‹ Étude sur Moisant de BrieuxChapitre 1 sur 4 · CAEN · texte numérisé non relu

CAEN

IMPRIMERIE DE F. LE BLANC-HARDEL 9<Me Jroide , 2 et 4

iei4-ie74

Écrire l'histoire d'an homme , c'est souvent écrire l'histoire de toute une époque. Il semble, en effet, que certains caractères résument en eux toutes les aspirations et toutes les tendances du monde dans lequel ils ont vécu. Ce sont les génies de premier ordre , les grands écrivains surtout , qui d'ordinaire ont reçu ce don de représenter à eux seuls l'humanité tout entière. Cependant on trouve encore quelquefois , parmi les talents d'un ordre plus modeste , cette même propriété appliquée à un cercle plus restreint. Moisant de Brieux est de ces derniers; on ne saurait faire son portrait sans le compléter par un tableau de la société dont il était l'âme.

Comme Callot, qui, dans ses merveilleuses eauxfortes , commençait par graver sur les fonds de sa planche les personnages secondaires, les monuments d'une ville , et tout ce qui pouvait compléter har-

4 MOISANT DE BRIECX ,

monieusement la figure principale , nous esquisserons d'abord l'état de la ville de Caen de 1650 à 1675 ; Moisant de Brieux paraîtra ensuite sous son vrai jour et dans son milieu véritable.

A cette époque, où les moindres distances étaient des barrières , la province avait un cachet particulier. Les mœurs de la noblesse et de la bourgeoisie , à Caen , se distinguaient de celles de la capitale. « L'Athènes normande » suivait de loin , sans le subir , le mouvement intellectuel de Paris. N'avait-elle pas, pour affirmer son originalité et sa force, le souvenir tout récent encore de Malherbe, et ne pouvait-elle pas se dire avec orgueil le berceau de la renaissance des lettres?

Le seul trait de ressemblance qui existât entre Caen et Paris était un égal désir de distractions intellectuelles , un même amour pour les plaisirs Httéraires. Gomme à toutes 1rs grandes époques de civilisation , les femmes prenaient une part importante dans ce mouvement des esprits. A Paris, elles ne se contentaient pas de leur rôle éternel d'inspiratrices ; elles poussaient à l'excès les tendances délicates des poètes. Entre leurs mains , ce qui était délicat devenait raffiné , ce qui était galant devenait précieux.

A Caen , au contraire , les femmes évitèrent de tomber dans ces erreurs. Pendant que l'hôtel de Rambouillet mettait à la mode le langage et le style précieux, elles faisaient régner dans leur monde la grâce sans afféterie. C'est un fait à la gloire de M""" de Grosmesnil et de Tilly, les plus charmantes

femmes de la Normandie , d'avoir su allier le naturel à la délicatesse , malgré l'exemple qui leur venait de Paris. Molière aurait peut-être trouvé à Caen des Célimènes ; mais, à coup sûr, il n'y aurait pas rencontré une seule comtesse d'Escarbagnas.

Aussi , les salons de MM""" de Tilly , de Grosmesnil , de La Luzerne et de Banneville offraient-ils à la société distinguée de Caen les plus agréables distractions. L'aristocratie de la naissance s'y mêlait à l'aristocratie du talent. On y goûtait tout le charme d'une conversation élégante , dans laquelle Ménage apportait son esprit critique, de Brieux sa galante facilité , Segrais sa franchise et son talent , et les conseillers Tibeuf et Sevin leur jugement froid de magistrats. Là , mieux que partout ailleurs , on était à même de causer du livre nouveau et d'en faire la critique, cette critique charmante de salon à laquelle les dames prêtent leurs ongles roses, et qui ne laisse rien passer. On suivait avec intérêt les succès des écrivains normands qui avaient abandonné la province pour la capitale. Le sacré se mêlait au profane. Le dernier volume de vers paru faisait oublier le sermon de la veille. On s'enthousiasmait pour les hymnes de Godeau , et l'on attendait , avec toute la France , le chef-d'œuvre tant annoncé de Chapelain , cette fameuse « Pucelle » qui devait si bien faire crouler la réputation de son auteur. Les intrigues de la duchesse de Longueville , femme du gouverneur de la province, sa résistance dans le château de Dieppe , son embarquement à Pourville , sa fuite et toutes ses aventures pendant la Fronde défrayaient aussi la conversation. Cette infatigable

duchesse trouvait encore le temps de s'occuper de questions littéraires. Elle faisait écrire à Antoine Halley qu'elle s'en rapportait au jugement des littérateurs de Caen au sujet de la querelle des Jobistes et des Uranistes , a les priant d'assoupir un schisme qui, disait-elle, avait plus troublé le royaume que ne l'avaient fait les dernières guerres » (1).

Loin d'assoupir le schisme , cette lettre était un nouveau sujet de discussions. Les uns se déclaraient pour le sonnet de Voiture et déclamaient en s'extasiant :

Il faut finir mes jours en l'amour d'Uranie, L'absence ni le temps ne m'en sçauroient guérir.

[Les autres préféraient le sonnet de Benserade sur les souffrances de Job , et soutenaient qu'il était impossibhi de trouver « une chute plus jolie , plus amoureuse et plus admirable » que celle de ce sonnet :

S'il soufljrit des maux incroyables.

Il s'en plaignit , il en parla ; J'en connois de plus misérables.

De Brieux se fît Jobiste. Il prit même pour épigraphe d'une de ses poésies le dernier vers de Benserade. Hâtons-nous de déclarer que la postérité , tout en traitant de futile cette querelle qui divisa la

(1) Mémoires de r Académie de Caen, 1760, p. 37. — Antonii Uallœi opuscula miscetlanea, p. 287. — Les Écrivains normands au XVIJ" siècle, par M. Hippeau, p. 287.

cour et la ville , s'est trouvée du môme avis que Moisant de Brieux.

Puis, Job et Uranie cédaient leur place aux boutsrimes. Les bouts-rimés ne furent connus que vers 16i9. n L'extravagance d'un poète ridicule , nommé Dulot, avait donné lieu à cette invention » (1). On avait découvert qu'il écrivait ses sonnets en blanc , c'est-à-dire qu'il disposait d'abord ses rimes et qu'il remplissait ses vers ensuite. « Cela sembla plaisant, et depuis on commença à faire, par une espèce de jeu dans les compagnies, ce que Dulot faisoit sérieusement, chacun se piquant à l'envi de remplir heureusement et facilement les rimes bizarres qu'on lui donnoit. »

Cette mode commençait à tomber, lorsqu'on 1654, un sonnet en bouts-rimés sur la mort d'un perroquet célèbre vint réveiller tout ce qu'il y avait de gens en France qui savaient rimer, a Le sujet ordinaire fut ou le Perroquet ou S"'-Menehould , que l'on venait de reprendre sur les ennemis, t^ Moisaut de Brieux et tous les poètes de Caen rivalisèrent à qui réussirait le mieux dans ce genre. M"^ de La Luzerne les imita ; M"'" de Grosmesnil elle-même composa un bout-rimé du Perroquet « qui eut l'honneur d'être montré à Leurs Majestés. »

Les pièces de vers , les billets galants, les énigmes et les devises symboliques détrônèrent les boutsrimés. La galanterie régna de plus en plus dans la

(1) Les passages entre guillemets sont extraits des OEuvres de Sarrasin j t. II. Préface (de Ménage) du poème sur Dutol vaincu, ou la défaite des bouls-rimez.

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haute société de Gaen. S'inspirant de la mode italienne , qui subsiste encore de nos jours dans certaines Académies d'Italie , on oublia un moment les noms patronymiques pour prendre des noms nouveaux de tournure plus pastorale. De Brieux- Lycidas rima des madrigaux ingénieux et froids pour M"' de La Luzerne-Sylvie et pour M*"' de Grosmesnil- Iris. Le conseiller Sevin-Ariste et M. de Triquerville- Daphnis le proclamèrent le rival beureux du grand madrigalier de France , La Mesnardière. Dans ce monde, moins libre que le monde de la cour, mais réservé sans pruderie , un sourire se payait par un madrigal , une fleur par une ode , un baiser par un sonnet.

Tel était à peu près , en temps ordinaire , l'aspect des salons de Gaen. Une animation plus grande , un déploiement de poésie plus considérable s'y produisaient dans les circonstances exceptionnelles, comme la visite du duc et de la duchesse de Longueville , le 12 juin 1648. Cbacun se distribuait les rôles de la cérémonie que l'on préparait pour recevoir dignement le gouverneur. Pierre du Bosc , beau-frère de Moisant de Brieux et ministre de l'Évangile, était le harangueur ordinaire pour le parti protestant. 11 en fut de même plus tard, quand Montausier, à son tour gouverneur de la Normandie, vint visiter la ville de Gaen. Mais alors c'était le salon de Moisant de Brieux, l'hôte naturel du duc, son ami, qui devenait le centre de la société caennaise.

Les savants qui s'étaient rencontrés dans ces réunions mondaines se retrouvaient sur un autre terrain, où toutes les affaires de la politique et de la

littératui'e se discutaient plus sérieusement. C'était une vieille coutume à Caeu , Huet l'affirme , de se réunir au carrefour St-Pierre. La noblesse et la bourgeoisie s'y coudoyaient. Les bissaquiers du samedi (1), qui avaient tout intérêt à se faire voir dans les lieux publics, ne manquaient pas de s'y rendre. C'est là que se produisaient les agitations politiques. Des fenêtres de son hôtel , qui donnaient sur ce forum normand , Moisant de Brieux put voir éclater l'émeute préparée par les frondeurs de Caen (2). Il put aussi entendre proclamer les arrêts nombreux rendus par le Parlement de Rouen contre Mazarin, et les vendeurs de pamphlets et de pasquins annoncer à la foule des révoltés les Complaintes sur l'arrêt de la cour du Parlement contre Giulio Mazarini, sur l'air : Le Roi de Hongrie et l'Empereur, et le Libéra de Jules Mazarini , sur le Chant des Enfarinés (3).

Quelques années après , sur cette même place , la

(1) Les Origines (Moisant de Brieux), p. 181. On désignait dans la ville sous le nom de bissaquiers ou de bourçeois du samedi les habitants des environs de Caen « qui se reudoient à la ville le samedi • et la veille de quelque fêle communier , se montrer et tâcher 8 par là de conserver ou d'acquérir le privilège dont jouissoient « les véritables citoyens, privilège si rare et si singulier qu'il a faisoit de tous nos bourgeois autant de gentilshommes qui pouc voient labourer la tene sans payer la taille, mais autant de B gentilshommes exempts de rarriére-ban, des équipages et de la « dépense à laquelle la noblesse est assujélie. »

(2) La Fronde et Mazarin, par M. Todière.

(3) Collection des Mazarinades (Bibliothèque nationale). Naudé, dans le Mascural, en compte au moins 800 publiées pendant le siège de Paris.

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foule portait aux nues Mazarin, qui venait de signer le glorieux traité des Pyrénées, et de Brieux rimait des épigranimes à la louange du ministre.

C'était surtout le lundi que l'afiluence était grande au carrefour St-Pierre : ce jour-là le courrier arrivait. La Gazette et les nouvelles publications étaient déposées cliez le libraire Lébourgeois. MM. de Grenlemesnil, de Prémont , le professeur Halley , l'abbé Huet , de Brieux, le médecin de Vicquemand et le curé Bardou s'y donnaient rendez-vous. On s'installait dans la boutique du libraire et l'on commençait de longues discussions. La politique fournissait un sujet intarissable. Nos triomphes militaires en Flandre , la prise de Maëstrichl^ la conquête de kl Franche-Comté remplissaient de joie tous les cœurs. Nos victoires , acclamées bruyamment par la foule qui stationnait sur la place, donnaient lieu, de la part des poètes , à de pompeuses improvisations; puis on s'inquiétait des détails. Qu'avait fait l'armée de Turenne , sous lequel combattaient plusieurs gentilshommes de la ville , et entre autres M. de Ruqueville, le frère de M"* de La Luzerne? N'est-il rien arrivé au duc de Montausier, demandait Moisant ? — On répondait à ces questions par la lecture d'un bulletin qui félicitait le roi des succès de ses généraux. Et toute cette gloire qui entourait le Koi-Soleii se grandissait encore par l'éloignement, qui empêchait de voir les taches de l'astre ; et le peuple, courtisan du succès, n'avait qu'une voix pour bénir Louis XIV.

Les nouvelles littéraires avaient leur tour. Parmi les livres apportés par le courrier se trouvaient

des traductions de M™' Dacier et des éditions d'auteurs grecs de son père Tanneguy Lefebvre. On les comparait aux livres grecs imprimés à Caen chez le savant Jean Cavelier, qui continuait les excellentes traditions de son père Adam Cavelier , mort en 1656, et qui faisait sortir de ses presses de la rue des Jésuites des chefs-d'œuvre de typographie. La Sophonisbe de Mairet, les Lettres de Voiture, les Œuvres de Sarrasin, éditées par Ménage, et les romans de M^''= de Scudéry étaient tour à tour étudiés par les connaisseurs. Il y avait un redoublement d'attention et d'intérêt quand il s'agissait d'un ouvrage de Moisant de Brieux, de Halley , de Bochart, ou de tout autre auteur de la ville.

Pendant que les savants s'occupaient ainsi de ces œuvres sérieuses, les bourgeois oisifs, rassemblés sur la place, se répétaient les propos tenus ou non tenus dans les salons de la noblesse. On riait des bons mots de M""^ de Grosmesnil, et, si le souvenir de l'épidémie terrible qui décima les habitants de Caen était rappelé par quelqu'un , aussitôt on félicitait Moisant de Brieux du bel exemple qu'il avait donné, en quittant la campagne oh. il se trouvait, pour venir braver le mal dans la ville même. Chacun bénissait aussi le nom de M'^* de Saint-Gontest, que sa charité et sa piété avaient fait surnommer Sœur Angélique.

