Quinte Curce, V, vu
« des courtisanes. Les mœurs étrangères avaient en tout pré- « valu; en les adoptant comme préférables à celles de son pays, « il choqua si fort les yeux et les esprits des Macédoniens, que la « plupart de ses amis voyaient en lui un ennemi. En effet, des « hommes fidèles à leur éducation et accoutumés à satisfaire « simplement et à peu de frais les besoins de la nature étaient <( entraînés par son exemple à prendre les vices étrangers, à « s'habituer aux corruptions des nations vaincues. De là . ces « complots fréquents contre sa vie, les mutineries des soldats, la « liberté des conversations où leur ressentiment se donnait un « libre cours; de là aussi sa colère, les soupçons que faisait naître « en lui une crainte sans motif, et d'autres faiblesses semblables « dont nous aurons à parler plus loin ^ »
L'oeuvre de corruption n'est pas encore entièrement accomplie, elle le sera bientôt, et Quinte Gurco, après le récit plus ou moins légendaire de l'arrivée de ïhalestris au camp macédonien, nous peindra Alexandre « donnant ouvertement carrière « à ses passions, faisant succéder l'orgueil et la débauche à la « continence 'et à la modération *. » 11 nous le montrera humiliant ses fidèles sujets sous le vêtement des Perses ^, ne leur laissant même pas le profit de leurs combats héroïques *, et, dans sa marche triomphale à travers laCaramanie, s'efforçant, pris dun accès d'orgueil surhumain, de rivaliser avec Bacchus ^. Le tableau de cette marche triomphale, gâté vers la fin par quelques touches maladroites, est d'un coloris merveilleux, avec des traits d'une vigueur tragique; il symbolise l'influence néfaste du roi sur son peuple, de la débauche sur le caractère. Ces Macédoniens que l'on a vus jusque-là sobres, attachés aux coutumes de leur patrie, ont oublié leurs antiques vertus : « En télé du cortège « allaient les hétœres couronnés de fleurs de diverses cou- « leurs ; ils marchaient au son de la flûte, aux accords de la lyre. a Puis venaient les soldats en débauche, sur des chariots, ornés « suivant les moyens de chacun, et d'où pendaient les plus l'iches « armures. Le roi, avec ses convives, était monté sur un char
QUINTE CURCE MORALISTE
« tout rempli de cratères et de coupes d'or. L'armée s'avança de
« cette manière pendant sept jours, dans une continuelle orgie
« Mais derrière marchait le bourreau, et Aspastès, dont nous par- « lions tout à l'heure, fut condamné à périr. Tant il est vrai que « la cruauté n'a rien d'incompatible avec la débauche, et la dé- «bauche avec la cruauté •. » Cette dernière phrase n'est pas une simple antithèse, — Tacite lui aussi constatera cette alliance du crime et de la débauche ^] — ce n'est pas non plus la seule réflexion qui soit venue à l'esprit de Quinte Curce, il avait dit plus haut : « La fortune qui donne aux choses leur prix et «leur renom fit encore une gloire pour les armes d'Alexandre de «ce qui est d'ordinaire une honte ^ » Si les personnages du tableau de Couture s'animaient, ce n'est pas autrement que parleraient ces philosophes que l'on voit, le front plissé, assister à l'orgie romaine.
Il ne faudrait pas croire cependant que Quinte Curce prêche ou disserte; il sait que les leçons purement dogmatiques ont chance d'ennuyer sans instruire, il sait qu'un simple fait en dit plus long que toutes les définitions et tous les raisonnements :
Segnius irritant animos demissa per aures Quam qiiae suât oculis subjecta fidelibus *
Aussi il assaisonne son œuvre d'anecdotes dans lesquelles Alexandre joue d'ordinaire le rôle principal, et qui, nous montrant ses qualités et ses défauts, nous apprennent ce que nous devons faire et ce que nous devons éviter.
L'aventure du Cydnus nous montre la fermeté d'âme d'Alexandre et l'amour qu'il avait su inspirer à ses soldats. « On « ne saurait dépeindre, dit Quinte Curce, l'admiration et l'af- « feclion des Macédoniens pour le roi. Il leur paraissait ne rien « entreprendre sans une assistance divine, car, la fortune lui <i venant toujours en aide, sa témérité tournait à sa gloire, etc. ^ » Cette admiration affectueuse, Quinte Curce la justifiera par
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