prière n’est ainsi qu’un appel à la raison, qui règle toutes choses et qui doit régler notre propre vie; elle est un recueillement des forces vives de notre âme; elle est une élévation de l’esprit : en nous menant à Dieu, elle nous rend à nous- mêmes ; culte purement intellectuel, îBlle nous unit à l’intelligence suprême, et, par celle communauté sainte, elle nous rend semblables à elle.

C.’est à ce titre que Marc-Aurèle permet la prière , qu’il y a recours lui-même et qu’il la recommande. « Ou les dieux ne peuvent rien , ou ils peuvent quelque chose. S’ils ne peuvent rien, pourquoi les prier? et s’ils ont quelque pouvoir, pourquoi, au lieu de leur demander de te donner telle chose ou de mettre fin à telle autre, ne les pries-tu pas de te délivrer de tes craintes, de tes désirs et de tes troubles d’esprit? Car. enfin, si les dieux peuvent venir au secours des hommes, ils le peuvent, aussi, sans doute en ce point (1). »

« Tu diras peut-être : Les dieux ont mis la vertu en ton pouvoir. Il vaudrait donc mieux faire usage de tes forces et vivre en liberté que de solliciter les dieux, et de te laisser tourmenter honteusement et en esclave par les objets qui sont hors de toi. Mais qui t’a dit que les dieux ne viennent pas à notre secours même dans les choses qui dépendent de nous ? Commence seulement à leur demander cette sorte de leçon, et tu verras. Celui-ci prie pour obtenir les faveurs de sa maîtresse , et toi prie pour n’a-

(1) Pensées de Marc-Anrèle, ix, 40. Cf. Juvenal , x, 347-357.

voir jamais de tels désirs. Celui-là prie pour être délivré de tel fardeau, et toi, prie pour être assez fort et pour n’avoir pas besoin de celte délivrance (1). »

Sans s’expliquer les rapports de la Divinité avec le monde, ou des lois purement morales, que la raison conçoit, avec les lois physiques, que l’expérience découvre, Marc-Aurèle croit que le souverain bien consiste à croire à la raison, à s’attacher de toutes ses forces à la faire ré gner dans son âme et à accepter avec amour et respect son règne dans le monde. De même qu’il voit dans la prière l’auxiliaire de la morale, il regarde l’optimisme comme une partie de la piété.

Le mal n’a qu’une existence apparente et relative; il n’a rien de réel ni d’absolu. « Pense d’où chaque être est venu, de quels éléments il est composé, quels changements il éprouvera , ce qui en pourra résulter, et tu verras qu’il ne peut lui arriver aucun mal (2). — L’Asie, l’Europe, sont des coins du monde; toute la mer n’est qu’une goutte d’eau dans l’univers ; le mont Alhos n’est qu’une motte de terre; le temps présent n’est qu’un point dans la durée : toutes choses sont petites, changeantes, périssables. Tout vient de l’univers, tout est parti de ce' principe commun, qui gouverne les êtres ou en est la conséquence nécessaire. Même la gueule du lion, les poisons

(1) Ibid.

(2) lhid., xi, 17.

mortels, loutce qui peut nuire, comme les épines, la boue, sont les accompagnements de ces choses si nobles et si belles. Ne va donc pas t’imaginer qu’il y ait là rien d’étranger à l’être que tu vénères; réfléchis à la source vé-

ritable de toutes choses (1 ). »

Le mal , si nous nous y arrêtons, ne doit ainsi se présenter à nous que comme l’application d’une loi supérieure. De ce point de vue la contemplation du mal^ n’a. plus rien de dangereux ; au contraire, elle est bonne. Loin de nous blesser et de nous désespérer, elle nous arme contre les surprises des événements , elle nous tient en garde contre trop de confiance en nous-mêmes et trop de sévérité pour les autres. Sans cela.la vue du mal en nous ou hors de nous nous attriste, nous fait renoncer pour nous ou pour les autres à tout effort généreux. Pourquoi , en effet, nous laissons nous entraîner sur une pente fatale? C’est que cette situation mauvaise occupe seule notre pensée. Pourquoi tant de luttes, tant <le guerres , si ce n’est parce que nous croyons au règne du mal dans l’âme de nos semblables ?

Pour s’élever à la loi d’amour, à la véritable paix sociale, il faut effacer de son esprit l’idée que le mal soit ) quelque chose de réel, qu’il puisse, comme mal, être l’objet

'de l’intelligence et de la volonté, mais tout expliquer et /tout comprendre en rapportant tout au bien et à Dieu. « Considéré en général , le vice ne nuit pas au monde ; considéré chez un individu, il n’est pas un mal pour

(1) Ibid., vi, 36.

autrui. Il ne nuit qu’à un être doue de la faculté de s’en délivrer dès qu’il le voudra (1). «

Tout est dans la nature. Seulement il faut voir chaque chose à sa place dans l’ensemble, et se souvenir sans cesse que la raison est au-dessus de tout , que c’est par elle seule que notre vie associée à la vie divine de la na lure est bonne et heureuse. Cette pensée, qui remplit toute la doctrine de Marc-Aurèle , se trouve surtout nettement marquée dans le passage suivant 4!Epictète : « Dans quel sens peut-on dire que, parmi les choses qui. nous viennent du dehors, les unes sont selon la nature et les autres contre? Par exemple, en nous supposant tout à fait séparés de la société des êtres , je dirai qu’il est se- , Ion la nature que mon pied ne soit point altéré ni souillé. Mais si nous considérons le pied comme un pied, et non comme une partie séparée , il faudra qu’il lui arrive tantôt de s’enfoncer dans la boue, tantôt d’être piqué d’une épine, quelquefois même d’être coupé pour le bien de tout le corps ; car autrement ce ne serait pas mon pied. Il faut en dire autant de notre personne. Qui es-tu? Un homme. Si tu te considères comme un être à part , il est selon la nature que tu vives jusqu’à la vieillesse, que tu sois riche, que tu te portes bien. Mais si tu teconsidèrescomme un être qui fait partie du monde, il te faudra, dans ce rapport, ou être nautonier et risquer ta vie, ou être pauvre, ou quelquefois mourir jeune. Pourquoi donc te fàches-tu ? Ne sais-tu pas que , comme un pied séparé du corps n’est

