‹ Étude sur MirabeauChapitre 8 sur 9 · VI · texte numérisé non relu

VI

Nous avons essayé de caractériser ce qu'a été Mirabeau dans la famille, puis ce qu'il a été dans la nation. Il nous reste à examiner ce qu'il sera dans la postérité.

Quelques reproches qu'on ait pu jus-tement lui faire, nous croyons que Mira-beau restera grand.

Devant la postérité, tout homme et toute chose s'absout par la grandeur.

Aujourd'hui que presque toutes les choses qu'il a semées ont donné leurs fruits dont nous avons goûté, la plupart bons et sains, quelques-uns amers; au-jourd'hui que le haut et le bas de sa vie n'ont plus rien de disparate aux yeux, tant les années qui s'écoulent mettent bien les hommes en perspective ; aujourd'hui qu'il n'y a plus pour son génie ni adoration ni exécration, et que cet homme, furieuse-ment ballotté tant qu'il vécut d'une ex-trémité à l'autre, a pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures historiques; aujourd'hui que sa mémoire, si long-temps traînée dans la fange et baisée sur l'autel, a été retirée du Panthéon de Voltaire et de l'égoût de Marat, nous pouvons froidement le dire :

Mirabeau est grand. Il lui est resté l'o-deur du Panthéon et non de l'égoût. L'im-partialité historique, en nettoyant sa che-velure souillée dans le ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son auréole.

On a lavé la boue de ce visage, et il con-tinue de rayonner.

Après qu'on s'est rendu compte de l'im-mense résultat politique que le total de ses facultés a produit, on peut envisager Mirabeau sous un double aspect, comme écrivain et comme orateur. Ici nous pre-nons la liberté de ne pas être de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau plus grand comme orateur que comme écrivain.

Le marquis de Mirabeau son père avait deux espèces de style, et comme deux plu-mes dans son écritoire. Quand il écrivait un livre, un bon livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille, pour le grand escalier du Palais-de-justice, le digne seigneur se drapait, se roidissait, se boursoufflait, couvrait sa pensée, déjà fort obscure par elle-même, de toutes les ampoules de l'expression; et l'on ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd et traînant en longues queues de phrases interminables, chargé de néolo-gismes au point de n'avoir plus nulle cohé-sion dans le tissu, sous quel style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se travestissait l'originalité naturelle et incontestable de cet étrange écrivain, moi-tié gentilhomme et moitié philosophe; préférant Quesnay à Socrate et Lefranc de Pompignan à Pindare; dédaignant Montesquieu comme arriéré et tenant à être harangué par son curé; habitant am-phibie des rêveries du dix-huitième siècle et des préjugés du seizième. Mais quand cet homme, ce même homme, voulait écrire une lettre, quand il oubliait le pu-blie et ne s'adressait plus qu'à la longue mine roide et froide de son vénérable frère le bailli, ou à sa fille la petite Saillannette, «la plus émolliente femme qui fût ja-- » mais, » ou encore à la jolie tête rieuse de madame de Rochefort, alors cet esprit tuméfié de prétention se détendait ; plus d'effort, plus de fatigue, plus de gonfle-ment apoplectique dans l'expression; sa pensée se répandait sur la lettre de fa-mille et d'intimité, vive, originale, co-lorée , curieuse, amusante, profonde, gracieuse, naturelle enfin, à travers ce beau style-grand-seigneur du temps de Louis XIV, que Saint-Simon parlait avec toutes les qualités de l'homme et madame de Se vigne avec toutes les qualités de la femme» On a pu en juger par les fragmens que nous avons cités. Après un livre du marquis de Mirabeau, une lettre de lui c'est une révélation. On a peine à y croire.

Vous avez- deux styles et vous n'avez qu'un homme.

