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II. Questions diverses sur Quinte Curce et les auteurs

dont il s'est servi.

I. Hypothèse d'an recueil antique des historiens d'Alexandre. Hypothèse d'un remaniement de Clitarque. — II. Valeur des sources de Quinte Curce.

De tout ce que nous venons de dire, il ressort, semble-t-il, que Quinte Curce a utilisé des sources fort différentes; mais cette pluralité des sources ne serait-elle pas plus apparente que réelle, et ne serait-il pas possible d'expliquer autrement la présence dans un même ouvrage de documents d'origines si diverses? Plusieurs critiques allemands l'ont pensé.

Partant d'une théorie générale dont Nissen * et Gutschmid '

1. H. Nissen, Kritische Untersuchungen ûber die Quellen der 4 und 5 Dekade des Livius, Berlin, Weidmann, 1863.

2. Philologus, XI, page 149, sur la méthode des historiens latins de l'empire, et Rhein. Mus., XXXVII, page 548, sqq., sur Timagène considéré comme source de Trogue Pompée.

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sont les plus illustres défenseurs, ils admettent a priori que les historiens anciens - les historiens latins surtout - ne faisaient jamais usage de plusieurs sources à la fois. D'après eux, ces historiens se contentaient de transcrire l'ouvrage qu'ils avaient sous les yeux, sans s'inquiéter d'en vérifier les assertions par une comparaison quelconque avec d'autres documents ; ils consentaient tout au plus à échanger parfois leur guide ordinaire contre un autre guide, qu'à son tour ils abandonnaient bientôt, pour reprendre celui qu'ils avaient pour un moment laissé de côté. Ces critiques ont en un mot pris à la lettre l'axiome formulé par Nissen, et, pour eux comme pour lui, « la simple transcription « des sources, avant l'invention de l'imprimerie, a été la méthode « de composition ordinaire. Comparer plusieurs récits phrase « par phrase, et faire ensuite un choix a été, pour des raisons « techniques, une tâche interdite aux historiens de l'antiquité '. »

Cette théorie, vivement attaquée en Allemagne dans ces dernières années *, a été diversement appliquée par les critiques qui se sont occupés des sources de Quinte Gurce.

Ces critiques ^ s'inspirant d'idées émises par Nissen, ont imaginé des expédients de toute sorte pour ne pas être infidèles au principe qu'ils s'étaient imposé. Suivant eux, Quinte Curce a bien écrit d'après Chlarque, mais il a corrigé les erreurs de son guide d'après les sources d'Arrien ou avec l'aide d'un recueil de documents publiés postérieurement à Clitarque; ou encore, Quinte Curce n'a pas eu une connaissance directe de la

l: ^^T^ Zt^^UrC. PE.E«, Zur KriUk .ter Quellen aer^eren Rômischen Geschichte, Halle, 1879, page 8. sqq., et surtout par 0.. Bhocker,

^^3 Plusieurs savants soutiennent d'autre part que l'histoire latine d'Alexandre est tout simplement une traduction ou un remaniemen d une histoire grecque, de celle de Clitarque. Malheureusement ils n expliquent pas 'omment Clitarque a pu, à lui seul, fournir des f -"^^^".^^J»;^;^;^' et ils expliquent bien moins encore comment ce même Clitarque a pu connaître des détails géographiques qui sont dus à des ^c^^^^^^"^. P^^ ,^rieurs, à Mégasthène par exemple. 11 n'y a donc pas heu de s arrêter plus longtemps à discuter cette assertion; elle n'a d'autre valeur Q^e ce le d'une opinion personnelle, dénuée de preuves. Cette opinion est d awleurs fort ancienne. - Pierre Daniel (préface du Bernensis, 451, cf. Appendice, page 31 8) : « Assero Clitarchum... stilo grœco hune librum conscnpsisse atque operaQ.Curtii in latinam linguam subinde fuisse ^rans^aium >»- G. Muller {Script. Rer. Alex., préface) semble être de cet avis, quand il dit : « buD Claudio Clitarchus toga romana donatur. » — C. Raun, Op. t., page 4i, sqq.

