I VII
Le pelerinage & la chapelle de Saint Germain
continue apres la translation du Saint. Lcs graces obtenues
en sont 1'encouragement.
Le lecteur aura remarque plus d'une allusion faite jusqu'ici aux concours de pelerins dans la chapelle de Saint Germain, a des epoques posterieures a sa trans-
(1) Page 11,
lation. Cette ceremonie eut naturellement un grand retentissement dans le pays, car elle y etait plus que nouvelle (1). Les nombreux temoins en avaient repandu les touchants details, et, la mort de Saint Frangois do Sales survenant 1'annee suivante, la journee qu'il avait consacree a Saint Germain devint un des derniers souvenirs" de sa vie e*piscopale. Elle en etait deja Tun des plus beaux. On avait vu la Saint Frangois si bon pour son peuple et si devot devant les Reliques ! Le lieu lui-meme et son agreable solitude, le Saint et sa petite chapelle, tout lui avait tellement ravi le coeur que lui, 1'homme detaehe, le serviteur absolu du bon vouloir de Dieu, s' etait laisse aller au desir et jusqu'au projet d'y terminer ses jours. Solitaire a sa maniere, non pas a celle de Saint Germain, il y voulait confier a sa plume une foule de bonnes et saintes pensees qui avaient souvent visite son esprit, sans qu'il put trouver le temps ou 1'espace necessaire a leur donner 1'essor. La sainte volonte de Dieu est toujours adorable. Si elle eut permis a notre saint eveque de realiser son desir, quelles lettres delicieuses, nouveau Jerome, n'eut-il pas, de son desert, envoyees a ses amis du monde ! De quels pieux et savants traites n'eut-il pas accru le tresor de ses CEuvres deja si nombreuses !
II resta du moins dans le pays le recit, le souvenir de tout ce que Saint Frangois avait fait pour Saint Germain, et son devouement, sa devotion a ce Saint partout con-
(1) La Savoie n'avait pas vu de Saint 61ev6 sur les autels, d6s le xn e siecle. Saint Gu6rin recut cet honneur entre 1150 et 1160. (Vie du Saint, par M. I'abb6 RufQn, arcliidiacre d'Annecy, page 261 et suiy.)
nue donna immediatement une impulsion nouvelle aux anciens pelerinages.
L' Inventaire de Talloires (1) en a conserve la trace dans un acte de 1621. Les Religieux achetent une <c piece de terre situee sous la chapelle de S* Germain pour en rendre 1' avenue plus aisee et pratiquable a cause du grand concours de peuple qu'il y a en divers jours de 1'annee. i>
Si les pelerins gravissaient nombreux la montagne du saint Ermite, c'etait qu'il les y conviait lui-meme, en leur obtenant souvent de grandes graces. Parlant de lui dans-sa Vie de Saint Frangois de Sales, ecrite en 1624, le P. de la Riviere ne craint pas de dire (2) : Notre Seigneur a depuis tesmoigne la sainctete de ce sien serviteur par plusieurs veritables miracles qui se sont faicts et se font encore aujourd'huy en faveur de ceux qui reverent ses sacres ossemens et implorent le secours de 1'Eternelle bonte.
Vers 1630, avons-nous dit, le P. de Quoe'x commenga la serie des moines residant desormais a 1'ermitage pour le service des pelerins. Quelques annees apres, ce meme Pere nous parle (3) des miracles et graces octroyees par 1' intercession de ce grand Saint... dont il a regu lui-meme la deposition et relation veritable...
En 1642, Mgr Dom Juste Guerin n'oublie pas de faire, dans 1'etat de son diocese envoye a Rome, une mention
(1) Page 217, art. 49.
(2) Page 291.
(3) Dernier alinea des Mdmoires sur let, vie de Saint Germain. qes justiflcatives (B).
toute speciale de la grande devotion qui atlire les fideles au tombeau de Saint Germain :
Ex Geneva nulla3 sunt a Clero asportatse Reliquise et in tota diceeesi paucse sunt insignes prseterquam in Abbatia Vallis Alpium magna viget devotio ad sepulchrum Sancti Guarini sicut etiam Talluerise ad sepulchrum Sancti Germani...
De Geneve le Clerge n'a apporte" aucunes Reliques et dans tout le diocese il s'en trouve peu d'insignes si ce n'est dans la vallee d'Aulps, oii regne une grande devotion au tombeau de Saint Guerin, comme aussi a Talloires au tombeau de Saint Germain...
En 1663, les Moines de Talloires ne se contentent pas de reedifier a nouveau la chapelle de 1'ermitage, ils lui donnent des proportions plus grandes. Les pelerinages continuaient done importants et nombreux.
Dans le XVIII 6 siecle, nous ne manquons pas d'auteurs faisant quelque mention de ce pelerinage. Ils en temoignent dans les memes termes que leurs devanciers. Saint Germain, dit 1'auteur du Chronicon en 1738, est continuellement honore par un grand et frequent concours de peuple venant de lieux meme eloignes : mais il Test surtout trois fois dans 1'an... (1)
Besson, dans ses Memoir es (1759), mentionnant la chapelle de Saint Germain, rappelle aussi <.< la devotion de ceux qui s'y rendent en affluence dans la belle saison (2).
(1) A magno remotorum etiam locorum populi concursu ac frequentia continue colilur S. Germanus : sed ter praecipue in anno.., (Chronic., p. 521.)
(2) Memoires, p. 138,
Deja nous avons cite" 1'auteur des Us et Pratiques de Talloires (1761), parlant du <? grand concours des etrangers qui se rendent le lundi de Pentecote a Saint - Germain, et des merveilles que Dieu daigne operer continuellement par 1'intercession de grand Saint.
En 1773, 1'Abbe du monastere, Dom Maure de Lannoy, reconnaissant et attestant 1' authenticity de la Relique de Saint Germain (une dent) dont nous avons deja plus d'une fois parle", dit formellement au sujet de ce Saint et de sa chapelle : Ubi usque ad nunc temporis summa populorum veneratione propter crebras obtentas gratias nonnullaque patrata miracula colitur,.. (1)
Enfin, a la veille de la Revolution, ou en etait ce pelerinage ?
La reponse a ete faite par tous les vieillards morts dans la premiere moitie de ce siecle. M. 1'abbe Pinget, dans sa Vie du Saint, la resume ainsi (2) : II y avait prodigieusement d'ex voto ; c'etaient surtout des bequilles et des batons laisses la par de pauvres infirmes qui avaient trouve leur guerison aupres de ce beni Saint Germain. A tout moment Ton entendait dire que celui-ci ou celui-la qui avait perdu 1' usage de ses jambes, de ses mains ou de ses pieds, etait alle ou avait ete porte a Saint Germain et avait ete sur-lechamp ou completement gueri ou beaucoup mieux, ou s'etait vu delivre, peu apres son voyage, de ses longues infirmites que les medecins regardaient comme
(l) Get authentique est dans la sacristie de Talloires. fy Vie de Saint Germain, page 62,
incurables. Ainsi, les derniers temoins 1'ontatteste, 1' atmosphere d'impiete qui planait sur le XVIIP siecle, n' avail point reussi a detourner nos peres du sentier qui montait a la chapelle de Saint Germain. Et, dans le precedent recit des vieillards, ne semble-t-il pas meme qu'il faut reconnailre comme une recrudescence de guerisons et de graces obtenues ? La destruction du sanctuaire approchait, les Reliques du Saint pour un temps allaient disparaitre, il etaitbien digne dela bonte divine de laisser, par des graces recentes, profondement gravee dans les coaurs la confiance en la puissante intercession de son grand serviteur. Disons aussi que, dans le nombre des dernieres personnes exaucees et gurries dans la chapelle de Saint Germain, se trouverent deux jeunes filles de Talloires meme, restant des lors sur les lieux comme deux temoins et survivants de 1'ancien pelerinage. Chose remarquable, pour laisser en leur personne aux generations nouvelles uri exemple de 1'ancienne devotion a Saint Germain et des graces qu'on en obtenait, Dieu a fait vivre tres longtemps ces deux miraculees. Elles ont vu tomber la chapelle du Saint, elles 1'ont vu relever et les pelerins en reprendre le chemin. L'une d'elles (Louise Valet), n'est morte qu'en 1872 : elle avait vecu 92 ans (1).