Sous Ce rapport, le fils tenait quelque peu du père. On pourrait dire, avec beau-coup d'adoucissemens et de restrictions néanmoins, qu'il y a la même différence entre son style écrit et son style parlé. No-tons seulement ceci, que lé père était à l'aise dans une lettre, le fils dans un dis^ cours. Pour être lui, pour être naturel, pour être dans son milieu, il fallait à l'un sa famille, à l'autre une nation.

Mirabeau qui écrit , c'est quelque chose de moins que Mirabeau. Soit qu'il démontre à la jeune république amé-ricaine l'inanité de son ordre de Cincinnatus, et ce qu'il y a de gauche et d'incon-sistant dans une chevalerie de laboureurs ; soit qu'il taquine sur la liberté de l'Escaut Joseph II, cet empereur philosophe, ce Titus selon Voltaire, ce buste de césar romain dans le goût Pompadour ; soit qu'il fouille dans les doubles-fonds du cabi-net de Berlin, et qu'il en tire cette Histoire secrète que la cour de France fait livrer ju-ridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais, maladresse insigne, car de ces li-vres brûlés par la main du bourreau il s'échappait toujours desflammèches etdes étincelles, lesquelles se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur toutes les têtes , faites d'étoùpe alors; soit qu'il invective au passage cette char-retée de charlatans qui a fait tant de bruit sur le pavé du dix-huitième siècle, Nec-ker, Beaumarchais, Lavater, Galonné et Ca-gliostro; quel que soit le livre qu'il écrit enfin, sa pensée suffit toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours à sa pensée. Son idée est constamment grande et haute ; mais, pour sortir de son esprit, elle se courbe et se rapetisse, sous l'expression comme sous une porte trop basse. Excepté dans ses éloquentes lettres à madame de Monnier, où il est lui tout entier, où il parle plutôt qu'il n'écrit, et qui sont des harangues d'a-mour ' comme ses discours à la Consti-tuante sont des harangues de révolution ; excepté là, disons-nous, le style qu'il trouve dans son écritoire est en général d'une forme médiocre, pâteux, mal lié, mou aux extrémités des phrases, sec d'ailleurs, se composant une couleur terne avec des épithètes banales, pauvre en images, ou n'offrant par places, et bien rarement en-core , que des mosaïques bizarres de mé-taphores peu adhérentes entre elles. On sent en le lisant que les idées de cet homme ne sont pas, comme celles des grands pro--

1 Nous entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres qui sont passion pure. Nous jetons sur les autres le voile qui convient sateurs nés, faites de cette substance par-ticulière qui se prête, souple et molle, à toutes les ciselures de l'expression, qui s'insinue bouillante et liquide dans tous les recoins du moule où l'écrivain la verse/ et se fige ensuite; lave d'abord, granit après. On sent en le lisant que bien des choses regrettables sont restées dans sa 1 tête, que le papier n'a qu'un à-peu-près, que ce génie n'est pas Conformé de façon à s'exprimer complètement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur con-ducteur possible pour tous les fluides com-primés dans ce cerveau plein de tonnerres.

Mirabeau qui parle, c'est Mirabeau. Mi-rabeau qui parle, c'est l'eau qui coule, c'est le flot qui écume, c'est le feu qui étin-celle, c'est l'oiseau qui volé, c'est une chose qui fait son bruit propre ,c'est une nature qui accomplit sa loi. Spectacle tou-jours sublime et harmonieux !

Mirabeau à la tribune, tous les contem-porains sont unanimes sur ce point main-tenant, c'est quelque chose de magnifique.

Là il est bien lui, lui tout entier, lui tout puissant. Là plus de table, plus de papier, plus d'éçritoire hérissée de plumes, plus de cabinet solitaire, plus de silence et de m é-ditation; mais un marbre qu'on peut frap-per, un escalier qu'on peut monter en cou-rant ; une tribune, espèce de cage de cette sorte de bête fauve, où l'on peut aller et venir, marcher, s'arrêter, souffler, hale-ter, croiser ses bras, crisper ses poings, peindre sa parole avec son geste, et illu-miner une idée avec un coup d'oeil; un tas d'hommes qu'on peut regarder fixement; un grand tumulte, magnifique accompa-gnement pour une grande voix; une foule qui hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'unefoule qui l'aime, le peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes, toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions, toutes cesn atures di-verses et qu'il connaît et desquelles il peut tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin; au-dessus de lui; la voûte de la salle de l'Assemblée consti~ tuante, vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des pensées, car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent d'une pareille voûte sur une pareille tête.

