VI. Détails
Les dessins de M. Tétaz sont d’une exécution fort soignée et d’une très grande exactitude (1).
Le temple de la Fortune occupait tout l’emplacement de la ville moderne de Palestrina ; c’était un immense édifice auquel , pour les dimensions, aucun autre sanctuaire de l’Italie ne semble pouvoir être comparé. Il s’élevait sur le flanc de la montagne et avait à peu près la forme d’une pyramide; les premiers étages étaient très larges , les suivants plus étroits ; un hémicycle et une chapelle ronde couronnaient tout l’édifice. La hauteur du temple était environ de 150m; on en voit les ruines sur une hauteur de 127m. A la hase, il avait une largeur de 425m; à la partie supérieure, de 125ra ; l 'area de l’hémicycle au sommet n’était large que de 30m (2).
On étudiera le temple, dans son ensemble, tel qu’il était aux plus beaux jours de l’Empire, en essayant de distinguer, à chaque étage, qhels sont les différents genres de construction employés et, par conséquent, de quelle époque date chaque partie. On commencera par l’étude de l’étage inférieur ; on s’élèvera ensuite , de gradin en gradin , jusqu’à l’hémicycle du temple où se trouve aujourd’hui un vieux palais du quinzième siècle, connu sous le nom de la Corlina.
Les genres de construction que l’on remarque parmi les ruines du temple sont au nombre de trois :
Les constructions qui paraissent les plus anciennes, si l’on excepte quelques constructions polygonales irrégulières dont il sera question plus loin, sont formées de grands parallélépipèdes de tuf qui ont environ 0m,80 ou 0m,90 de longueur sur 0m,40 de hauteur. On ne peut donner de mesure fixe pour la profondeur; elle varie souvent. Ce genre de construction est connu sous le nom d 'op-us quadratum; c’est de cette façon que fut bâti le Tahularium du Capitole, ainsi que nous l’apprend Frontin (3), et qu’on peut encore le constater. Nibby attribue cet appareil à l’époque de la guerre d’Annibal , et c’est l’opinion assez générale des archéologues. Il faut peut-être cependant se défier des classifications trop rigoureuses en matière d’architecture; des systèmes différents ont été employés simultanément pour élever les murs cyclopéens, et on bâtissait même encore des murailles de ce genre à l’époque
(1) Enfin, en 1875, de nouvelles études de détail ont été faites par M. Bernier, pensionnaire de l'Académie de France.
(2) Ces mesures sont celles que donne Nibby, loc. cit., p. 500.
(3) De aquæductibus, 124.
de la République. Le même fait a pu se produire pour les murs eu forme de parallélépipède. Il est certain qu'ils étaient employés à l’époque des guerres puniques, mais on a pu encore s’en servir pendant de longues années.
La pierre employée pour la construction des murs du temple est. le tuf; on n’en trouve pas à Palostrina même, mais aux environs de Gave. Sur le bord de la route qui mène de Palestrina à ce village, on voit de grandes grottes creusées dans le tuf; elles ont peut-être servi do carrières pour les constructions do Préncstc ; on en trouve aussi quelques-unes du même genre dans le territoire compris outre Palcstrina-et Gallicano.
Ces blocs de pierre , bien que très solides , n’auraient pas sur plusieurs points suffi à retenir la force de poussée des étages supérieurs. Aussi , à la base du temple , ces pierres rectangulaires semblent plutôt avoir servi de murs d’ornement que de véritables murs de soutènement. Derrière elles se trouve toujours , sur une largeur de plus d’un mètre, un mur formé de petites pierres siliceuses , irrégulières , unies par du ciment ; ce mur est si dur , que l’on y creuse des portes ou des couloirs comme dans la roche ; les pierres rectangulaires étaient destinées plutôt à recouvrir qu’à soutenir cette construction. Du côté de la porte San- Martino , les grandes pierres sont tombées ou ont été arrachées : on en voit encore l’empreinte sur cette masse composée de fragments de silex et de ciment. Ce détail indique la manière dont le mur a été fabriqué. On a élevé le mur de pierres quadrangulaires à une certaine distance de la roche taillée à pic, et on a jeté, dans l’intervalle , des fragments de silex et de la chaux qui , en se séchant , ont formé une composition indestructible. Ce genre de construction était d’ailleurs familier aux Romains , et Yitruve recommande l’emploi d’un remplage composé de pierres rouges en forme de carré, de tuiles ou de silex communs liés avec du ciment (1).
Le second genre de construction est celui auquel Yitruve donne le nom d ’opus incertum , et dont on attribue en général l’usage au commencement du premier siècle avant notre ère , à l’époque de Sylla (2). Ces constructions sont les plus nombreuses de toutes, de grands pans de murs en sont encore revêtus.
