‹ Étude sur MirabeauChapitre 5 sur 9 · III · texte numérisé non relu

III

Le peuple, cependant, qui a un sens par-ticulier et le rayon visuel toujours singu-lièrement droit,qUin'est pas haineux,parce qu'il est fort, qui n'est pas envieux, parce qu'il est grand, le peuple, qui connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 8g, et le peuple de 89 était se-lon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le penseur que ces embras-semens étroits du génie el de la foule.

L'influence de Mirabeau était niée et était immense. C'était toujours lui, après tout, qui avait raison; mais il n'avait rai-son sur l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit. en mots précis, la foule le redisait en applau-dissent ens, et, sous la dictée de ces applau-dissement, bien à contre-coeur souvent, la législature écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruption s, menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout au plus que des cailloux jetés dans le cou-rant de sa parole, qui servaient par mo-mens à la faire écumer. Voilà tout. Quand* l'orateur souverain, pris d'une subite pen-sée, montait à la tribune; quand cet homme se trouvait face à face avec son peuple; quand il était là debout et marchant sur l'envieuse assemblée , comme l'Homme-- Dieu sur la mer, sans être englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé, du haut de cette tribune, sur les hommes et sur les idées de son temps, avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hué, ni injurié, ses ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler faisait crouler tous ces entasse-mens. Quand cet homme était à la tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide, et tout s'évanouissait devant elle.

Mirabeau, en 1791, était donc tout à la fois bien haï et bien aimé; génie haï par les beaux-esprits, homme aimé par le peu-ple. C'était une illustre et désirable exis-tence que celle de cet homme qui dispo-sait à son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec de ma-giques paroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse, convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en plans précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche et à tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune, comme le blé sur l'aire, les hommes et les choses de son siècle, pour séparer la paille que la république de-vait consumer, du grain que la révolu-tion devait féconder; qui donnait à la fois des insomnies à Louis XVI et à Robes-pierre, à Louis XVI dont il attaquait le trône, à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine; qui pouvait se dire cha-que matin en s'éveillant : Quelle ruine fe-rai-je aujourd'hui avec ma parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était Dieu, en ce sens qu'il menait les événemens.

Il mourut à temps. .C'était une tête souveraine et sublime. 91 la couronna, 93 l'eût coupée.

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