(1) Ibid. t vin, 55.

plus un pied , de même un homme séparé du tout n’est plus un homme (1). »

Marc- Aurèle semble ne faire que reprendre et continuer cette comparaison quand il dit : « Si jamais tu as vu une main , un pied, une tête coupés, gisant séparés du reste du corps , c’est là l’image de ce que fait, autant qu’il est en lui , celui qui n’accepte pas les événements , qui se retranche du grand tout ou qui fait quelque action nuisible à la société. Tu t’es jeté en dehors de cette union que comportait la nature. Ta nature t’avait fait partie, tu t’es retranché toi-même du tout. Mais il y a cela d’admirable que tu peux rentrer dans cette union; faveur que Dieu n’a point accordée à d’autres parties, de revenir à leur place après avoir été séparées et retranchées. Mais con-; sidère quelle bonté il a fallu pour accorder à l’homme cette prérogative : Dieu lui a donné de ne jamais se laisser arracher de son tout, ou, quand il en a été arraché, de., s’y rejoindre , d’y adhérer, d’y reprendre sa place (2). »

Reprendre sa place , pour un être intelligent, c’est régler son opinion et ne pas chercher le bien en dehors de la nature et de ses lois nécessaires ; c’est dire sans cessej au principe de la nature : « Que ta raison gouverne, et non la mienne ; que ta volonté s’accomplisse, et non la mienne »; ou plutôt : « Que la raison et la volonté soient les mêmes en moi comme en toi. »

» Tout ce qui arrive est aussi habituel que la rose dans le printemps, que les fruits pendant la moisson : ainsi, la

(1) Arr., Disc. d'Epict., I. Il, ch. 5.

(2) Pensées do Marc-Aurèle. Ibid., vin, 31.

maladie, la mort, la calomnie, la conjuration , enfin tout ce qui réjouit ou afflige les sots (1). « <r II ne peut arriver aucun accident à un homme qui ne soit pour uu homme, ni au bœuf qui ne soit pour un bœuf, ni à la vigne qui ne soit propre à la vigne. Si donc ce qui arrive à chacun de ces êtres est un événement ordinaire attaché à son existence, pourquoi recevrais-tu avec peine ceux qui te regardent? La commune nature <n’a point fait pour toi seul des choses insupportables (2). »

* On tient souvent ce propos : Esculape a ordonné à ce malade de monter à cheval, de prendre un bain froid, de marcher pieds nus. Cet autre propos est tout à fait

semblable : La nature deTunivers a ordonné à tel homme

de faire une maladie, d’être mutilé d’un membre , de perdre ceux qui lui sont chers , d’éprouver tel autre dommage. En effet, a ordonné signifie, pour le médecin, qu’il a prescrit telle chose au malade comme propre à rétablir sa santé ; et dans l’autre cas, que ce qui arrive à chacun est disposé pour l’homme, en quelque façon, dans l’ordre marqué par la destinée. Nous disons aussi qu’une chose convient, dans le même sens que les artisans disent que les pierres carrées qui entrent dans les murs ou dans les pyramides conviennent quand il y a entre elles une certaine symétrie de position. A tout prendre, le concert des choses est unique ; et de même que le monde , ce grand corps, se compose de tous les corps , de même l’ensemble

(1) Ibid., iv, 44.

(2) Ibid., viii, 46.

de toutes les causes constitue la destinée , cette cause suprême. Ce que je dis est bien connu, même des hommes les plus simples. Ils disent en effet : « Sa destinée le portait ainsi...» Recevons donc ce qui nous arrive, comme ce que nous ordonne Esculape ; il y a dans les remèdes bien des choses désagréables, mais auxquelles nous nous soumet- tons de bon cœur, dans l'espoir de la santé. Considère l’accomplissement , l’exécution complète des décrets de la nature commune, comme lu considères la santé; et à tout ce qui t’arrive soumels-toidebongré, quelque dur que cela te paraisse, comme à une chose qui a pour résultat la santé du monde, le succès des vues de Jupiter et sa salis-; faction , car il ne nous l’eût point envoyé s’il n’y eût vu| l’intérêt de l’univers: la nature ne porte jamais rien, dans ce que nous voyons, qui ne concorde avec l’être vivant sous sa loi. »

« Voilà donc deux raisons pour lesquelles il te fa ut J aimer ce qui t’arrive : l’une, que c’est pour toi que la chose s'est faite, qu’elle était ordonnée pour toi, qu’elle avait été filée de tout temps avec ta destinée, en vertu *0 des causes les plus anciennes; l’autre, que même ce qui arrive à chaque homme en particulier est cause de l’accomplissement des vues de celui qui gouverne l’univers et de la conservation du monde. En effet, le tout lui-même serait mutilé si tu en retranchais la moindre des parties , la moindre des causes qui constituent son ensemble et sa continuité. Or, c’est en retrancher quelque chose, autant qu’il est en toi , que de montrer de la

répugnance à te soumettre; c’est en quelque façon retrancher l’accident du monde (1). »

La destinée ainsi comprise n’est pas le hasard ou la fatalité aveugle , mais le règne de la souveraine bonté ou de la Providence. « C’est toujours pour un bien que la nature est forcée d’agir comme elle fait (2). » Il n’y a donc plus lieu à la révolte, mais à l’obéissance. En acceptant ce gouvernement absolu, on n’abdique rien de sa liberté , on ne fait que s’appuyer plus fortement sur la raison , et par cette soumission à la raison on obtient sur soi et sur toutes choses un règne intellectuel, digne de l’homme et semblable à celui de Dieu.