(1) Voyez aux Pifeces justiflcatives (D) le r6cit de leur gu6rison.
Quatre oratoires e"taient e"chelonnes sur la pente rapide qui conduit a la chapelle de Saint Germain.
Si nos peres se complaisaient aux pelerinages, il faut en convenir, ces pieux voyages offraient des attraits de plus d'une sorte. Le devot sanctuaire a visiter etant bien souvent situe dans une demi solitude, a 1' ombre d'une foret, sur le haul d'un rocher, dans la paix d'un vallon... la route a parcourir etait agreable, se dessinant toujours au travers des plus pures beautes de la nature. Le Giel et la terre, le soleil et les champs, tout souriait aux pelerins, et souvent sur cette route enchantee, la piete rencontrait encore d'agreables surprises. La chapelle de Saint Germain etait dans ces heureuses conditions.
II n'entre pas dans notre travail de decrire la beaute de son site, la grace, la distinction du panorama tout alpestre dont on jouit du haul de ce rocher. Nous ecrivons, d'ailleurs, pour qui connait cette charmante solitude et le pittoresque chemin qui y conduit. Nous voulons seulement rappeler, pour le sauver de 1'oubli, ce que la foi de nos peres avait fait de ce chemin par lui-meme deja si attrayant.
Gomme il etait 1' avenue non pas d'un Galvaire, mais d'une chapelle de Saint, c'etaient des oratoires evoquant,
tous, des pensees et des sentiments de joyeuse confiance, que Ton avait dresses, de distance en distance, le long de ce chemin.
Le premier etait dedie a la Sainte Vierge, Reine de tous les Saints. On le trouvait,.des le has de la descente, au point de jonction des deux routes montant a la chapelle, et venant 1'une de Talloires, et 1'autre de Menthon et de Bluffy. Gomme cet oratoire etait le premier et que devant cette Vierge se rencontraient et se reunissaient les pelerins venant de toute direction, on 1'avait appele : Notre-Dame du Bon Rencontre. Bienveillante et encourageante pense"e que celle de faire accueillir tout d'abord par la Tres-Sainte Vierge le pelerin qui venait a Saint Germain : apres cette rencontre, il s'avangait tout joyeux. G'est notre bonheur et notre force de trouver toujours devant nous la Divine Mere, des que nous avons a gravir la montagne du salut.
Lorsque la paroisse assemblee montait a la chapelle, arrive" e devant cet oratoire, la procession s'arretait et Ton rendait le salut a Notre-Dame du Bon Rencontre en lui chantant le Regina coeli, etc., le pelerin isole re^ pondait, lui, par 1'invocation de son choix (1).
Des cette premiere station, la perite s'accentue, la route s'eleve au-dessus de Talloires et du lac, 1'interet croit a chaque pas.
A mi-chemin, a peu pres, se presentait le second oraloire. Appelons-le plutot : chapelle, vu sa dimension qui comprenait seize toises (2), Elle etait assise sur le
(1) II ne reste pas auiourd'hui vestige de cet oratoire ; mais la place qu'il occupait est bien connue.
(2) D'apres la mappe de la commune de Talloires.
bord de ce petit cours d'eau, ruisseau d'habitude, torrent par exception, qui, se precipitant de tres haut, s.e brise sur les rochers et vient traverser la route. Gette chapelle portait le nom de Sainte Catherine (d'Alexandrie) a qui elle avail ete dediee. Elle dependait, d'ailleurs, de la tres-ancienne chapelle du meme nom, contigue a 1'eglise Priorale de Talloires et dont les seigneurs de Menthon avaient le patronage. Pourquoi cette seconde chapelle de Sainte Catherine sur le bord de la route, en ce lieu desert ? Rappelait-elle un fait, un souvenir quelconque ? Nous 1'ignorons. Le pelerin fatigue se reposait du moins, un instant, a son ombre, apres avoir trempe son pain dans 1'eau fraiche qui coulait a ses pieds (1).
Le troisieme oratoire se trouvait beaucoup plus haut. II etait a ce point oii, faisant un dernier effort pour atteindre a la cime, la route commence a se tordre comme un serpent, entre le roc et le gouffre. Get oratoire, fort modeste, n'etait qu'une niche dans le roc, contenant une statue de Saint Martin. Puisque ce saint eveque et moine etait apparu, d 1 apres la Legende, a Termite Germain dans sa solitude, en relatant ci-devant (2) ce prodige, nous nous soinmes demande si cet oratoire n'aurait point ete le memorial de ce fait miraculeux qui se serait passe en ce lieu meme.
S'il faut expliqiier autrement son origine, nous dirons : dansle vieux temps, apartir du rocher dans lequel est taille cet oratoire, la route le long du precipice n'etait
(1) Toute trace de celte chapelle a aussi disparu ; sur place, on ne peut pas se mSprendre sur 1'endroit precis ou elle 6tait.
(2) Page 128 et suiv.
qu'un sentier (1) rapide et scabreux. Des lors, comment, sans impression de crainte, cotoyer ces abimes ? La vue, 1'idee seule d'un danger reveille toujours lapriere et la foi. Saint Martin e"tait le patron du Prieure de Talloires. Saint Germain 1' avail invoque chaque jour durant sa vie. On aurait done voulu, en lui dediant cet oratoire, obtenir aussi sa protection et inspirer confiance a tous les pelerins.
En 1793, ce pieux oratoire, apres tant d'autres, tenla aussi la vaillance d'un fervent de 1'epoque. Ayant jete bas la statue, ce heros se donnait le plaisir de la trainer avec une corde dans la direction de Talloires. Le chatiment fut terrible et ne se fit pas longtemps attendre (2).
(1) Cette route n'a acquis sa largeur actuelle qu'en empietant sur le rocher. II s'en est suivi ia disparition d'une bonne partie de 1'oraloire ; aujourd'hui, une statue n'y tiendrait plus.
(2) Nous en donnons le r6cit redig6 par un honne'te et intelligent vigneron de Talloires, Philippe Paget. Ce bon Chretien 1'a consign^ sur une feuille manuscrite que garde sa famille. Nous la copions dans toute la belle et bonne simplicity de son style, sans m6me en corriger 1'orthographe.
Evenement miraculeu arrive a Talloire Tan 1793 a 1'encontre d'un celerat nomm6 Claude Adam flls de Joseph, il avait abatu les croix et les petits oratoires monument de religion, et me'me trein6 les figures des Saints avec une corde par les rues ; un jour de dimanche matin, ce malheureux avait invite trois de ses compagnons pour aller a la chasse avec lui, en disant qu'il fallait aller un peu de matin paree que, disait-il, il voulait fitres de retour pour aller danser sur le marchepied de Tautel de Talloire pendant que on recitait 1' office des laics puisque les pretres etaient partis accause de 1'edit national francais, ce miserable Adam a 6te bien puni de ses forfait atroces. II avait invitl6 pour la chasse Humbert Callie, Claude Fontaine et Francois Fontaine, et etant tous les quatre par la montee du pave au dessus du bourg de Talloire, avec chacun leur fusil sous le bras, Adam Claude 6tait le premier en avan, Caille Humbert et Fontaine Claude marchaient apres lui de front, et Fontaine Francois 6tait apres eux avec un mauvais fusil qui se detendait faeilment de son repos, et lorsqu'ils furent par la montee dessous le prez de Monsieur Decoux dessous la cheneviere, le fusil de Francois Fontaine part de son repos, brule sous son bra, le coup passe entre les deux qui marchait de front, va fraper au milieu des reins de ce miserable Adam qui tombe de sa blessure,
La route, avons-nous dit, a partir de 1' oratoire de Saint Martin, decrit une courbe hardie pour s'elancer vers le sommet. C'est a la rentree de cette courbe que le regard epouvante apefgoit cetabime effrayant appele, on ne sait pourquoi : le Saut du Moine. II est peu de voyageurs qui osent, debout sur 1'extreme bord, braver le vertige que donne ce large gouffre beant sous leurs pieds. Generalement on s'ecarte et Ton passe vite. A trente ou quarante pas de la, c' etait le quatrieme et dernier oratoire que Ton rencontrait et on 1'y trouve encore. Get oratoire, dit : de Saint Germain, entre tous, etait - le plus interessant ; aussi precedemment nous avons expose toutes les traditions qui le concernent. Nous n'y revenons pas.