Les femmes dignes du nom de saintes ne manquaient pas à Caen. Pendant que Paris voyait s'accomplir les réformes sérieuses apportées aux Carmélites, à Chaillot et à Port-Royal par des abbesses restées célèbres , M"'" de Bellefonds, de Budos et

Marie de Rohan réformaient également le couvent de la Sainte-Trinité de Gaen.

Les pamphlets suggérés par les querelles fréquentes que les communautés religieuses avaient entre elles réjouissaient fort la foule. Souvent il s'agissait d'une bagatelle. Dans une procession générale, les religieux d'un ordre avaient disputé le premier rang aux religieux d'un autre monastère ; d'autres fois , la dispute avait dégénéré en combat. A ce sujet de nombreuses épigrammes étaient échangées entre les deux ordres. Les régents des diti'érents collèges avaient aussi entre eux de fréquentes discussions qui se résumaient par un mot heureux, colporté aussitôt dans toute la ville.

La chaire même ouvrait l'arène à des débats qui causaient une profonde sensation dans la population religieuse de Gaen. Il y avait toujours une lutte engagée entre l'Église et la Maison évaugélique, lutte si violente que les prédicateurs oubliaient parfois les principes de la charité. Ainsi , Du Bosc fut accusé , ^en pleine chaire , par un prédicateur du collège des Jésuites , dans l'église principale , d'avoir mal parlé a contre « l'honneur de la Vierge » (1). Gependaut, dans les relations du monde , la bonne éducation apportait une certaine tolérance qui permettait aux abbés Huet et Bardou d'être les amis de Moisant de Brieux, père et beau- frère de ministres protestants. La querelle des Jésuites et des Jansénistes partageait davantage la société et donnait lieu à des discussions plus ardentes. Le bruit des polémiques du père

(1) Les Écrivains normands au XV II" siècle, par M. Hippcau,

Bille contre le professeur Dupré dépassait les limites de la province et arrivait jusqu'à Biaise Pascal, qui les mentionne dans ses Provinciales.

L'admiration pour l'esprit et pour la force est le point saillant du caractère des Normands, qui se souviennent de leur double origine gauloise et saxonne. On passait donc volontiers des combats intellectuels aux luttes physiques. A certains jours , la belle compagnie ne dédaignait pas d'assister aux jeux de l'arquebuse et de partager la joie du populaire. On achevait la journée par une promenade sur le Cours. Les dames y déployaient toute leur élégance , les gentilshommes toute leur galanterie. De carrosse à carrosse on s'envoyait des saints. C'était le rendez-vous de la belle société.

M""* de Sévigné , qui visita la Normandie en compagnie de Segrais , vers cette époque , a résumé en quelques lignes un tableau charmant de la ville : « Caen , écrit-elle , Caen , la plus jolie ville , la plus avenante , la plus gaie , la mieux située , les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises, des prairies, des promenades et enfin la source de tous nos plus beaux esprits ! »

C'est dans cette ville , dans ce Caen à la fois littéraire , érudit , courtisan , dévot , controversiste et frondeur , que Moisant de Brieux vécut ses plus belles années. C'est au milieu de ce monde que brilla l'écrivain gentilhomme dont nous allons raconter la vie.

Jacques Moisant naquit à Caen, en 1614, dans l'ancien hôtel d'Écoville , connu plus généralement sous le nom d'hôtel du Grand-Cheval. Son père ,

Guillaume Moisant, ancien négociant de Rouen, était venu s'établir, en 4606, dans celte magnifique demeure pour y jouir d'une fortune honorablement acquise dans le commerce des draps (1). Il n'eut que deux enfants : un fils , Jacques , et une fille , Marie.

Jacques prit le nom de Brieux d'une terre que son père possédait. Il se trouve quelquefois désigné comme sieur de La Luzerne et de Martragny (2) ; mais c'est du nom de Moisant de Brieux qu'il signa tous ses ouvrages. Son père , qui appartenait à la religion réformée, le fit élever selon les doctrines du protestantisme.

Il eut pour premier maître Antoine Halley , professeur de belles-lettres et principal du collège du Bois, qui avait déjà fait l'éducation de Mézeray et qui devait faire plus tard celle du célèbre Huet. Grand admirateur de Virgile et de Claudien, le professeur , qui fut lui-même un poète de mérite , fit partager ses goûts à son élève. Il lui fit sentir toute la beauté des langues grecque et latine. Il développa chez lui le sentiment de la poésie en lui lisant les plus belles pages d'Ovide et de Virgile. Il lui apprit à penser , il lui apprit à écrire, de telle sorte que Moisant put dire plus tard de Halley : « Il est l'au-

(1) Essais historiques sur la ville de Caen, par l'abbé De La Rue, 'J820, p. 125, cl Dldiiuscrii rie la Bibliothèque de Caen sur la Noblesse normande.

(2) Antonii Hallœi opuscula miscellanea. Caen, .1. Cavelier, 1675, p. 233. « Super niorteui Nobilissimi ac Eruditissimi viri Jacobi « Mosantij Domini de Biieux, de la Luzerne el de Marlragny,,, »

FONDATEUR DE l'ACA DEMIE DE CAEN. 15

flf teur de mes vers, comme Dieu est l'auteur de la « vie (1). »

Mais le futur poète ne termina pas ses études à Caen. Il alla faire ses humanités à l'Université de Sedan, qui était alors dans tout son éclat. Tous les professeurs de cette école étaient protestants, et, des diverses parties de la France , les riches familles calvinistes y envoyaient leurs enfants, Samuel Bochard, le célèbre orientaliste, y avait fait ses études, et de Brieux y eut pour condiciple le marquis de Salles , qui fut plus tard le duc de Montausier.

Le caractère honnête et doux de Moisant attira le brusque, mais vertueux grand seigneur, que Molière devait peindre sous les traits du Misanthrope, et que Boileau appelait le plus honnête homme de la cour. Une sincère amitié , durable comme le sont les amitiés d'enfance, unit bientôt les deux jeunes hommes. Ils profitèrent ensemble des conseils de Pierre du Mouhn, qui était venu finir à Sedan une vie consacrée aux polémiques religieuses. Sous l'influence de ce maître illustre , Moisant acquit cette foi inébranlable, parce qu'elle était éclairée, qui lui dicta ses Méditations , et qui le soutint dans les cruelles épreuves qu'il eut à subir.

Cependant les études sérieuses ne l'empêchaient pas de cultiver les Muses latines. 11 commniquait ses vers à son ami , qui, plus âgé de quatre ans, s'habituait avec lui au rôle de Mécène qu'il devait jouer

(1) Mosanti Briosii poematum pars altéra , 1669 , pt 89 et Poemala (alina, du même, 1658, p. 67.

à la cour du Grand Roi. Il faut voir avec quel bonheur Moisant raconte dans ses poèmes ces douces heures données aux confidences poétiques — confidences réciproques — faites par un beau jour de mai , sur les bords de la Meuse ou sur la margelle de la fontaine de Chérimont (1).

Ces premières années s'écoulèrent avec la rapidité des jours heureux , et le moment où les deux amis durent se séparer arriva bien vite. Le marquis de Salles revint à Paris et ne tarda pas à être l'hôte le plus assidu de l'hôtel de Rambouillet. De Brieux se rendit de son côté à l'Académie de Leyde.

L'Académie de Leyde avait une renommée universelle. Un séjour de quelques années dans ses écoles était le complément indispensable de toute éducation sérieuse. Les plus grands savants se faisaient une gloire de professer dans ce pays, asile des lettres libres, et la jeunesse désireuse de s'instruire accourait de tous côtés pour jouir de leurs leçons. Jean-Gérard Vossius y faisait des cours d'éloquence et d'histoire. Daniel Heinsius y professait aussi.

Pendant deux ans , Moisant de Brieux suivit les cours de ces hommes éminents de manière à se faire remarquer par eux. Heinsius l'admit « dans sa maison , dans le sanctuaire des Muses plus intimes (2) », Muses joyeuses, si l'on en juge d'après ces vers que « M. Heinsius , quand il étoit dans

(1) Poematuni pars altéra de Moisant de Brieux, 1669, p. 10 et 74, et HalUei opuacula miscellanea, p. 233.

(2) Epislotœ (1670) de M. de Brieux, p. 209.

sa belle humeur , ce qui arrivoit assez souvent en se mettant à table , disoit en forme de prière, avant le repas :

0 Vina bibant houiines , animalia caetera fontes, a Absit ab humano peclore potus aqufe (1). n

Gérard Vossius honora aussi de Brieux de a son <c affection et de conversations familières souvent « répétées (2). »

Mais de Brieux se lia surtout avec le fils de ce savant, Isaac Vossius, qui suivait les mêmes cours , et-, quand leurs études furent terminées, ils se promirent de ne pas se perdre de vue. Le Recueil de Lettres de Moisant (1670) prouve qu'ils tinrent parole.

L'éducation de Moisant étant terminée, il revint en Normandie et se fit recevoir avocat au Parlement. Une lettre très-curieuse nous le représente à la veille de prononcer son premier plaidoyer à Rouen , et en proie aux transes et à l'inquiétude pour le résultat de cette sorte « d'enfantement », comme il l'appelle (3). Ses craintes étaient chimériques. Il plaida avec succès, et, peu après, il put se pourvoir d'une charge de « Conseiller du Roy en son Parlement de Mets. »

L'établissement de ce Parlement avait été décidé au commencement de 1633. Il ne fut installé que

(1) Let origines de quelques coutumes anciennes, etc., etc., par Moisant de Brieux, p. 73.

(2) Epistolœ {\610) de M. de Brieux, p. 55.

(3) Poeinata latina de Moisant de Brieux, 1658, p. 55; — et Poemaiiim pars altéra^ du même, 1669, p. 14.

le 26 août de la même année ; et c'est le 14 novembre 1633 que Moisant de Brieux fut régulièrement porté au nombre des conseillers (1).

Pour se donner tout entier aux devoirs de sa charge , il cessa' toute relation même avec ses anciens professeurs , de telle sorte qu'il mérita en peu de temps la réputation d'un magistrat habile et intègre (2).

Esprit Gobineau de Montluisant , gentilhomme chartrain , qui vivait à Metz à cette époque et qui a composé plusieurs volumes de poésies , célèbre les qualités du jeune conseiller dans un acrostiche que nous reproduisons à titre de curiosité (3) :

Il faudroit, pour chanter dignement ta loiiauge, Avoir les doux accents et la fécondité Comme avoient autrefois ceux de l'antiquité Qui tiroient après eux l'objet le plus estrange. Voyant tant de vertus qui te suivent sans cesse

(1) Histoire du Parlement de Metz, par M. E. Michel. — Bivij rapine dïi Parlement de Metz, du même. — Estai de la France, comme elle estoit gouvernée en l'an M. DC. XLVIII, p. 177. « Le u Parlement de Mets étoit semestre, c'est-à-dire que la moitié des M présidents et conseillers ne servoient que six mois et l'autre « moitié les six autres mois. »

(2) Epistolœ de Moisant de Brieux, 1670, p. 55. — Mosanti Briosii poemata, 1663, p. A6.

(3) La justice divine, humaine et morale : l'establissement de ta Cour de Parlement à Mets, et les acrostiches sur les noms de nos seigneurs de ladite Cour , par Esprit Gobineau de Montluisant. Mets, in-i", 163/i , p. Ii5. L'acrostiche que nous avons reproduit est dédié ;\ M. Moisan (sic), seigneur de Brieux, conseiller du Roy en sa Cour de Parlement de Mets.

Et dont le pur esclat lustre ce Parlement :

Sans doute je voudrois te louer doctement ;

Mais ma Muse me dit qu'elle a trop de foiblesse. Or, puisque je ne peux t'exalter tout à faict , Je dirai seulement que ta sage prudence Se monstre évidemment et de voix et d'effet , Aussi ce Grand Sénat estime ta science Nonpareille et te tient pour sénateur parfait.

Cependant le jurisconsulte n'avait pas tué le poète, et souvent Virgile se rencontrait avec Justinien sur sa table de travail. Moisant dut à cet amour des belles-lettres une illustre amitié de plus. Il se trouva le collègue au Parlement de Nicolas Fouquet, qui « donnoit déjà des indices évidents de sa grandeur future (1). »

Fouquet, né en 1615, n'avait pas l'âge requis pour obtenir la charge de conseiller à la Cour, quand l'établissement du parlement de Metz avait été décidé. Mais, grâce aux titres de son père , il avait obtenu des lettres de dispense qui furent données cl St-Germain-en-Laye, le 31 mars 1633 , et il fut l'eçu en cette Cour le 24 septembre suivant , à l'âge de dix-huit ans. Moisant en avait dix-neuf alors.

Étant tous deux du même âge , partageant les mêmes goûts, ayant un même amour pour la poésie, il ne leur fallut pas longtemps pour s'apprécier et s'aimer. De Brieux recommença , avec Nicolas Fou-

(1) Hortidus seu Lilia, de Moisant de Brieux. Caen, 1659. Voir la dédicace à Nicolas Fouquet,

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quel, les confidences poétiques (1) qu'il faisait jadis au duc de Montausier, et, plus lard, quand son collègue de Metz fut devenu « l'illustre et très-noble Nicolas Fouquet, surintendant des finances », il lui dédia deux de ses ouvrages : VHortulus seu Lilia , publié en avril 1659, et VAstrœa redux seu Pacis effigies , en 1661. Dans ce dernier, le poète célèbre le retour de la Paix, amenée par le traité des Pyrénées. C'est un chant d'allégresse qui fait honneur au sentiment national de l'auteur. Malheureusement le dernier vers du poème est plein de promesses qui ne devaient pas se réahser (2). Celui que de Brieux s'engageait à chanter encore , Fouquet, fut arrêté dans le mois de septembre de l'année même où parut VAst7''(Ba redux. Condamné le samedi 19 décembre 1664, il alla tristement finir ses jours dans un cachot de Pignerol.

