Quinte Curce, X, v, 15, sqq
8. Cf. JuniEN DE L.\^ Gr.wière, Les campagnes d'Alexandre, Paris, Pion, 1883, t. III, page 333.
u tombant s'offrait aux regards, et les soldats, les oreilles assour- « dies, le cœur glacé d'effroi, n'osaient ni avancer ni s'arrêter. « Un instant après, des torrents de pluie mêlée de grêle inondè- « rent la terre; ils s'en garantirent d'abord, à couvert qu'ils « étaient sous leurs armes; mais bientôt leurs mains glissantes « et engourdies devinrent hors d'état de les tenir; ils ne savaient « même plus dans quelle direction se tourner, trouvant de chaque « côté la tempête plus violente à mesure qu'ils s'efforçaient de f< l'éviter.
« Alors on les vit rompre leurs rangs et se répandre en dé- « sordre dans toute la forêt; plusieurs, abattus par la crainte « plus que par la fatigue, se couchaient sur la terre, quoique « l'excès du froid eût transformé la pluie en une couche de « glace. D'autres s'appuyaient contre des troncs d'arbres : ce fut « là le soutien et l'abri du plus grand nombre. Ils n'ignoraient « pas qu'ils ne faisaient que choisir une place pour y mourir, « et que, dans leur immobilité, la chaleur vitale allait les aban- <( donner; mais l'inaction plaisait à leurs corps épuisés de lassi- « tude et une mort certaine ne les effrayait point, pourvu qu'ils « se reposassent; car le fïéau qui les frappait n'était pas seule- « ment terrible, il était opiniâtre, et la lumière, cette consola- « lion naturelle de l'homme, déjà voilée par une tempête aussi « sombre que la nuit, achevait de disparaître dans l'ombre de la « forêt. »
Les tableaux de bataille sont inférieurs, le plan en est confusément tracé et les épisodes font le plus souvent tort à l'action principale '. Les escarmouches sont seules décrites avec beaucoup de vivacité et de netteté; le récit de l'échec d'Alexandre au passage des Pyles Susiennes ' est un modèle.
Quinte Gurce prend sa revanche, quand il est soutenu par le sentiment de la nature qui a si heureusement inspiré ses contemporains et dont on a pu reconnaître l'influence dans le récit de la marche sur Gazaba.
L'aptitude particulière ({u'il a de voir et de rendre visible le côté pittoresque, le détail précis, se manifeste surtout dans ces tableaux qui rappellent ceux de nos paysagistes ou de nos pein-
1. Quinte Curce, VIII, iv,. 2, sqq. Cf. la mai'che dans le désert, IV, vu, 7, et en Sogdiane, VU, v, 2.
2, Quinte Gl'rce,Y, m, 18.
très de scènes militaires. Il nous fait voir les chemins coupés par des ravins qu'ont creusés les torrents ' ou fermés par des arbres dont les rameaux entrelacés forment une haie naturelle et impénétrable -; la poussière soulevée par le galop furieux des chevaux * ; la fumée qui, seule au milieu du brouillard, trahit la présence des habitations *. Il note soigneusement les alternatives de lumière et d'ombre, les brouillards qui dérobent la vue de l'armée, le rayon de soleil qui les dissipe ^; il arrête notre attention, avant la bataille, sur les chevaux et sur les cavaliers dont les armes étincellent aux feux du soleil ; il nous fait entendre le frémissement des soldats, le hennissement des chevaux^. Il n'oublie pas le cadre du combat. « Le pays — dit-il à propos d'Arec bêles — était fait pour qu'une armée s'y déployât facilement; « c'était une plaine vaste et bonne pour la cavalerie; pas un « arbrisseau, pas un buisson n'y embarrassent le sol ; la vue y « est libre et immense. Darius voulut encore que l'on rasât les « moindres hauteurs qui pourraient s'y rencontrer, et que la « surface en fût nivelée dans toute son étendue '^. »
Il se plaît surtout à peindre les paysages qu'égayé le cours
1. QnNTE CuRCE, IIF, IV, 12; Y, iv, 23; VI, iv, 20. Il est à remarquer que, suivant Plixe [Histoire naturelle, XXXV, 8, 9 , les premiers peintres paysagistes sont contemporains d'Auguste et de Virgile. — Quelques-uns de ces épisodes sont traités avec beaucoup d'art. Le tableau de la déroute des Perses après la bataille d'Arbèles (IV, xvi, 10, sqq.) est fort pittoresque; on ne peut guère y critiquer que quelques détails un peu trop fortement soulignés.
2. QuiN'TE CuRCE, Y, IV, 24, sqq. Le passage est curieux et mérite d'être cité en entier : « A l'endroit où la pente de la montagne s'abaisse insen- « siblement, un ravin profond, que des torrents avaient creusé en y amas- « sant leurs eaux, coupait le chemin. Avec cela les branches des arbres, « entrelacées les unes dans les autres, et serrées étroitement, formaient « comme une haie sans fin. Un vif désespoir saisit alors les cœurs des « soldats qui pouvaient à peine se défendre de verser des larmes. L'obscu- « rite surtout les épouvantait; la lumière intermittente des étoiles leur « était dérobée par la masse épaisse du feuillage; ils n'entendaient même « plus: le vent ébranlait les forêts, et les branches, en s'entrcchoquant, (i faisaient plus de bruit que son souffle n'avait de violence. Enfin le jour « si attendu vint diminuer les objets que la nuit avait rendus plus ef- « frayants : la fondrière pouvait être tournée par un léger circuit, et « chacun désormais pouvait marcher sans guide. »