Dion Cassius, LX
l"j. Dion Cassius, LX, 3.
Ce n'était pas un mince mérite; aussi ne passa-t-il pas inaperçu; les cruautés folles du règne précédent donnaient, par contraste, du prix aux actes les plus insignifiants et rendaient les bienfaits plus sensibles. Le panégyrique de Quinte Curce pourrait donc passer même pour l'expression du sentiment général; en tout cas, il ne peut servir d'argument pour infirmer le raisonnement que nous avons établi, ni rendre invraisemblable la date que nous avons fixée.
Nous allons plus loin : ce panégyrique, par la nature des éloges qu'il contient, par la place qu'il occupe dans VHistoire d'Alexandre^ nous offre le moyen d'arriver à une solution plus approchée, de donner une date plus précise.
Quinte Curce loue surtout Claude d'avoir sauvé Rome et l'empire, il insère sa louange au milieu du récit de troubles amenés par la mort d'un prince sans héritiers. Un éloge de ce genre, et placé dans un tel endroit, s'explique tout naturellement s'il a été écrit à la suite d'une de ces heures d'affolement auxquelles les peuples sont sujets. A ce moment-là, il se présente de lui-même à l'esprit de tout courtisan, et il est sûr d'être le bienvenu du maître auquel il s'adresse. Plus tard, le souvenir du péril effacé, un pareil thème de panégyrique n'est plus suggéré par rien au panégyriste; il serait d'ailleurs assez mal accueilli. Un empereur n'at-il donc pas d'autres mérites que celui d'avoir été un jour un homme providentiel? Quinte Curce ne pouvait-il pas louer la douceur de Claude, sa clémence, son attachement à ses amis, son activité infatigable, son éloquence, ses talents militaires? Certes, il le pouvait, Sénèque l'a bien prouvé '; et la vie d'Alexandre fournissait à son historien assez d'occasions de glisser ces formules laudatives. Si cependant il n'en a saisi aucune, s'il a volontairement attendu jusqu'au récit de la mort d'Alexandre, et si alors même il s'est borné à louer le rôle providentiel de Claude, c'est que cet éloge était le seul à faire au moment où il écrivait, le seul qui eût chance d'être goûté, c'est qu'il écrivait au début du règne de Claude.
L'exactitude de ce raisonnement et de la conclusion qui en est la conséquence apparaîtra plus clairement encore, si l'on compare l'éloge de Claude par Quinte Curce à celui que Sénèque fait
i. Sénèque, Consolalio ad Pohjblum, 26, 32, 33.
du même prince. Claude, pour Quinte Curce, est uniquement riiomme providentiel, le sauveur; pour Sénèque, c'est un être supérieur, doué de toutes les perfections. Dans le fragment qui nous a été conservé sous le titre de Consolations à Polybe, toutes les vertus réelles ou imaginaires du frère de Germanicus, tous ses titres, sérieux ou frivoles, à Tadmiration et à l'amour des Romains, sont exposés, développés, commentés sans mesure. C'est un thème que Sénèque reprend sans cesse et sur lequel il brode des variations sans fin '. Il ne néglige qu'un point, celui-là précisément que Quinte Curce a cru seul digne de son attention ^
Ou devine sans peine pourquoi nos deux panégyristes ont fait des choix si différents; ils écrivaient à des époques différentes. Quinte Curce, quand il prit la plume, était encore sous l'impression des événements, sous le coup d'un souvenir tout récent; au contraire, quand Sénèque mêlait l'éloge de l'empereur aux consolations offertes à Polybe, la sensation de terreur et de bien-être produite par la mort de Caligula et l'avènement de Claude s'était évanouie; il n'en restait plus qu'un vague souvenir; or c'est en 43 ou en 44 ^ que Sénèque adressait à Polybe ses consolations intéressées; V Histoire d'Alexandre, nécessairement antérieure à l'une de ces deux dates ^, a donc dû être achevée soit en 42, soit plutôt en 41 ; le peuple est si oublieux et les courtisans sont si prompts à découvrir des mérites au maître nouveau !
J. Sénèque, Op. L, L. l.