« Si quelque force t’empêche de faire une action juste, tourne ton âme à la patience. Sers-toi de l’obstacle pour exercer une autre vertu. Souviens-toi que ta volonté n’était que conditionnelle et que tu ne voulais pas l’impossible. Que voulais-tu ? Un bon mouvement de ta volonté, et tu l’as eu. Ton intention vaut le fait accompli (3). »

De même que nous tendons vers la perfection sans jamais y arriver, que de choses nous voudrions savoir et que nous ne savons point! Aussi ne faut-il nous attacher à la plupart de nos pensées et de nos actions que d’une manière conditionnelle. Pendant que nous nous agitons, il y a quelque chose qui nous mène. Et c’est cette direction souvent inconnue et toujours bonne qu’il faut savoir sans cesse préférer à la sienne.

(1) Ibid., v, 8. Cf. VIH, 50.

(2) Ibid., iv, 9.

(3) Ibid., Vf, 50.

« Quand ce qui commande en nous suit la nature, voici sa conduite en face des accidents de la vie : Il se porte sans effort vers ce qui lui est possible et permis. Il n'a de prédilection pour aucuu objet déterminé. Il ne désire rien que sous condition. S’offre-t-il un obstacle, il en fait l’instrument de son action. C’est ainsi que le feu se rend maître de ce qui y tombe : une petite lampe en eût été éteinte, mais le feu resplendissant s’approprie bientôt les matières entassées, les consume , et par elles s’élève plus haut encore (1).* »

Tel est le sens et le bienfait de l’épreuve. La souffrance n’est un bien que par le courage avec lequel nous la subisy sons et par le triomphe dont elle est l’occasion pour not re \ volonté. «L’âme et la raison peuvent suivre leur nature et leur volonté, à travers tous les obstacles: Cette facilité avec laquelle la raison triomphe de tout, c’est la même que celle qu’a le feu de monter, la pierre de descendre, le cylindre de rouler sur un plan incliné. L’homme devient meilleur quand il fait un bon usage des difficultés qu’il rencontre (2). »

Plus l’homme en effet a été surpris par les événements, plus il en a souffert , faute de les voir tels qu’ils sont , plus il jouit ensuite du triomphe de son intelligence mieux éclairée et de sa volonté plus résignée. La souffrance qu’il n’a fait que traverser, signe d’une faiblesse passagère, est un souvenir importun, duquel sa pensée se détourne pour s’élever vers des régions plus sereines. Loin d’aimer

(1) Ibid., iv, 1 . • • • •

' # (2) Ibid., x, 33. •

celte souffrance pour elle-même , comme un sacrifice salutaire , il n’y voit qu’une tristesse ennemie , sous laquelle il a failli demeurer accablé. Enfin, eût-il succombé dans la lutte, et se fût-il plaint et révolté, ou se fut-il enfui vers le plaisir; lorsque l’homme reconnaît son aveuglement et sa faute , lorsque, par cette confession intérieure et par une résolution opposée, il rompt avec cette situation coupable, lui convient-il de nourrir de longs regrets, dans l’affliction et dans les larmes? Marc-Aurèle ne pense pas qu’il faille s’attacher à ces dangereuses douleurs, qui nous rappellent sans cesse notre faiblesse morale, qui nous abattent et nous désespèrent. Le passé, dit- il, est le passé; nous ne pouvons plus le changer. Il ne touche plus en rien notre volonté. 11 y aurait de la folie à se tourmenter à cause de lui , et à se courber sous une expiation qui détournerait ou affaiblirait des forces aujourd’hui mieux réglées et qui ne tendent qu’au bien. Réjouissons-nous plutôt de notre intelligence reconquise, et de même que nous ne pensons à la mort à venir que pour retourner avec plus d’ardeur à notre œuvre d’homme, ne songeons à celle mort morale qui nous a frappés que pour vivre désormais avec plus de courage et de calme. Puisque nous sommes redevenus raisonnables , le temps des afflictions et des remèdes est passé, il ne nous reste qu’à user avec bonheur de la santé de notre âme. Sans cela ce serait nous condamner à l’inaction de la maladie, ce serait tourner contre nous mêmes des moyens seulement utiles contre le mal dont nous souffrions. Ce serait agir contre notre intérêt propre et celui de la société, et

contre la volonté divine.

Digitizet

* Il ne convient pas que je me chagrine moi-méme , dit d’une façon juste et louchante Marc-Aurèle, moi qui n’ai jamais volontairement chagriné personne (1). »

Notre bien se confondant avec le bien de tous et avec le bien suprême, il doit être le constant objet de notre élude et de notre effort. Pour l’atteindre, il faut ne le chercher que dans l’éternel présent, où il se trouve. Comment pourrions-nous, en effet, le saisir dans le passé, qui n’est plus pour nous , ou dans l’avenir, qui pour nous n’est pas encore? Le présent seul nous appartient, et seul il nous offre la possibilité du bien et du bonheur. Vivre de regrets serait aussi insensé que vivre d’espérance. Nous ne vivons jamais qu’un moment à la fois, et, pour qu’il ne soit pas perdu, il faut y attacher une volonté bonne.

« Si lu laisses là le passé comme l’avenir , si tu te rends semblable à la sphère d’Empédocle, parfaite en rondeur et heureuse de trouver tout en elle-même; si tu ne t’appliques à vivre que ce que tu vis, c’est-à dire le présent, alors tu seras en état de passer ce qui te reste d’existence ^jusqu’à la mort sans aucun trouble, dans une noble liberté, dans une parfaite union avec ton génie (2).

« Si lu te veux du bien , tu peux , dans un moment, te procurer les vraies sources du bonheur que tu désires et autour desquelles lu ne fais que tourner. Tu n’as qu’à oublier le passé , remettre l'avenir entre les mains de la Providence et, ne t’occupant que du présent, l’employer à des actions de sainteté et de justice (3). »

(1) Ibid., VIII, 42. Cf. v, 9.