On a enfin employé , au temps de l’Empire , la construction de briques, opus lateritium. Les briques sont très rapprochées l’une
(1) De architectura, , 2, 8,' 4 (Edition Rose et Miiller Strübing, coll. Teubner).
(2) Vitr., De archil., 2, 8.
de l’autre , ce qui permet de fixer la date de ces constructions ; elles sont contemporaines d’Auguste ou de Tibère.
Dans les villas anciennes qu’on rencontre à chaque pas aux environs de la ville , Vopus reticulatum est presque toujours employé ; mais il n’y a pas dans l’enceinte du temple un seul fragment de bâtiment qui en porte la trace.
Les différents étages qui s’élèvent, adossés à la montagne , sont les suivants (1) :
1° Devant le temple s’étendait une immense place , area ; des deux côtés étaient élevés de grands réservoirs destinés aux besoins des ministres du temple ou plutôt encore de la ville située plus bas ;
2° Le premier étage correspond au jardin du prince Barberini ;
3° Le deuxième au Corso , à la cathédrale , aux bâtiments du séminaire à l’E. et aux bâtiments construits à l’O. de la cathédrale ;
4° Le troisième correspond à la rue appelée il Borgo ; c’est le plus étroit de tous ;
5° Le quatrième , où se trouvent de grandes arcades , ne correspond à aucune rue moderne ; il est compris dans une suite de cours ou de jardins ;
6° Le cinquième correspond à la partie la plus élevée de la ville moderne ; il comprend l’hémicycle , aujourd’hui palais Barberini ou « Cortina (2) ; »
7° Le sixième ne correspond à aucun bâtiment moderne ; derrière la Cortina s’élèvent seulement de misérables maisons ; le temple rond semble avoir surmonté l’hémicycle, d’après le document du quatorzième jsiècle rapporté par Pétrin i.
I. Devant le temple se trouvait une sorte de place , elle s’étendait au sud de la rue moderne « degli Arcioni » , qui est dirigée de l’O. à l’E. Elle était , paraît-il , déterminée par des bornes ou cippes. Nibby rapporte qu’en réparant la route, on trouva deux de ces cippes semblables à ceux du Pomœrium de Rome (3). Des deux côtés, à l’E. et à l’O. , s’élevaient deux immenses réservoirs ;
(1) Cf. planche !, à la fin du volume.
(2) ün se servira de préférence de cette dernière dénomination, afin qu'il n’y ait pas de confusion avec le palais Barberini , qui se trouve au bas de la ville moderne, à l'étage du Corso.
(3) Ouv. cit., p. 501.
on voit encore celui de l’O. , celui de l’E. est sous terre, mais on peut parfaitement déterminer son emplacement.
Le réservoir de l’O. a été construit à l’époque impériale ; car les murs sont formés de briques très rapprochées les unes des autres. C’est une des plus belles piscines antiques que l’on connaisse ; on peut la comparer à la piscina mirabilis que l’on voit à Bacoli , près du cap Misène , et qui servait à approvisionner d’eau la flotte impériale. Nibby en a donné une description (1).
Le réservoir, y compris l’épaisseur des murs , a la forme d’un rectangle de 106 mètres de long et de 33 mètres de large (2). A l’intérieur, il est divisé en dix immenses salles voûtées, qui communiquent les unes avec les autres par trois portes et qui étaient éclairées par des soupiraux aujourd’hui couverts de terre , à l’exception d’un seul à la quatrième voûte ; il conserve encore à l’extérieur son parapet de travertin. Ces voûtes sont revêtues d’un enduit très fin ; chacune d’elles a 27 mètres de longueur et 8 mètres de largeur (3).
A l’extérieur, le côté occidental est orné de sept niches; la cinquième , lorsque l’on monte vers la porte San-Martino , est plus grande que les autres et rectiligne, tandis que toutes les autres sont curvilignes ; du côté du midi, il y en a vingt-quatre; la douzième est aussi plus grande que les autres et rectiligne. Dans chacune de ces niches devaient être placées des statues ; Nibby suppose que dans les plus grandes étaient encastrées des inscriptions.
Le côté oriental n’a point de niches (4), mais une sorte de petit portique qui donne entrée à l’escalier par lequel on descend au fond du réservoir. Le mur qui se trouve auprès de ce petit portique est encore mieux construit que tout le reste ; il est orné de deux demi-colonnes , en briques aussi , et d’ordre dorique.
La même description peut s’appliquer au réservoir oriental qui est aujourd’hui sous terre; il existe, dans un des jardins situés à l’angle de la via degli Arcioni et de la route de Valmontone , un soupirail semblable à celui que décrit Nibby; on peut, en jetant des pierres par cette ouverture , s’assurer de la hauteur des voûtes qui paraissent être de la même dimension que celles du côté opposé.
