II. Quinte Curce et ses homonymes
Les Lypothèses des critiques. — Le Curtius de Suétone; celui de Tacite
et de Pline.
Avoir déterminé d'une manière même approximative l'époque où vécut Quinte Curce, c'est un résultat qui ne satisfait qu'à demi ; en effet, la personnalité de l'écrivain conserve encore " quelque chose d'indécis qui nous fait douter de sa réalité. Le ] seul moyen de donner au personnage de Quinte Curce ce caractère de réalité positive, matérielle, qui lui manque, serait d'arriver à connaître soit sa position sociale, soit quelques-uns deévénements de sa vie.
Dans les cas analogues à celui qui nous occupe, le procédé le plus fréquemment employé est celui qui consiste à chercher dans l'œuvre même de l'écrivain les renseignements qui nou?^ intéressent et que nous n'avons pu découvrir ailleurs. Ce procédé, mis en ceuvre par les critiques modernes avec un art si ingénieux, a donné pour certains écrivains les meilleurs résultats. Les ouvrages de Cicéron et d'Horace, pour ne citer que leexemples les plus célèbres, sont pour les biographes une mine inépuisable. Il n'en pouvait être autrement; Torateur et le poète. volontairement ou involontairement , se mettent toujours en scène, et ils ne parlent de qui que ce soit, ni de quoi que ce soit, sans nous éclairer sur leur personnalité physique ou morale. L'œuvre de Quinte Curce, biographie d'un conquérant grec, ne saurait nous être de la même utilité.
La préface, qui nous aurait peut-être fourni quelques détails. a disparu avec les deux premiers livres, on ne le sait que trop. Quant au reste de l'ouvrage, il ne nous semble offrir aucun renseignement capable de satisfaire notre légitime curiosité.
Tout le monde n'est pas de cet avis, et Fauteur d'une denombreuses brochures dont Quinte Curce a été le sujet, Buttmann ^ a découvert des documents suffisants pour écrire uii' biographie complète. Suivant lui, Quinte Curce était intelligent, de bonnes mœurs -, riche ; il lit la guerre en Asie, visita Tyr, vécut ^
i. BuTTMA>N, Ueber d. Leb. d. Gesch., Op. l. 2. Ph. BiTT-MANN, Op. /., page 78, sqq.
PROBLÈMES BIOGRAPniQUES 47
m bons termes avec Vespasien et Titus, fut le commensal de )omitien et l'ami de Quintilien K Tous ces renseignements si préieux, Buttmann ne peut les avoir trouvés que dans VHistoire VAlexandre :
C'est avoir de tjons yeux que d'y voir tout cela.
Certains commentateurs se sont montrés plus perspicaces enorc -; ils ont découvert que Quinte Gurce était chrétien. L'arument le plus fort qu'ils apportent à l'appui de leur thèse st tiré d'un passage de Tertullien ^ et du texte d'un rescrit npérial ^
Dans ce passage, Tertullien dit que les chrétiens évitaient, en rètant serment à l'empereur, de se servir de la formule per enium, et qu'ils disaient per salutem; or Quinte Curce a rais ans la bouche de Philotas la phrase suivante : « jurare eos per Jexandri salutem volebat ^; » ce qu'il n^aurait pas fait s'il avait té païen.
Pour que cet argument eût quelque valeur, deux conditions iraient nécessaires : il faudrait d'abord que Tertullien constatât ue ce serment per salutem n'était employé que par les chréens, et il ne le dit pas; il faudrait de plus que cette formule 'eût jamais eu cours avant l'apparition du christianisme, et il 'en est rien; deux textes indiscutables constatent d'une manière ositive que cette formule, d'un usage courant entre particuliers ^,
1. Il prétend {Op. L, page 23) que Quintilien fuit allusion à Quinte iirce dans le passage suivant, si souvent — et si inutilement — discuté le hislitulioiie oratoria, X, i, 104) : « Superest adhuc, et ornât œtatis nosœ gloriam, vir sœculorum memoria dignus, qui olim nominabitur, nunc telligitur. » — Ce passage est trop vague pour que l'on puisse en tirer ne conclusion précise; de plus, l'ouvrage de Quintilien ayant été publié .1 plus tôt en 92, il faudrait admettre que Quinte Curce avait vécu 30 ans icore après la publication de son histoire, ce qui est fort invraisemable.
2. F. ScHMiEDER, éd. de Quinte Curce, préface, page vm. Lemaire, éd. de uinte Curce, t. I, préface, page 36, sqq., et l. II, page 73,
3. Tertuluex, Apologétique, 32 : « Sed et juramus sicut non per genium Esarum ita per salutem eorum, quae est augustior omnibus geniis. »
4. Codex Theodosianus, 1. II, tit. ix, Op. t., t. I, page 132. Cf. le Comentaire, page 133 : « Qui uomina noslra placitis inserentes, salutem prinpum confirmationem initarum juraverint esse pactionum »