(2) Ibid., xn, 3. Cf. vin, 44. 32, 36.

7 (3) h’id ^xn. 12 . Cf. vu, 8, Marc-Aurèlc ne prescrit pas t'indilïé-

Ainsi dans la doctrine morale de Marc-Aurèle tout converge vers l’unité , tout se renferme dans le réel et le possible , tout s’arrête dans les limites éternelles de la nature et de la nécessité. Pas de distinction entre une morale humaine et une morale religieuse , entre la vie do ce monde et une vie à venir, entre la vertu et la récompense, entre le principe du bien et un autre principe; toutes ces choses pour l’esprit n’en font qu’une seule, toutes se réunissent dans l’acte de la volonté , acte tout spirituel, qui a à la fois sa perfection et ses bornes, qui fait par lui-même notre dignité et notre bonheur , qui nous donne dans la vie actuelle qui passe, la possession de la vie véritable et éternelle , enfin qui satisfait à la fois la loi humaine et la loi divine.

Cette action, simple et en même temps si large, s’accomplit dans l’âme, théâtre unique de la vie intellectuelle et morale. Malheur à qui ne peut la comprendre et cherche ailleurs sa satisfaction ; mais bienheureux qui sait y voir le bien de l’homme et s’y renferme. « Toute âme a en elle le pouvoir de mener une vie parfaite, pourvu qu’elle regarde avec indifférence ce qui est réellement indifférent (2). » Au milieu de toutes les misères et de toutes

ronce égoïste pour des intérêts à venir qui ne nous touchent pas personnellement et dans le présent; il recommande seulement de ne pas oublier le devoir actuel pour un avenir incertain , que nous pourrions craindre ou espérer inutilement, mais de vouloir et de faire à chaque moment l’action la meilleure et la plus propre à servir de la manière la plus durable les intérêts les plus élevés et les plus nombreux. Cf. Sénèque, I)e la brièveté de la vie.

(2) Ibid., xi, 16.

les difficultés de la vie, quand loul semble nous tromper et nous échapper, l’âme peut conserver sa paix intérieure. Que lui enlèvent, en effet, les ruines qui se produisent autour d’elle? Elle n’a point à recourir à rien d’étranger ni dans le temps ni dans l’espace ; elle trouve sa force en elle-même. Elle se suffit à l’aide de la raison, qui lui fait distinguer ce qui lui appartient et ce qui lui est étranger, qui lui fait vouloir tout ce qui lui est possible et accepter tout ce qu'elle ne peut empêcher, t L’âme ressemble à une sphère bien ronde, lorsqu’elle ne s’étend point au dehors et qu’elle ne se rétrécit ni ne s’affaisse au dedans. Alors elle brille d’une lumière qui lui fait découvrir sa nature et celle de toutes choses (1).

Quand Marc-Aurèle, interprète si pur de la morale stoïcienne, dit à l’homme qu’il doit se suffire et demeurer renfermé en soi' sans vivre au dehors', il ne parle que du recueillement moral et de l’effort intérieur qui constitue notre caractère propre, et par lequel nous rassemblons toutes les forces de notre pensée pour en faire une application raisonnable. Loin de recommander l’égoïsme, ce qui serait une contradiction étrange avec l’ensemble d’une doctrine si éminemment sociale, le stoïcisme marque seulement que la véritable sphère d’action de l’homme est une sphère tout intellectuelle, et que c’est seulement dans les régions morales qu’il peut trouver la véritable cité humaine et le royaume même de Dieu. Enfin le stoïcisme montre à l’homme qu’il n’est rien que par la pensée, que la science et la vertu sont une œuvre toute

personnelle qui ne peut s’accomplir que dans l'intelligence, et que sa liberté, comme son bonheur, ne peuvent lui venir que de la raison qui est en lui.

« Regarde au dedans de toi; c’est en loi qu’est la source du bien, une source intarissable, pourvu que .tu creuses toujours (1). — La raison et la logique sont des puissances qui se suffisent à elles-mêmes et aux opérations qui dépendent d’elles. C’est d’un principe qui leur est propre qu’elles partent. C’est vers un but marqué qu’elles se dirigent. Aussi nomme-t-on leurs actes catorthoses, pour désigner que c’est là le droit chemin (2). »

« O mon âme! quand seras-tu donc bonne et simple, et toujours la même , et toute nue , plus à découvert que le corps lui-même ? Quand feras-tu sentir à tous les hommes une douce et tendre bienveillance? Quand seras-tu assez riche de ton fonds pour n’avoir besoin de rien , pour n’avoir rien à désirer au dehors, parmi les êtres animés ou inanimés, pour en faire ton plaisir , ni du temps pour en jouir, ni d’être en quelque autre lieu , dans quelque autre pays, ni de respirer un air plus pur, ni de vivre avec des hommes plus sociables ; mais que, te pliant à ta situation, tu prendras plaisir à tout ce qui est, persuadée que tu as ce qu’il te faut, que tout va bien pour toi, qu’il n’y a rien qui ne te vienne des dieux, que tout ce qu’il leur a plu d’ordonner et qu’ils ordonneront ne peut être que bon pour toi, et en général pour la conservation du monde?. . .

(1) Ibid., vil, 59.

(2) Ibid., v, U.

Quand est-ce enfin que tu te seras mise en état de vivre avec les dieux et les hommes de façon que tu ne te plaignes jamais d’eux et qu’ils n’aient rien à blâmer dans tes actions? (1) »

La vérité seule peut donner cette vertu et cetle joie, que Marc-Aurèle souhaite si ardemment; seule elle peut faire embrasser dans un même amour ses semblables et Dieu.