Oh ! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme ! qu'il y a bien le pied ferme et sûr ! que ce génie qui s'amoindrissait dans des livres est grand dans un discours !

comme la tribune change heureusement les conditions de la production extérieure pour cette pensée ! Après Mirabeau écri-vain Mirabeau orateur, quelle transfi-guration!

Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement d'épaules, comme l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui il portait sa pen-sée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait qu'un mot de son banc, avait un accent formida-ble et révolutionnaire qu'on démêlait dans l'assemblée comme le rugissement du lion dans la ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tête, avait quelque chose d'une crinière. Son sourcil remuait tout, comme celui de Jupiter, cuncla supercilio moventis. Ses mainsquelquefoissemblaiènt pétrir le marbre de la tribune. Tout son vi-sage, toute son attitude, toute sa personne était bouffie d'un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tête avait une laideur grandiose et fulgurante dont l'effet, par momens, était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand rien n'était en-core visiblement décidé pour .ou contre la royauté ; quand la partie avait l'air près-que égale entre la monarchie encore forte et les théories encore faibles; quand au-cune des idées qui devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa crois-sance complète ; quand la révolution, mal gardée et mal armée, paraissait facile à prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le côté droit, croyant avoir jeté bas quelque mur de la forteresse, se ruait en masse sur elle avec des cris de victoire ; alors la tête monstrueuse de Mirabeau ap-paraissait à la brèche et pétrifiait les as-saillans. Le génie de la révolution s'était forgé une égide avec toutes les doctrines amalgamées de Voltaire, d'Helvétius, de Diderot, de Bayle, de Montesquieu, de Locke et de Rousseau, et avait mis la tête de Mirabeau au milieu.

Il n'était pas seulement grand à la tri-bune, il était grand sur son siège ; l'inter-rupteur égalait en lui l'orateur. Il mettait souvent autant de choses dans un mot que dans un discours. Lafajette a une ar-mée, disait-il à M. de Suleau; mais j'ai ma tête. Il interrompait Robespierre avec cette parole profonde : Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il dit.

Quelquefois il caractérisait d'un mot qu'on eût dit traduit de Tacite l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine. Il criait aux ministres, par exemple : Ne me parlez pas de votre duc de Savoie, mauvais voisin de toute liberté !

Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable !

Il raillait la Bastille. « Il y a eu, disait - » il, cinquante - quatre lettres de cachet » dans ma famille, et j'en ai eu dix-sept » pour ma part. Vous voyez que j'ai été.

» traité en aîné de Normandie. «

Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir parcouru, le 6 octo-bre, les rangs du régiment de Flandre, un sabre nu à la main, et parlant aux sol-dats. Quelqu'un démontre que Je fait con-cerne M, de Gamaches et non pas Mira-beau; et Mirabeau ajoute: «Ainsi, tout » pesé, tout examiné, la déposition de » M. de Valfond n'a rien de bien fà-- » cheux que pour M. de Gamaches, qui se » trouve légalement et véhémentement » soupçonné d'être fort laid, puisqu'il me » ressemble. »

Quelquefois il souriait. Lorsque la ques-tion de la régence se débat devant l'As-semblée, le côté gauche pense à M. le duc d'Orléans, et le côté droit à M. le prince de Coridé, alors émigré en Allemagne. Mira-beau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir prêté serment à la con-stitution. M. de Montlosier objecte qu'un prince peut avair des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple, il peut avoir fait un voyage outre-mer.... — Mira-beau répond: « Le discours du préopinant » va être imprimé; je demande à en rédiger « l'erratum. Outre-mer, lisez outre-Rhin.»

