Cf. Suétone, Reliquix, éd. Rffscli., page 91, sqq
rayer de l'ouvrage de Suétone les noms de ces écrivains et les quelques lignes qui les accompagnent '.
Ainsi donc l'histoire littéraire n'a existé à Rome qu'à l'état d'esquisse, elle a toujours affecté un caractère pédagogique et didactique : le genre biographique, sous ses deux formes, la monographie et le recueil encyclopédique, paraît avoir été cultivé surtout par des écrivains qui visaient à l'utile : il a servi à glorifier, justement ou non, les hommes politiques, il n'a que bien peu souvent été employé à conserver le souvenir des écrivains et non pas de tous.
Les considérations qui précèdent expliquent suffisamment le silence de l'antiquité sur Quinte Gurce, il n'est plus besoin que d'en préciser les conséquences.
Quinte Gurce était historien, non pas peut-être des plus célèbres, et il avait écrit la vie d'un conquérant étranger; il n'avait donc aucun titre pour qu'un grammairien lui consacrât une de ces notices scolaires dont nous avons parlé, ou pour qu'un biographe lui fit, dans un recueil, une place à côté des illustrations romaines.
Si nous ne devons pas nous étonner de ne pas trouver son nom dans les monographies elles encyclopédies biographiques, nous ne devrons pas nous étonner davantage de ne voir jamais cités ni Quinte Gurce ni son œuvre. Ce silence s'explique très facilement.
Les contemporains de Quinte Gurce qui auraient eu occasion de le nommer se sont abstenus de le faire, par une espèce
1. A. Graefenhan, Geschichte der klassischer Philologie im Alterthum, Bonn, Kônig, 1843-1844, t. IV, page 4o0. — Id., L. l., page 369, constate qu'on n'a de commentaire que pour le seul Salluste. On peut rappeler aussi, sans attacher autrement d'importance à ce fait, que l'on ne connaît à Rome aucun buste authentique d'historien romain ; du moins .\mpère l'affirme. Cf. l'Histoire romaine à Rome, Paris, Lévy, t. III, page oïl. Les historiens et les philosophes ont été laissés de côté par les biographes probablement parce qu'ils n'étaient pas, comme nous dirions, portés au programme des classes : les poètes, les orateurs et les grammairiens avaient seuls ce privilège. Cf. A. Wittich, De yrammatislarum et (jrammaticorum upud Jiomanos scholis. Eisenach, 1844.
AUTUENTICITÉ DE l'hISTOIRE d'aLEXANDRE 15
de réserve ou de parti pris dont les exemples ne manquent pas ^ dans l'histoire de la littérature ancienne.
Ceux qui ont vécu après lui n'ont pas manqué de raisons pour l'oublier.
Les historiens qui s'occupaient d'Alexandre avaient sous la main non seulement les sources où avait puisé notre auteur, mais encore des écrivains grecs qu'ils lui préféraient peutêtre à juste litre. Les grammairiens ne le citaient pas, préférant emprunter leurs exemples à des auteurs de plus de notoriété. Parmi les littérateurs, les uns se servaient de l'histoire de Quinte Gurce , sans en nommer l'auteur, ce qu'ils faisaient souvent, ne s'astreignant pas, comme nous, à une rigueur scientifique ^; les autres ne la lisaient pas. Ils agissaient envers Quinte Curce comme envers Cornélius Népos : savaient-ils le grec, ils lisaient Diodore, Arrien ou Plutarque: l'ignoraient-ils, ils avaient recours à Trogue-Pompée, à Justin, dont l'abrégé a eu une si fâcheuse influence, à Y Itinéraire d'Alexandre.