Par la vérité, toutes les barrières et toutes les servitudes tombent, toutes les souffrances s’apaisent, tous les maux disparaissent , et il ne reste que joie et concorde , liberté et béatitude. Il semble que Marc-Aurèle ait vu la vérité face à face , tant il est comme enivré de sa beauté , et plein des amours extraordinaires dont parle Platon.

« O monde ! tout ce qui te convient m’accommode. Tout ce qui est de saison pour toi ne peut être pour moi ni prématuré , ni tardif. O nature ! ce que les saisons m’apportent est pour moi un fruit toujours mûr. Tout vient de toi, tout est en toi, tout retourne à toi. Quelqu’un a dit : O chère cité de Cécrops! Pourquoi ne dirais-je pas du monde : O chère ciléde Jupiter (2)! »

Tel est le dernier mot de l’optimisme stoïcien. Grande et héroïque doctrine , qui s’accommode à la fois à la faiblesse et à la grandeur de l’homme, qui lui conserve sa place dans le monde, en le tenant également éloigné de trop d'orgueil et de trop d’humilité , et qui l’oblige en même temps à une activité morale constante, en lui faisant

(t) Ibid., x, t.

(2) Ibid., iv, 23.

aimer d’un même amour et la vie de la société et l’action éternelle de l’intelligence suprême.

Ne séparant point le royaume de Dieu du royaume du monde , plein de la pensée qu’il n’arrive jamais rien que Dieu n’ait voulu, le stoïcisme n’admet point, comme au nom de l’insuffisance de la vertu, un désordre moral qui ait sa réparation après cette vie. — Au lieu donc de condamner l’existence présente et de porter ailleurs son désir et son espérance, le stoïcisme demeure attaché au présent comme à la possession même de la raison divine et à l’accomplissement de la destinée humaine.

De là les réflexions particulières que la pensée de la mort inspire à Marc-Aurèle, et dans lesquelles nous trouvons le complément de sa doctrine.

Ce fut au milieu des avertissements d'une lente maladie , qui lui rappelait sans cesse que sa vie devait bientôt finir, que Marc-Aurèle écrivit ses Pensées. Ce livre semble souvent n'être qu’une préparation au moment suprême, tant l’idée de la mort le remplit (1).

Mais cette idée, loin d’apporter avec elle la tristesse qui s’y trouve jointe d’ordinaire, et l’abattement qui empêche de vivre, a pour Marc-Aurèle quelque chose de fortifiant et de salutaire; elle le rattache plus énergiquement à la vie morale et aux devoirs sociaux, et elle ne lui montre

fl) Ibid., v, 31 el passim.

Digitizi

dans l’instant redouté qu’une nouvelle oeeasion de triomphe pour sa raison et sa volonté.

Au lieu de le mettre en présence de l’anéantissement ou de l'inconnu, de le troubler de menaces et de craintes, de l’attirer par des promesses et des espérances , de lui faire voir un juge , une béatitude sensible ou des supplices , la pensée de la mort lui semblait comme une barrière au delà de laquelle il est téméraire et dangereux de laisser l’imagination s’élancer, et comme un dernier horizon auquel s’arrêtent nécessairement la vue et la science de l’homme. Loin de s’affliger de ces bornes comme d’une impuissance et d’une condamnation, loin de s’y briser avec désespoir dans un fatal effort, Marc-Aurèle ramenait sa vue sur l’éternelle lumière de la raison ; il la revoyait toujours brillante au fond de lui-même, et, dans l’accomplissement de la loi, il retrouvait toujours une satisfaction infinie, et ce que les âmes pieuses appellent la possession de Dieu.

En effet, il ne pensait point que pour entrer en commerce avec la Divinité il faut sortir de l’existence humaine; qu’ainsi la mort est une délivrance et comme le commencement de la vie. Il croyait, au contraire, que par l’intelligence il trouvait Dieu en lui, ou plutôt vivait lui-même au sein de Dieu ; qu’il était impossible de séparer les choses humaines des choses divines, que cette séparation compromettrait la morale et la piété; que la vie humaine s’accomplit en deçà de la mort, qu’elle renferme toute la destinée qu’il nous est donné de remplir et qui s’impose à notre volonté; qu’au lieu de remettre à vivre, d’attendre et de mépriser le temps et ce qui se fait dans le temps , il

faut se hâter de vivre, et de saisir, dans l’instant qui passe, l’immobile éternité.

La vie , la vie véritable , la vie raisonnable , la vie renfermée dans la volonté de ce qui doit être et de ce qui est : tel est l’objet des réflexions constantes de Marc- Aurèle. Dans la mort même il ne voit que la vie , une fonction de l’existence, la dernière et la plus haute, le complément et la fin de l’action morale. 11 n’en sait rien de plus et ne veut point en savoir davantage. Cela suffit pour soutenir sa vertu et pour justifier sa raison.

« Que désires-tu? se dit-il. D’exister; c’est-à-dire de sentir, de vouloir, de croître pendant un temps , de ne plus croître ensuite, de parler, de penser. Laquelle de ces facultés te semble digne de tes désirs? Si chacune en particulier ne mérite que ton mépris, va au dernier but, qui est d’obéir à ta raison et à Dieu. Mais il y a contradiction à honorer l’un et l’autre, et à ne pouvoir supporter la privation des objets que te ravit la mort (i). » « 11 faut donc être aussi prêt à mourir dans le présent qu’on serait prêt à remplir toute autre fonction décente et honnête (2). «

Comme la vie , la mort est par elle-même sans aucune valeur. Notre état moral seul fait son prix. Seule une acceptation résignée et calme la rend bonne et heureuse. En vain la sensibilité et l’imagination épouvantées refusent de contempler la mort , la déclarant contraire à la nature et à la volonté primitive de Dieu (3). En vain elles

(1) Ibid., xii, 31.

(2) Ibid.