(1) Ouv. cit., p. 502.
(2) D’après le plan de M. Huyot, les mesures seraient différentes : 25 mètres X 80 mètres.
(3) Nibby remarque que l’on ne peut visiter ces voûtes à cause des infiltrations de l’eau de pluie : il nous a été impossible de les voir pour cette raison.
(4) Ces niches sont marquées à tort sur le plan de M. Huyot.
A droite de la via degli Arcioni , environ vers le milieu de Y area, se trouve un grand bâtiment en briques qui devait appartenir à l’ornementation générale du temple. Il semble que c’était une fontaine (1).
Au fond de l 'area, entre les deux réservoirs , étaient vingtneuf arcades ; les cinq du centre formaient une espèce d’avantcorps ; les douze autres , de chaque côté , allaient se réunir aux réservoirs. Une de ces arcades à gauche, douze à droite, sont parfaitement conservées. On voit , d’après leur construction , qu’elles ont été ajoutées à l’époque de Sylla, afin d’étendre la base du temple du côté de la plaine et de profiter des arcades pour loger les esclaves et les serviteurs attachés au service de la déesse. Nibby résout ainsi en peu de mots une question fort difficile : les restaurations diffèrent les unes des autres sur ce point.
En étudiant cette partie du temple, on voit :
1° A l’O., du côté de Rome, une grande terrasse reposant sur un mur de pierres rectangulaires en tuf , et par conséquent , d’époque antérieure à Sylla. Au-dessus de cette terrasse, large seulement de 6m60 , s’élève un second mur moins haut, de même construction , qui borne, du côté du sud, le jardin du prince Barberini.
2° A l’E. d’une fontaine moderne taillée dans ce mur, le premier étage, au lieu d’être soutenu par un mur de pierres en opus quadratum , a pour parement un mur en opus incertum , qui fait un angle droit près de la piscine moderne et se termine brusquement.
3° Viennent ensuite, sur une longueur de 66 mètres, deux grandes arcades larges de 4“,60, qui donnaient entrée à des voûtes : des fabricants s’y sont aujourd’hui établis; le fond de toutes leurs salles est formé (Y opus incertum.
4° Au-dessus de ces grandes arcades , et plus loin dans la direction de l’E. , reparaît de nouveau Y opus quadratum , jusqu’à l’angle de la via degli Arcioni et de la route qui descend à Valmontone.
5° Les grandes arcades ne sont pas tout à fait parallèles au mur du premier étage (2) .
(1) On a fait des fouilles en cet endroit au mois d’octobre 1877. On y a trouvé beaucoup de fragments d’architecture (corniches, frises , chapiteaux d'ordre ionique et corinthien ) , dont quelques-uns sont d’une exécution soignée. Cf. Rev. arch., Les dernières fouilles de Préneste, avril 1878.
(7) Le plan de M. Huyot indique à tort le parallélisme des arcades et du mur du premier étage.
Gomment expliquer ces différences de construction , et surtout l’absence de parallélisme entre les Arcioni et le mur du premier étage ?Gecconi(l) donne un plan tout différent de celui de l’auteur anonyme du Vatican et de celui de Suarès , où il y a beaucoup de fantaisie. Il énumère les différentes entrées du temple ; deux d’entre elles occupaient l’emplacement actuel de la porte San- Martino àl’O. et delà porte del Sole à l’E. « L’une des deux autres était construite sur les arcades de la via degli Arcioni ; on voit encore, au-dessus des arcades, les blocs qui la pavaient ; l’autre montait à la partie opposée, dans le jardin Barberini ; ces deux rues, arrivant à une troisième terrasse (2) , se réunissaient en un point correspondant au milieu du temple , et menaient à l’emplacement de la grande place moderne. » C’est peut être l’explication la meilleure que l’on puisse donner des ruines du temple en cet endroit.
II. Le premier étage, que Nibby appelle l’étage des Piscines , comprend le jardin du cardinal de Palestrina , le jardin Barberini , les rues et les constructions qui se trouvent à l’E. , du côté de la porte del Sole.
