‹ Étude sur MirabeauChapitre 6 sur 9 · IV · texte numérisé non relu

IV

Quand on suit pas à pas la vie de Mira-beau depuis sa naissance jusqu'à sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au Panthéon , on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa mesure, il était prédestiné.

Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme.

Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir.

A l'âge de cinq ans, Poisson, son précep-teur, lui dit à!écrire ce qui lui viendrait dans la tête. « Le petit, » comme dit son père, écrivit littéralement ceci : « Mon-- » sieur moi, je vous prie de prendre at-- » tention à votre écriture et de ne pas faire » de pâtés sur votre exemple; d'être at-- » tentif à ce qu'on fait; obéir à son père, » à son maître, à sa mère; ne point con-- « trader; point de détours, de l'honneur » surtout. N'attaquez personne, hors qu'on » ne vous attaque. Défendez votre patrie.

» Ne soyez point méchant avec les dômes?

» tiques. Ne familiarisez pas avec eux. Ca-- » cher les défauts de son prochain, parce » que cela peut arriver à soi-même 1. »

A onze ans, voici ce que le duc de Ni--

1 Ce singulier document est cité textuellement dans une lettre inédite du marquis au bailli de Mi-rabeau, du 9 décembre 1754. vernois écrit de lui au bailli de Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760: « L'autre jour, dans » des prix qu'on gagne chez moi à la « course, il gagne le prix, qui était un » chapeau, se retourne vers un adolescent » qui avait un bonnet,et, lui mettant sur » la tête le sien, qui était encore fort bon, » Tiens, dit-il, je n'ai pas deux têtes. Ce » jeune homme me parut alors l'empereur » du monde; je ne sais quoi de divin » transpira rapidement dans son attitude; » j'y rêvai, j'en pleurai, et l'a leçon me fut » fort bonne, M.

A douze ans, son père disait de lui :

» C'est un coeur haut sous la jaquette d'un « bambin. Cela a un étrange instinct d'or-- » gueil, noble pourtant, C'estun embryon » de matamore ébouriffé qui veut avaler » tout le, monde avant d'avoir douze » ans 1. »

A seize ans, il avait la mine si hardie et

1 Lettre inédite à. madame la comtesse de Ro-chefort, 29 novembre 1761. si hautaine, que le prince de Conti lui demande : Que ferais-tu si je te donnais un soufflet? Il répond : Cette question eût été embarrassante avant l'invention dèspistdlets à deux coups.

A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la Corse au mo-ment où quelqu'un venait d'y naître. Sin-gulier instinct des grands hommes!

A cette même époque, son père, qui le tenait bien sévèrement, porte sur lui ce pronostic étrange : C'est une bouteille fi-celée depuis vingt-un ans. Si elle est jamais débouchée tout-à-coup sans précaution, tout s'en ira}

A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Madame Elisabeth, alors âgée de six ans, lui demande s'il a été inoculé. Et toute la cour de rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe d'une contagion qui plus tard devait ga-gner tout un peuple.

Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup. Il est, aussi entrant que j'étais farouche, dit le père, qui n'avait jamais voulu s?enversailler, lui, « oiseau » hagard dont le nid fut entre quatre tou-- » relies. »—« Il retourne les grands comme « fagots. lia ce terrible don de la familiarité, » comme disait Grégoire-le-Grand. » Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute :

« Comme depuis cinq cents ans on a » toujours souffert des Mirabeau qui n'ont » jamais été faits comme les autres, on » souffrira encore celui-ci. »

A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son fils avec lui, et » le faire rural. »Il n'y peut réussir. «Il est » bien malaisé de manier la bouche de cet » animal fougueux ! » s'écrie le vieillard.

L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit : « S'il n'est pas » pire que Néron, il sera meilleur que » Marc-Aurèle. »

En tout, laissons mûrir ce fruit vert, ré-pond le marquis.

Le père et l'oncle correspondent entre eux sur l'avenir du jeune homme déjà si aventuré dans la mauvaise vie. Tonneveu l'Ouragan, dit le père. Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque, réplique l'oncle.

Le bailli, vieux marin, ajoute : Les trente-deux vents de la boussole sont dans sa tête.

A trente ans, le fruitmûrit. Déjà les nou-veautés commencent à reluire dans l'oeil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de pensées. Ce cerveau est un fourneau encombré, dit le prudent bailli. Dans un autre moment l'oncle écrit cette ob-servation d'homme effrayé : « Quand il » passe quelque chose dans sa tête, il » avance le front, et ne regarde plus » nulle part. »

De son côté, le père s'étonne de ce ha-chement d'idées qui voit par éclairs. Il s'écrie : « Fouillis dans sa tête, bibliothè-- » que renversée, talent pour éblouir par » des superficies, il a humé toutes les » formules et ne sait rien substancier ! »

I! ajoute, ne comprenant déjà plus sa créature : « Dans son enfance, ce n'était » qu'un mâle monstrueux au moral » comme au physique. » Aujourd'hui, c'est un homme tout de reflet et de réver-bère; un fou « tiré à droite par le coeur et » à gauche par la tête qu'il a toujours à » quatre pas de lui. » Et puis le vieillard ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné : « Je tache de verser sur cet M homme ma tête, mon âme et mon coeur. »

Enfin, comme l'oncle, il a aussi par mo-ment ses pressenti mens, ses terreurs, ses anxiétés, ses doutes. Il sent, lui père, tout ce qui se remue dans la tête de son fils, comme la racine sent l'ébranlement des feuilles.

Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans.

Il était fils d'un père qui s'était défini ainsi lui-même : « Et moi aussi, ma-- » dame, tout gourd et lourd que vous me » voyez, je prêchais à trois ans ; à six, » j'étais un prodige; à douze, un objet » d'espoir; à vingt, un brûlot; à trente, » un politique de théorie; à quarante, » je ne suis plus qu'un bon homme. »

A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.

A quarante ans, il est l'homme d'une révolution.

A quarante ans; il se déclare autour de lui en France une de ces formidables anar-chies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait leur temps. Mirabeau en est le despote.

C'est lui qui, silencieux jusqu'alors, crie le 23 juin 1789 à M. de Brézé : Allez dire à VOTRE MAÎTRE... ! Votre maître] c'est le roi de France déclaré étranger. C'est toute, une frontière tracée entre le trône et le peuple. C'est la révolution qui laisse échapper son cri. Personne ne l'eût osé avant Mirabeau. Il n'appartient qu'aux, grands hommes de prononcer les mots décisifs des époques.

Plus tard, on insultera Louis XVI plus gravement en apparence, on le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur l'échafaud. La république en

SUR MIRABEAU. A-'J bonnet rouge mettra ses poings sur ses hanches, et lui dira des gros mots, et l'appellera Louis Capet. Mais il ne sera plus rien dit à Louis XVI d'aussi redou-table et d'aussi effectif que cette parole fatale de Mirabeau. Louis Capet y c'est la royauté frappée au visage ; votre maître, c'est la royauté frappée au coeur.

Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de la grande émeute sociale, l'homme dont la fin de ce siècle a besoin. Populaire sans être plé-béien, chose rare en des temps pareils!

Sa vie privée est résorbée par sa vie pu-blique. Honoré de Riquetti, cet homme perdu, est désormais illustre, écouté et considérable. L'amour du peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis.

Sa personne est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les passans s'arrêtent quand il traverse une rue, et pendant les deux années qu'il remplit, sur tous les coins de murs de Paris les petits ehfans du peuple écrivent sans faute son nom, que quatre-vingts ans au-paravant Saint-Simon, avec son dédain de duc et pair, écrivait Mirebaut, sans se douter qu'un jour Mirebaut ferait Mira-beau.

Il y a des parallélismes bien frappans dans la vie de certainshommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en Angleterre, veut partir pour la Ja-maïque; les réglemens de Charles Ie' l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence possible en France pour son fils, veut envoyer le jeune homme aux colonies hollandaises; un ordre du roi s'y oppose. Or, ôtez Cromwell de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Charles F', et Batavia Louis XVI?

Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui veut garder Croimvell ; c'est le roi de France qui veut garder Mirabeau. Quand un roi est-condamné à mort, la Providence lui bande les yeux.

Chose étrange que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie d'un homme !

La première partie de la vie de Mira-beau est remplie par Sophie, la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis un orage politique, voilà Mirabeau.

Quand on examine de près sa destinée, on se rend raison de ce qu'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les déviations de son coeur s'expliquent par les secousses de sa vie.

Voyez: jamais les causes n'ont été nouées de plus près aux effets. Le hasard lui donne un père qui lui enseigne le mépris de sa mère; une mère qui lui enseigne la haine de son père ; un précepteur, c'est Poisson, qui n'aime pas les enfans et qui lui est dur parce qu'il est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert , qui est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson l'a été pour l'enfant ; une belle-mère ( non mariée ), c'est madame de Pailly, qui le hait parce qu'il n'est pas d'elle; une femme, c'est mademoiselle de Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la no-blesse, qui le renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamne à mort; un roi, c'est Louis XV, qui l'em-bastille. Ainsi, père, mère, femme, son précepteur, son colonel, la magistrature, la noblesse, le roi, c'est-à-dire tout ce qui entoure et côtoie l'existence d'un homme dans l'ordre légitime et naturel, tout est pour lui traverse, obstacle, pierre dure à ses pieds nus, buisson d'épines qui le dé-chire au passage. La famille et la société tout ensemble lui sont marâtres. Il né ren-contre dans la vie que deux choses qui le traitent bien et qui l'aiment, deux choses irrégulières et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et une révolution.

Ne vous étonnez donc pas que pour la

SUR M&RABEAU. 49 maîtresse il brise tous les liens domesti-ques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux.

Ne vous étonnez pas, pour résoudre la question dans les termes où nous l'avons posée en commençant, que ce démon d'une famille devienne l'idole d'une femme en rébellion contre son mari, et le dieu d'une nation en divorce avec son roi.

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