Arrive la, le pelerin touchait a son but. Encore quelques pas, et il voyait se presenter a lui le sentier qui conduit a la grotte. La curiosite aidant, ordinairement il s'y engageait. II voulait d'abord visiter celte grotte qu'il savait etonnante. La realite depassait son attente. A voir ce site, ce desert, ce gite etroit suspendu sur 1'abime, il etait saisi d'une admiration, d'un etonnement mele d'epouvante, au souvenir des longues annees que le Saint Vieillard avait passees dans ce lieu. Quelle vie ! se disait-il. Et quel Saint !
on lamporte dans son lit ou il est mort quinze jours apres, avec des repentir exemplaire, et il demandait des pretres pour se con-
fesser, mais il n'y an avait point parce qu'ils etaient tous parti
La suite plus loin
Les archives de la municipality de Talloires inscrivent la mort de ce malheureux 1'an II de la Republique, 24 venlose, c'est-a-dire le 14 mars 1794. Si Philippe Paget a intitule son r6cit : Evenement miraculeux arrive & Talloires en 4795, c'est qu'il 1'a ecrit plus tard, comme la suite le de"montre clairement, et facilement il a pu se tromper d'une ann6e.
Sous cette impression salutaire, le pelerin montait jusqu'a la chapelle. Les Reliques de Saint Germain etant sous la pierre meme de 1'autel, c'etait devant elles que le pelerin deposait tous ses voeux et faisait ses plus cheres prieres. Tout pres restait encore en place ce tombeau primitif du Saint. Le pelerin s'y arretait aussi. II y recueillait quelq.ues bonnes pensees. II y repetait ses principales demandes. Nous avons dit que 1'usage etait de faire a genoux le tour de ce Var on tombeau. C'etait meme autour de ce Var que Ton se groupait pour entendre la Sainte Messe.
La devotion satisfaite, le pelerin sorti de la chapelle se delassait quelque temps a con tempi er ce site, ce tableau, cet horizon qui avait seduit Saint Frangois de Sales. Enfin, reprenant a regret sa route, il visitait une derniere fois la grotte et descendait, saluant de nouveau les oratoires, content de sa journee, de lui-me'me et de Saint Germain. Qui dira le nombre des Chretiens de tous pays venus la des le XIP siecle ! Et qui eut pu croire qu'il viendrait un temps, oii de soi-disant philanthropes feraient la guerre a ces tombeaux, a ces autels de Saints si chers et si utiles au peuple !
GHAPITRE IV.
DES RELIQUES ET DU CULTE DE SAINT GERMAIN DES L'EPOQUE DE LA REVOLUTION JUSQU'A NOS JOURS.
Omnes Sancti in manu illius sunt.
Tous les Saints sont dans sa main.
Deut. xxxui, 3.
Nous pourrions terminerici notre travail, en renvoyant le lecteur a la Vie de Saint Germain, par M. I'abbe Pinget, pour tout ce qui reste a dire de notre Saint des 1'annee 1793. Get auteur, ayantpu consulterbon nombre de vieillards, a recueilli, avec un soin extreme, tous les souvenirs de Saint Germain qui appartiennent a ce siecle. Personne ne peut les redire avec la meme autorite. Nous allons done le suivre fidelement et le ciler le plus souvent possible. Quelquefois il nous arrivera de pouvoir le completer, mais rarement, tant il a soigneusement traite ce sujet.
Les Reliques de Saint Germain demeiirent cache" es des 1793 jusqu j a:.... (date inconnue).
Le 14 avriri793, les habitants de Talloires virent les de'rniers monies de leur ahcien monastere prendre tristement'la route d'ltalie. Deja le cure et le vicaire de la paroisse etaient en fuite, et la hideuse chasse auxchoses saih'tes etait desormais litre et glorieuse.
La petite eglise ou chapelle de Saint Germain, n'etant qiie pauvre, semblait devoir echapper aux convoitises des patriotes ; mais elle possedait les Reliques d'un Saint tres-aime, tres-honore par les fideles, c'elait assez pour exciter toute la haine de ces demolisseurs. Us vinrent plusieurs fois les chercher dans leur asile pour les souiller et les detruire (1). Peine perdue ! Ces Reliques ne se retrouvaient pas, et Ton avait beau interroger, on ne surprenait nulle part un demi-mot revelateur. En realite <r personne ne savait ce que ces Reliques etaient devenues (2) . Evidemment elles avaient ete mises en lieu sur, mais par qui et en quel endroit? C'etait le secret de Dieu et de ceux qui les avaient enlevees. Cependant le temps s'ecoulait et ces pr'ecieuses'- Reliques ne se'revelaierit pas'. Etaient-elles
(1) Vie du Sdini, par M. Piii'get, p. 63.
(2) M6me page.
done reellement perdues? Les moines les avaient-ils
emportees ? Ou bien celui qui les avail cachees etait-il
mort, emportant son secret ? On se faisait ces questions.
Des ouvriers trouverent un jour la reponse. Devenue
bien national, la Chapelle de Saint Germain trouva
quand meme son acheteur. J.- Jacques Perreard, notaire
a Talloires, en devint le proprietaire par acte de Tan III
dela Republique, 14 ventose, c'est-a-dire du4 mars 1794.
En cette qualite et selon ses convenances, le sieur
Perreard faisait des lors prendre les materiaux de la
chapelle, tels que bois, pierres, etc., pour les utiliser
ailleurs. II les vendait aussi a qui lui en faisait la
demande. Ce fut a 1'occasion d'une de ces demolitions
que se fit 1'heureuse decouverte. Un jour (1), un
particulier de Talloires (Nicolas Grillon, encore
aujourd'hui vivant et 1'un des temoins assermentes
de 1'authenticite des Reliques) travaillait avec quel-
ques autres pour detacher la pierre de taille d'une
fenetre et d'une porte ainsi achetees. Son ouvrage
fini, il a la pensee, sans savoir pourquoi ni comment,
d'aller piquer la muraille derriere la place du grand
autel qui avait deja disparu (2). Rien ne pouvait lui
donner le moindre soupQon : cependant il frappe, il
frappe encore, puis la muraille se perce ; il apergoit
au fond d'une cavite qui parait pratiquee a dessein,
(1) Vie de Saint Germain, p. 64.
(2) Mgr de Thiollaz, dans son ordonnance du 25 juillet 1831, dont il sera question ci-apres, donne une autre version de la decouverte des saintes Reliques. Selon Monseigneur, 1'autel n'avait pas disparu completement; il 6tait couvert de d6cpmbres, du milieu desquelles les Reliques auraient 6t6 retirees... Voir la dite Ordonnanee aux Pieces justiflcatives (E).
quelque chose qu'il en retire. G'etait une Gaisse ou Cassette toute vernie en noir. Au-dessus etaient ces mots : Ossa beati Germani, Os de Saint Germain. II ouvre la boite, un peu de poussiere s'en echappe ; puis il y voit reellement des os humains. Transported de joie, il ferme cette boite avec soin, appelle ses compagnons sur lesquels il croit pouvoir compter : on prend la boite et on la porte avec beaucoup de respect dans le four du Prieure, d'oii elle fut enlevee peu de temps apres par deux de ces memes individus : Nicolas Grillon et Louis Adam; ils la descendirent secretement a Talloires, dans la maison de 1'un d'eux (Louis Adam) qui la garda avec soin jusqu'en 1826, epoque ou il la remit a M. le cure de Talloires.
II est indubitable qu'on ne doit qu'aux Religieux de Talloires et au dernier Prieur de Saint Germain d'avoir ainsi cache, avant leur depart, ce depot venere", pour le soustraire a la barbarie de la Revolution qui allait eclater.