Le mur qui le termine au midi se compose , ainsi qu’il a été indiqué plus haut, de constructions différentes; les angles sont bien conservés à l’O. et à l’E. ; ce point est très important. On peut ainsi déterminer non seulement la largeur exacte de ce premier étage du temple , mais le centre do tous les étages supérieurs jusqu’à l’hémicycle ; les deux angles très visibles de Y area du cinquième étage ont la môme utilité. Or, si l’on tire une ligne droite depuis le centre du premier étage , on rencontre au second étage la basilique ou la cathédrale moderne , au quatrième une grande arcade qui se voit de très loin , au cinquième le centre même de l’hémicycle. Les murs, en opus quadratum , continuent d’une part jusqu’à la porto del Sole , de l’autre jusqu’à la porto San-Martino. Ces portes devaient exister dans l’antiquitc. — A la porte San-Martino , on ne voit plus aujourd’hui de mur ancien du côté extérieur ; mais des personnes du pays affirment qu’ils existaient , il y a une trentaine d’années. Des murs anciens se voient encore du côté extérieur de la porte
(1) Storia di Palestrina, p. 42-43.
(2) Cecconi compte l’area, la terrasse des Arcioni et celle qui lui correspond du côte de l’O., au-dessous du jardin Barberini, et enfin la terrasse du jardin même.
del Sole , le long de la route qui suit le mur d’enceinte. Toutefois, au lieu d’être construits en opus quadratum , ils sont composés d'opus incertum. Devant ce mur formé de petits polygones irréguliers , on voit quelques blocs de tuf appartenant à Y opus quadratum; ils ne semblent pas ajoutés, mais paraissent faire corps avec le mur de derrière ; des blocs semblables se trouvent aussi encastrés au-dessus de Y opus incertum. Ce serait un exemple unique de voir deux murs de ce genre appuyés l’un sur l’autre. Il est probable que ces blocs de tuf ont été pris ailleurs et apportés en cet endroit quand on releva l’enceinte de la ville , après le sac ordonné par Boniface VIII ou la destruction accomplie par Vitelleschi.
Cet étage avait 425 mètres de longueur et 87 mètres de largeur ; il était pavé de grandes dalles de calcaire dont Nibby a vu plusieurs morceaux. De chaque côté se trouvaient des piscines longues de 81 mètres et larges de 30 mètres. Il est aujourd’hui impossible d’en découvrir la trace : « L’une est remplie de débris de toutes sortes , dans le jardin Barberini ; l’autre , à l’E. , se trouve sous une maison. » Nibby rapporte qu’à l’entour était un pavé de mosaïque blanche.
III. Le deuxième étage, celui du Corso, est moins élevé au-dessus du premier que celui-ci au-dessus de Y area inférieure ; la différence de niveau est peu considérable. On retrouve encore le mur qui soutenait cet étage dans les caves de deux maisons , sur la place Garibaldi , en face de la casa Petrini ; on les retrouve aussi , paraît-il , sous toutes les maisons qui bordent le Corso du côté du midi.
La longueur de cet étage était , comme celle de l’étage précédent, de 425 mètres environ et la largeur de 28 (1), d’après Nibby. En réalité , il est beaucoup plus large. « Il était pavé de grandes dalles polygonales de calcaire dont il reste quelques fragments le long du Corso, à l’O. de la cathédrale. » Sur cet étage étaient construits trois grands bâtiments séparés par une area :
a) Un bâtiment rectangulaire qui occupait l’emplacement de la cathédrale, c’est-à-dire formait une saillie au centre.
b) Une grande salle rectangulaire, adossée au mur de l’étage
(1) Ce chiffre, emprunté à Nibby, me paraît beaucoup trop faible : toc. cit., p. 504 : 1275 pieds de longueur sur 80 1/2 de longueur : il ne tenait pas compte de l'emplacement actuel de la cathédrale.
supérieur , du côté de l’E. ; on en voit les ruines dans la cuisine et le cellier du séminaire.
c) Un autre bâtiment du côté de l’O. ; les différents auteurs de restaurations lui ont tous donné la même forme qu’au bâtiment parallèle. Ce n’est qu’une hypothèse , car cet emplacement est presque entièrement occupé par des constructions modernes ; on n’en peut étudier qu’une très petite partie , dans une grotte découverte , il y a peu d’années , par M. Cicerchia , inspecteur des fouilles et membre correspondant de l’Institut archéologique de Rome. — Entre ces deux édifices se trouvait une sorte d’area, ornée de colonnes et de portiques, à l’endroit où est aujourd'hui le séminaire, à l’E., et, du côté de l’O. , sur l’emplacement de maisons particulières.
a) L’édifice qui fait saillie sur l’étage du Corso est indiqué sur le manuscrit anonyme du Vatican ; c’est la restauration la plus ancienne et en même temps la plus exacte pour cette partie du temple.