(3) Ibid., .ix, 35.

réclament la satisfaction (l’un désir toujours inassouvi : des années et des plaisirs auxquels, à les croire, la nature humaine nous donne un droit absolu, et dont Dieu demeure éternellement notre débiteur. La raison tient un autre langage ; elle nous montre notre destinée ailleurs que dans la jouissance ; elle nous dit que nous n’avons jamais droit qu’à ce que nous avons ; elle nous donne la juste conscience de nous-mêmes, et elle nous impose la vraie soumission à la Providence.

« Un homme vraiment homme, dit Marc-Aurèle, n’aspire point à vivre tant d’années; il n’aime pas la vie; il s’en remet à Dieu. Il dit comme les bonnes femmes : « On ne peut fuir sa destinée. » Il examine simplement quel est le meilleur emploi à faire du temps qu’il doit vivre (1). »

« 11 se jette volontairement dans les bras de la Parque, la laissant lui filer comme aux antres telle sorte de jours qu’elle voudra (2). »

« Plusieurs grains d’encens ont été destinés à brûler sur le même autel. Que l’un toml>e plus tût dans le feu , l’autre plus tard, cette différence n’est rien (3). »

» En quelque moment, en effet, que la vie se termine,elle a toujours atteint le but où elle tendait. Car il n’en est pas de la vie comme d’un ballet ou d’une pièce de théâtre, ou d’autres représentations, qui restent défectueuses si on les interrompt. A quelque âge , en quelque lieu.

(1) Ibid., vu, 46.

(2) Ibid., iv, 34.

(3) Ibid., iv, 15.

que la mort te surprenne , elle forme du temps passé un tout complet et achevé , eu sorte que tu peux dire : J'ai tout ce qui m’appartient (1). » ✓

Il ne faut donc ni désirer la mort, ni la craindre; il faut nous occuper seulement de notre œuvre actuelle : tout le reste n’est point notre affaire. L’avenir n’est pas à nous , le passé nous échappe. Rien ne nous demeure que notre volonté; c’est elle que nous devons cultiver et fortifier chaque jour. En dehors de ce progrès incessant et personnel nous voyons toutes choses tourner dans un cercle uniforme, et nous n’avons rien à attendre. Les plaisirs se succèdent et se détruisent les uns les autres. Il y en a qui

ne reviennent pas , d’autres qui reviennent toujours les mêmes Leur nouveauté fait leur seul attrait, et dès qu’ils l’ont perdue ils cessent de nous plaire.

De là ce dégoût qui précipite vers la mort ceux qui espèrent une autre vie, ou qui veulent seulement fuir celleci. Pour le stoïcien renfermé dans la raison et la volonté, la vie demeure une œuvre toujours nouvelle , à laquelle il reste attaché avec respect et avec amour, comme à la vertu et à Dieu.

11 faut ainsi distinguer dans les pensées de Marc Au rèle ce qui se rapporte à la vie extérieure et sensible, et ce qui se rapporte à la vie de l’àme. Le regard qu’il jette sur la première est triste et désespéré. Il rappelle sans

(1) Ibid., xi, 1. Cf. xii, 36. Sénèque. Ép. 77 : Eam viam ingressi sumus quam non peragere est necesse. lier imperfeclum erit si in media parle aut citra pctilum locum sleleris. Vita non est impcrfecta si lioncsta est. Ubicunque desines, si bcne desinis, tota est.

cesse sa monotone uniformité (1), sans cesse il fait sentir combien elle est vide et stérile. 11 n’en est pas de même du regard qu’il jette sur la vie morale , toujours pleine et féconde, riche de paix et de joie (2).

C’est de la première existence que parle Marc-Aurèle lorsqu’il dit : « Une vérité qu’il faut te rappeler, c’est que tout, de toute éternité, présente le même aspect dans le inonde, que c’est dans un cercle que roulent toutes choses, et qu’il n’y a aucune importance à ce qu’on voie les mêmes choses pendant cent années ou pendant des siècles infinis (3). »

En parlant ainsi, Marc-Aurèle ne fait que condamner la recherche insensée de satisfactions nouvelles que le monde ne peut donner, et rattacher l’homme par un lien plus étroit à l’existence morale. Loin de lui prescrire le découragement et le suicide , il l’en détourne.

11 n’y a, en effet, qu’une chose qui nous donne le droit de disposer de notre vie et d’y mettre un terme : c’est l’impossibilité de ne pas faire mal en la conservant. Mieux vaut mourir que de commettre une faute ; mieux vaut être mort que de vivre coupable. « Qui pourrait l’empêcher d’être homme de bien et simple de mœurs? Seulement, prends une ferme résolution de cesser de vivre, si tu n’avais plus ces vertus , car, dans ce cas , la raison ne t’ordonne plus de vivre (4). » « Etablis-toi dans la possession

(1) Ibid., vi, 37 ; xi , 1 ; ix, 37 ; xu , 35.

(2) Ibid., iv, 33.

(3) Ibid., il , 14. Cf. vi, 46; vin , 6; vu, 55, 49 ; iv, 50, 32 ; ix, 14, 32, 33.

(4) Ibid., x, 32. Cf. viii, 47.

de la vertu, et restes-y comme dans une île des bienheureux. Si tu t’aperçois que la vertu t’échappe, que tu n’es plus le maître, va-t’en courageusement dans quelque coin où tu redeviendras le maître ; ou bien sors pour jamais du monde, non pas dans un accès de colère, mais simplement, en homme libre, modeste , qui aura du moins fait cela de bien en sa vie , de la quitter ainsi (1). »

Le suicide n’est que la condamnation d’une âme incurable prononcée et accomplie par elle-même ; c’est le dernier e (Tort de l’impuissance qui recueille un reste de raison et de vertu dans un acte qui soustrait brutalement l’ème à sa propre contagion et à la nécessité de nouvelles fautes. Le mot de Marc-Aurèle est le même que celui de J. -J. Rousseau : « Meurs, tu n’es qu'un méchant! <>

Mais, pour que le suicide fût méritoire, il faudrait que le méchant se détruisît comme méchant. Et il est impossible que celui-ci reconnaisse son état sans en être déjà sorti, et qu’il n’ait pas, après ce changement d’esprit et de volonté, un meilleur emploi à faire de son activité.