Cependant l'amitié de Fouquet, et la société du savant Rigault, d'Etienne Pavillon et d'Enstache Le Noble , qui se trouvaient alors à Metz , ne purent retenir Moisant de Brieux dans cette ville. Renonçant à parcourir la carrière des emplois publics, où la protection de Fouquet et de Montausier aurait pu lo mener aux premières places , il s'était démis de sa charge, Moisant avait la nostalgie du pays. Loin des plages normandes, loin de sa ville natale , il lui semblait être dans un véritable exil. Sa santé d'ailleurs exigeait des ménagements. Il quitta donc le

(1) Astrœa redux seu Pacis effigies , du même. Caen , 1661 , p. 11.

(2) « Et FuqueUiadae nomeu ad Àstra feram. »

Parlement en 1635. Sa place à la Cour de Metz resta vacante jusqu'au 7 juin 1636, époque à laquelle M. Villers d'Adaincourt vint l'occuper.

Moisant de Brieux ne se fixa pas tout de suite dans la ville de Caen. Il passa en Angleterre , où il resta « trois ans , allant aux Universités et à la Cour » (1) et ajoutant aux connaissances théoriques des écoles la science pratique des hommes et des choses. Revenu en France, il se rend à Rouen et se marie avec Catherine de La Tombe , née dans cette ville en 1616 , et par conséquent plus jeune que lui de deux ans (2). Elle était fille de François de La Tombe , qui appartenait à la noblesse belge. Les Opusciila misceUanea de Halley célèbrent en maint endroit la vertu et la bonté de cette aimable femme , et les lettres de Moisant de Brieux sont pleines des traces de l'affection que les deux époux se portaient mutuellement.

C'est à partir de son mariage que commence vraiment la vie littéraire de Moisant de Brieux. Désormais maître de son temps , il tourne son esprit vers la poésie. Épris de l'antiquité, qu'il admirait en artiste et qu'il comprenait en poète ^ il se proposa d'écrire dans la langue de Virgile.

On comprendra difficilement ce choix de nos jours; mais , au siècle de Louis XIV , la langue latine avait encore une importance et un prestige qui expHquent cette détermination. Le latin était enseigné avec soin,

(4) Les origines de quelques coutumes, etc., etc., d672, pai* Moisaat de Brieux, p. 3.

(2) Poeinatum pars altéra de Moisant de Brieux, p. 95.

compris du plus grand nombre et assez goûté pour que l'on eût songé à renouveler la Pléiade en faveur des poètes latins (1). Nous rappellerons seulement que , sur la liste des pensions accordées eu 1663 ù quelques hommes de lettres , à côté des écrivains français , figuraient l'abbé de Pure , du Périer , Flécbier , le sieur de Valois et Maury comme poètes ou historiens écrivant en latin.

Les études sérieuses de Moisant , les premiers essais poétiques que nous l'avons vu faire à Sedan et à Metz lui avaient acquis un talent réel dans ce genre de poésie. Connaissant à fond les ressources et les richesses de la langue , il se sentit assez fort pour abandonner les traditions des poètes qui avaient donné à la poésie latine sous Louis XIII un aspect simple et sévère , et pour inaugurer un des premiers la poésie latine qui sera de mode sous Louis XIV, et que l'on peut qualifier de flamboyante, tant elle est surchargée d'ornements. Plus que personne, de Brieux était à même de revêtir son vers de toutes les parures que la langue latine fournit si abondamment à l'artiste qui sait la manier. Aussi son premier ouvrage, le Gallus Gallinacem (1), plaça-t-il tout de suite Moisant parmi les meilleurs

(1) Voici comment se composait cette Pléiade, d'après Moreri : le P. Rapin, le P. Commire et le P. De La Rue, jésuites ; Santeuil, l'abbé Ménage, du Périer et le médecin Petit.

Voir, d'ailleurs, une excellente étude sur la poésie latine au XVIP siècle, au commencement du Santeuil, de M. Montaland- Bougleux.

(2) Otio»i pecloris occupatio, sive Gallus gallinaccus, de Moisant de Brieux, sans date.

poètes latins du temps. Ce poème, écrit avec l'attention et l'amour que l'on apporte toujours à une première œuvre, offre l'expression de toutes les qualités qui distinguèrent de Brieux. Les plus grands détracteurs du poète eux-mêmes se sont accordés à en reconnaître le mérite. Il valut à son auteur des satisfactions de toutes sortes. Des épîtros , des félicitations , des éloges lui arrivèrent de Paris, de la province et de l'étranger. Mais son triomphe ne s'arrêta pas là. Isaac Vossius , son condisciple de Leyde , présenta à la reine de Suède un exemplaire du poème. « Le coq de Moisant , déjà plus brave (( que tous les aigles, et, à coup sûr, plus heureux (( qu'eux , soutint les regards olympiques de la (i Grande Christine (1). » Isaac se chargea d'annoncer au poète la bonne impression que son œuvre avait produite sur l'esprit de la reine, et le fit en ces termes: « Legit, ei mirifice placuit; nihil fere desideravit. »

Moisant de Brieux, pour reconnaître cette marque d'intérêt , adressa à la reine de Suède un nouveau poème (2).

Au moment oîi notre auteur veillait à l'impression d'une Élégie destinée plus spécialement encore que les ouvrages précédents à la « Reyne grande en rare sçavoir » , il reçut de cette souveraine un

(1) Laudate Dominum, p. 40.

(2) Laudate Uominum, seu Carmen Eucharisticoti, quo creaturœ omnes ad enarrandani numinis gloriam excilanlur. Cadomi, apud Joaunem Cavelier, îyp, rcg. 1650, iii-A".

collier d'or comme témoignage de l'estime qu'elle avait pour sa personne et pour son talent (1).

Un sonnet du temps rappelle ce fait ; il est adressé ; à « Monsieur de Brieux , sur la chaisne d'or dont la Reyne de Suède l'a honoré après avoir veu son Laudate Dominum qu'il lui dédioit. » En voici quelques vers (2) :

Cet ouvrage où reluit une force héroïque Jointe au pompeux éclat d'un sublime sçavoir, Pour ta gloire , Brieux , s'est allé faire voir A ce nouveau Soleil qui brille au Pèle arctique.

Et l'auguste CUristine admirant ce trésor

A jugé que pour pendre une harpe si belle

Tu ne pouvois avoir moins qu'une chaisne d'or.

Cette faveur hors ligne, à laquelle il était loin de s'attendre, le combla de joie; et, pour remercier la reine, il lui dédia une œuvre nouvelle (3) qui célébrait pompeusement l'amour de Christine pour les

(1) Qu'on ne suppose pas que ce collier fût celui d'un ordre quelconque. La Suède, à cette époque, avait Vordre des Séraphins, fondé par Magnus IV en 133A, et l'ordre de CÉpée, fondé par Gustave P' en 1523 ; mais ces ordres étaient exclusivement réservés aux gens de guerre. —Christine ne prodigua pas les colliers d'or aux liuératcurs. Les seuls écrivains qui aient été honorés de ceUe distinction sont Ménage , Balzac , Saumaise , de Brieux et l'italien Oclavio Ferrario. La chaîne donnée à Ménage valait 1,500 livres, celle de Ferrario 1,000 écus.

(2) Heliconis siaïus Iwdiernus, etc., etc., par M. de Brieux, 1651, p. li. Ces vers sont signés d'un N.

(8) Heliconis status hodiernus, seu De amure summo quo Musas prosequilur Suecorum princeps , Elegia, Cadomi , apud, Adam Cavelier, 1G51, in-f».

Lettres. Ce fut encore Isaac Vossius qui se chargea de transmettre à la Souveraine l'œuvre de son ami.

Nous trouvons dans ce volume la première pièce de vers français publiée par Moisant de Brieux ; c'est un sonnet sur le portrait de la reine de Suède.

Comme on le voit par les dates rapprochées de ces dernières productions, de Brieux, qui appelait son Gallus Gallinaceus « l'œuvre d'un esprit oisif (1) », avait trouvé dans les Lettres une occupation qui charmait tous ses instants. Dès lors il ne cessa plus d'écrire.

Il vivait tantôt à la ville et tantôt à la campagne ; mais, comme Horace , il préférait de beaucoup ses villas à son hôtel de Caen. Son habitation de Bernière « était une de ses maisons où ne brillent ni n l'or ni l'argent, mais où habitent la paix et l'inno- « cence, et où surtout l'on ne rencontre que de bons « visages (2). »

Ses amis le plaisantaient sur la situation de cette maison qui s'élevait seule au bord de la mer. Voici, à ce sujet, un sonnet que lui adressa M. de La Luzerne-Garaby :

Sonnet à Monsieur de Brieux, Conseiller du Roij en son Parlement de Mets , sur la situation de sa maison de Bernière (3).

Du côté que la mer seulement retenue Par la secrète loy qui bride sa fierté

(1) Gallus Gallinaceus, sive Otiosi pecloris occupatio.

(2) Epistolœ de Moisant de Brieux. Caen, 1670, p. 19. ^3) Vigilantis insomnium, de Moisant de Brieux, p. 18.

Le sonnet-réponse de M. de Brieux, que nous reproduisons plus loin, se trouve dans le même volume, p. 20.

Flûe et reflue aux bords d'une campagne niie, El montre vastemeut son affreuse beauté ,

La maison de Brieux , seule à perte de veûe, Découvrant à tous vents l'un et l'autre côté De parcs, de promenoirs, de costeaux dépourveû Règne dessus Bernière avecque liberté.

Cela, qu'on blâmerait, luj semble favorable, Car, comme ce qu'il fait est toujours raisonnable Et chez l'aigre censeur ne court pas de hasard ,

11 a ce que cherchoit ce Magistral antique Qui, pour se faire voir jusqu'en son domestique Vouloit que sa maison fist jour de toute part.

Moisant lui répondit spirituellement par un autre sonnet que nous ne pouvons nous empêcher de transcrire ici :

Ces grands parcs, ces costeaux, ces longues avenues, Ce beau pays couvert que tu m'as tant vanté, Ne me donneroit pas la vie et la santé Que m'ont su redonner mes rives toutes niies.

Sur leurs bords , mon logis s'élève dans les niies ,

Et seul se laisse voir en toute liberté ,

Estant ce qu'en peinture est une nudité

Près des beautés que l'art d'ornemens a pourvues.

Là je rôve en repos, là je voy le soliel Renaistre et se coucher en pompeux appareil, Là toute la nature à nu m'est découverte:

Enfin là, ce qu'ailleurs (1) il ne m'est pas permis, Je me vante d'un point, c'est qu'à maison ouverte Ainsi qu'à cœur ouvert je reçoy mes amis.

(1) a Brieux, dont l'on préfère le séjour à celui de Bernière, est

FONDATEUR DE l'aCADÉMIE DE CAEN. 27

Ses hôtes habituels étaient MM. de Touroude et de Préraont-Graindorge , deux savants qui ont laissé des travaux justement estimés. De Brieux les emmenait sur la plage et leur faisait admirer l'effet merveilleux du soleil couchant sur les vagues. Moisant ne partageait pas les idées de son siècle sur la mer. Tandis que les poètes de cette époque s'évertuaient à peindre l'océan sous les traits les plus noirs, et à parler de l'affreuse beauté des tempêtes , lui , l'admirateur de la nature . réagissait contre l'opinion généralement admise et admirait la splendeur de la mer calme. Dans sa maison de Bernière , son plus grand plaisir était de suivre des yeux les flots verts ; il se laissait charmer par le chant de la vague , et peu à peu il se sentait pénétré par ces suaves parfums de poésie qui se dégagent de la nature. Aussi est-ce à Bernière qu'il composa la plus grande partie de ses poèmes (1). Dans ses lettres latines, il reconnaît même qu'il n'est poète qu'à la campa-

0 situé dans un vallon couvert d'arbres et fermé de costeaux , en « sorte que l'on ne void point la maison et que l'on n'y peut entrer M qu'avec peine. » (Note de Moisant de Brieux.) De Brieux possédait encore une propriété à Martragny (5 kil. d'Asnelles et d'Arromanches). 11 devint plus tard propriétaire du château de La Luzerne.

(1) Epistolœ (1G70) de Moisant de Brieux, p. 20.

« Hic apparuerunt Moses fluctus virga secans, fluctusque cithara mulcens Arion : dein et visi Noe, Zenobia , Germanicus, Hic altum cecinit Gallus Gallinaceus , blandumque suspiraverunt Phyllis et Lycidas. Hic creverunt Lilia et picla Pacis effigies. Hinc etiam missi ad cœlum Hymni et Geniitus , singulisque creaturis magna voce inclamatum est Laudate Dominum, n

gne (1). Les vers suivants, qu'il adressa ù une dame, viennent encore à l'appui de cette assertion (2) :

Ahl comment pouvoir faire, obligeante Carite, Rien qui mérite assés vous eslre présenté ? Non, n'en rougissons point, disons la vérité :

L'hj ver je deviens hébété , Brillant, billets dorés , petits vers, tout me quiUe ;

Je n'ai de l'esprit qu'en été , Et le froid fait geler mou encre et mon mérite.

Les douces causeries avec des amis dévoués , ainsi que la lecture, cette sorte de conversation intime avec les plus grands génies de tous les siècles , charment tous les instants qu'il ne consacre pas à la composition. Le malin, il parcourt « ses états », comme il appelle son jardin et son petit bois ; le soir, il va sur la plage, et , pour me servir encore de son expression , il adore le soleil couchant.

Quelquefois un joyeux épisode vient rompre l'existence uniforme du rêveur. Une troupe de convives inattendus fait invasion dans la demeure de Moisant de Brieux. C'est M"" de Grosmesnil qui , de concert avec M"" de La Luzerne , a ménagé cette surprise au poète. Quelques-unes de leurs amies les accompagnent ; et voilà qu'aussitôt on organise une danse. Mais comment danser sans violons ? M''' de La Luzerne trouve un moyen ; le poète improvisera une

(1) Epistoke (1670) de Moisant de Brieux.