En quelle annee eut lieu cette precieuse decouverte? L'auteur de la Vie de Saint Germain n'a pas reussi a s'en assurer. Nous n'avons pas ete plus heureux. La chapelle, avons-nous dit, fut vendue le 4 mars 1794. Nicolas Grillon, principal acteur dans la decouverte, a toujours repondu qu'il etait fort jeune lors de cet evenement : en 1794, il n' avail que dix ans, elant ne en 1784 (1). Est-il probable qu'il ait ete employe" si jeune a un travail de demolition ?
(1) ftegistres de la paroisse de Talloires,
La veritable date de la precieuse decouverte reste done inconnue. Toutefois, on ne peut pas la porter loin de 1794 ; car la feuille manuscrite que nous avons reproduite ci-devant (1), place, peu apres cetteepoque, un incident remarquable qu'il faut sauver de 1'oubli et qui n'a pu arriver qu'au jour meme de la decouverte. Nous continuous la citation textuelle de cette page interessante :
Dans a peu pres le meme temps, un nomme Claude . Arrambour huissie ou sergent royal ayant voulut toucher les reliques de Saint Germain de Talloires d'une maniere impie, disant vous avez peur vous moi je n'ai point peur, il les voulu toucher, mais il fut bientot puni son bra et sa main devienne de suite paralitique a ne pouvoir plus san servir pour ecrire ses copies et sesexploix...
Le chemin public passait alors tout pres de la chapelle. Probablement, cet homme se sera rencontre la, au moment dela decouverte des Saintes Reliques.
Ce qu'il advient des Reliques de Saint Germain des leur decouverte
jusqu'en 1831.
Pendant la periocle du plus grand danger, les Reliques de Saint Germain avaient ete providentiellement sous-
(l) Page 209.
traites a tous les regards. Par un secret dessein de cette meme Providence, il arriva qu'elles ne sortirent un instant de leurs Gatacombes que pour disparaitre de nouveau et pour un temps beaucoup plus long.
Au moment meme de 1'heureuse decouverte, Jean- Louis, fils de Jean-Jacques Perreard, etait present. Intervenant sans doute au nom de son pere proprietaire, ce fut lui qui prit la cassette retrouvee et la porta provisoirement dans le four du Prieure, c'est-a-dire de la petite habitation contigue. Gette revendication deplut aux ouvriers et deux d'entr'eux revinrent peu apres reprendre la cassette pour leur propre compte. L' ay ant retiree du four, Louis Adam la porta secretement chez son pere (1). Quel pouvait etrele mobile de cet homme, en agissant ainsi ? Le renom peu favorable (2) qu'il a laisse, nous oblige a croire qu'il n'avait en vue que son interet purement materiel. Persuade que d'autres temps reviendraient, il esperait sans doute recevoir une forte somme d' argent en retour de son precieux depot. Quelles furent plus tard ses pretentious ? A qui manifesta-t-il le tresor qu'il possedait ? Que lui fut-il repondu (3) ? Le
(1) Cette famille habitait la maison du bourg de Talloires, appartenant, alors comme aujourd'hui, a la famille Chatron de Thdnes. La cassette des Reliques ayait el6 d6posee sur le haul d'une armoire, dans la chambre principale de la maison, du c6t6 du lac.
(2) II etait le frere de ce malbeureux profanateur dont nous avons racont6 la lamentable mort, ci-devant page 209.
(3) Le 1" septembre 1803, Mgr Rene Desmoustiers de M6rinville, evfique de Chambery et de Geneve, reconnut I'aultienticit6 de quelques reliques de Saints, entr'autres de Saint Germain, renfermees dans un reliquaire en bois appartenant a Teglise paroissiale de Talloires. M. de Saint-Marcel, ancien grand-vicaire, depute a cette fin par Monseigneur, s'etait transport^ k Talloires m6me et ayait recu la deposition de plusieurs temoins assermentes. Tous assuraient que les Reliques contenues dans le present reliquaire, et apportees, lors de la Revolution, de 1'ancienne chapelle de Saint Germain dans leur pa-
cure de la paroisse n'ayant laisse aucune note explicative a cet endroit, nous ne savons comment cet homme a pu garder un tresor si cher pendant un si long temps. Enfm, en 1826, le tenace depositaire remit la precieuse cassette a Rev d Travers, cure de Talloires. Ne pouvant de sa seule autorite la placer en un lieu plus digne, le venerable cure la deposa provisoirement dans la sacristie de son eglise, de la maniere la plus convenable.
Gette nouvelle station remettait du moiiis les Reliques de Saint Germain sur le chemin de 1'eglise : elles se rapprochaient de 1'autel. Mais a quand le retour solennel sur le rocher de 1'ermitage ? Pour le preparer, la divine Providence (1) appelle un etranger, un Franais, j usque-la inconnu dans notre pays, et qui luimeme n'avait jamais entendu parler ni de Saint Germain ni de son ermitage. Cet homme, dont le souvenir est reste dans le coeur et sur les levres de
roisse, 6taient bien reellement celles autrefqis vSne^es dans la dite chapelle. Vu le proces-verbal de ces depositions, Monseigneur permit au Cur6 d'exposer de nouveau a la ve"ne"ration des fideles les Reliques incluses dans le dit reliquaire. Ces Reliques, avec 1'authentique de Mgr de Merinville, sont to uj ours en la possession de l'6glise de Talloires.
On se demande : En 1803, les grandes Reliques, soil le corps me"me de Saint Germain, devaient tre entre les mains de son depositaire Adam. Celui-ci aurait-il r6ussi a tenir jusque-la son secret si rigoureusement garde", que M. de Saint-Marcel, faisant a Talloires des informations canoniques sur des Reliques partielles de Saint Germain, n'ait recu aucun avis sur ces grandes Reliques et sur celui qui en 6tctit 16 d6tGntGiir ^
Et si le d616gu6 de Monseigneur en fut inform^, il dut n6cessairement faire des d6marches et des propositions pour voir ces saintes d6pouilles et les obtenir. Nous avons fait des recherches, nous avons interroge les vieillards, nous n'avons rien recueilli concernant cette visite de M. de Saint-Marcel a Talloires ; elle n'y a pas Iaiss6 de souvenir. II est a croire que personne ne dit mot a M. de Saint-Marcel du precieux d6p6t detenu par Adam.
(1) Vie du Saint, par M. Pinget, page 70,
tous les habitants de Saint Germain et des paroisses voi sines, est M. 1'abbe Perrey, pretre respectable, natif d'Arinthod, departement du Jura (1).
Vers le printemps de 1'annee 1826, comme ce digne ecclesiastique passait a Annecy pour se rendre a Rome, Mgr de Thiollaz, charme de sa piete et de sa science, 1'invita a precher, dans sa ville episcopate, les exercices du grand Jubile qui s'y celebrait alors. II y eut des succes prodigieux, et Ton peut dire qu'il fit des miracles de conversion. Les exercices acheves, ce bon pretre, conduit sans doute par la main de Dieu, vint se promener jusqu'a Talloires, pour se delasser de ses fatigues et admirer la beaute du pays. Bientot les ruines de Fancien Prieure de Saint 'Germain frappent ses yeux ; il en demande 1' explication, va levisiter, et, de cepas, se rend a Ugines, 1'achete avec ses dependances, de dame Berthet, nee Aclela'ide Perreard, qui le possedait en ce moment. II le paya 3,600 francs. L'acte en fut conclu et passe le jour meme, 29 mai 1826 (2).
Tres probablement, le cure" de Talloires avait regu le depot des Saintes Reliques a 1'occasion de ce meme Jubile. II les aura montrees a M. Perrey, il lui en aura fait I'histoire, et ce pretre ardent, devoue, montant a 1'ermitage et le trouvant en ruines, aura, d'inspiration, execute le projet que nous venons de dire. Que si M. Perrey s'est epris d'un si beau feu pour la gloire de Saint Germain, sans avoir rencontre ses Reliques a
(1) Lisez plut6t : Domicili ^ Arinlhod, etc. L'abb6 Joseph Perrey 6tait n6 dans le Doubs. .$) Vie de Saint Germain, par M. I'abb6 Pinget, page 70.