Les plans postérieurs, à l’exception de celui de M. Huyot, n’indiquent que les deux édifices adossés au mur du troisième étage. Nibby et Canina eux-mêmes sont tombés dans la même erreur. On ne saurait cependant douter qu’un édifice important n’ait existé à cet étage sur l’emplacement de l’église de Saint- Agapit. Des habitants de Palestrina affirment que le pavé primitif existe encore au-dessous du pavé moderne , et que les piliers actuels sont bâtis sur l’emplacement d’anciens piliers. Il n’existe malheureusement aucun moyen de vérifier ces deux assertions (1) ; mais la concordance de ce témoignage avec la plus ancienne restauration du temple de la Fortune suffisent à donner à cette hypothèse une très grande vraisemblance.
Quelle était la destination de cet édifice? L’auteur anonyme du Vatican lui donne le nom de basilique (2). Cette dénomination
(1) Petrini. Cf. Mem. Pren., p. 89 : « Quand on restaura, en 1751, la chapelle du Sauveur, on découvrit un magnifique bâtiment avec des colonnes de goût romain ; il fut inconsidérément détruit; on conserve encore cependant deux chapiteaux destinés à l’ornementation de la porte latérale. »
(2) Suarès, Cecconi et Petrini, ainsi que les architectes qui ont essayé de restaurer le temple de la Fortune à Palestrina , ont cru que deux basiliques y avaient été élevées en 255 avant J.-C. par les consuls L. Æmilius Paulus et S. Fulvius Nobilior. Ils se sont appuyés sur un texte incorrect de Yarron. La leçon des meilleurs manuscrits est la suivante ( D . L I. , 6, 4) : Mendies ab eo quod médius dies ; D antiqui, non R in hoc dicebant, ut Præneste incisum in solario vidi. [Solarium diclum id, in quo horæ in sole inspiciebantur] quod Cornélius in basilica Æmilia et Fulvia inumbravit. Dans plusieurs éditions, la phrase
provient peut-être de la forme même du temple chrétien qui fut élevé sur cet emplacement. On peut croire , toutefois , que les chrétiens se servirent des fondations anciennes et que leur basilique reproduisit la forme d’une basilique romaine (1).
b) Des deux autres édifices, celui de l’E. est le mieux conservé; il a été souvent étudié par les archéologues. Il fut construit au premier siècle avant notre ère , peut-être par Sylla , lors de l’agrandissement du temple. On en voit des restes sur la place , dans la cantine , la cuisine et le cellier du séminaire. Malgré les graves dégâts qui ont été faits aux constructions, on peut se faire une idée de la décoration générale. Ce bâtiment avait 25 mètres de long sur 13 de large ; le mur méridional existe encore en partie et se voit sur la grande place, à l’E. de la cathédrale. Le front était orné de quatre demi-colonnes d’ordre corinthien , dont les chapiteaux sont encore en place ; ils sont d’une pureté de style remarquable. Ces demi-colonnes et les arcades étaient construites de masses de tuf; les chapiteaux et les bases , ainsi que tous les ornements intérieurs , sont fabriqués avec le calcaire de la montagne ; le reste de la construction est formé de petits polygones irréguliers , c’est-à-dire d ’opus incertum.
Dans l’intérieur se trouvaient sept enfoncements déterminés alternativement par des demi-colonnes et des pilastres ; ces grandes niches renfermaient probablement des statues. Devant elles était un très beau podium orné de triglyphes , entre lesquels sont sculptés alternativement des patères et des rosaces (2). Au fond, on voit l’emplacement d’une grande niche rectiligne qui comprenait trois niches plus petites. C’est dans cet édifice que l’on a trouvé la grande mosaïque de style alexandrin conservée au palais de la Cortina.
Quelle était la destination de ce monument ? Les historiens de Palestrina lui donnent ordinairement le nom de delubrum inférieur, par opposition à celui qui était situé au dernier étage du temple. Aucun témoignage ne confirme cette hypothèse.
c) Tous les auteurs qui ont parlé de l’édifice situé à l’O. croient qu’il était construit sur le même plan. Les restaurations indi-
placée ici entre crochets est supprimée : le sens est donc tout à fait changé. Les basiliques Æmilia et Fulvia avaient été élevées à Rome et non à Préneste.
(1) Un texte du Liber Pontificalis (Vie de Léon III) donne le nom de basilique à l'église de Saint-Agapit.