« Ut versificare possim , mibi rusticandum est. Ibi vêtus petra est, cui insidens ceu tripodi, repente Poêla fio et Phœbeo impleor spirilu, qui lotus exlra hune locum languet et vanescit. »

(2) Diverlissemcns de M, île B., 1673, p. 7/i.

FONDATEUR DE l'ACA DEMIE DE CAEN. 29

chansonnette. On lui accorde quelques minutes pour cela , le temps d'aller chercher ses rimes dans le jardin. — Le sujet ? — Quand M"" de Grosmesnil est là, on n'en saurait trouver un plus gracieux. — Mais prenez-y garde , monsieur le poète , lui dit-on ; le surnom d'Iris, que vous donnez d'ordinaire à M"^ de Grosmesnil, a vieilli ; et Sarrasin, votre concurrent, lui donne le nom beaucoup plus galant d'Olympe.

Moisant obéit et revient quelques instants après avec une chanson sur Iris et sur Olympe (1).

Cette phase de son existence est, sans contredit, la plus heureuse. Outre ces jouissances de l'esprit , de Brieux trouve encore d'autres joies dans son intérieur , au milieu de sa famille. Il voit grandir ses enfants , il s'occupe de leur éducation , et il en fait des hommes honnêtes et bons, comme il l'était luimême.

Nous ne retrouverons plus cette même simplicité dans la manière de vivre du poète , quand la mauvaise saison le ramène à Caen. Il habite alors un superbe hôtel, situé sur la principale place (Place St-Pierre) , et au cœur de la ville. Cet hôtel (2) , qui

(1) Recueil de pièces en prose et en vers (1674) de Moisant de Brieux, p. 79.

(2) Bâti en 1538 par des artistes florentins , ce monument offre trois corps de logis d'architecture italienne, disposés autour d'une cour carrée ; le troisième corps de logis, formant le côté droit, est remarquable par la beauté des sculptures et des ornements (D(ctionnaire des communes).

B La ville acheta l'hôtel, eu 1733, delà famille Touchet, qui le tenait par héritage de notre poète latin Moisant de Brieux. — Guillaume Moisant en jouissait dès l'année 1606 ; mais je ne sais pas à

compte parmi les monuments historiques, est occupé aujourd'hui par la Bourse et le Tribunal de commerce. Un bas-relief , représentant un cavalier de haute stature (le fidèle et le véritable de l'Apocalypse) , a fait désigner sous le nom de « Maison du Grand-Cheval » la demeure de Moisant de Brieux , qui est aussi appelée hôtel d'Écoville et hôtel Le Valois. A l'intérieur, des bas-reliefs fort bien exécutés et deux magnifiques statues de Judith et de David font l'admiration des connaisseurs. Ces merveilles ont eu leur poète dans le curé Bardou, auteur du sonnet suivant sur la Maison du Grand-Cheval (1) :

Je ne pense jamais à ce grand bâtiment Dont on ne peut assés admirer la structure Qu'il ne jette mes sens dans le ravissement Par les rares beautés de son architecture.

Quand on porte les yeux dessus chaque figure, Qui luy sert au dedans de superbe ornement , On croit estre déçeu par quelque enchantement , Tant l'art imite bien les traits de la nature.

Mais voyant par dehors ce logis sans égal ,

Chacun diversement parle de ce Cheval

Qui sous ses pas vainqueurs tant de monstres écrase.

quel titre, si c'était par acquisition ou par héritage » {Essais historiques sur la ville de Caen, etc., par l'abbé De La Rue, p.l25. Caen.

a Le bas-relief du Grand-Cheval a été détruit en 1793 et remplacé par un tableau de la Liberté » {Histoire de la ville de Caen, 18A3, par F. Vaultier).

Voir aussi le livre de M. de Jolimont, etc., etc.

(1) Vigilantis insomniurrif de Moisant de Brieux^ p. 19.

Pour moi , de qui l'esprit est éclairé d'un Dieu, Je dis que ce Cheval n'est autre que Pégase , Puisqu'on voit Apollon résider en ce lieu.

Les appartements sont ornés d'une galerie de tableaux et de portraits. Pour de Brieux, ces tableaux ne sont pas seulement des objets d'art, ce sont pour la plupart des souvenirs. Il se retrouve là dans la société de ses illustres amis et de ses protecteurs : Christine de Suède et Heinsius , Scaliger , Grotius , le jeune comte de Selts et le grave Montausier. Puis-je pas , dit Moisant (1) ,

Puis-je pas avec raison Me vanter qu'en ma maison J'ai des héros de tout âge ?

Tous ces portraits sont enrichis de quatrains de Moisant , qui se plaît à exprimer ainsi son affection ou sa reconnaissance. Il travaille ordinairement au milieu de ces chers souvenirs. L'amitié , comme l'amour , a le privilège d'inspirer les poètes.

Nous aurions voulu représenter Moisant de Brieux assis dans son cabinet de travail et composant sa correspondance rimée , comme il s'est représenté lui-même (2) :

Lors qu'étois ennuyé de lire, Je prenois plume pour écrire

(1) Recueil de pièces en prose et en vers, par M. de Brieux, 1671, p. 68.

(2) Recueil de pièces en prose et en vers, par M. de Brieux , 1671, p, 94i

Maint billet, petit Juif-Errant, Par cy, parla toujours courant.

Qui me raportoit des nouvelles De patrons et d'amis fidelles , Quelquefois d'ajmables Chloris...,

Nous aurions désiré surtout dépeindre les traits de cet écrivain et chercher dans sa physionomie la trace des sentiments élevés que nous avons trouvés dans ses ouvrages. Malheureusement les documents sont rares. Le seul portrait de notre poète qui existe appartient à un magistrat de la ville de Gaen : on ne sait quel en est l'auteur. Peut-être faut-il l'attribuer à M''^ de Beuvron, dont le pinceau sut si bien reproduire la beauté de M"* de La Luzerne ? En tout cas , ce portrait paraît authentique. Si la peinture est fidèle , de Brieux devait être grand. Sous la robe avec rabat blanc et manchettes , dont l'ancien conseiller au Parlement de Metz est revêtu , on devine une taille bien prise. Il semble avoir été peint vers l'âge de trente ans. Son visage est long, un peu coloré et encadré dans une perruque fort ample et presque blonde. Ses yeux sont spirituels , son regard calme, sa physionomie honnête et douce. La bouche doit facilement s'éclairer d'un sourire.

Le moral correspond au physique chez Moisant de Brieux. Tout concourt à faire de lui un homme aimable par excellence. Son caractère conciliant et bon lui vaut l'estime et l'amitié de chacun. Ses manières obligeantes et serviables le font rechercher de toutes les dames. On ne peut lui adresser le reproche de manquer de galanterie et d'affabilité ; il faudrait pour cela n'avoir pas lu une seule page de

ses œuvres. De Brieux semble , en efifet , avoir péché plutôt par l'excès de ces qualités , et l'on est presque tenté de lui appliquer ce jugement qu'un critique moderne a porté sur Emile Deschamps : « C'est un talent supérieur qui s'est monnayé en homme du monde, » — Cette phrase caractérise parfaitement la vie de Moisant de Brieux , depuis sa sortie du Parlement de Metz jusqu'en 1052. Ce ne fut que postérieurement à cette date qu'il sentit se développer en lui le goût des recherches savantes et qu'il ne se contenta plus de ses succès de salons.

Jusque-là, il lui avait suffi de pindariser, suivant la mode , en l'honneur des Iris et des Sylvie. Il le faisait , du reste , avec esprit , et soutenait assez glorieusement sa réputation de madrigulier. Comme sa bonté était connue, on mettait souvent à contribution son talent d'improvisateur. M""" de Tilly , de Grosmesnil et de La Luzerne, les trois grandes amies du poète, ont été naturellement les mieux favorisées dans le partage de quatrains et de vers légers que de Brieux prodiguait tout autour de lui. Les attentions sans nombre dont elles comblaient Moisant prouvent qu'elles reconnaissaient son amitié.

Non contente de recevoir le poète chez elle, M"* de Tilly envoyait chercher la fille de Moisant et l'accueillait avec des « honestetés toutes extraordinaires. » — Si elle devait sortir avec sa sœur, M"^ de Saint-Contest , pour aller à la promenade , un billet était aussitôt adressé à l'hôtel du Grand-Cheval pour annoncer à de Brieux qu'une place lui était réservée dans leur voiture (1) ; d'autres fois , c'était Moisant

(1) Divertissemens de M, de Brieux, 1673, p. 75,

qui mettait le premier son carrosse à la disposition de ces dames.

De Brieux aimait beaucoup les fleurs. M"" de Tilly lui envoyait des bouquets de violettes : un bouquet rimé était le remercîment obligé de cette délicate surprise. La violette semble avoir été la fleur préférée du poète. M"^ de La Luzerne , comme i^jme (Je Tilly, connaissant cette prédilection, lui faisait parvenir des corbeilles entières de violettes blanches.

De Brieux , du reste , se rattachait d'assez près à la famille de M"* de La Luzerne. Il s'était intéressé à cette charmante jeune fille qu'il avait vue grandir sous ses yeux (1). Ce que la pieuse M""* de La Luzerne avait fait pour l'éducation morale de sa fille , Moisant de Brieux le fit pour son éducation intellectuelle. Il la dirigea dans ses études ; il la conseilla pour ses lectures. Il fit plus : il écrivit pour elle quelques lettres , dans lesquelles son esprit critique se montre sous un jour très-séduisant (2). On y retrouve ce parfum de galanterie qui distingue l'époque. Tout y est dit avec esprit. Il est impossible de lire ces lettres sans penser aux Lettres à Emilie sur la Mythologie, qui eurent tant de succès au commencement de notre siècle. C'est la même méthode d'enseignement, méthode aimable d'ailleurs et point pédante.

M"^ de La Luzerne profita de ces leçons et devint une personne accomplie. Nous aimons à nous la représenter telle que de Brieux l'a peinte, avec son

(1) Recueil de pièces en prose et en vers, 1671, p. 77.

(2) Ibid.

petit baissement de tête particulier , sa grâce charmante et sa distinction naturelle. Sa beauté ne le cédait en rien à son savoir, et son savoir était grand : la jeune fille ne craignait pas de déchiffrer les vieux manuscrits. Elle rimait agréablement des énigmes et pouvait , grâce aux leçons du « bon M. Fressinger » , lire les sonnets de Pétrarque en italien. M. de CailHères , gouverneur de Cherbourg , avait tant de confiance dans son jugement qu'il lui soumettait ses ouvrages avant de les livrer à l'impression. De son côté, Moisant de Brieux célébrait partout les qualités de son élève. Il les célébrait même avec tant de chaleur et d'âme que l'affection paternelle qui l'attachait à M"' de La Luzerne a été parfois mal interprétée. Nous ne répondrons aux allégations mal fondées qui ont pu être faites à ce sujet qu'en rappelant la devise que de Brieux adressa à M"* de La Luzerne sur « l'amour honnête » qu'il avait pour elle. C'était une image symbolique représentant un papillon sur une fleur , avec ces mots en exergue : Tangit, nec fœdat (1).

Dans ses poésies, de Brieux a désigné M"^ de La Luzerne tantôt sous le nom de Philis , tantôt sous le nom de Sylvie. La gracieuse Philis abusait parfois de l'affection du poète pour lui ordonner de faire un quatrain avant de prendre congé d'elle. N'avaitelle pas doublement le droit de commander en sa qualité d'enfant gâtée et de johe femme ? Moisant était , du reste, trop heureux de lui obéir. On lui

(1) Divertissemens de Moisant de Brieux, 1673.

avait demandé un quatrain, il donnait une pièce de vingt vers (1) :

Quatre vers seulement ! ah 1 c'est trop peu de chose

Pour pouvoir vous rien proposer.

Mais vingt de compte fait feront-ils pas que j'ose

Prétendre de vous un baiser ?

M"* de La Luzerne consentait-elle à ce marché ? Tout le fait supposer. En tout cas , M"' de Grosmesnil ne craignit pas , ù l'exemple de la reine Marguerite d'Ecosse, de donner au poète un baiser. Le nouvel Alain Chartier remercia la grande dame par un madrigal , qui lui semble bien peu de chose en comparaison de la faveur qui lui a été accordée (2) :

Toutefois, belle Iris, songes pour ma défense Que dans les doux transports où ce baiser me mist

Votre belle bouche me prit

Tout mon cœur et tout mon esprit.

M""* de Grosmesnil était admirablement belle. Malheureusement elle fat affligée d'une surdité précoce. Cette infirmité ne lui enleva , du reste , rien de sa beauté, que Sarrasin et de Brieux ont chantée en maint endroit.

Après avoir cité les trois plus intimes amies de Moisant , nous ne pouvons passer sous silence le nom de M""' de Matignon , qui avait gracieusement

(1) Diverlisseinens de Moisant de Brieux, 1673, p. 70.

(2) Recueil de pièces en prose et en vers , 1671 , par Moisant de Brieux, p. 81.

mis à la disposition de notre auteur tous les trésors de la bibliothèque de son mari (1). M-"' de Montbazon , abbesse de Malnoue , ne doit pas non plus être oubliée (2). Le poète rima quelques poésies en l'honneur de cette dame, qui appartenait à la famille des Rohan. Enfin , dans cette énumération des amies de Moisant , il faut compter au premier rang « la grande Arthénice », M"^ de Rambouillet, sa fille Julie d'Angennes , et sa petite-fille M""^ de Grussol.

De Brieux devait ces illustres connaissances à son ancien condisciple de Sedan. Montausier et Moisant ne s'étaient jamais perdus de vue ; ils s'écrivaient fréquemment et même se rendaient visite quand les circonstances le permettaient. Les Œuvres de Moisant sont pour ainsi dire une histoire poétique de la vie de Montausier.