Et cette plaisanterie décide la question. Le grand orateur jouait ainsi quelquefois avec ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le lion.

Par momens, au beau milieu de ses plus violentes déclamationspopulàires, il se rap-pelait tout-à-coup qui il était, et il avait de fières saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de jeter dans tout dis-cours une imprécation quelconque sur les massacres de la Saint-Barthélémy. Mira-beau faisait son imprécation comme tout le monde; mais il disait en passant : Mon-sieur l'amiral de Coligny, qui, par paren-thèse, était mon cousin. La parenthèse était digne de l'homme dont le père écrivait :

Il ny a qu'une mésalliance dans ma fa-mille, les Médicis. — Mon cousin monsieur l'amiral de Coligny, c'eût été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du peuple de 1791.

Son dédain était beau, son rire était beau ; mais sa colère était sublime.

Quand on avait réussi à l'irriter, quand on lui avait tout-à-coup enfoncé dans le flanc quelqu'une de ces pointes aiguës qui font bondir l'orateur et le taureau, si c'é-tait au milieu d'un discours, par exemple, il quittait tout sur-le-champ, il laissait là les idées entamées, il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnemens qu'il avait com-mencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement, il abandonnait la ques-tion net, et se ruait tête baissée sur l'inci-dent. Alors, malheur à l'interrupteur! mal-heur au toréador qui lui avait jeté la van-derille ! Mirabeau fondait sur lui;, le pre-nait au ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou poussière, avec sa vie, avec son caractère) avec son ambition, avec ses vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il ne manquait rien, il cognait déses-pérément son ennemi sur les angles de la tribune, il faisait trembler, il faisait rire, tout mot portait coup, toute phrase était flèche, il avait la furie au coeur, c'é-tait terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et puissant orateur, beau surtout dans ce môment-là! C'est alors qu'il fallait voir comme il chassait au loin tous les nuages de la discussion. C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle ora-geux faisait moutonner toutes les têtes de l'assemblée! Chose singulière ! il ne rai-sonnait jamais mieux que dans l'empor-tement. L'irritation la plus violente, loin de disjoindre son éloquence dans les se-cousses qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de logique supérieure, et il trouvait des argumens dans la fureur comme un autre des métaphores. Soit qu'il fît rugir son sarcasme aux dents acé-rées sur le front pâle de Robespierre, ce redoutable inconnu qui, deux ans plus tard, devait traiter les têtes comme Pho-cion les discours; soit qu'il mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il les recrachât au côté droit, tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi et tout couverts de l'écume de sa Co-lère; soit qu'il enfonçât les ongles dé son syllogisme dans là phrasé molle et flasque dé l'avocat Target, il était grand et ma-gnifique, et il avait une sorte dé majesté formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effrénés. Nos pères nous l'ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère, n'avait pas vu Mirabeau. Dans la colère son génie faisait la roue et éta-lait toutes ses splendeurs. La colère allait bien à cet homme, comme la tempête à l'océan.

Pour qui l'a vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd'hui lettre morte.

Tout ce qui était saillie , relief, cou-leur, haleine; mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues aujourd'hui est gisant à terre, à plat sur le sol. Où est le souffle qui faisait tourbil-lonner toutes ces idées comme les feuilles dans l'ouragan? Voilà bien le mot; mais où est le geste? Voilà le cri, où est l'ac-cent? Voilà la parole, où est le regard?

Voilà le discours, où est la comédie de ce discours ? Car, il faut le dire, dans tout orateur il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le comé-dien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à demi.