Faut-il après cela examiner une question particulière que l'on s'est posée souvent? Faut-il s'étonner avec Rollin ^, ou s'indigner avec Bruno, Scioppius, Pitiscus ^ de ce que Quintilien n'a pas compris Quinte Curce dans son énumération des historiens romains? Ce serait, semble-t-il, une question oiseuse. Quintilien y a d'ailleurs répondu par avance. Comme les auteurs d'encyclopédies, et même plus qu'eux, il faisait un choix ; il le
1. Cf. CicÉRON, Brutus, LXI, 231; Ovide, Tristes, II, 467: Velleics Pater- CULUS, II, 36; Tacite, Dialogues des orateurs, 26; Qui.milie.n, de Institutione oratoria, X, i, 38. Les écrivains grecs gardaient la même réserve. Cf. Quintilien, de Institutione oratoria, X, i, 54.
2. Il n'est pas rare que les écrivains anciens utilisent l'ouvrage d'un de leurs contemporains ou de leurs prédécesseurs sans le nommer. Le cas de Lucrèce est des plus curieux en ce genre : Gicéron, Virgile, Horace l'ont imité de très près sans le citer jamais. — Cf. C. Martha, Le poème de Lucrèce, Paris, Hachette, p. 3.31, 3« éd.; Macrobe, Saturnales, YI, 2; Aulu-Gelle, I, 21; Con.nington, éd. de Virgile, t. III, Index; Weingartner, de Horatio Lucretii imitatore, Halle, 1874, etc. — Les anciens ne citent en général leurs sources que quand elles se contredisent ; Plutarque offre de fréquents exemples de ce fait, cf. Tifjcrius Gracchus, 4, 8, 21. Ils se servent ordinairement des termes vagues multi, plerique, plurimi {<iï. page 110); Capitolin dit : 'i imperitus latinus scriptor ».
3. Rollin, Histoire ancienne, Vve Estienne, Paris, 1726, t. VI, Avantpropos, pages 3, 6.
4. S. Pitiscus, édit. de Quinte Gurce^ La Haye, P. Van Thol, 1708 ; Préface, i.
dit à plusieurs reprises *, précisément eu parlant des historiens ^ Il a omis Quinte Curce pour la même raison qu'il a omis Cornélius Népos, Velleius Paterculus, Valère-Maxime, Trogue-Pompée et bien d'autres.
Ce silence serait-il inexplicable , qu'il ne prouverait rien. Quinte Curce n'est malheureusement pas le seul sur lequel lantiquité tout entière soit muette ou à peu près. Si, pour prouver qu'un ouvrage est apocryphe, il suffisait de démontrer qu'il n'a jamais été cité, ce n'est pas Quinte Curce seulement qu'il faudrait rayer de la liste des écrivains anciens, mais encore Manilius, Florus ^, Ampélius, Julius Obsequens, pour ne pas emprunter d'exemples à la littérature grecque et pour ne citer que quelques noms *.
Enfin cet argument, tiré du silence de l'antiquité, paraîtra encore plus faible, si l'on veut bien se rappeler que beaucoup d'ouvrages, où nous eussions pu trouver des renseignements, sont perdus sans retour, et si l'on songe qu'il s'en est fallu de bien peu que Gratins Faliscus % Velleius Paterculus ^, Phèdre % Valerius Flaccus *, etc., aient été rangés au nombre des écrivains qui n'ont jamais existé.
On ne lui accordera même pas cette ombre de valeur que la discussion précédente pourrait lui avoir laissée, si l'on admet avec beaucoup de critiques ^ que l'historien Q. Curtius et le rhé-
1. QciMiLiEN, Op. L, X, I, 104 : « siinl et alii scriptores boni, sed nos gênera degustamus, non bibliothecas exculimus. n
2. Oui.NTiLiEN, de Institutione oratoria, X, i, 94 : « sunt clari hodieque et qui olim nominabuntiir. »
3. Qui n'est pas cité avant Malalas, XpovoypaçJa, YIII, 211, 2.
4. Si nous voulions emprunter des exemples à la littérature grecque, nous en aurions de célèbres à citer, ne serait-ce que la Géographie de Strabon, sur laquelle toute l'antiquité a gardé le silence. Cf. É. Egger, Examen critique des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste, Paris, 4844, page 96. »