Talloires, son intervention en est encore plus etonnante. Sans s'en douter, il projette, il commence la restauration de la chapelle du Saint, au moment meme ou ses Reliques, sortant de leur trop longue detention, vont enfin etre remises a la disposition de I'autorite" ecclesiastique, pour rentrer en possession du culte qui leur etait du.
Continuons le recit de cette belle ceuvre.
<r A son retour de Rome et apres quelque temps passe dans son pays, ce pretre zele vint continuer son oeuvre, ou plutot celle que Dieu voulait qu'il fit pour son grand serviteur. II entreprit done, sans autre sett cours que les soins paternels de la Providence, de defricher les ronces et les epines qui croissaient dans la chapelle et d'en relever les murs. L'idee de reconstruire le sanctuaire de Saint Germain plut a tout le monde ; et ici on ne sait ce qui doit etre le plus admire, ou du zele extraordinaire de notre pretre frangais, ou des sacrifices et du devouement des pact misses voisines. En effet, si M. 1'abbe Perrey marchait le jour et la nuit, s'il ne se donnait aucun repos pour aller queter de toutes parts des bras et des clenrees, Ton voyait aussi arriver de tout cote, souvent sans etre demandes ou attendus, des ouvriers, des vivres, du bois, des planches, et tout ce qui etait necessaire , en un mot , pour cette pieuse entreprise.
Les sacrifices et le devouement allaient partout jusqu'a 1'Reroisme. Ainsi, Ton vit un jour un homme de Thones amener douze douzaines de belles planches dont il faisait cadeau a Saint Germain, et ne vouloir
d pas meme accepter un verre de vin pour recompense de sa peine et de sa generosite. Un autre jour, des ouvriers arriverent nombreux : mais ce jour-la les vivres manquaient absolument. M. Perrey les met cependant a 1'ouvrage, puis il prie et se confie en Dieu, et, a 1'heure da dejeuner, on voit venir, de la part d'une personne de Talioires, d'abondantes provisions qui n'etaient point atlendues. En un mot, c'etait de toute part une espece d'enthousiasme pour relever Saint Germain, et chacun se faisait un bonheur d'y contribuer de son mieux.
On doit cependant citer comme plus remarquables, par leurs sacrifices et leurs generosites, la maison de M. le general d'Ossan, a Menthon, plusieurs families de Talioires, la ville d'Annecy, les paroisses de Montmin, du Grand-Bornand, toutes celles de la vallee de Thones et presque toutes celles du voisinage de Saint Germain...
M. Perrey ainsi seconde parvint assez vite a retablir 1'ancien ermitage ou Prieure de Saint Germain, c'est-adire la chapelle et la maison qui lui est attenante. Le 4 juin 1829, il eut la joie bien meritee de benir cette chapelle et d'y chanter une messe solennelle, assiste de plusieurs ecclesiastiques du voisinage.
Honneur a ce saint pretre ! Par son zele et sa foi, il avait merite d'etre choisi de Dieu/ de preference a quelqu'un d'entre nous, pour reedifier la demeure ou notre devoir elait de reporter triomphalement un de nos plus grands saints, et nous avons vu s'il s'y etait epargne. Qu'il en soit a jamais beni ! Son nom, tres honore a Talloires et a Saint-Germain, est un de ceux que la
memoire d'un peuple chretien ne salt plus oublier (1). M. 1'abbe Perrey avait termine sa mission qui consistait a relever 1'autel et le sanctuaire. Reconnaitre les Reliques *de Saint Germain, les rendre au culte, en faire la translation en temps propice, n' etait point de son domaine. Bisons maintenant avec quelle sage lenteur il y fut precede par 1'autorite diocesaine.
Le 23 octobre 1831, les Reliques de Saint Germain
sont solennellement transferees dans 1'eglise de Talloires sur n autel
6rige en Thonneur du Saint.
Des 1826, ces Saintes Reliques attendaient, dans la sacristie de Talloires, qu'une eglise ou une chapelle s'ouvrit pour les recevoir. D'autrepart, desle4juinl829, 1'oratoire sur la montagne etait debout, releve sur ses ruines. Des lors, qui ne s'attendrait a voir ces precieuses depouilles reprendre d'emblee le chemin de cet oratoire et y rentrer sans conteste comme dans leur ancienne demeure ? Ge retour etait naturel, desire de plusieurs, notamment de tous ceux qui avaient contribue a 1'oeuvre de M. Perrey. La Providence fut moins pressee : Un
(1) Sur la facade de Teglise de Saint-Germain se voit une pierre d'attente destinee, croyons-nous, a recevoir deux dates : celle de la reconstruction de cette chapelle (1827, 1828) et celle de son agrandissement (1868). L'inseription devra, avant toule autre, porter le nom de M. Perrey, vrai restaurateur de cette devote chapelle.
retard entrait dans ses vues. Elle voulut, en 1'imposant par la voix de 1'eveque du diocese, faire eclater 1' antique devotion du peuple envers Saint Germain, et Ton allait constater une fois de plus que la legerete et la precipitation ne president pas a ces grands actes religieux, que la prudence et la temporisation y sont bien plutot poussees jusqu'a leur derniere limite.
Remontons aux demolisseurs de 1792. Us avaient bien pu proscrire les Religieux, gardiens du tombeau de Saint Germain, disperser ou briser les nombreux ex voto qui en faisaient la gloire, ils avaient bien pu, en semant la terreur, faire disparaitre les Reliques du Saint ; ils n' avaient reussi ni a effacer le passe, ni a faire desesperer de 1'avenir. Aussi, leur sinistre regne etait a peine fini, que les ascensions a 1'ermitage de Saint Germain aussitot recommencerent. Ges nouveaux pelerins, on le comprend, n'etaient plus la foule des temps passes. On savait les Saintes Reliques absentes, et la chapelle elle-meme, sans toiture, nepresentant plus quequelques lambeaux de murs, n' etait plus un sanctuaire, elle n' etait plus meme un abri. N'importe, la foi des fideles savait faire revivre ces ruines. N'etaient-elles pas toujours le lieu beni ou Saint Germain avait repose, ou on 1'avait prie si longtemps ? Ces pelerins retrouvaient du moins, toujours dans le meme etat, cet autre tombeau de Saint Germain, c'est-a-dire la grotte, oii il avait passe tant de nuits dans la penitence et la priere : ils y priaient eux-memes avec ferveur.
Tous les vieillards ont atteste ce retour des pelerins a Termitage de Saint Germain, aussitot la paix rendue a 1'Eglise. Nous nous en sommes enquis nous-me"me,
&upres de plusieurs, et rappeler ce fait tout honorable pour le Saint etait, pour tous, un grand bonheur. Continue sur des ruines desertes et abandonnees, on comprend combien ce pelerinage reprit faveur, des que M. Perrey eut ravive la memoire de Saint Germain, en retablissant la chapelle. Des ce moment, les visiles au sanctuaire restaure atteignirent une proportion et revetirent un caractere tel, qu'elles susciterent un incident remarquable. Le digne evequed'Annecy, MgrdeThiollaz, pleinement informe de tout ce qui concernait les Reliques de Saint Germain, n'estimait pas le moment venu de les rendre a leur premiere chapelle, bien qu'il eut permis de la reconstruire et de la benir. Considerant le difficile abord de la montagne et ne pouvant pas y retablir ces saintes depouilles dans toutes les conditions que voulait sa prudence, il prefera les exposer a la veneration publique dans 1'eglise paroissiale de Talloires. Ce projet etant decidement arrete, il publia le 25 juillet 1831 une ordonnance, d'apparence fort severe et qui n'etait que prudente. Puisque la nouvelle chapelle ne possedait pas les Reliques de Saint Germain, il defendit rigoureusement aux fideles d'y faire des visiles, des offrandes, d'y demander des Messes en I'homieur de ce Saint. Desormais le pelerinage devait se faire a Talloires, Monseigneur terminarit ainsi sa circulaire: Nous invitons, en consequence, les fideles qui sont animes d'une veritable devotion envers Saint Germain, a se rendre a 1'eglise paroissiale de Talloires, oii une chapelle tres decente clediee a Saint Germain est etablie etpresentera, dans fort peu de temps, les Reft liques venerees depuis plusieurs siecles qui, en 1621,
avaient ete placees sous 1'ancienne chapelle du hameau de Saint Germain (1).