(2) Le dessin des chapiteaux et du podium se trouve dans Canina, L’architettura romana, t. 1, pl. 63.
quent la même disposition. « L’autre édifice , » dit Nibby (1) , « a presque entièrement disparu ; les quelques traces qui en restent , permettent de croire qu’il avait la même forme que l’autre. Toutefois, si la grande niche existait au fond, il n’avait pas de petites niches pour les statues. 11 est probable que le pavé était orné d’une mosaïque semblable à celle de l’autre côté. » Cette supposition s’est- vérifiée. Il y a quelques années , M. Cicerchia a découvert, au fond d’une remise, l’entrée d’une sorte de grotte. A gauche, le mur était formé d ’opus quadratum. A droite se voit le commencement d’une grande arcade dont un côté , situé dans une propriété du cardinal-évêque de Palestrina , n’est pas encore découvert. Une grande partie de cette arcade était fermée par un mur de construction moderne. M. Cicerchia , ayant remarqué , sous la remise même , des fragments d’une mosaïque blanche semblable à celle de la cuisine du séminaire , fit démolir le mur. Il trouva une sorte de grotte , au fond de laquelle ne se voit aucune trace de construction, ni du temps de Sylla, ni des époques précédentes. Le pavé de cette grotte, qui offre à peu près les mêmes dimensions que le cellier du séminaire , est formé d’une grande mosaïque ; une épaisse couche de chaux en certains endroits , les eaux pluviales , pendant tout l’hiver et même au printemps, empêchent de la voir distinctement. On aperçoit une branche d’arbre et plusieurs poissons de dimensions différentes ; mais on n’a trouvé j usqu’à présent aucun indice d’une grande scène semblable à celle de l’autre mosaïque ; il n’y a pas de noms grecs au-dessus des poissons. Comme une partie de cette mosaïque est encore recouverte de chaux et qu’une autre partie est encore cachée par des constructions , on n’en peut bien juger l’importance. Ce doit être aussi une mosaïque de style alexandrin , semblable à celles que l’on conserve au musée Kircher, au musée du Vatican et à la villa Albani. L’absence de toute construction dans cette grotte peut laisser croire que c’était une des parties les plus anciennes du temple ; peut-être même était-ce le sanctuaire primitif de la Fortuna Primigenia, celui où se tiraient les sorts.
Quant à l’area qui s’étendait entre les deux édifices latéraux, l’édifice central et le mur du troisième étage , Nibby en donne une description exacte : « L'area avait 64 mètres de large et 23 de profondeur. Sur les côtés , elle était circonscrite par les murs des
deux bâtiments ; de front , il y avait une suite de colonnes dont trois , bien que mutilées , sont encore à leur place , encastrées dans le mur de la chapelle du cimetière. » Il faut ajouter que devant ces colonnes s’élevait le bâtiment désigné plus haut sous la dénomination de basilique. Au fond de l’area, il y avait un portique , orné du côté extérieur de demi-colonnes , entre lesquelles étaient neuf fenêtres d’un très beau style ; deux de ces fenêtres sont encore entières ; trois autres ne subsistent plus qu’à moitié (1) ; on les voit dans la cour du séminaire. Le pavé de cette area était formé de dalles rectangulaires en travertin et entouré d’une bande de mosaïque blanche.
A l’O. de la grotte décrite plus haut , dans la direction de la porte San-Martino et à l’E. du séminaire , se voient des restes de murs polyédriques ou cyclopéens ; ils sont dirigés perpendiculairement à l’enceinte. A l’O. , on ne voit qu’un seul fragment ; à l’E. , dans un jardin contigu aux bâtiments du séminaire, il y en a trois disposés parallèlement et formant des terrasses larges seulement de 3 ou 4 mètres. On ne peut les ranger dans la même catégorie que les murs cyclopéens de l’enceinte ; on ne peut supposer non plus que ç’aient été des murs destinés à séparer les différentes parties de la cité et à former plusieurs villes distinctes. Il semble vraisemblable que toutes les constructions cyclopéennes que l’on trouve à Préneste , à l’exception du mur d’enceinte , sont des substructions. De quelle époque datent-elles? Il est impossible de le préciser : peut-être sont-elles d’une époque assez récente. Les ruines que nous voyons aujourd’hui peuvent ne pas remonter à une époque aussi reculée que l’enceinte ellemême (2).
IV. Des escaliers conduisaient à l’étage du Borgo (troisième étage) . Le mur qui longeait un de ces escaliers se voit encore derrière les bâtiments du séminaire. Il est composé d ’opus incertum. Le troisième étage était le plus étroit de tous. Il correspondait en partie à la rue moderne du Borgo ; du côté de l’E. il s’étendait jusqu’au mur d’enceinte, où se voit encore la porte antique, aujourd’hui fermée, près de la Portella.
V. Il ne reste des escaliers qui menaient de l’étage du Borgo ou
(1) On peut consulter une étude des fenêtres du Portique faite par M. Guénepin (à la Bibliothèque de l'Ecole des beaux-arts. Etudes et calques, etc., t. 13, 1840).
(2) On peut voir sur le plan les différents restes de constructions cyclopéennes ; quelques-uns correspondent à l'étage du Borgo, l'autre au quatrième étage.
du milieu à l’étage des grottes , que des substructions. Les murs sont de construction cyclopéenne , ou opus quadratum (1). La plus grande partie du mur est faite en opus incertum.