Dans l'Assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait ceux qui regar-daient attentivement, c'était la Convenu tion. Pour quiconque a étudié cette épo-que , il est évident que dès 1789 la Convention était dans l'Assemblée consti-tuante. Elle y était à l'état de germe, à l'état de foetus, à l'état d'ébauche. C'é-tait encore quelque chose d'indistinct pour la foule, c'était déjà quelque chose de ter-rible pour qui savait voir. Un rien sans doute ; une nuance plus foncée que la couleur générale ; une note détonnant par-fois dans l'orchestre ; un refrain morose dans un choeur d'espérances et d'illusions ; un détail qui offrait quelque discordance avec l'ensemble; un groupe sombre dans un coin obscur; quelques bouches donnant un cer-tain accent à de certains mots ; trente voix, rien que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en Montagne; 93, en un mot, point noir dans le ciel bleu de 89. Tout était déjà dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 thermidor, sanglante trilogie; Buzot, qui devait dévorer Louis XVI, Robespierre, qui devait dévorer Buzot, Vadier, qui de-vait dévorer Robespierre, trinité sinistre.

Parmi ces hommes, les plus médiocres et les plusignorés,HébrardetPutraink,parexem-ple, avaient un sourire étrange dans les dis-cussions, et semblaient garder sur l'avenir une pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, l'historien devrait avoir des microscopes pour examiner la formation d'une assemblée dans le ventre d'une autre assemblée. C'est une sorte de gesta-tion qui se reproduit souvent dans l'his-toire, et qui, selon nous, n'a pas été assez observée. Dans le cas présent, ce n'était certes pas un détail insignifiant sur la sur-face du corps législatif que cette excrois-sance mystérieuse qui contenait l'échafaud déjà tout dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une forme mons-trueuse que l'embryon de la Convention dans le flanc de là Constituante. OEuf de vautour porté par un aigle.

Dès-lors, beaucoup de bons esprits dans l'Assemblée constituante s'effrayaient de la présence de ces quelques hommes im-pénétrables qui semblaient se tenir en ré-serve pour une autre époque. Ils sentaient qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'échappait à peine quel-ques souffles. Ils se demandaient si ces aquilons ne se déchaîneraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées. Rabaut - Saint-- Etienne, qui croyait la révolution finie et qui le disait tout haut, flairait avec inquié-tude Robespierre qui ne la croyait pas commencée et qui le disait tout bas. Les dé-molisseurs présens de la monarchie trem-blaient devant les démolisseurs futurs de la société. Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, étaient hau-tains, hargneux et arrogans, et le moindre d'entre eux coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, d'insolentes in-terruptions aux plus graves orateurs; et»

comme tout le monde savait qu'il y avait des événemens pour ces hommes dans un prochain avenir, personne n'osait leur ré-pliquer. C'est dans ces momens où l'assem-blée qui devait venir un jour faisait peur à l'assemblée qui existait, c'est alors que se, manifestait avec splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le senti-ment de sa toute-puissance, et sans se douter qu'il fit une chose si grande, il criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la Constituante : Silence aux trente voix! et la Convention se taisait.

Cet antre d'Eùle resta silencieux et con-tenu tant que Mirabeau tint le pied sur le couvercle.

Mirabeau mort, toutes les arrière-pen-sées anarchiques firent.irruption.

Nous le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'état, il est évident que pendant un temps il a comprimé sous son poids toutes les forces divergentes auxquelles il était réservé d'a-chever la ruine qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette com-pression même, et tôt ou tard, selon nous, l'explosion révolutionnaire devait trouver issue et jeter au loin Mirabeau, tout géant qu'il était.

Concluons.

Si nous avions à résumer Mirabeau d'un mot, nous dirions : Mirabeau, ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui parle.

Un immense événement ! la chute de la forme monarchique en France.

Sous Mirabeau, ni la monarchie , ni la république n'étaient possibles. La mo-narchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une épo-que qui prépare. Pour que l'envergure de Mirabeau s'y déployât à l'aise, il fal-lait que l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le fond solide de la société future sont encore en suspension , sans trop de forme ni de consistance, attendant dans ce milieu où ils flottent pêle-mêle en tourbillon l'instant de se précipiter et de se cristalliser. Toute institution assise à des angles auxquels le génie de Mirabeau se fut peut-être brisé l'aile.