Monseigneuravaitpromis, il lint parole. Deja, en effet, il avait, a ses frais, eleve dans 1'eglise de Talloires, du cote de 1'Evangile et sous le vocable de Saint Germain, 1'autel destine a recevoir ses Reliques. Un grand tableau entre deux colonnes en etait le principal ornement ; il representait le Saint Vieillard a genoux, les yeux au ciel, en habit de solitaire (2).
Une enquete sur 1' authenticity des Reliques etait necessaire, apres les peripeties qu'elles avaient subies. Monseigneur en avait charge M. le cure-archipretre de Menthon, auquelil avait adjoint MM. les cures de Bluffy, de Talloires et le vicaire de cette derniere paroisse. Neuf temoins assermentes furent entendus et leurs depositions presentees a Monseigneur. Par bonne for tune, trois des principaux acteurs, dans la decouverte des Reliques, vivaient encore et habitaient Talloires. C'etaient Jean- Louis Perreard, Nicolas Grillon et le pere de Louis Adam. Leurs temoignages furent tres apprecies.
Monseigneur, qui se rendit a Talloires, ay ant constate que la precieuse cassette' deposee dans la sacristie, etait bien celle precedemment gardee dans la famille Adam, celle autrefois trouvee sous les decombres de la chapelle du Saint, fixa au 23 octobre de lameme annee (1831), la translation de ces Saintes Reliques. Ce jour venu, les
(1) Voir cette ordonnance aux Pieces justiflcatives (E).
(2) Ce tableau, dft au pinceau de M. Prosper Dunand d'Annecy, n'est pas sans rn^rite. La paroisse de Talloires 1'a donne plus tard a celle de Saint-Germain. On le voit aujourd'hui vis-a-vis de la chasse du Saint, dans son e"glise.
populations voisines accoururent en foule. Des huit heures, Monseigneur celebra le Saint-Sacrifice et proce'da a la reconnaissance des Reliques. Minutieusement examinees, elles furent replacees dans une cassette (1), et celle-ci renfermee dans une chasse preparee a cette fin. Tous les yeux furent sur cette chasse pendant la grand'messe qui suivit (2), Monseigneur y assistant de son trone. Le panegyrique du Saint fut prononce apres 1'Evangile. Le Saint-Sacrifice termine, Monseigneur entonna 1'hymne des Confesseurs, et la procession se mit en marche. Vingt-quatre pretres y assistaient. Quatre d'entr'eux, en tuniques, portaient la chasse, quatre autres tenaient les glands qui pendaient aux angles. Le vieil eveque, confesseur de la foi, venait ensuite en habits pontificaux. La foule suivait heureuse, triomphante : elle retrouvait son Saint, le Saint du pays. Le parcours du cortege fut long, il suivit des chemins autrefois bien connus de Saint Germain, il revit les murs de son convent et les debris de 1' antique eglise batie par ses soins ; car la procession longea ces murs et ces ruines. Quel spectacle ! Bientot huit siecles s'etaient ecoules des que le Saint ermite avait quitte ces lieux, pour aller mourir sur son rocher. Tout etait devenu ruine ou desert dans le monastere, et voila que 1'echo du passe se reveillait un instant pour redire un hymne a Saint Germain. Ses cendres elles-memes, toujours venerees, recevaient un vrai triomphe en co toy ant ces vieux murs.
(1) On peut voir aux Pifeces justificatiyes (L) la nomenclature d^taillee de toutes les Reliques du Saint qui fuvent alors replaces dans cette cassette.
(2) Cette grand'messe fut chant6e par M. Mermier, le venerable fondateur des Missionnaires de Saint-Francois de Sales d'Annecy.
La procession etant terminee, la chasse fut placee sur 1'autel qui lui avait ete prepare. La chapelle tout entiere etait illuminee. Monseigneur permettait que Saint Germain y regiit desormais les horamages et les supplications des fideles. Pouvait-on clore une telle ceremonie sansle chant du Te Deum't Monseigneur 1'entonna, quand il eut lui-meme venere les Saintes Reliques (1). L' office etait a peine fini que la foule se precipita elle-meme, a son tour, devant et dans la chapelle, pour contempler et prier, a son aise, Saint Germain qui lui etait enfin rendu. Cette chapelle ne desemplit pas le reste du jour : et pour satisfaire la devotion du plus grand nombre, un des pretres fut oblige de presenter a baiser a 1' entree du choeur la portion de Reliques reservee dans une petite chasse ou reliquaire (2).
Saint Frangois de Sales avait fait la premiere translation des Reliques de Saint Germain, en les tirant du tombeau, pour les placer dans 1'interieur de 1'autel, qu'il avait dedie au Saint dans son oratoire sur la montagne. Mgr de Thiollaz venait d'en celebrer non moins solennellement une seconde. On pressent qu'une troisieme devait suivre un jour.
Pourchassees par la Revolution, apres trois stations dans des gites caches et obscurs, ces Saintes depouilles avaient, il est vrai, retrouve la lumiere et un trone convenable. L'eglise de Talloires n'en etait pas moins, pour elles, un lieu de refuge et d'exil. Mais, contre toute apparence, la delivrance n' etait pas eloignee.
(1) Voir aux Pieces justiacatives (F) le proems-verbal de celte translation.
(2) Note manuscrite sur la ceremonie.
Le 28 octobre 1838, les Religues de Saint Germain sont solennellement reporters de l'6glise de Talloires dans la chapelle
de 1'ermitage.
Si Mgr de Thiollaz avail ecarte 1'idee de restiluer a la nouvelle chapelle de Saint-Germain son ancien tresor, chacun en. avait facilement apprecie la trop juste raison. Avant la Revolution, ces Saintes Reliques etaient gardees par un Religieux. Tant qu'on ne pouvait pas, aupres cl'elles, voir un pretre a demeure, la pensee de reporter ces Reliques dans la chapelle etait inadmissible. II fallait clone ou installer .quelques Religieux a 1'ermitage, ou y creer une paroisse. Le respectable M. Perrey, de loin comme de pres toujours devoue a son oeuvre, aurait prefere le premier parti. G'est pourquoi, avec un pretre et trois pieux la'iques, il commenga, dans sa maison, une petite communaute religieuse. Vu le temps, le lieu, les personnes, il ten tail 1' impossible. II le comprit bien vite. Alors ce digne ecclesiastique ; ayant transmis (1) a M. Charles Huault, Tun des trois la'iques dont il vient d'etre parle, la propriete de tout ce qu'il avait achete lui-meme en 1826, rentra definitivement a
(l) L'acte de vente est du 27 octobre 1834, Tissot notaire.
Arinthod (Jura). II etait dans cette localite directeur d'un etablissement religieux.
Restart a eriger en eglise paroissiale la chapelle de Saint Germain, si on voulait y voir jamais reinstaller ses saintes depouilles. L'idee de ce demembrement datant de plus loin avait fait son chemin dans les esprits. Les circonstances tout a coup lui devinrent favorables.
M. Huault, reste seul a 1'ermitage, n'y vecut pas longtemps : il mourait au printemps de 1835, age seulement de 42 ans. Get homme de bien, tout devoue a la cause et a la gloire de Saint Germain, laissa, par testament et a la condition de quelques petites charges, au general d'Ossans et a sa digne epouse, tout ce qu'il avait acquis lui-meme de M. Perrey 1'annee precedente. II savait bien qu'en le remettant entre leurs mains, il le donnait au Saint ermi-te.