L’étage des grottes était supporté par un mur appartenant à ce dernier genre de construction. On y voit trois grandes arcades, dont celle du milieu surpasse en dimension les deux autres ; celle-ci, qui est dans l’axe de la basilique et de l’hémicycle, et celle del’E. sont bien reconnaissables. Nibby a pu pénétrer dans la seconde qu’il nomme « grotte Petrelli, » du nom de la famille à qui elle appartenait ; il en donne une description détaillée : « Elle est ornée à l’intérieur de quatre colonnes de calcaire d’ordre corinthien et de caissons carrés qui conservent encore en cinq endroits la trace de caissons de bronze (2). » Cet auteur suppose que ces grottes servaient de lieu de repos à ceux qui venaient consulter les sorts et il croit que l’arcade du milieu était le lieu religieusement fermé où se conservaient les sorts découverts par Numerius Suffucius (3). Entre cet endroit et les deux grottes, entre les grottes et les extrémités du temple était construite une série d’arcades dont on voit encore des traces dans les jardins ou au fond des maisons qui donnent sur les rues avoisinant le Borgo.
A cet étage appartenaient sans doute les fragments en opus incertum que l’on voit en face de l’église appelée la Madonna del Carminé et dans le vicolo San-Biagio. Ce dernier fragment est très important; il indique que le temple s’étendait beaucoup plus du côté de l’O. que du côté de l’E. et que, si l’on peut parfaitement déterminer l’emplacement des constructions centrales, on ne peut peut-être pas trouver une symétrie aussi grande pour les constructions latéràles.
VI. Le cinquième étage peut s’appeler l’étage de la Cortina ou de l’hémicycle. Avant d’y arriver , des escaliers conduisaient à une sorte de colonnade bien marquée sur le plan anonyme du Vatican ; la rue moderne qui passe en cet endroit en a tiré le nom de via del Colonnaro ; les angles de cette construction se voient encore et sont indiqués sur le plan.
Devant l’hémicycle s’étendait une place rectangulaire : il n’exis-
(1) Voir le plan. Nibby a remarqué au milieu des deux rampes les restes d’un petit édicule qui faisait saillie : je ne l’ai pas vu.
(2) Je n’ai pu y pénétrer, aussi emprunté-je la description de Nibby, p. 508, sans pouvoir juger de son exactitude.
(3) Cic., De divin., 2, 41.
tait probablement aucune construction du côté méridional d’où l’on avait la vue si pittoresque de la mer , de Rome , des monts Albains et des montagnes des Yolsques. Quelques restaurations placent sur les côtés les deux basiliques Æmilia et Fulvia dont il a été question plus haut. Toutefois la présence d’un mur ancien sous une maison de la via délia Cortina, située à l’O. de l’hémicycle, du côté du couvent de San-Francesco , autorise à croire que Yarea était fermée par de grands édifices du côté de l’O. et bien probablement aussi du côté de l’E.
Quant à l’hémicycle, il est compris aujourd’hui dans l’emplacement occupé par le palais Barberini. Une partie de l’escalier qui conduisait au portique existe encore. Celui-ci était formé de colonnes probablement d’ordre corinthien ; quelques bases sont restées debout , ainsi que le mur revêtu de marbre sur lequel elles reposaient (1). Des deux côtés de l’hémicycle se trouvent deux grandes arcades ornées de colonnes corinthiennes et surmontées de l’inscription mentionnée plus haut.
VII. C’est au-dessus du palais Barberini que s’élevait le temple rond dont il est parlé dans le document du quatorzième siècle cité par Petrini ; nous n’avons aucune preuve qui permette de l’affirmer positivement. Mais il est impossible qu’il ait été situé ailleurs ; au milieu de Yarea du sixième étage il ne se fût pas assez détaché du reste des constructions. D’après le document du quatorzième siècle, ce temple ressemblait au Panthéon de Rome. Une construction de ce genre eût été très lourde , placée au-dessus d’un portique ; on croirait plus volontiers que c’était un temple rond semblable au temple de Vesta à Rome et au temple de la Sibylle à Tivoli. Suarès, qui ne connaissait pas le document du quatorzième siècle, a supprimé cet étage dans sa restauration. L’auteur anonyme du plan du Vatican l’avait cependant déjà dessiné (2).