Son entrée à l'hôtel de Rambouillet, son amour pour r (( incomparable Julie d'Angennes », son mariage, sa nomination au gouvernement de l'Alsace, ses blessures, son titre de duc , sa dignité de pair de France, son gouvernement de la Saintonge et de l'Angoumois, son gouvernement de Normandie, son passage à Caen, l'éducation du Dauphin, le mariage de sa fille Julie Maure de Sainte-Maure avec Emmanuel II, comte de Grussol, fils du duc d'Uzès : tout est célébré dans les vers de Moisant de Brieux. La mort de Julie est pleurée sincèrement par lui ; enfin, si Montausier a dit à son ami :

(1) Les origines de quelques coutumes anciennes , etc. , etc. , par Brieux, 1672.

(2) Recueil de 'i67i, p. 37.

Diligo te , Briosi , nec possum dicere quare , Hoc tantum possum dicere diligo te (1).

de Brieux lui rend en mille occasions son amitié au centuple. Le portrait de Montausier avait la première place dans sa galerie, comme le souvenir du duc occupait la première place dans son cœur.

La plupart des ouvrages du poète sont dédiés à son illustre ami (2). Les Méditations morales et chresiiennes sont précédées d'une dédicace à la Duchesse, dédicace dans laquelle Moisant de Brieux rappelle « le vœu qu'il a fait de présenter tous les ans à Montausier quelques fruits de nos Muses latines. » Cette pensée se trouve exprimée encore dans la dédicace des Origines. Enfin , en tète du Recueil de pièces en prose et en vers , qu'il publia en 1671 , est inscrit le nom de la comtesse de Crussol , la fille de Montausier.

De Brieux fit plusieurs voyages à Paris. Sa première visite fut toujours pour l'hôtel de Rambouillet, où son ami le présentait aux célébrités littéraires du temps qui se pressaient dans les salons d'Arthénice (3).

(1) Poematum pars altéra (1C58) de Moisant de Brieux, p. 77. De Brieux répondait ainsi à ces deux vers :

( Montauserius (gloriari cnitu me siuit) me amat ut nemo magis ; eum ego colo, ut neminem magis {Epistolœ, 1670, p. Zi9).

(2) De Brieux a dédié à Montausier les ouvrages suivants : Poemala laiina, Munuscula, Marliœ Violœ, Poematum pars altéra et les Origines.

(3) Voir Les Précieuses , par M. Ch, Livet.

FONDATEUR DE l'ACA.D£MIE DE CAEN. 39

C'est là qu'il vit M"*^ de Scudéry (1), pour laquelle il rima quelques jolis vers , et Guez de Balzac (2) , dont il pleura la mort avec Montausier.

C'est aussi à l'hôtel de Rambouillet que de Brieux se lia avec Chapelain , Conrart et Godeau , qu'il quahfie dans une de ses lettres de « Triumvirs de la France littéraire. Assurément, ajoute-t-il, les Dieux leur ont donné le suprême empire des lettres françaises. Il nous reste la gloire de venir après eux » (3). On voit, par ces quelques mots, que de Brieux partageait l'engouement général du public pour ces trois écrivains. Peut-être son amitié aveuglait-elle son jugement critique , ordinairement si juste ? Quoi qu'il en soit, Chapelain resta le correspondant de Moisant ; le Roi du Parnasse , comme on le nommait alors , ne dédaigna pas d'adresser des éloges à de Brieux (4), et, plus tard, aux membres de l'Académie de Gaen.

Comme Chapelain , Conrart , le puriste au silence

(1) Recueil de pièces en prose et en vers , 1671 , par Moisant de Brieux, p. 69.

(2) Poemata latina du même, 1658, p. 33 :

Nunc dolor ille ingens , et magni maximus olim Montosidae Balzacus amor, quse gloria summa est Et post se titulos omnes ac vota reliquit,

(3) Episiolœ (1670) de Moisant de Brieux,

(II) De Brieux y répondit par ces deux distiques :

Et mea grande sonans Capelanus, rustica quamTit,

Et mea dulcis amat carmina Menagius, Qaidni igitur celso nunc vertice sidéra taDgam ?

Glorior en ip$is jam placuisse Diis,

prudent, était dans les meilleurs termes avec le poète caennais. C'est lui qui se chargea de revoir les Méditations morales et chrestiennes avant leur impression (1).

Des relations moins intimes liaient Moisant à Antoine Godeau, évêque de Grasse, que les habitués de l'hôtel de Rambouillet avaient surnommé le Nain de Julie.

A Paris , de Brieux connut encore , par l'entremise de Montausier et de Fouquet , MM. de Saint- Julien (2) , secrétaire du roi ; Pomponne de Belhèvre (3), premier président du Parlement de Paris ; Saint-Clair-Turgot (4), conseiller d'État; le marquis de Creuilly (5), le chanceHer Séguier (6), de Lamoignon (7), Jacques Révérend, marquis de Bougy (8). Il eut l'occasion d'adresser à ces personnages des vers ou des lettres qui nous ont servi à constater les liens d'amitié qui les unissaient à notre poète.

Mentionnons aussi le poète latin Du Périer, lecteur infatigable de ses Œuvres, dont Boileau nous a laissé un si plaisant portrait , et Marc-Antoine de Nevray , gouverneur des comtes de Dunois et de Saint-Paul, dont Moisant appréciait la vaste érudition.

(1) Préface des Méditations. <■ Le sage et sincère M. Conrart qui a pris la peine de voir cet ouvrage ■=

(2) J. Mosantii Driosii Epistolœ, 1671, p. 30. (3; lùid., p. 30.

(i) Poemalum pars altéra, du même (Lettres françaises).

(5) Ibid., p. 85.

(6) Ibid., p. 8).

(7) Ibid., p. 82.

(8) Epistolœ, 1670, du même, p. 198,

Parmi les hommes que de Brieux retrouvait avec le plus de plaisir dans ses voyages à Paris, il faut citer d'abord Gilles Ménage, le o Dulcis Menagius » de ses vers, pour lequel il avait presque autant d'amitié que pour son vieux maître Halley; puis son compatriote Jean Regnault de Segrais :

Segrais, l'ami franc el loyal, Cœur formé de ce pur métal Qu'on vit reluire au premier âge (1).

Il les avait déjà connus, à Caen , chez MM°"' de Tilly et de Grosmesnil. Il avait deviné en eux le talent qui devait leur assurer une place honorable dans l'histoire littéraire du XVII^ siècle , et il s'était rapproché d'eux.

En effet, dans les salons de Caen, sur la place St- Pierre et dans tous les lieux de réunion, Moisant de Brieux recherchait de préférence les écrivains et les magistrats. Il s'était lié de la sorte avec M. d'AHgre, mailre des requêtes et intendant de la province normande, dont la femme mourut si malheureusement dans les mêmes circonstances et vers le même temps que la duchesse de Mercœur (2). M. de Banneville, président du bureau des trésoreries de France , à Caen , était aussi devenu l'ami de Moisant. Une similitude de douleur les avait réunis ; M. de Banneville avait perdu son fils, page de la reine-mère, vers la

(1) Recueil de pièces en prose et en vers, 1671, Moisant de Brieux, p. 92.

(2) lOid.t p. 40 ?

même époque où Moisant de Brieux pleurait un enfant bien-aimé.

Outre M. de Caillières , gouverneur de Cherbourg , dont nous avons déjà cité le nom, et M. de Cauvigny- Boutronvilliers, qui habitait aussi la province . notre poète connaissait, en Normandie, MM. de Pelivillele-Sueur, M. de Triquerville et le savant Claude Sarrau , tous trois conseillers au Parlement, et M. de Torp, avocat au présidial de Caen. De Brieux n'était pas de ceux qui s'éloignent des gens tombés en disgrâce ; bien au contraire, il rechercha l'amitié de deux exilés, MM. Tibeuf et Sevin. Ces deux conseillers au Parlement de Paris avaient été relégués — c'est le mot officiel de l'époque — au château de Caen, en 1638. Les événements politiques, en permettant plus tard le rappel des deux conseillers , privèrent de Brieux de deux amis sincères (1).

Il convient encore d'ajouter à cette liste M. des Yveteaux, conseiller d'état, qu'il ne faut pas confondre avec le poète épicurien qui fut lieutenant au bailliage de Caen. De Brieux écrivait au conseiller des Yvetaux , à l'occasion du nouvel an , en lui donnant des nouvelles de sa triste santé (2) :

Le Seigneur dans ce nouvel an Vous gard' de lout semblable ahan

Et peine.

Au piteux élut où je suis. C'est, Monsieur, tout ce que je puis Écrire ;

(1) Becueil de 4 671 de Moisant de Crieux, p. 2'j et 92.

(2) Les Diveriissemetis de Moisant de Brieux, 1673, p. 3.

Car, que Brieux est et sera Votre humble serf, cela s'eu va Sans dire.

Enfin, pour achever cette énumération , déjà si longue et bien incomplète encore , des amis de Moisant de Brieux, citons MM. de Basly Le Mière, Henri Halley , l'avocat , et son frère Antoine , l'ancien professeur du poète ; de Touroude, de Prémont-Graindorge et son frère , de La Luzerne-Estienville, le D' Vicquemand, et de Grenteraesnil , ]e vieil ami de Malherbe.

Telle était la société habituelle de Moisant de Brieux.

C'était avec ces hommes éminents qu'il se retrouvait cliez le libraire Le Bourgeois, le jour de l'arrivée de la Gazette, et qu'il avait ces doctes entretiens du lundi dont nous avons déjà parlé. Ces réunions devenaient chaque jour plus agréables : le nombre des causeurs augmentait. Mais le concours des acheteurs troublait parfois les discussions qui s'élevaient dans la boutique du libraire^ et il fallut remédier à cet inconvénient.

Laissons ici parler Moisant de Brieux lui-même,

<c Nous trouvâmes que nous pouvions avoir avec « plus de commodité ce même divertissement en « quelqu'une de nos maisons. La mienne fut choisie « pour cela à cause de sa situation au cœur de la « ville et dans une place où, comme en un centre, « l'on se vient rendre de tous côtés » (1).

(1) Ce passage et les autres citations relatives à la fondation de FAcadémie, sont extraits de Mosanti Briosii poemalum pars altéra (Lettre en français ii M. de Saiut-Clair-Turgot).

Voilà dans quels termes modestes de Brieux expose le commencement de l'Académie de Caen. Le poète, toujours simple, ne se vante pas d'avoir eu le premier l'idée de réunir les littérateurs de Caen. 11 dit que sa mai>;on fut choisie, pour ne pas avouer qu'il l'offrit lui-même avec empressement.

Peut-il en être autrement ? Et n'est-il pas naturel de penser que Moisant de Brieux forma ce projet, lui qui , grâce à son ami Montausier , avait vu naître l'Académie française de 1635, commencée chez Conrart , développée à l'hôtel de Rambouillet et définitivement constituée sous le patronage du cardinal de Richelieu ? N'est-il pas naturel que Moisant de Brieux, ami et correspondant de Conrart, de Chapelain et de Montausier, ait été poussé à faire d'une réunion de savants toute fortuite une Académie nouvelle, que les grands écrivains du XVIP siècle devaient appeler bientôt la sœur cadette de l'Académie française ?

Aussi nous repoussons de toutes nos forces l'insinuaiion de Huet. L'évêque d'Avrancbes, qui fonda plus tard (1664) une Académie rivale, est injuste pour de Brieux, en disant, avec une pointe de jalousie, que la fondation de l'Académie de Caen est « un pur ouvrage du hazard » (1). Nous irons plus loin encore en proclamant que, seul, Moisant de Brieux, avec les qualités conciliaotes de son caractère, avec la position que son talent, sa fortune et l'iniluence de ses amis lui donnaient dans le monde, pouvait accomplir celle œuvre et triompher des obstacles que celle innovation devait rencontrer.

(1) Huet, OrigxMide Caen, p, 171.

C'est Moisant lui-même qui va nous raconter les commencements de celte Société :

« Nous communiquâmes à M. notre gouverneur, à « M. noire intendant et à M. notre lieutenant-général, « le dessein que nous avions formé , qu'ils approu- « vèrent tous. Après quoy nous commençâmes le (! lundy (1) suivant à nous assembler et nous réso- « lûmes de le faire à pareil jour de la semaine , « depuis 4 jusqu'à 7 heures du soir : nous convinsmes « aussi que la première partie de ce temps seroit « donnée à l'entretien des nouvelles, l'autre aux « propositions et résolutions des difficultés que cha- « cun pourroit avoir trouvées dans les bons autheurs, « et la dernière à la lecture des ouvrages composés, « soit par quelqu'un de la Compagnie, soit par quel- « qu'un de dehors. Nous protestâmes encore de ne « souffrir point qu'on y iust aucuns libelles ou pas- « quins, ni qu'on y parlast de religion qu'autant que « le permettroient les principes du Christianisme « dont nous convenons lous. »

Comme on le voit, le programme de la Société était sagement combiné ; les questions dangereuses de religion et de politique étaient écartées avec soin. Seules les sciences et les belles-lettres avaient droit d'entrée.

Quoique cet établissement a parût beau » à tous ceux qui avaient quelque inclination pour les lettres, il eut à lutter contre la malveillance et l'envie. Les ignorants, c'est-à-dire la majorité, essayèrent de

(1) t Cet établissement se fist en l'année 1052. » Huet, Origintt dt Caen.

tuer par le ridicule la Compagnie naissante. On représenta les académiciens parlant sans cesse grec ou latin , déclamant à tour de rôle, passant des journées entières sur une vaine dispute de mot. On ne se borna pas à la calomnie, on agit auprès des autorités supérieures pour leur persuader qu'elles ne devaient pas souffrir l'établissement d'une Société sans qu'elle eût obtenu des lettres-patentes du Prince. La religion de Moisant servit aussi d'argument aux détracteurs de l'Académie : il y avait danger à laisser la réunion se tenir dans la maison d'un protestant. Enfin, on insinuait que l'Académie se prononcerait peut-être dans la question sur la grâce, alors en pleine actualité.