En effet, touches du grand besoin que les habitants de Saint Germain avaient d'un pretre, et plus encore pousses par la, main de Dieu qui voulait replacer le corps de notre.bienheureux sur ses autels, et metlre aupres de ce depot sacre une sentinelle toujours vigilante pour veiller a sa conservation, ces deux nobles epoux se hatent de ceder le tout avec les memes charges, aux habitants des six hameaux de la section de Saint Germain qui desiraient vivement se constituer enparoisse... Le zele de Mgr-Rey, alors eveque d'Annecy, les dispositions d'un gouvernement paternel et le devouement du general d'Ossans, applanirent bientot toutes les difficultes qui restaient : la chapelle de Saint Germain fut done erigee en eglise
etles sixhameaux de la montagne en paroisse (1). Ce qui suivit jusqu'a la Translation des Reliques dans la nouvelle eglise paroissiale, la ceremonie de la Translation elle-meme, se trouve decrit (2) en de tres-bons et tres-beaux termes, dans un manuscrit conserve au presbytere de Saint-Germain. L'auteur avait ete present a ce grand acte. Nous ne pouvons mieux faire que de le citer textuellement (3).
Monseigneur s'etait empresse de mettre a la tete de cette paroisse un pasteur dont les lumieres et les vertus pussent lui donner la perfection convenable. Mais il raanquait toujours a son eglise les Restes de celui qui devait en etre le protecteur. Les fideles de Saint-Germain demandaient avec instance que leur Patron reprit la place qu'il avait occupee jaclis au milieu d'eux. Les habitants et le respectable cure de Talloires (4) faisaient avec beaucoup de tact et de mesure, pour garcler le depot confie a leurs soins, des demarches qui attestent 1'interet qu'ils attachaient a la conservation clu tresor dont ils avaient ete etablis les deposilaires. Leurs reclamations et une possession
(1) Vie du Saint, par M. Pinget, page 73... Le 17 octobre 3835, les habitants des six hameaux avaient pr6sent6 leur requeue a Monseigneur. I/enquete leur ayant e"te favorable, Monseigneur accorda 1'tirection de la paroisse le 12 septembre 1836. Le S6nat ordonna Thomologation de 1'ordonnance Spiscopale le 16 d^cembre, et des le 28 du mfime mois et de la me*me annee, la nouvelle paroisse de Saint-Germain avait un cure" en la personne de Rd Claude-Marie Caux, qui fut remplac6 par Rd Louis Fleury des le l" avril 1837.
(2) Unicuique suum. L'auteur de la Vie de Saint Germain attribue ceite narration a M. le chanoine Sallavuard. Elle fut 1'oeuvre de M. le chanoine Ruffln, aujourd'bui Pr6v6t du Cbapitre.
i3i Nous donnons aussi aux Pieces justiflcatives (G)le proces-verbal de la translation redig6 par ordre de Mgr Rey, 6v6que d^Annecy.
(4) Rd Francois Barbier.
de sept ans ne pouvaient prevaloir sur une possession non interrompue de huit siecles.
Des que M. le Cure de Talloires eut satisfait a ce qu'exigeait 1'affection qu'il porte a son peuple, il ne fit usage de 1' influence que lui donnent sur ses paroissiens ses vertus et son caractere, que pour les disposer au sacrifice qu'exigeaient d'eux la justice et les convenances. La translation des Reliques fut fixee au28 octobre 1838. G'elait 1'anniversaire de celle qu'en avaitfaite Saint Frangois de Sales deux cent dixsept ans auparavant. L'eveque d'Annecy se rendit la veille a Talloires pour preparer les fideles a la solennite du lendemain. Dansundiscourssolideet onctueux, 1' eloquent Pontife exposa les raisons, le but de son voyage, et adoucit, autant qu'il etait en lui, des regrets auxquels il ne pouvait qu'applaudir. Le 28, a huit heures du matin, la population de Talloires etait re'unie a 1'eglise. Une foule de pelerins de tout rang remplissait les avenues qui y conduisaient. La procession sortie de 1'eglise se dirigea vers la montagne de Saint- Germain. Elle avait a sa tete les Confreries di verses suivies de trente ecclesiastiques en surplis tenant chacun un cierge allume. Venait ensuite la Chasse, portee par quatre chanoines de la Cathedrale en rochet et en camail, et successivement par les pretres qui faisaient partie du cortege. Sa Grandeur, en habits pontificaux, un flambeau a la main, accompagnee de deux chanoines, .marchait immediatement apres la Chasse. A la suite paraissaient le general d'Ossans, le comte de Menthon, digne neveu de Saint Bernard qui, suivant la tradition, eut Saint Germain pour
precepteur, le Gonseil municipal, et enfm la multitude des fideles qui n'avait pas pris place dans les Confreries.
Le temps qui avait ete magnifique la veille et la nuit meme, avait change tout-a-coup. A peine la a Procession avait- ell e fait quelques pas qu'elle fut assailie par tine pluie abondante que poussait le vent du midi. On conut d'abord des apprehensions, elles se dissiperent bientot a la vue de ces fervents Chretiens inebranlables au poste qui leur avait ete assigne. Malgre 1'orage, ils conserverent constamment 1'ordre parfait. Absorbes dans les pensees que- leur inspiraient ^ et la presence du Saint qui avait vecu sur un rocher expose a toutes les injures de 1'air, et les souvenirs que rappelaierit les lieux qu'ils parcouraient, ils paraissaient insensibles a toutes les impressions du dehors. Uexemple du pieux Pontife refusant, malgre la pluie et le vent, une monture que M. le cure de Talloires avait eu 1' attention deluipreparer, et faisant a pied, malgre son grand age et ses infirmites, un chemin long et penible, avait donne du courage aux plus pusillanimes. Ainsi, au lieu de jeter le trouble et le desordre parmi les assistants , le vent et la pluie ne servirent qu'a faire ressortir la sincerite de leur devotion et la vivacite deleur foi. Qu'en unjour de fete, une population se porte en foule dans nos temples, c'est ordinaire dans notre patrie ou la foi a conserve son empire, mais qu'un peuple entier s'arrache a des travaux pressants. brave les orages pour un acte religieux, a la verite, mais non commande, c'est un fait digne des Chretiens de la primitive Eglise, La
procession s'avangait recueillie : on n'entendait d'autre
bruit que celui du vent et par intervalles le chant des
Cantiques divins. C' etait un beau et touchant spectacle
que cette prodigieuse multitude couvrant les flancs de
la montagne, chantant avec transport les hymnes
sacres que les echos redisaient au loin. Apres une
heure et demie d'une marche penible a la nature, mais
bien douce selon la foi, le cortege arriva sur le plateau
de la montagne d'ou 1'oeil se promene agreablement
<r sur les bords enchanteurs du lac d'Annecy. 11 fut
8 salue par des detonnations reiterees. Sur le plateau
etait rassembleela nouvelle paroisse de Saint-Germain,
impatiente de recevoir le tresor rendu a ses desirs.
Sa joie, quoique vive, etait calme. Par un sentiment
de delicatesse, elle en moderait les elans et elle
s'efforgait, par sa reserve, de temperer une douleur
qu'elle avait eprouvee elle-meme et dont elle compre-
nait toute la vivacite. En cette circonstance, le peuple
de Saint- Germain et celui de Talloires montrerent
*<r que des interests opposes n'avaient point altere les
sentiments qui les avaient toujours unis, et que 1' union
des coeurs n'est pas incompatible avec des discussions
graves et mesurees. A la porte de Teglise, M. Fleury,
cure de Saint-Germain, adressa au Pontife un dis-
cours touchant auquel Monseigneur repondit en
temoignant sa vive satisfaction des honneurs rendus
a un Saint qu'il comptait parmi les protecteurs de
>'son diocese, et le bonheur qu'il goutait a unir ses
hommages a ceux de tant d'ames pures dont la
piete faisait une de ses plus grandes consolations.
