AUTHENTICIT1-: DE L HISTOIRE D ALEXANDRE
l'anliquité romaine? Certains savants des siècles derniers l'ont pensé, ils ont en conséquence déclaré que sous le nom de Quinte Curce se cachait un faussaire, que VHlstoire d'Alexandre était une œuvre apocryphe.
J. Bodin ' affirme catégoriquement que notre écrivain vivait en 1480. Crollius ' n'est pas aussi précis; il admet cependant que V H istoire d' Alexandre^ attribuée à Quinte Curce, est une production du xv^ siècle, et il croit avec Fleyschbein ^ que le texte de cette histoire est un simple remaniement en prose de VAlexari' dreis de Gautier de Châtillon. Gui-Patin *, Vigneul-Marville ^, Rapin ^ sont beaucoup plus réservés ; ils rapportent — sans paraître y croire beaucoup, Vigneul-Marville surtout — une opinion professée de leur temps, et suivant laquelle un savant italien aurait déguisé sa personnalité sous le nom romain de
1. J. BoDiNi advocati Methodus ad facilem hisloriarum cofinilioncm. Paris, 1366, p. 452 : « Quintus Curlius de rébus gestis Alexandri magni libri VIII qui restant de X; » et en marge : « claruit 1480 ».
2. L. Crollius, Allocutio ad J . Wilhelmum comitem Pahitinian de bihliotheca Ileidelbergensibus donata. Funck [De immin. ling. lat. senect., Marbourg, 1736, p. oOo) cite en ces termes l'opinion de Crollius : « J.-L. Crollio auctore, in bibliotheca Palatina servabatur historia Alexandri magni heroico carminé conscripta, ex qua, post renatas litteras, vir quidam, purioris latinitatis studiosissimus, stilo soluto eamdem historiam sub nomine Quinti Curti adornasse dicitur, »
3. Disputationeni circularem de Quinto Ciirtio slb PRi;siDio Dan. Glil. MoLLERi... defendere annitetiir N. F. Fleyschbein. Alldorf, 1683, p. 6 : ■• L'nde etiam sequi ultro quilibet animadvertit, Gualterum Belgam in Alexaudreide sua non tam voces Curtianas in versum redegisse, quam Curtium versus ex isto auctore desumtos historiée suse, soluto sub orationis scliemate, inseruisse. » Nous avons cité en entier le titre de cette dissertation, car c'est peut-être à Fleyschbein et non à Moller qu'il faut, contrairement à l'opinion courante, attribuer la paternité de cette opinion contestable; nous n'avons pu d'ailleurs nous procurer la dissertation de Moller, qui, suivant Meusel {Bibliotheca historica, Leipzig, 1789, t. IV, page 183, l'^ partie), aurait paru à Altdorf en 1687, ni celle qui, d'après Vallauri (édition de Quinte Curce, Rome, Paravia, 1882, page 7), aurait été publiée à Nuremberg en 1726.
4. Gui-Patin, éd. de G.-H. Réveillé. Paris, 3 vol. in-8o, 1846. Let. 212, à Ch. Spon (17 septembre 1649), t. I, pages 477-478. Let. 384, à Falconnet (lo septembre 1630), t. II, pages 538-359. « Que le livre n'était qu'un « roma'n, que ie latin véritablement en était beau, mais qu'il avait de « grandes fautes de géographie; que l'auteur de ce livre était un savant (i italien, qui le fit il y a environ trois cents ans; que nul ancien n'avait « cité Quinte Curce, et que c'était un nom supposé. »
5. De Vigneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature, Paris, 1723, t. II, page 332.
6. Rapin, Réflexions sur l'histoire, Paris, Muguet, 1684, page 233.
4 QUESTIONS rRÉLIMINAIRES SUR QUINTE CURCE ET SON OEUVRE
Quintus Curtius. Ni les uns ni les autres ne disent d'ailleurs quel est le vrai nom de ce savant, ni à quelle époque il vivait; ils défendent en outre assez mal leur thèse.
Les arguments sur lesquels ils s'appuient peuvent se ramener à ceci : Quinte Curce a commis en géographie des erreurs monstrueuses qu'un ancien n'aurait pu commettre; de plus, ni son nom ni le titre de son histoire ne se trouvent dans aucun des ouvrages anciens qui nous restent ; il ne doit donc pas être compté parmi les écrivains de l'antiquité classique ; d'autre part, le nom de Quinte Curce apparaissant au xv siècle pour la première fois, le faussaire qui se cache sous ce pseudonyme a vécu à cette époque.
La faiblesse de cette argumentation éclate à tous les yeux, et l'opinion de ces critiques peu sévères n'obtient plus guère de crédit aujourd'hui. Pour ne pas les croire, il suffît en effet de se rappeler que maint ouvrage ancien abonde en erreurs géographiques ' et n'a pas cependant été pour cela considéré comme apocryphe; que l'histoire de Q. Curce nous a été transmise par de nombreux manuscrits dont quelques-uns datent du ix*^ siècle ^ ; que son influence peut se constater dans les œuvres les plus anciennes ^
Sans doute il reste encore ce fait que ni son nom ni son histoire ne semblent être expressément cités par les écrivains antérieurs à Loup de Ferrières*, mais ce fait — accidentel peut-être — ne saurait avoir l'importance qu'on lui reconnaît, il perdra encore de sa force et s'expliquera très facilement si l'on veut bien voir avec nous ce qu'étaient à Rome l'histoire littéraire et le genre biographique.