Ces insinuations perfides révoltaient Moisant de Brieux. 11 répondit à ces attaques par une épigramme mordante, la seule qu'il ait composée dans ce genre (1). De la lecture de cette pièce, qui se trouve dans son Recueil de 1671 avec une dédicace au duc de Longueville, il résulte que le talent aimable de Moisant n'était pas fait pour obtenir de grands succès dans le genre satirique. Mais peut-on blâmer ce poète, homme de bien, de n'avoir pu être méchant une fois dans sa vie ?

Du reste , il triompha de la calomnie. Les faux

(1) Recueil de pièces en -prose et en vers , 1071 , Moisant de Brieux, p. 91. « Contre N qui, passant par Caen, voulut persuader à M. le duc de Longueville qu'il ne devoit pas souffrir l'établissement qu'on y avoit fait d'une Sociéié académique , sans avoir pour cela les lettres du Prince et l'attache du gouverneur ou que du moins il devoit faire transférer cette Assemblée dans la maison d'un catholique. »

bruits, les allégations hypocrites, les mensonges inventés par l'envie tombèrent d'eux-mêmes , ainsi que de Brieux nous l'apprend.

i( Tout cela rebuta longtemps quantité d'esprits « qui,s'étant enfin éclaircis de la vérité des choses, ic et ayant connu qu'elles n'étoient pas telles qu'ils K les avoient comprises, eurent pour nous d'autres cr sentiments qu'ils n'en avoient eu jusque-là, et « changèrent leur mépris ou leur inditlerence en a estime. Il leur en prit comme à ces amans qui, « dégoûtés de leurs maistresses par les rapports « qu'on leur en fait, se résolvent enfin de n'en croire « que leurs propres yeux et leurs propres oreilles , • là dessus les abordent avecque froideur, et ne les « considèrent que d'un œil curieux et défiant;; mais « qui, détrompés bien lost de ce qu'on leur en avoit u dit, s'accusent de trop de crédulité et demeurent « les jours entiers attachés auprès d'elles par ces « fortes chaînes dont la vertu et la beauté sçavent « lier les cœurs, »

Ces premiers obstacles surmontés, la Compagnie prit une grande importance. « Quantité de seigneurs « étrangers, dont le mérite n'est pas moindre que la i< naissance, recherchèrent d'y être admis. » Bochart et Huet étaient en Suède au moment de sa fondation ; M. de Touroude voyageait en Hollande, M. de La Motte se trouvait à Rouen, et M. de Graindorge à Narbonne. Peu à peu tous ces savants revinrent et prirent dans l'Académie nouvelle la place qui leur était réservée. Quand Huet et Bochart arrivèrent à Caen, en 1654, de Brieux alla les trouver pour leur annoncer la fondation de la Société et leur déclarer

que leurs noms figuraient déjà sur le livre de l'Académie. Huet fut au comble de la joie. C'était, en effet, pour lui la marque de l'estime que ses compatriotes avaient pour son talent, en le plaçant parmi les hommes les plus savants du temps (1). Le président de Bellièvre, et Saint-CIair-Turgot, conseiller d'état ; MM. de Matignon et d'Aligre, intendants de la province, demandèrent à faire partie de la nouvelle Assemblée.

Après avoir assisté à une séance, Saint-Clair-Turgot écrivit à Moisantde Brieux une lettre de félicitations, et lui demanda la liste des noms et des ouvrages des « excellens hommes de son Académie » (2). Les éloges de ce personnage tinrent lieu, dit Moisant, de grand panégyrique et de lettres du Prince.

(1) Pétri D. Huelii Commenlarius de rébus ad ^um pertinentibus. Amslelodamù M. DCC XVill, p. Ii2.

(2) Mosanti Briosii poematum pars altéra, p. 100.

Moisant de Brieux a dressé pour M. de Saint-Clair-Turgot une liste des membres de l'Académie de Caen ayant déjà publié quelque ouvrage. Sur ce relevé, figurent :

MM. Rocharf.

Bardou, curé de Cormelles,

De Caillières, gouverneur de Cherbourg.

De Grenteraesnil.

Graindorge.

Huet.

Halley, professeur royal en éloquence à l'Université de

Caen.

De La Luzerne-Estienville.

Ménage.

De Nevrey, gouverneur des comtés de Danois et de Saint- PauU

FONDATEUR DE l'aCADÉMIE DE CAEN. 49

Huel , le célèbre évêqiie d'Avranches , exprimait ainsi, dans la suite, son opinion sur la Société :

(( On doit dire en l'honneur de cette Académie « qu'elle étoit composée alors de sujets si éminenls « dans les lettres, qu'il eût été malaisé de trouver « dans aucune des Académies du royaume et de « celles d'Italie tant de personnages illustres par le « sçavoir. »

Quel spectacle vraiment digne d'admiration devait offrir la réunion de tous ces hommes supérieurs ! On aime à se représenter la grande salle de l'hôtel de la place St-Pierre , cette salle ornée de portraits , dans laquelle se tenaient les séances de l'Académie. C'est dans cette pièce que Huet annonçait l'impression prochaine de son Origène et soumettait à la discussion de ses savants collègues un passage de cet auteur. C'est là que Ménage, qui préparait un travail sur Malherbe , consultait le dernier ami du poète, Grentemesnil, et que Grentemesnil récitait des vers grecs , latins , italiens , espagnols , voire même français , extraits de son Philopatris , ou le Normand pour son pays (1). Le savant Bochart, à son tour, communiquait à l'Assemblée ses Observations sur l'histoire des anciens Gaulois (2), qu'il avait dédiées

MM. De Peti ville, conseiller au Parlement de Normandie. Du Perron , procureur du roy au bailliage d'Altnçon. De La Roque, conseiller et liistoriograplie du roy. De Segrais, gentilhomme ordinaire de Mademoiselle. Savary.

De Touroude.

(1) 27 pages in-folio, manuscrit de la Bibliothèque nationale.

(2) Poeuaia latitta. 1658 , M. de Brieux , p. 28 : « Nomini

à son ami de Brieux et qui, malheureusement, n'ont pas été imprimées. Les poètes, Segrais, de Brieux, Bardou, de La Luzerne, Halley, rivalisaient entre eux dans un tournoi lyrique, aux applaudissements des autres membres. Quelle curiosité et quel intérêt aussi accueillaient les lettres envoyées par les membres de l'Académie pendant leur absence! car la Compagnie était rarement au complet. Le désir de science le plus louable disséminait ses membres dans toute l'Europe à la recherche de manuscrits précieux, de médailles et d'inscriptions anciennes. Touroude cherchait à fixer la position d'Alise (1), et ses lettres savantes devenaient l'objet de sérieuses études. Fabricius écrivait de Heidelberg, et Yossius de Leyde. De Brieux faisait connaître le manuscrit sur V Origine des chevaliers bunnereis (2). Enfin, chacun apportait ses travaux, ses découvertes, appuyés sur des documents nouveaux.

Un jour, l'Académie oublia ses travaux ordinaires pour écouter la parole émue de Moisant de Brieux. Dans un élan d'admiration et de patriotisme , le poète proposa « fort sérieusement à ses amis de « faire, aux dépens de la Société, ériger à leur a illustre concitoyen Malherbe une statue de bronze, « que l'on mettrait au milieu de la place St-Pierre, « devant le lieu de réunion. Ce projet , s'écrie

meo (ligna lus est inscribere suas in h; loiiam vctcrum Gallorum obscrvalioncs, quas pio modesloque coiisilio, scd reipublicœ liltcrarum deliimcnlo, tjpis mandari noluil. »

(1) E/iistoUe , 1G70, p. 23 (Torodeus Biiosio).

(2) Les originex rie quelques ioutuv>c> , etc., ctr. , M. de Drieux, 1672.

« Moisant, est également beau et raisonnable, et « digne de Caen , qui est le séjour ordinaire des « Grâces et des Muses jo (1),

Que l'on se reporte au siècle de Louis XIV, et l'on sentira tout ce que cette proposition avait do nouveau et de généreux , à une époque où le bronze et le raai'bre étaient réservés aux rois et aux grands capitaines. De Brieux, dans son discours, est forcé, pour démontrer la possibilité de ce qu'il demande, de citer la statue que les habitants de Rotterdam ont élevée à Érasme. La France devait être encore bien longtemps avant de décerner cet honneur à un de ses écrivains.

On s'est demandé quel était le rôle particulier de Moisant de Brieux dans son Académie.

De Brieux semble avoir été le président de la Société qu'il avait fondée. Il paraît difficile qu'il en ait été autrement. Les réunions se tenaient dans son hôtel, et nous avons trouvé, en dépouillant sa correspondance , la preuve qu'il prenait soin de convoquer les membres de la Société quand les séances recommençaient après la belle saison (2). Ce qu'il est impossible de nier, c'est que, grâce à son caractère aimable et conciliant , il était le lien moral de l'institution que les contemporains ont appelée Academia Briosia. Il ne fallait rien moins que sa douceur habituelle pour maintenir dans les bornes de la modération les discussions qui auraient pu devenir trop ardentes , et pour conserver l'entente et la con-

(1) Mosanti Briosii poemalum pars altéra, 1669, p. 112.

(2) Mosanti Briosii epistola , 1670, p. 75 (LeUre à Huet).

corde parmi des savants jaloux de leur renommée. Un fuit vient encore à l'appui de ce que nous avançons. Après la mort de Moisant de Brieux, la Société, n'ayant plus de chef et plus de lien , se dispersa. M. de Matignon entreprit de la réunir; mais il mourut trop tôt pour voir la réalisation de son désir, et il fallut que Segrais, revenu à Caen, usât de toute l'influence que lui donnait son talent incontestable pour rétablir l'Académie , qui reprit alors ses séances dans la maison que le poète possédait rue de l'Engannerie.

C'est vers 1652 , au moment de la fondation de l'Académie de Caen , que la sœur de Moisant de Brieux , Marie , épousa le célèbre Pierre du Bosc. A la fois habile et courageux , éloquent orateur et savant écrivain, du Bosc devint le chef du parti protestant de la Normandie , en même temps que le pasteur de Caen. Dans les réceptions brillantes faites au duc et h la duchesse de Longueville le 12 juin 4C48, au duc de Montausier en 1663, au duc de Roquelaure en 1074 , à MM. de Matignon et de Torigny en 1675 et 1676 , c'est lui qui fut chargé de complimenter les illustres personnages qui venaient visiter la ville de Caen. Nous n'avons pas l'intention d'écrire ici l'histoire de Pierre du Bosc , de ses polémiques , de son exil, de sa réintégration et de sa triste mort à Rotterdam , au milieu de fidèles calvinistes de Caen , parmi lesquels nous retrouvons M"" de Tilly , de Saint-Contest et de La Luzerne , chassées de France, comme lui, pai- la révocation de l'édit de Nante?. M. Hippeau a retracé d'une façon saisissante les péripéties de cette existence dans

FONDATEUR DE l'ACADÉMIE DE CAEN. 53

son ouvrage : Les Écrivains normands au XVII'' siècle; nous n'essaierons pas de le refaire après lui. Nous l'appellerons seulement, ù la louange du beau-frère de Mùisant de Brieux , le mot de Louis XIV : « Madame, dit-il à la reine, après avoir entendu une harangue que Pierre du Bosc lui avait faite, Madame, je viens d'entendre l'homme de mon royaume qui parle le mieux. »

C'est cet homme éminent , que Turenne honorait de son amitié , qui épousa Marie Moisant. Malheureusement, le lien qui unissait notre poète à Pierre du Bosc devait bientôt se rompre. La jeune femme mourut en 1656, laissant un fils, qui succomba en 1676, étant lieutenant de la mestre de camp du régiment de Schomberg , et une fille qui épousa Michel Néel , sieur de La Bouillonnière , dont elle eut plusieurs enfants.

L'alliance de Moisant de Brieux avec Pierre du Bosc et la fondation de l'Académie de Caen mirent notre poète encore plus en relief. Sa correspondance devint considérable , et lui-même se fît un plaisir d'entretenir des relations , par lettres , avec les savants les plus illustres de l'Europe. C'est ainsi qu'il écrivit à son ancien professeur, Gérard Vossius (1) , un peu négligé pendant quelque temps. Il avait continué de correspondre avec le fils de ce savant, Isaac Vossius (2). Comme on l'a déjà vu dans le courant de cette étude, c'est par l'entremise d'Isaac que

(1) J. M. Briosîi epistolœ, 1670 , p. 55. •

(2) Même recueil , p. 57 à 72 ( correspondance atec Isaac Vossius }.

34 MOISANT DE BIIIEUX,

les œuvres de Moisant arrivaient jusqu'à la reine de Suède.

La correspondance latine de Moisant abonde en curieux détails sur ses OEuvres. Malheureusement, ses lettres ne sont pas datées. Si elles n'apportent que peu de lumière dans les questions de détail et de bibliographie , elles sont cependant précieuses pour permettre d'apprécier le caractère et l'esprit de notre auteur.

Dans une épitre (i) adressée à Vossius, de Brieux parle de vers erotiques, inspirés jadis par la jeunesse et le printemps. Ces vers , mis sous les yeux de la grande Christine, qui les trouva fort bien faits, n'ont pas été publiés. Il nous a été impossible d'en retrouver la trace. Le poète ne les a d'ailleurs montrés qu'à de rares amis , et il s'empresse de déclarer qu'il ne faut pas le juger d'après ces péchés de jeunesse :

Lascivus versu , mente pudicus eram.

La correspondance de Brieux avec la reine de Suède se compose, en grande partie, d'épitres dédic.itoires, mises en tête de recueils de poésies, et réunies plus tard dans les Episiolœ (1670). 11 faut cependant distinguer la lettre par laquelle il la remercie de l'envoi du collier d'or, et celle qui la félicite de son voyage en France, en excusant le poète malade de ne pouvoir aller lui offrir de vive voix ses féhcitations à ce sujet (2).

