Pétrone, Salyricon
246 CARACTÈRES DU TALENT DE QUINTE CUfiCE
« qui êtes depuis longtemps retranchés du nombre des vivants, a cherchons un pays où nous puissions ensevelir ces membres « mutilés, où l'exil cache à jamais nos horribles cicatrices.
« Ah! certes, notre retour sera bien agréable pour nos femmes « que nous avons épousées jeunes encore! Nos enfants, brillants « de jeunesse et de prospérité, s'empresseront de nous recon- « naître! Nos frères reconnaîtront leurs frères dans ces hommes « usés par les cachots ! Et, qu'importe d'ailleurs ! Combien d'entre « nous sont capables de parcourir tant de contrées? Loin de « l'Europe, relégués au fond de l'Orient, vieux, faibles, mutilés, « suppoi'terons-nous ce qui a fatigué des soldats victorieux? « et ces femmes que la fatale nécessité nous a données comme «compagnes; ces enfants encore en bas âge, faudra-t-il les « traîner avec nous ou les laisser ici? Mais, si nous arrivons avec « eux, personne ne voudra nous reconnaître ; abandonnerons- « nous donc ces chers gages de notre amour, alors que nous « ne sommes pas sûrs de trouver ceux que nous irions cher- « cher? Non, il faut nous cacher parmi ceux qui ne nous ont « connus que malheureux ^ »
C'est bien là l'éloquence de l'école, et le discours d'Euctémon achève de nous éclairer; si le talent de l'orateur consiste à savoir développer une idée, à manier les passions, Quinte Curce est à coup sur un orateur, on en a vu assez de preuves; si le talent du rhéteur se borne à accumuler des lieux communs, à se contenter des arguments généraux, à exagérer l'expression des sentiments de toute nature, à suppléer à l'insuffisance du fond par la richesse de la forme. Quinte Curce est aussi un rhéteur. Disons mieux, il est orateur comme on pouvait l'être à son époque. L'orateur vrai et le rhéteur se livrent en lui une lutte ince^^sante, avec des succès divers; toutefois le rhéteur l'emporte, serable-t-il, et Quinte Curce est plus orateur que peintre, plus rhéteur qu'orateur.