Seulement, on peut dire que Marc-Aurèle accepte le suicide comme il veut l’héroïsme, dans les grandes situations, qui n'ont d’issue qu’un crime ou la mort. « Car, dit-il , préférer une vie pleine de souillures , ce serait être esclave de sa vie, ce serait ressembler à ces bestiaires à demi dévorés qui , tout couverts de blessures et de sang, demandent, avec prières, qu’on les conserve pour le lendemain, où ils seront pourtant à la même place, livrés aux

(l) Ibid., x, 8. Cf. IX, 2.

inômes griffes et aux mômes dents (1). » « Mais si on vient à perdre la conscience de ses fautes, quelle raison aurat- on de vivre encore (2)? »

Quel jugement terrible et sans apppel porte donc contre lui-môme celui qui n’a rien trouvé en lui qui le retint dans la vie, qui n’a pu se servir lui-môme et servir ses semblables qu’en se mettant à jamais hors d’état de nuire? Qu’était-il dans la société? Quelle lèpre! quel fléau dangereux! « C’est un abcès dans le corps du monde, celui qui s’en retire et qui se sépare de la raison de l’universelle nature à cause du chagrin que lui font éprouver les accidents de la vie (3). »

La loi môme de notre être nous commande de nous accommoder de tout ce qui convient au monde. • La nature qui nous apporte des maux est la nature qui nous a portés (4). » Et quand môme tout autre devoir nous demeurerait impossible, il resterait toujours à s’abstenir du mal et à le souffrir. Celte loi de résignation survit à toutes les autres. « Celui qui s’enfuit de chez son maître est un déserteur ; la loi est notre maître : la transgresser, c’est être déserteur (5). »

De quelque manière qu’il le considère , Marc-Aurèle juge toujours le suicide la plus grande faiblesse de l’âme, la plus grande défaillance de la raison , le résultat fatal d’une ignorance invincible de la vie et do la mort.

(1) Ibid., x, 8.

(2) Ibid., vu, 24.

(3) Ibid., iv, 29.

(4) Ibid. >

(5) Ibid., x, 25.

Hàtons-nous de jouir, disaient les Epicuriens , parce que nous mourrons demain. Mourons aujourd’hui, ajoutaient-ils, puisque la vie n’a plus pour nous de jouissances. La vie offre toujours la jouissance de la raison et de la vertu , répond Marc-Aurèle ; et si elle doit finir, n’y pensons que pour mieux employer chaque moment qui passe. C'est chacun de ces moments qui compose la vie, et aussi la mort, puisqu’à chaque instant nous mourons. C’est donc une môme chose, vivre et mourir. Aussi faut-il considérer le moment suprême comme un moment ordinaire , et en môme temps « faire chacune de nos actions comme la dernière de notre vie (1). »

a Tu mourras bientôt, et tu n’as pas encore des mœurs simples (2) — Ne fais pas comme si tu avais à vivre des millions d’années; la mort s’avance; pendant que tu vis, pendant que lu le peux, rends- toi homme de bien (3). »

Pourvu que nous donnions à notre acte, quel que soit celui que les circonstances nous imposent, tout le mérite que la raison nous dit devoir lui appartenir, notre œuvre est accomplie, nous pouvons être pleins de sérénité et de joie, nous avons vécu, nous vivons, et rien ne nous manque. « Ne t’inquiète pas de savoir combien de temps tu vivras ainsi : trois heures passées dans l’obéissance à la raison et à Dieu suffisent (4). »

(1) Ibid., 5. Cf. vu, 69, 56.

(2) Ibid., iv, 37.

(3) Ibid., iv, 17.

(4) Ibid., vi, 23. — Ciccr. Tuscul, V, 2. Philosophia, est unus

diesbenc, et ex præceplis tuis actus, peccanti immortalilati anleponendus !

Pour que la mort soit une action virile et qui nous intéresse, il faut qu’au-dessus de tous les désordres organiques et de toutes les souffrances corporelles il plane une idée forte qui nous soutienne jusqu’au bout dans une affirmation vraie et dans une volonté juste. * Quoi ! la lu mière d’une lampe brille jusqu’au moment où elle s’éteint, et ne perd rien de son éclat ; et la vérité, la justice, la tempérance, qui sont en toi, s’éteindraient avant toi (1 ) ! »

Cette mort intellectuelle et morale est seule à redouter,

que nous l’ayons voulue ou qu’elle nous frappe fatalement par la maladie ou par l’âge. C’est contre elle qu’il faut s’armer en se hâtant de bien vivre.

« Il ne faut pas s’arrêter à cette réflexion seule que la vie se dépense chaque jour, et que chaque jour diminue ce qui nous en reste; il faut réfléchir aussi que, dùt-on prolonger son existence jusqu’à un grand âge , il n’est pas sûr que notre pensée conservera plus tard la même force d’intelligence et de réflexion, qui est le fondement de la science des choses divines et humaines. En effet, si l’on vient à tomber en enfance, la respiration , la nutrition, l’imagination, le désir, toutes les fonctions de cette nature ne continuent pas d’exister; mais la possession de nous-mêmes, l’exacte observation du devoir, la sûreté du jugement, tout ce qui demande un raisonnement bien exercé est éteint en nous. Il faut donc se hâter , non-seulement parce que sans cesse nous approchons davantage de la mort, mais parce que l’intelligence et la conception

(t) Ibid., xu, 15.