Mirabeau avait un sens profond des choses, il avait aussi un sens profond des hommes. A son arrivée aux Etats-Géné-raux, il observa long-temps en silence, dans l'assemblée et hors de l'assemblée, le groupe, alors si pittoresque, des partis. Il devina l'insuffisance de Mounier, de Ma-louet et de Rabaut Saint-Etienne, qui rê-vaient une conclusion anglaise. Il jugea froidement la passion de Chapelier, la brièveté d'esprit de Pétion, la mauvaise emphase littéraire de Volney; l'àbbé Maùry qui avait besoin d'une position ; Despré-mesnil et Adrien Duport, parlementaires de mauvaise humeur et non tribuns ; Ro-land, ce zéro dont la femme était le chiffre; Grégoire, qui était à l'état de somnambu-lisme politique. Il vit tout de suite le fond de Sieyès, si peu pénétrable qu'il fût. Il enivra de ses idées Camille Desmoulins, dont la tête n'était pas assez forte pour les porter. Il fascinaDantort,qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. Il n'essaya aucune séduction près des Guillermy, des Lautrec et des Cazalès, sorte de caractères insolubles dans les révolutions. Il sentait que tout allait marcher si vite qu'on n'a-vait pas de temps à perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain , ce qui est plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui étaient puissans ; il attaqua successivement dans leur temps, Mau-peou et Terray , Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orléans, le toucha et le quitta aussitôt. Il regarda Robespierre en face et Marat de travers.

Il avait été successivement enfermé à l'île de Rhé, au château d'If, au fort de Joux, au donjon de Vincennes. Il se ven-gea de toutes ces prisons sur la Bastille.

Dans ses captivités, il lisait Tacite. Il le dévorait, il s'en nourrissait, et quand il arriva à la tribune en 1789, il avait encore la bouche pleine de cette moelle de lion.

On s'en aperçut aux premières paroles qu'il prononça.

Il n'avait pas l'intelligence de ce que voulaient Robespierre et Marat. Il re-gardait l'un comme un avocat sans causes, et l'autre comme un médecin sans mala-des, et il supposait que c'était le dépit qui les faisait divaguer. Opinion qui d'ailleurs avait son côté vrai. Il tournait le dos complètement aux choses qui venaient à si grands pas par-derrière lui. Comme tous les régénérateurs radicaux, il avait l'oeil bien plus fixé sur les questions so-ciales que sur les questions politiques. Son oeuvre, à lui, ce n'est pas la république, c'est la révolution.

Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme essentiel de ces temps-là, c'est qu'il est resté plus grand qu'aucun des hommes qui ont grandi après lui dans le même ordre d'idées que lui.

Son père qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eût engendré, que la consti-tuante ne comprenait la convention, disait de lui : cet homme n'est ni la fin ni le commen-cement d'un homme. Il avait raison. « Cet homme » était la fin d'une société et le commencement d'une autre.

Mirabeau n'importe pas moins à l'oeu-vre générale du dix-huitième siècle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables, détruire les vieilles choses et préparer les nouvelles. Le tra-vail de l'un a été continu et l'a occupé, aux yeux de l'Europe, durant toute sa lon-gue vie. L'autre n'a paru sur la scène que peu d'instans. Pour faire leur besogne com-mune , le temps a été donné à Voltaire par années et à Mirabeau par journées.

Cependant Mirabeau n'a pas moins fait queVoltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe. Chacun at-taque la vie du corps social à sa façon.

Voltaire décompose, Mirabeau écrase. Le procédé de Voltaire est en quelque sorte chimique, celui de Mirabeau est tout physique. Après Voltaire, une société est en dissolution ; après Mirabeau, en pous-sière. Voltaire, c'est un acide ; Mirabeau, c'est une massue.

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