En résumé , si l’on veut établir la chronologie des différentes parties du temple de la Fortune à Préneste , on remarque :
1° Qu’il existe, à tous les étages , des fragments plus ou moins considérables de constructions en opus incertum ; la restauration
(t) Nibby, loc. cit. , p. 510, s'est gravement trompé en affirmant qu'il ne restait de l’ancien portique demi-circulaire que l'emplacement (2) Il ne semble pas que Suarès ait eu connaissance de ce plan ; il n’en a fait du moins aucun usage.
du premier siècle avant notre ère a donc eu lieu pour presque toutes les parties du temple ;
2° Que l’on ne trouve de constructions faites d’après le système polygonal irrégulier ou le système rectangulaire qu’aux premier, second , troisième et quatrième étages ;
3° Que les deux derniers étages ne sont construits qu’en opus incertum ;
4° Que les constructions en briques de l’époque impériale ne se rencontrent qu’autour de Y area inférieure.
On est donc amené aux conclusions suivantes :
1° L’emplacement du temple primitif était moins considérable que celui qu’il occupa plus tard ; il s’étendait seulement entre le premier et le quatrième étage inclusivement.
2° Vers l’époque de Sylla on restaura et on embellit le temple primitif; on construisit les bâtiments de l’étage du Corso, la Basilique , la salle oblongue occupée par le cellier du séminaire et peut-être aussi quelque bâtiment qui enfermait la grotte découverte par M. Cicerchia. On éleva enfin tout l’étage de la Cortina et le temple rond qui surmontait l’édifice entier.
3° Au commencement de l’Empire, on construisit les réservoirs qui se trouvent de chaque côté de Y area inférieure du temple , ainsi que la fontaine qui est au S. de la via degli Arcioni.
Vu de loin , ce temple qui couvrait une immense superficie , devait avoir un aspect imposant. On l’apercevait , pour ainsi dire , de toutes les parties du Latium , de Rome , de toutes les villes établies sur le versant septentrional des monts Albains , de la mer pour qui arrivait dans la direction de Porto-d’Anzio , des villes situées sur les montagnes des Volsques , d’Artena et de Signium.
Quant à la décoration générale, on peut en juger d’après le^ ruines. L’ordre employé dans la restauration qui eut lieu vers l’époque de Sylla fut l’ordre corinthien ; mais c’est un ordre corinthien qui ne se peut confondre avec celui de l’époque de l’Empire, du Panthéon par exemple. 11 est d’une pureté et d’une élégance extrême ; les proportions en sont très agréables à la vue. Ce doit probablement être l’œuvre de quelque artiste grec. Il est intéressant du reste de remarquer la ressemblance qui existe entre les chapiteaux du temple de la Fortune et ceux du temple de Castor et de Pollux à Cora , du temple dit de la Sibylle à Tibur et de plusieurs temples et édifices de Pompéi. Or la ville de Pompéi fut colonisée par Sylla dont elle prit le nom ( colonia Veneria Cornelia ) . A Cora , où se trouvent de nombreux fragments en opus incertum , des constructions furent élevées vers cette époque , probablement
après la fin des guerres civiles. Il suffit de rappeler l’inscription qui se trouve encore sur le fronton du temple d’Hercule et dont les caractères, d’après M. Mommsen, appartiennent bien à l’époque de Sylla (1). Le temple de Castor semble avoir été construit vers la même époque. Quant au temple dit de la Sibylle à Tivoli, l’inscription qui s’y trouve gravée ne donne aucun renseignement certain, mais on le considère généralement comme contemporain des constructions en opus incertum du temple de la Fortune. Tous ces monuments appartiennent à la même période de l’art gréco-romain. Les colonnades, les immenses portiques du temple de la Fortune étaient ornés de statues ; on n’en possède plus aujourd’hui qu’un bien petit nombre; quelques-unes sont dans le jardin du palais Barberini , les autres au palais de la Cortina ; d’autres , presque entièrement mutilées , sont placées en guise de bornes au coin des routes. On en a découvert une, il y a quelques années, en faisant des fouilles pour la fondation d’une maison , mais elle n’avait aucune importance; elle représentait une femme drapée semblable à celles que l’on voit encore au palais de la Cortina. En général , ces statues ne paraissent pas être d’un travail très fini et on en comprend la raison ; elles étaient surtout destinées à être vues de loin , comme les statues qui ornent la façade de Saint-Jean-de-Lateran ou de Saint-Pierre. On voit enfin dans le jardin du cardinal-évêque de Palestrina un très bel autel en marbre blanc qui était peut-être placé dans le bâtiment le plus important du temple, dans le delubrum. Il ne porte aucune inscription; sur l’un des côtés, se trouve un trou circulaire destiné sans doute à laisser couler le sang des victimes (2) .
(2) Cet autel , placé en plein air, au milieu d’un jardin , se détériore tous les jours; c’est pourtant un monument important qui pourrait bien trouver place dans quelque musée. Il était situé , au milieu du siècle dernier , derrière la cathédrale.