(1) Epistolœ, 1670 , p. 67.

(2) Ibhl., p. 43.

FONDATEliR DE L'ACADÉMIE DE CAEN. 55

Parmi les connaissances illiislres que de Brienx comptait à l'étranger , il convient encore de citer Nicolas Heinsius, fils du célèbre Daniel Heinsius. 11 ne reste qu'une seule lettre (1) comme trace des rapports qui existaient entre les deux écrivains ; mais celte lettre est précieuse. De Brienx y rappelle tout au long ses relations amicales avec le grand Heinsius, lors de son séjour à Leyde.

Jean de Voogth (2) , avocat à La Haye et ancien condisciple de Moisant à Leyde, et Fabiicius (3), l'illustre ambassadeur suédois, correspondaient aussi avec lui et lui soumettaient les difficultés de mots qu'ils rencontraient dans les auteurs.

Dans toute cette correspondance, si riche en renseignements, les sentiments patriotiques de Moisant se montrent à chaque page. Ce que de Brieux vent avant tout, c'est la gloire de Caen. Il veut faire de la ville normande une nouvelle Athènes; il est fier et heureux des succès que remportent ses concitoyens dans le monde littéraire. C'est sur ce ton qu'il écrit à Etienne Le Moine, né à Caen, et qui professait la théologie à Leyde ; c'est dans ce but qu'il lui conseille de faire paraître le Josèphe qu'il a annoté (4).

Il adresse les mêmes conseils au père de M"^ Dacier, Tanneguy Le Febvre (5), qui est aussi un enfant de Caen, et qui correspond avec l'Académie de celle ville.

(1) M. Brosii epistolcr, 1670, p, 209.

(2) Ibicl., p. 211.

(3) IbicL, p. 182.

(ij ibid. , p. 185.

(5) Ibid., p. 2i5.

56 MOISANT DE BRIEDX ,

Si nous ajoutons à cette liste de savants et d'hommes émincnts les noms des membres de notre Académie , nous verrons quel iramenso cercle de relations possédait le poète.

Moisant eut, du reste, bientôt besoin de toutes ces sympathies pour supporter les coups terribles qui vinrent le frapper.

Le 9 août 1654, vers le soir, on rapportait à l'hôtel du Grand-Cheval le petit Pierre Moisant mortellement blessé. Le pauvre enfant , qui n'avait pas encore treize ans et qui suivait les cours de seconde au collège du Bois, avait été traîtreusement attaqué par trois misérables, à quelques pas de la maison paternelle. Le résultat de cette lutte inégale ne pouvait être douteux. L'épée de l'un des spadassins traversa l'œil de l'écolier et pénétra jusqu'au cerveau. Pierre Moisant expirait quelques instants après, dans les bras de sa mère (I).

Il y a de ces douleurs que l'on ne saurait rendre et que le temps seul peut adoucir. En vain , la population entière de Caen et les amis les plus chers du poète lui donnèrent des marques de la plus vive sympathie. Le père , qui se serait consolé de la mort d'un enfant tombant au champ d'honneur en combattant pour la patrie, ne trouvait, dans les circonstances terribles de ce lâche assassinat , rien qui pût alléger sa peine. Il se rappelait sans cesse les heureuses qualités du cher petit écolier et les brillantes espérances qu'il donnait déjà pour l'avenir. Rien ne

(1) Journal d'un bourgeois de Caen, 1848, publié par Georges MaDcel, p. 6, -^ Pelri Moaanlii (umuttis>

FONDATEUR DE l'aCADÉMIE DE CAEN. 57

pouvait le distraire de ses regrets. C'est avec des larmes dans les yeux qu'il dut lire et relire le sonnet suivant, que Segrais lui adressa :

Dapbnis vient de mourir , Daphnis de qui Tenfance Donnoit desjà les fruits de l'aage le plus mûr , Et qui , par ses vertus , de l'avenir obscur  de si hauts pensers élevoit Tespérance.

Trois lâches assassins, mais sous leur apparence Trois tigres bien plutost au cœur cruel et dur, Pour s'assouvir d'un sang si vermeil et si pur , Ont armé leur fureur contre son innocence.

0 père justement accablé de douleur, Ton esprit abattu par un si grand malheur Ne se peut relever par un foible langage.

Le crime est de l'Enfer ; si le Ciel l'a permis , C'est que de sa promesse il a repris le gage , Ne pouvant s'acquitter pour l'avoir trop promis.

De Brieux ne fut pas seul à pleurer; tous ses amis se firent un triste devoir de lui adresser des élégies. Halley, Bocliart, de Grentemesnil (1), M. de La Luzerne-Garaby, M"' de La Luzerne, Du Bosc, Hauton, de Petiville, de Touroude , Vengeons, de Banneville, Segrais, le jeune Michel de La Bouillonnière , camarade de classe du pauvre Pierre Moisant, le curé Bardou et quantité d'autres personnes composèrent , à cette occasion , des pièces de

(1) Recueil de pièces en prose et en vers (1671). — Remerciments adressés par de Brieux à Bochart pour son élégie sur la mort de son fils (p. 96), à M"« de La Luzerne, à de Grentemesnil, etc. (p. 100). —Voir aussi les Œuvres de Halley.

58 MOISAKT DE BRIEUX ,

poésie dans toutes les langues. Le père reconnaissant réunit, dans un recueil, toutes ces marques d'estime et de condoléance , et les publia sous ce titre : Peiri Mosantii tumulus {{).

Sous l'impression douloureuse que lui laissa la perte de ce fds, de Brieux composa une paraphrase de plusieurs psaumes de David, qui parut, en 1656 sous le titre général de Hymni et gemitus (2).

Vers la même époque, un autre de ses fils, dont le nom ne nous a pas été conservé, mais qui avait embrassé la carrière militaire, était fait prisonnier. A peine rendu à la liberté , il mourait dans une bataille (3).

C'est à la suite de ces tristes événements que de Brieux changea, pour ainsi dire, de manière et entreprit des études plus sérieuses. Sans cesser, pour cela d'être homme du monde , il s'adonna davantage- aux recherches savantes. Connaissant à fond les auteurs anciens, il écrivit des critiques fort remarquables; il étudia l'antiquité gauloise et rechercha les origines de quelques coutumes anciennes et de ceilaines façons de parler singulières. Tout en continuant à composer des poèmes latins, il commença à écrire des essais moraux pleins de justesse et de raison.

Sur ces entrefaites, une maladie épidémique vint ravager la ville de Caen : la peste décimait les habitants. De BiieuXi qui se trouvait à la campagne, revint immédiatement dans son hôtel du Grand-

(1) Peiri Mosantii tumulus, Cadorai , Adam Cavelier, 1C55, in-li°, 32 pnges. — Ouvrage fort rare.

(2) Publié en 1656 ( voir la lisle des Œuvres de M. de Brieux).

(3) Pocmata lalina, 1658, p. 68.

FONDATEUR DE l'ACADÉMIE DÉ CAEN. 59

Cheval, en apprenant Ja nouvelle du fléau. Aussi généreux que Rotrou (!), mais plus heureux que lui , il contribua par son exemple à relever le moral de la population. Un poème latin très-remarquable , qu'il composa à l'occasion de l'épidémie, se termine par ces quatre vers, qui montrent quel grand courage avait le poète et quel amour l'enchaînait à ses concitoyens :

Quidquld id est, seu blanda favent, scu sœva minantur

Sidéra , slat patriœ fata subire mcœ ; El juvat ad charos cilus remeare sodales,

Cum queîs dulce mihi vivere, dulce mori (2).

Le fléau disparut enfin ; la ville reprit son aspect ordinaire ; les fêtes recommencèrent dans les salons de Caen.

C'est alors, en 1662, que Montausier, cédant aux instances de Moisant de Brieux, vint dans cette ville.

Le poète lui demandait depuis longtemps cette marque d'amitié. Il lui avait écrit à ce sujet les vers suivants :

Le séjour des Césars, des Danois, des neuf Sœurs, Caen mériie-t-il point tes pas et tes faveurs, Ce Caeu si renommé, si charmant, si superbe?

(1) VautcuT des Menechmes, J. deRolrou, était lieutenant civil et criminel à Dreux. Ayant appris, ù Paris, qu'une maladie épidémique ravageait la ville de Dreux, il y courut pour donner ses soins aux habitants, et fut enlevé en trois jours. Il mourut en 1650, dans sa Iil" année.

(2) M. Briosii poematum pars altéra, d6C9, p. 1 à i. a Que» relœ super morbis quibus Cadomus superioribus aunis aûlicta fuit. .

60 MOISANT DE BRIEDX,

Mais, pour bien satisfaire à tes justes désirs, Une chose luy manque et trouble ses plaisirs; Pour te bien recevoir, il n'a plus son Malherbe (l).

Monlausier, alors préfet de la Normandie, céda aux instances de Moisant et vint s'installer dans l'hôtel de la place St-Pierre. Ce furent alors des fêtes continuelles dans la demeure du poète. Monlausier avait amené avec lui Ménage et Segrais (2). De Brieux mit tout en œuvre pour recevoir ces hôtes bienaimés, et la réception qu'il fit au duc, son ami, dépassa en splendeur celle que la ville avait faite autrefois au duc de Longueville. Monlausier quitta Caen en emportant le meilleur souvenir de ses habitants et de leur accueil. Rentré à Rouen peu après, il écrivit à de Brieux pour le prier de lui adresser le poème sur la peste de Caen, que notre poète lui avait lu pendant son séjour à l'hôtel du Grand-Cheval.

Considéré dans sa ville natale , entouré de l'alïection des hommes les plus illustres de son temps, augmentant chaque année par un ouvrage nouveau sa réputation littéraire, il semblerait que Moisant de Brieux dût désormais couler des jours heureux. Mais, hélas !

Tel qu'un songe agréable avec la nuit s'envole , Et qu'un éclair s'éteint aussitôt qu'il reluit. Tel que s'en va dans l'air le son d'une parole. Tels s'en vont nos plaisirs, et notre ûge s'enfuit (3),

(1) Recueil de pièces en prose et en vers de M. de Brieux, 1671, p. 39.

(2) Pelri D. lluetii Commentarius de rébus ad eum perlinentibus, p. 23^.

(3) Méditations morales et chrétiennes de Moisant de Brieux, 1007.

Sa santé devenait chaque jour plus chancelante, et les peines morales s'ajoutaient aux souffrances physiques. Outre son fils Pierre , dont nous venons de raconter la fin tragique, de Brieux avait déjà perdu trois de ses enfants, quand un deuil nouveau vint s'ajouter à ces douleurs passées. Cette jeune fille charmante qu'il s'était habitué à regarder comme son enfant , M"" de La Luzerne , s'éteignit dans tout le développement de sa beauté et de sa grâce. Le poète a raconté d'une manière bien touchante la mort de sa jeune cousine. M'" de La Luzerne avait un frère, M. de Ruqueville, au régiment de Turenne. Ce brave officier mourut d'un coup de balle qui lui perça le cœur, en une occasion où il alla comme volontaire avec MM. les marquis d'Huraières , de ïury et de Charost, « et son ayraable sœur, quel- « ques jours après qu'elle eut appris cette nouvelle, « mourut de regret , dans la fleur de son âge, et « dans la plus parfaite santé qu'on luy eust jamais « veuë » (1) , ainsi que l'attesta son médecin de Vicquemand. Moisant de Brieux écrivit sur cet événement un sonnet, qui est, sans contredit, la meilleure pièce de vers français sortie de sa plume (2).

Plusieurs écrivains de Caen, qui appréciaient aussi le mérite de M"" de La Luzerne , formèrent le projet de lui composer un Tombeau , c'est-à-dire un recueil

(1) Recueil de pièces en prose et en vers, 1671 (tombeau de M"« de La Luzerne), et Poematum pars altéra, 1669, de M. de Brieux, p. 93.

(2) Ce sonnet parut à la fin des Méditations morales et chrilisnties, 1667.

de pièces de poésie à son éloge. Mais de Brieux poursuivit seul cette idée jusqu'au bout (1).

Notre poète eut, dans le cours de son existence , à soutenir un procès considérable. Dans ses vers et dans ses lettres , il en parle comme d'une chose qui lui était antipathique par dessus tout. Il dut même , pour sauvegarder ses intérêts, faire plusieurs voyages à Paris. Un de ces voyages fut entrepris pendant que Huet préparait son Origcne à Rouen; un autre en 1668. On ne sait quel fut l'adversaire de Moisant; mais ce que l'on peut affirmer , c'est l'ennui que lui causaient tous ces tracas. N'avait-il pas écrit maintes fois, lui, qui se disait né pour les délices poétiques , qu'il ne demandait qu'une chose, <■ d'avoir des nuits a avec du sommeil et des jours sans procès » (2) ?

Une contrariété assez vive vint le jeter, en 1663, dans de nouveaux embarras. L'enquête sur la noblesse eut lieu. De Brieux ne fut pas maintenu; mais, ayant fait valoir ses droits et agir ses protecteurs, il obtint d'être rétabli sur les listes. M. Mancel attribue à celte occasion les pièces de vers qu'il adressa, dans

(1) Le Tombeau de iU"« de La Luzerne parut dans le Recueil de pièces en prose ei en vers de Moisant de Brieux , 1671.

(2) M. Briosii poematum pars altéra, p. 88 :

Opto UDum, sed quod summum reor eue boDorum^ Sit Dox cum sumno, sit sine lite dies.

et p. 73 :

Briosiut niveae simplicitatis amans Usque fugit lites, Phœbeaque ad olia natuS) Horret ad infensi murmura rauca fori.

FONDATEUR DE l'ACADÉMIE DE CAEN. 63

ses liecveils de 1669 et de 1671, à MM. les enquesteurs d'Aligre et Cbamillard-

D'après le Nobiliaire de Normandie (E. de Magny ) , Moisant de Brieux portait : écartelé aux 1 et 4 fascé de Queules et d'argent, aux 2 et 3 de gueules, et appartenait à l'élection de Valognes. M. Michel, dans sa Biographie du Parlement de Metz, lui assigne des armes différentes : d'azur à trois croix d'or.