LES SOURCES DE QUINTE CURCE

biographie de Clitarque, il a traduit ou remanié l'œuvre d'un historien grec, contemporain d'Auguste, qui, tout en suivant, dans ses grandes lignes, l'ouvrage de Clitarque, avait pu utiliser des documents de date plus récente, pris dans des ouvrages postérieurs à celui de Clitarque *.

Ces explications, que nous avons réduites à leur plus simple expression, sont ingénieuses, et souvent elles sont présentées avec un grand air de vraisemblance; mais, à les examiner de près, elles perdent beaucoup de leur vérité apparente, et parfois même elles sont en contradiction formelle, semble-t-il, avec le principe qu'elles avaient pour but de défendre.

Dire que Quinte Curce a corrigé la tradition de Clitarque avec l'aide des sources d'Arrien, c'est en effet exprimer une idée fausse sous une forme ambiguë; car, de deux choses Tune : ou bien par les « sources d'Arrien » on entend simplement Aristobule et Ptolémée, ou bien on entend aussi les nombreux écrivains de toute époque cités par l'auteur de VAnabase sous les formules vagues que nous avons signalées à plusieurs reprises; dans la première alternative, on commet l'erreur des critiques qui ne tiennent aucun compte des documents empruntés par Quinte Curce aux écrivains postérieurs à Clitarque et, par là même, à Aristobule et à Ptolémée ; dans la seconde alternative, on est infidèle au principe que l'on s'était posé et l'on admet implicitement cette pluralité des sources que l'on voulait combattre.

Prétendre d'autre part que ces passages gênants, ces documents d'origine diverse viennent de ce que notre auteur a utilisé un recueil de documents paru à une époque postérieure à Clitarque, c'est compliquer inutilement la question et remplacer une solution par un problème '.

L'existence de ce recueil ' n'est en effet rien moins qu'établie.

1. C. F. Laudien, Op. L, page 38. — J. G. Droysen, Op. l., t. I, page 749. — A. ScnôNE, Op. L, page 54. — R. Kôhler, Op. L, pages 39, 46. — J. Kaerst, Op. L, page 14. — Tu. Yogel, Op. l., préface, t. I, page 6. — A. Fraskel, Op. L, page 461. Cf. supra ^ page 106.

2. A. SciioNE, qui défend cette opinion, place la date de ce recueil entre 194 et 196 av. J.-Ch. Cf. Op. l.j page 56, et surtout page 42. Cf. J. Kaerst, Loc. l. L'existence de ce recueil a été combattue par A. Sch.efer, Neue Jahfjùcher fur Phil. und Pàd., 1870, t. 101, n» 53, page 442, par Laudien, Op. /., préf., m, et par Rouler, Op. /., page 20.

3. II. Petersdorpf [Eine neue Ilauptquelle,.., Op. /., page 47, note), sans se prononcer affirmativement en faveur de l'existence de ce recueil, cons-

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Non seulement elle n'est attestée par aucun écrivain ancien, — ce qui, à vrai dire, n'est pas un argument décisif, — mais de plus elle est invraisemblaljle et ne permet pas à ceux qui l'ont imaginée d'atteindre le but qu'ils s'étaient proposé.

Dans quelle intention ce recueil aurait-il été composé? quelle aurait été pour les anciens son utilité pratique? c'est ce que Ton ne dit pas et ce que l'on ne peut pas dire. Or, s'il en est ainsi, de quel droit supposer l'existence d'un ouvrage absolument inconnu? Cette hypothèse résout-elle du moins la question si complexe des sources de Quinte Curce? Point du tout. Sans doute , elle nous donne dans une certaine mesure la raison • des ressemblances qu'oiTrent entre eux les récits des historiens d'Alexandre, mais ce n'est pas assez; en bonne logiijue, une hypothèse doit, pour être admise, expliquer seule le fait à cause duquel on l'a imaginée, elle doit de plus expliciuer toutes les circonstances relatives à ce fait; or l'hypothèse de l'existence d'un recueil ne remplit aucune de ces conditions; elle n'explique pas seule les ressemblances que présentent entre eux les historiens d'Alexandre, ces ressemblances pouvant tout aussi naturellement s'expliquer par l'emploi direct des sources; enfin, elle ne rend pas compte des dirPcrences qui séparent nettement les divers récits de ces historiens, c'est peut-être môme par là qu'elle pèche le plus.

