Cf. page 857, sqq
AUTllENTICITÉ DE l'iIISTOIRE d'aLEXANDRE
L'esprit scientifique et investigateur de notre époque a introduit dans tout ce qui touche à la littérature des habitudes de rigueur, de minutie même, fort différentes des habitudes des anciens ou, pour rester dans notre domaine, des Romains.
Aujourd'hui nous voulons, avant d'aborder la lecture d'un
ouvrage quelconque, savoir dans quelles circonstances il a été
composé et dans quel milieu vivait son auteur. Nous croyons
que la connaissance de ces faits nous permet seule de formuler
une appréciation exacte. Ce n'est pas sans raison, car, on l'a
dit fort justement : « Si inventeur que soit un esprit, il n'invente
« guère ; ses idées sont celles de son temps, et ce que son génie
« original y change ou y ajoute est peu de chose. La réflexion
(( solitaire, si forte qu'on la suppose, est faible contre cette mul-
<( litude d'idées qui, de tous côtés, à toute heure, par les lectures,
« les conversations, viennent l'assiéger, renouvelées encore et
(( fortifiées par les institutions, les habitudes, la vue des lieux,
« par tout ce qui peut séduire ou maîtriser une âme. Et comment
« les repousserait-elle, formée elle-même à l'image des contem-
« porains, ayant reçu des mêmes circonstances la même éduca-
(( tion et les mêmes penchants? Tels que des flots dans un grand
« fleuve, nous avons chacun un petit mouvement, et nous fai-
M sons un peu de bruit dans ce large courant qui nous emporte;
« mais nous allons avec les autres et n'avançons que poussés par
« eux
Il ne nous suffit pas de connaître le milieu dans lequel vivait l'auteur que nous étudions; nous voulons le connaître lui-même. Nous pensons en effet que l'auteur ne peut pas plus être séparé de l'homme que l'homme ne peut être séparé du milieu dans lequel il se mouvait. Il nous faut connaître non seulement l'homme moral, avec ses idées en religion, en politique, en littérature, mais encore l'homme physique, avec ses goûts, ses penchants et ses habitudes. Nous espérons, aidés de cette connaissance, pénétrer plus avant dans l'intelligence de son ouvrage, en saisir
1. H. Taine, Essai sur Tite-Live, Paris, Hachette, 1874, p. U.
plus facilement les nuances, en mieux comprendre les contradictions apparentes et les plus violentes disparates. Nous mettons 1 ame et le corps entièrement à nu, asservissant despotiquement et par une exagération quelque peu paradoxale Tune à
l'autre K
Cette préoccupation constante de retrouver l'auteur dans l'homme ne nous abandonne pas quand nous étudions les œuvres de Tantiquilé. Nous appliquons à toutes les productions littéraires des anciens les procédés dont nous nous servons pour les auteurs modernes. Si, comme il arrive le plus souvent, l'homme, avec tous les éléments caractéristiques do sa personnalité, nous échappe, nous n'arrêtons pas pour cela nos invesligation^^, mais, ne pouvant retrouver l'auteur dans l'homme, nous renversons le problème, et nous cherchons l'homme dans l'auteur.
Enfin, derniers traits caractéristiques de notre époque et sur lesquels il serait inutile d'insister, nous ne nous intéressons pas seulement aux grands talents, mais à tout écrivain, quel qu'il soit; de plus, nous aimons à rappeler, parfois un peu trop complaisamment, les titres littéraires de tous les personnages dont le nom vient sous notre plume.
Les Romains avaient sur la littérature et les littérateurs des idées toutes dilTérentes des nôtres. Ils n'eurent jamais pour le pur dilettantisme littéraire qu'une assez mince estime et considérèrent toujours l'élude comme une espèce d'oisiveté ^ Les littérateurs, par contre-coup, n'attirèrent jamais beaucoup l'attention, ou, s'ils l'attirèrent, ils n'eurent pas à s'en louer. Le public romain, en pensant à eux, fut toujours un peu, semble t-il, de l'avis du vieux Caton sur la poésie et les poètes \ Les lettrés, les esprits cultivés,' s'ils ne partageaient pas tous les préjugés du vulgaire, ne se souciaient guère cependant de la personnalité des écrivains.
Qu'on s'intéressât à la vie intime d'un homme pohtique, d'un
1. C'est le but que se proposait M. E. Deschanel, dans son livre intitulé Essai (le critique naturelle ou Observations physioloyiques sur les écrivains -et les artistes. Paris, Hachette, 1861.
2. Ovide {Amores, I, io) dit qu'on l'appelle paresseux parce qu'il fait des vers. CicÉRO.N {pro Sextio, LI, 110) le dit clairement : « Grœcuhim se atque otiosum pu tari voluit, studio litterarum se subito dédit. »
3. Aulu-Gelle, yuits attiques, XI, 2. — Cf. Cic. TuscuL, I, 2. .
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de ces grands citoyens mêlés à toutes les affaires de l'État et dont l'histoire était une part de l'histoire nationale, cela paraissait aux Romains une chose toute naturelle et même un devoir patriotique. Mais, qu'un écrivain osât pour un littérateur ce qu'\ccius avait osé pour Brutus et prétendît faire d'un simple homme de lettres le héros d'une pièce de théâtre ou le sujet d'un travail longuement élaboré, c'est ce qu'un Romain n'eût jamais admis. Quel intérêt en effet aurait eu la vie d'un homme qui ne jouait aucun r«jle public dans un État où l'homme politique était tout, d'un homme qui n'occupait qu'un rang inférieur dans une organisation sociale où la hiérarchie était si forte, d'un homme enfin dont toutes les occupations semblaient n'avoir aucun but sérieux, tandis que la vie tout entière de ses concitoyens était consacrée à un but pratique ' ? Pour pouvoir écrire une comédie sur un auteur dramatique * et trouver des spectateurs, pour pouvoir faire d'un écrivain le sujet de tout un livre et trouver des lecteurs, il fallait une civilisation et des idées
nouvelles.
Les écrivains eussent-ils été plus en honneur qu'ils ne le furent, leurs biographies n'auraient cependant jamais atteint au développement et à la perfection des biographies modernes. Les qualités et les défauts de caractère, tout ce menu ' détail de la vie intime, qui a tant d'attrait pour nous, touchait peu les Romains et n'eût jamais pris place dans une biographie. Ils séparaient absolument la personnalité de l'écrivain de l'homme lui-même * et ne tenaient aucun compte de cette conncxité
1 Mme de Staël la dit fort justement : « l'utilité est le principe créateur de la littérature latine. » De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, 1800, Œuv., t. IV, p. 141. Cf. Cicéron, TuscuL, I, 1, et Pline, qui appelle les Romains : « omnium utditatum rapacissimi » {Hist. nat., XXV, n, 1).