des choses cessent en nous avant la vie même (i). » Pour la cessation de la vie organique, elle n’est pas un mal, elle n’est qu’un changement; elle est, comme la naissance, un ouvrage de la nature, une forme de la vie, l’accomplissement de quelque chose de divin et de juste. «Ne méprise point la mort, dit Marc-Aurèle; envisagela favorablement comme un des ouvrages qui plaisent à la nature : car être dissous est la même chose que passer de l’enfance à la jeunesse et puis vieillir; que croître et se trouver homme fait; que prendre des dents, de la barbe et puis des cheveux blancs ; que donner la vie à des enfants et de les mettre au monde; enfin que d’accomplir une des autres opérations naturelles qui conviennent à chaque âge. Il est donc d’un homme sage de n’être ni léger, ni emporté, ni fier, ni dédaigneux vis-à-vis de la mort, mais de l’attendre comme une des fonctions de la nature (2). » « C’est même un bien, puisqu’elle est de saison pour l’univers, qu’elle lui est utile et qu’elle est une conséquence de ses lois. C’est être porté par Dieu que de se porter vers les mêmes objets que Dieu, et de conformer sa pensée à la sienne (3). »

En se représentant ainsi la mort comme il s’est représenté la vie, Marc-Aurèle n’a pas besoin de croire à une

(1) Ibid., ni, l.

(2) Ibid., îx, 3. Cf. iv, 5; n, 12 ; v, 13; VI, 15 ; vu, 18, 23; vm, 18, 6 ; ix, 21, 35.

(3) Ibid., xn, 23. ?

autre existence où il trouve la vie, le bien et Dieu. Il s’abstient de craintes et d’espérances ; il n’adirme rien de l’avenir qui suivra la mort. L’immortalité de l’âme demeure pour lui une question. Loin de la croire résolue, il n’essaie pas môme de la résoudre. Loin de juger cette solution indispensable à la morale, il est convaincu qu’elle ne touche en rien la question de la vertu et de la destinée humaine, et qu’il faut la laisser à Dieu(l).

« Pourquoi ne pas attendre paisiblement ou d’étre éteint ou d’être déplacé? Et jusqu’à ce moment que faut-il autre chose, pour vivre heureux, que d’honorer et de bé-

(1) Spinosa, irad. de M. E. Saisset, Ethique, part, v, prop. 41 ; Alors même que nous ne saurions pas que notre âme est étemelle, nous ne cesserions pas de tenir pour les premiers objets de la vie humaine, la piété , la religion , en un mol, tout ce qui se rapporte à l'intrépidité et à la générosité de l’âme.

La plupart des hommes pensent qu'ils ne sont libres qn’autanl qu’il leur est permis d’obéir à leurs passions, et qu'ils cèdent sur leurs droits tout ce qu’ils accordent aux commandements de la loi divine. La piété, la religion, et toutes les vertus qui se rapportent à la force d’âme, sont donc à leurs yeux des fardeaux dont ils espèrent se débarrasser à la mort, en recevant le prix de leur esclavage, c'est-àdire de leur soumission à la religion et à la piété. Et ce n’est pas cette seule espérance qui les conduit : la crainte des terribles supplices dont ils sont menacés dans l’autre vie est encore un motif puissant qui les détermine a vivre, autant que leur faiblesse et leur âme impuissante le comporte, selon les commandements de la loi divine. Si l’on ôtait aux hommes cette espérance et celte crainte , s'ils se persuadaient que les âmes périssent avec le corps et qu'il n’y a pas une seconde vie pour les malheureux qui ont porté le poids accablant de la piété, il est certain qu’ils reviendraient à leur naturel primitif, réglant leur vie selon leurs passions et préférant obéir à la fortune qu’à

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nir les dieux, de faire du bien aux hommes, de savoir souffrir et s’abstenir (1)?

« Comment se fait-il que les dieux , qui ont ordonné si bien toutes choses et avec tant d’amour pour les hommes, aient négligé ce seul point : que des hommes d'une vertu éprouvée , qui ont eu pendant leur vie une sorte de commerce avec la Divinité, qui se sont fait aimer d’elle par leurs actions pieuses et leurs sacrifices, ne revivent pas après la mort, mais soient éteints pour jamais? — Puisque la chose est ainsi, sache bien que, si elle avait dû être autrement, ils n’y eussent pas manqué : car si cela eût été juste, cela eût été possible; si cela eût été conforme à la nature, la nature l’eût comporté. Si donc il n’en est pas ainsi, confirme-toi par cette considération même qu’il ne fallait pas qu’il en fût ainsi. Tu vois bien toi-même que faire une telle recherche, c’est disputer avec Dieu sur son droit. Or, nous ne disputerions pas ainsi contre les dieux s’ils n’étaient pas souverainement bons et souverainement justes. S’ils le sont, ils n’ont rien laissé passer dans l'ordonnance du monde qui soit contraire à la justice et à la raison (2). » « Va- t’en donc avec un cœur paisible ; celui qui le congédie est sans colère (3). »

eux-mêmes. Croyance absurde, à mon avis, autant que celle d’un homme qui s'emplirait le corps de poisons et d’aliments mortels par celle belle raison qu’il n’espère pas jouir toute sa vie d’une bonne nourriturq; ou qui , voyant que l’âme n’est pas éternelle ou immortelle, renoncerait à la raison et désirerait devenir fou : toutes choses tellement énormes, qu’elles méritent à peine qu’on s’en occupe.

(1) Ibid., v, 33.

(2) Ibid., xu, 5. Cf. vin, 58; vi, 10; ni, 3.

(3) Ibid., xu, 36.

De même qu’il n’a point séparé l'observation de la loi morale du culte de Dieu, Marc-Aurèle ne sépare point la vie éternelle et divine de la vie raisonnable. Il s’abstient de prononcer sur tous les problèmes qui échappent à sa raison ; mais cette abstention n’est pour lui qu’une partie de sa sagesse, et elle laisse subsister tout entière sa croyance morale et religieuse.

3 e partie.

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