Un malheur plus grand devait suivre ces contrariétés. En 16C6, « au moment où il préparoit la <( seconde partie de ses Poésies latines, ses Poésies « françoises , ses Entretiens divers , ses Lettres ou « Dissertations latines et le volume de ses Antiquités (( gauloises , un funeste accident, le plus déplorable « qui pust arriver à sa maison » , vint le frapper à l 'improviste : il perdit sa femme (1).

Tout à la douleur, il ne put, cette année, offrir au duc de Montausier, ainsi qu'il en avait fait vœu, quelques fruits de ses Muses latines. Dans ce triste état, il ne put que tourner son cœur et ses yeux vers le ciel ; il abandonna les ouvrages qu'il préparait, pour recourir « à la panacée des maladies de l'âme , les hymnes sacrés du Prophète royal. » Il repassa aussi SCS Méditations morales et chrétiennes. C'était un « petit amas » qu'il avait fait seulement pour lui ou pour ses enfants et qu'il ne croyait jamais livrer au public. Conrart le décida à en faire paraître la première partie , en 1667.

Segrais exprimait l'opinion générale, quand il disait,

(1) Pnematum pars altéra de Moisant de Briîux , p. 95. — Épitaphe de Catherine de La Tombe. — Antonii Hallœi opuscula miacellanea, MDCLXXV , p. il3.

à propos de ce livre, « que les Méditations morales et (( chrestiennes ne sont pas seulement propres pour « les calvinistes, mais encore pour nous, puisqu'il « n'y a rien qui regarde les points en conlro- « verse » (1).

Si nous nous sommes tant étendu sur cet ouvrage, c'est qu'il nous montre l'écrivain sous un autre jour. A côté du poète profane, nous voyons l'homme pieux qu'éclaire une religion raisonnée , le chrétien qui sut élever ses enfants suivant la loi de l'Évangile.

Nous sommes arrivé, du reste, aux moments d'épreuves les plus rudes, et ce ne fut pas trop de toute sa résignation chrétienne pour les supporter.

Le 16 mai 1667, au milieu d'une séance de l'Académie , son ami Bochart, qui poursuivait une discussion avec Huet, mourut subitement. De Brieux le reçut dans ses bras (2). En 1670 , il eut à pleurer un autre de ses amis, Paulmier de Grentemesnii. Ces deux morts rapprochées durent beaucoup affecter Moisant de Brieux. N'étaient-elles pas comme un double avertissement de sa fin prochaine? Sa santé était trèsdélicate et chaque.jour il souffrait davantage. Déjà , en 1658 (3), il racontait, dans une lettre, le régime qu'il

(1) OEuvres de Segrais, t. II, p. 18.

(2) M. Briosii poematum pars altéra , 1669 , p. 94 :

Musarum in greœio teneris qui vixit ab aonis, Musarum in gremio dcbuit ille mori.

(3) Poemata latina de M. de Brieux, 1658, p. 59 : « Imbecillum corpus et languenlem animum, hinc et talibus oblectatiuQculis sustineo. »

était forcé de suivre : des eaux minérales, des bains de ces mêmes eaux, du lait d'ânesse, le grand air de la mer et la plus grande sobriété ; telle était l'ordonnance écrite par le docteur de Vicqueraand. Avec tout cela, c'est à peine s'il parvenait à soutenir son « corps sans force et son esprit languissant. r> Il semble que c'est surtout l'insomnie qui torture Moisant. Ceux qui ont passé de longues nuits fiévreuses et tourmentées par de tristes pensées comprendront seuls les souffrances de cet homme et liront avec compassion les appels désespérés qu'il adresse au Sommeil qui le fuit (1).

En 1670 , il écrit à Halley , son vieux maître et son ami , qui lui demandait des nouvelles de sa santé : « Gerte mors vitalis potius quam vila dici potest ; adeo languet et corpus et animus ; nec jam libri , nec venatio , nec littorese ambulationes , nec hortulus me recréant » (2).

Quelle triste existence ! En effet , la vie devait être un véritable supplice pour le poète , qui ne pouvait trouver de consolation même dans ses livres. Privé du plaisir de la chasse et de la promenade , il n'avait plus aucun goût pour ses livres ; et comme ces mots mors vitalis — cette mort où est encore la vie — expriment bien son état malheureux !

Cependant , l'esprit lutte toujours avec énergie contre le mal qui affaiblit le corps. En 1672, Moisant de Brieux fait paraître son livre des Origines de quelques coutumes anciennes et de plusieurs façons de

(1) Intomnis snspiria, — Vigilantis insomnium (sans date).

(2) Epittotœ de M. de Brieux, 1670, p. 102.

parler triviales. C'est le résumé de toute une existence consacrée à l'étude. De tous les ouvrages de Moisant de Brieux , c'est le seul qui soit apprécié de nos jours comme il doit l'être. Les parémiograplies le considèrent comme un document précieux et qui marque dans l'bistoire des proverbes français ; les historiens et les archéologues le consultent encore avec fruit. Tous les bibliographes le mentionnent.

A la fin de cet ouvrage, le poète reparaît derrière le savant. De Brieux a joint à ses Origines quelques poésies latines , intitulées Insomnis suspiria , dans lesquelles il exprime une fois de plus et ses douleurs et ses souti'rances. Il compose, et la poésie lui fait oublier un moment les tourments qu'il endure.

A la fin d'un recueil de poésies françaises , de madrigaux et de vers légers , fruits de sa vie mondaine, qu'il publia en 1673, il adresse au lecteur ces quelques lignes :

(( C'est une chose ridicule qu'un homme toujours (( enfant par ses mœurs et ses occupations j un « homme qui ne vieillit que par la barbe , et qui « est badin et galant en cheveux gris. Je me fais « à moi-même cette leçon , et je veux tâcher d'en « profiter. Soixante ans, que j'ai passés la pluspart « dans de longues et mortelles maladies , sont, pour <( un corps comme le mien, un âge décrépit ; je puis « et je dois dire aussi aux jeux, aux vers et à la baga- « telle : je me suis attaché à vous cinquante ans « entiers , il est temps de songer à la retraite. i>

C'était l'adieu suprême que de Brieux adressait à la poésie, qui avait charmé sa vie. Dans le courant de juin 1674 , il se décida à subir une opération ter-

rible, qui pouvait le sauver peut-être (1); il succomba.

Sa mort fut celle d'un juste , et , dans ses derniers moments, le poète put répéter avec joie ce Sursujn corda qu'il avait composé jadis (2) :

Mon âme, souviens-toy de ta haute noblesse ; Quittons, quittons la terre et contemplons les cieux I

Ce fut son vieux maître et son vieil ami, Antoine Halley , qui , les larmes aux yeux , composa une élégie latine pour annoncer au duc de Montausier la fatale nouvelle (3).

Moisant de Brieux laissait une fille et deux fils ; l'un d'eux, Robert, fut ministre de la religion réformée. Tous les concitoyens du poète s'unirent à ses enfants pour pleurer le savant et l'ami qu'ils avaient perdu.

Le 26 juin 1674, Bayle écrivait de Rouen à Minutoli : « L'Académie de Caen a fort perdu en la mort u de M. de Brieux, le plus grand poète latin qui fust a en France, et fort versé dans les belles-lettres» {t\).

Cette oraison funèbre en quelques lignes prouve l'estime que les contemporains de Moisant de Brieux avaient pour son talent poétique et ses connaissances littéraires.

(1) La taille de la pierre.

(2) Alcditalions morales et chrétiennes , p. 209. Sonnet sur les pensées d'un solitaire.

(3) Anionii Uallœi opiiscuta miscelUtnea, p. 233.

(i) Moreri, Bayle écrivait aussi : « I) a laissé un (ils qui est « ministre, lequel sera riche de 20 ù 30 mille livres de renie. »

Mais , avant de porter un jugement sur Moisant de Brieux , quelques mots sont nécessaires.

Les biograpliies ont cela de dangereux qu'elles placent le personnage dont elles s'occupent sur une sorte de piédestal. Toute la lumière se trouvant concentrée sur une seule figure , lui donne un éclat surnaturel et lui prête une grandeur factice. Il y a là comme un mirage de l'esprit. En outre, par suite d'une fréquentation assidue , il s'établit , entre le biographe et l'écrivain dont il raconte la vie, un commerce amical, une sympathie contre laquelle un juge impartial doit se tenir en garde. Moisant de Brieux, plus que tout autre , est fait pour inspirer de pareils sentiments. Chez lui , l'homme , abstraction faite de l'écrivain , séduit par sa bonté , par son caractère constamment honnête et généreux. Il est impossible de ne pas aimer ce gentilhomme , si plein d'amour pour sa patrie, si fier des succès de ses concitoyens, qui ne semble chercher la gloire que pour en parer sa ville natale. De Brieux fut un homme rare ; il sut conserver sa dignité et son indépendance près d'amis puissants. S'il se glorifiait de leur amitié, n'avait-il pas raison ?

« L*amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux 1 >

Mais jamais on ne le vil solliciter pour lui. Ce qu'il demandait au surintendant Fouquet , au duc de Montausier , au président de Bellièvre , c'était de l'amitié, et l'amitié suppose l'égalité.

Maintenant que nous avons rendu justice à cette ûgure bienveillante , voyons quelle place les œuvres

de Moisant ont méritée dans la galerie littéraire de son siècle.

De Brieux a laissé un grand nombre d'ouvrages en tous genres : poésies, lettres, critique, histoire et archéologie. De son temps, Huet, Chapelain, Conrart, Bochart , Segrais et Ménage, ont reconnu son mérite. Bayle lui a décerné le titre du plus grand poète latin de son époque , et , après lui , M. Bégin l'a répété.

Moréri (Dictionnaire historique), A. Baillet (Jugemens des Savans), dom Calmet (Bibliothèque lorraine) ont dit qu'à l'exception de quelques épigrammes et du poème sur le Coq, le reste de ses vers est d'un caractère qui paraît approcher davantage du genre médiocre que de l'excellent. VioUet-le-Duc a été plus loin ; il a prétendu que Moisant de Brieux n'était pas poète du tout ; mais , avec MM. Leber , E. Michel et Weiss , il a rendu justice à ses nombreuses connaissances et à son érudition.

Bayle, voulant résumer son opinion sur de Brieux, lui a appliqué l'épithète qui accompagne d'ordinaire le nom du poète Bois-Robert : « C'est un marchand mêlé » , a-t-il écrit ; et M. Mancel a fondé sur ce mot son appréciation définitive.

Pour nous, nous croyons qu'on ne peut appliquer sans injustice à ce talent multiple un jugement général. Si on juge le poète latin seul, on lui accordera un talent supérieur, une connaissance approfondie de la langue et de ses ressources. On dira que ses épigrammes sont spirituelles et qu'elles méritent de rester comme des modèles du genre. Ses poèmes, qui manquent parfois d'égalité , se relèvent par des

vers exquis et des expressions habilement nuancées.

Nous n'adresserons pas les mêmes éloges au poète français. A part deux ou trois sonnets vraiment remarquables, pleins d'élan et suffisamment réussis, tout le reste, bien qu'écrit avec facilité, ne dépasse pas un certain niveau très-ordinaire. Ses madrigaux, ses vers légers, ses énigmes, toutes ces productions ingénieuses , auxquelles une mode passngère peut prêter, à un moment donné, un certain éclat, ne méritaient pas de passer à la postérité. De Brieux a, du reste, résumé son opinion sur ces productions par un mot qui dispense de toute explication : u C'est la bagatelle. »

Le poète français, chez Moisant de Brieux, semble plutôt faire tort au poète latin. Dans ses poèmes et ses sonnets français, une qualité surtout fait défaut, c'est celle que , dans les termes de rhétorique , on nomme l'invention. Il en résulte qu'en étudiant ses poésies latines, après avoir lu ses vers français, on reconnaît que sa force et son talent résident principalement dans l'emploi du mot et dans le choix de l'expression. Sa poésie est plus travaillée qu'inspirée. On sent qu'il manque quelque chose sous ces parures, sous ce « fleuretis d'un sémillant langaige » poussé à l'excès. Ce défaut, comme l'a dit M. Mancel, est celui de tous les latinistes modernes; et cela n'empêche pas de Brieux d'avoir été , dans un siècle où la note de la littérature latine était essentiellement précieuse et ratiinée quant à la forme , le plus grand poète latin de France.

Si nous examinons maintenant le prosateur, U

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nous apparaît encore sous plusieurs faces et avec un mérite inégal. Sa prose latine, dans ses lettres, est à la hauteur de sa poésie dans la même lanj^ue. Il a lui-même pris soin de définir son style : « C'est, a-l-il « dit, un milieu entre la reclierclie et le laisser-aller, e Je me suis proposé, sinon d'égaler, au moins de « suivre ce guide excellent : Pline le Jeune. »

Ses critiques, en français, sur Lucain, sur Virgile, sur Ronsard, sont remarquables à tous les points de vue. L'insertion des Observations de Moisant de Brieux en tête de la merveilleuse édition de Lucain d'Oudendorp est un fait qui dispense de tout commentaire.

Ses écrits en prose française sont de beaucoup préférables h ses poésies françaises. Les Méditations, comme ouvrage de morale, sont bien traitées et bien écrites. Ses lettres à M"" de La Luzerne sont pleines de verve et d'esprit, et nous n'hésitons pas à les comparer aux meilleures de Vincent Voiture. Enfin, si, dans le prosateur, nous distinguons le savant, nous sommes forcés de donner à son érudition et à ses connaissances les plus grands éloges.

En somme , Moisant de Brieux fut un bon poète latin, doublé d'un grand savant, et nous répéterons, avec MM. Mancel et E. Michel , que le fondateur de l'Académie de Caen mérite une place honorable parmi les écrivains du XVU* siècle.

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