Diodore, Quinte Curce, Justin représentent la même tradition, — la chose est admise, — ils doivent donc, sinon raconter toujours les mêmes faits, du moins ne jamais être en désaccord sur la manière de raconter tel ou tel événement. Il n'en est pas ainsi. Ces trois historiens se contredisent en plus d'un point et d'une manière indiscutable '. Dira-t-on pour expliquer ces contradictions que le recueil en question était assez étendu pour

tate que deux des formules vagues employées par Diodore (XVII, 65 : w; |x£v ëv:ot YEYP°'?^'-> ^^^» TcoX)où; auyypaçeî;; (jlt, ToX[jLâv ■yç>ÔL'\)OLi) correspondent à des formules analogues de Quinte Curce (V, ii, 8; X, x, 14, 18). Celle coïncidence curieuse ne prouve rien, sinon que Diodore et Ouinle Curce n'ont pas voulu clioisir entre les opinions contradictoires que leurs sources leur fournissaient.

1. Sur Quinte Curce et Diodore, cf. page 134. Droysen, Op. /., t. 1,. pages 480, 527. — A. Fh.enkel, Op. /., page 407, sqq. — l\. Petehsdohff^ Eine neue IlaupU/uelle, Op. L, page 37, sqq. — R. Kohlek, Op. /., page 48. Sur Justin, cf. H. Kallenberg, Philolofjus, t. XXXVl (1877), page 491, S(iq. — R. Petehsdorff, Op. /., page 32, sqq.

LES SOURCES DE QUINTE CURCE

fournir sur un même événement deux ou plusieurs versions différentes? alors tout est dit, ce n'est plus une discussion, c'est une simple logomachie, et nous ne voyons pas, nous l'avouons, quelle différence il peut y avoir entre un recueil de documents aussi complet et les ouvrages séparés des divers historiens d'Alexandre. Se servir de l'un ou des autres, c'est, à notre avis, faire également usage de sources multiples.

L'existence de ce recueil étant plus que problématique, il serait — semble-t-il — inutile de s'occuper des hypothèses émises sur son auteur; il est cependant nécessaire d'en examiner au moins une qui pourrait avoir quelque chance de s'accréditer.

Strabon avait écrit un ouvrage sur Alexandre, et il l'avait composé sous forme de notes ou de mémoires, si l'on en juge par le mot dont il se sert *. Partant de là et s'appuyant aussi sur certaines ressemblances qu'offrent entre eux, au point de vue géographique, l'histoire de Quinte Curce et le traité de Strabon, on en a conclu * que cet ouvrage historique, d'ailleurs complètement inconnu, était un recueil de documents relatifs à l'histoire d'Alexandre et qu'il avait été la source unique ou peu s'en faut de l'histoire de Quinte Curce. C'est aller bien vite en besogne.

Strabon composa son histoire avant sa géographie; c'est dire qu'il utilisa dans ce dernier ouvrage tous les documents dont il s'était servi pour le premier; c'est dire aussi que, si cette histoire de Strabon a réellement été la source unique où Quinte Curce a puisé, la géographie du même Strabon doit renfermer tous les détails géographiques ou ethnographiques contenus dans l'histoire de Quinte Curce. Or il n'en est pas ainsi; Strabon, pour ne citer que quelques exemples, ne connaît ni Castabidum ', ni Onchx '', ni les perroquets dont Quinte Curce a pris soin de signaler la présence en Inde ^.

L'hypothèse d'un remaniement de Clitarque , utilisé par Quinte Curce, n'est pas plus justifiée. Elle est inutile, car les

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