? La chasse fut ensuite elevee sur un trepied, orne
avec gout par madame d'Ossans, qui partage 1'interet que le general, son epoux, porte a la nouvelle paroisse. Avant de celebrer la messe, Monseigneur fit aux fideles une allocution paternelle dans laquelle, apres leur avoir prouve que la presence d'un Saint au milieu d'une population religieuse etait une source de prosperites temporelles aussi bien que spirituelles, il retraga les conditions d'oii dependaient les benedictions dont ils venaient de recevoir le gage, et il les exhorta a reproduire dans leur conduite, chacun suivanl sa condition, les vertus du saint ermite ; ensuite il offrit le Saint-Sacrifice. A 1'offertoire, il descendit faire son offrande et venerer les Reliques ; le clerge et le peuple le suivirent. Apres la messe, on chanta le Te Deum qui fut suivi de la benediction du Saint-Sacrement. Pendant tout ce temps, les pelerins que 1' enceinte de 1'eglise n'avait pu contenir etaient restes aux alentours, attendant 1'heure ou il leur serait permis d'aller a leur tour deposer au tombeau de notre Saint le tribut de leur veneration. Jusqu'a la nuit on vit une foule continue se presser autour de la cliasse, y coller leurs levres et ne s'en eloigner qu 1 avec le regret dene pouvoir prolonger des moments si doux a leur piete. Ainsi finit ce jour qui sera mis au nombre de ceux que le Seigneur a faits. Les habitants de Saint-Germain en conserveront precieusement la memoire et la transmettront fidelement a leurs enfants...
Le pelerinage a la chapelle de saint Germain reprend son cours. De nouvelles graces y sont obtenues.
Si la generation presents n' avail pas vu la foule des pelerins gravissant la montagne aux Irois solennites dediees, d'ancienne date, au culte de Saint Germain, souvent du moins elle en avaifc entendu le recit. II se trouvait des vieillards pour la decrire encore, et jamais du reste, nous 1'avons dit, le chemin de 1'ermitage, de la grotte surtout, n'avait ete totalement abandonne par les pieux visiteurs.
L'autorite ecclesiastique ay ant triomphalement reporte les saintes Reliques dans leur antique demeure, on vit done aussitot un beau reflet et comme un retour du passe. Le concours interrompu depuis quarante-cinq ans recommenQa, edifiant et nombreux, le lundi de Pentecote surtout. Beaucoup avaient fait ce pelerinage au temps de leur jeunesse, de leur enfance: ils etaient heureux de retrouver dans leur vieillesse, et de montrer a leur tour, a leurs enfants, le vieux Saint toujours si vivant dans le pays.
A un peuple si devoue, si fidele, Saint Germain devait repondre par de nouveaux bienfaits. Des graces furent obtenues par les pelerins. On y vit, avec raison, une sanction divine accordee a tout ce qui venait d'etre fait
et par 1'eveque el par les fideles en I'hoimeur du Saint ; et la confiance en son intercession s'en accrut encore. G'est a cette epoque qu'appartiennent les deux faits suivants que M. Pinget a eu soin de recueillir, alors qu'ils etaient encore dans tous les souvenirs (1).
Le lundi de Pentecote, 8 juin 1840, en presence de plus de sept a huit cents personnes venues de tous cotes, arriva le fait suivant qui emut tous nos environs et eut du retentissement j usque tres-loin. Les a moins portes a croire aux miracles se sont vus obliges d'y reconnaitre quelque chose d' extraordinaire et d'au-dessus des lois communes de la nature.
Voici le fait tel qu'il m'a ete raconte par la personne elle-meme, par une foule de temoins oculaires et surtout par le venerable cure de Duingt, qui en ecrivit alors toutes les circonstances et qui a bien voulu me les transmettre.
Frangoise-Gharlotte-Henriette, fille de feu Charles Mermaz, de la paroisse de Duingt, hameau des Maisons, etait, depuis plus de huit ans, percluse des deux jambes, au point qu'elle ne pouvait quitter sa chaise, ni faire un pas sans le secours de deux bequilles. a Pendant tout ce temps, elle consulta plusieurs des plus habiles medecins des environs et suivit exactement leurs ordonnances, sans aucun resultat. D'apres leur avis, elle va meme deux annees consecutives prendre les eaux d'Aix-les-Bains, mais point d' amelioration ; enfin voyant que les moyens humains etaient inutiles, toute la religieuse famille s'adresse secretement d'une
(1) Vie de Saint Germain, page 83.
maniere particuliere a Dieu, par 1'entremise de Saint Germain, et la malade lui voue un pelerinage.
Le lundi de Pentecote, 1'un des jours de tout temps les plus preferes poar les pelerinages a ce grand Saint, etant proche, elle fait part a sa mere du desir qu'elle a de se rendre en devotion a Saint-Germain. Mais celle-ci cherche a Ten detourner a cause de 1' extreme difliculte, pour ne pas dire 1'impossibilite cm elle voit sa fille de descendre du village des Maisons a Duingt, et de monter de Talloires au haut du rocher sur lequel est 1'eglise de Saint-Germain. Cependant le matin de ce jour qui devait etre si heureux pour elle, Franchise renouvelle sa demande, reitere ses instances : un je ne sais quoi lui dit qu'elle pourra faire ce voyage ; la mere cede, lui donne ses bequilles et part avec elle. Que de peines pour descendre a Duingt ! Neanmoins elle ne se decourage pas ; la foi 1'aide et la fortifie. Ayant traverse le lac, elle gravit la montagne avec une peine extreme, mais aussi avec une contiance toute nouvelle ; enfin elle arrive. Quelqu'un, en voyant la vivacite de sa foi, s'ecria : En voila une qui va etre guerie.
Elle en tend la messe, a laquelle elle communie : apres Faction de graces, elle va avec sa mere venerer les Reliques du Saint. Deja elle laisse une de ses bequilles sous la chasse et peut revenir a sa place... Elle prie encore, et tout a coup elle va de nouveau, sans que sa mere s'en apercoive, venerer les saintes Reliques ; elle y laisse 1'autre bequille et revient sans trebucher vers sa mere, a qui elle dit : Allons-nous-en. Alors seulement elle observe qu'elle est guerie ; de
donees larmes s'echappent de ses yeux et de ceux de son heureuse mere ; la plupart des habitants pleuraient aussi d'attendrissement et de plaisir... Enfin, pleines d'une humble reconnaissance, la mere et la fille arrivent a Talloires, ou Ton ne parlait deja que du prodige qui venait d' avoir lieu. Frangoise y etait descendue et remonta chez elle avec la meme facilite que si elle n' avail jamais te infirme.
L'un des medecins qui 1'avait traitee pendant bien longlemps lui dit, le jour meme de sa guerison, qu'elle reprendrait bientol ses bequilles, et que le lendemain elle serait comme la veille ; mais voila dix-sept ans qu'elle n'a eu besoin ni de bequilles ni de baton ; quoique demeuree tant soit peu boiteuse, elle va, court, gravit les rochers, suit les troupeaux, travaille aux champs, etc., avec la meme aisance que les plus agiles et les plus robustes : elle n'a meme eu aucune maladie depuis lors. Inutile d'ajouter qu'elle n'a point ete ingrate a 1'egard de Dieu et de Saint Germain, son puissant bienfaiteur ; aussi la voyonsnous revenir chaque annee en pelerinage a son tombeau (1).
La guerison merveilleuse que nous venons de raconter avait eu pour temoin toute la paroisse de Saint-
(1^ Ce recit a 6te <crit en 1857. II nous est affirme absolument conforme k la verite par le venerable chanoine cTAnnecy qui, le jour meTne de la guerison, adressa le sermon d'usage k la grand'messe, k la foule des pelerins. II avait particulierement insists sur la foi vive et la confiance entiere qui doivent animer la priere, ajoutant expressement a Tadresse de ses auditeurs : Vous obtiendriez de Dieu, par 1'intercession de Saint Germain, tout autant de graces que vos peres, si vous les lui demandiez avec la mfime foi. L'humble villageoise de Duingt s'appliqua ces paroles a elle-m6me. Safoi d6ja grande s'en accrut encore, et elle fut exauc6e.
Germain et la foule des pelerins du lundi de la Pentecote. Deux ou trois ans plus tarcl, dans la meme chapelle et a la meme place, une grace semblable etait accordee a la foi d'une famille, sinon au milieu de la foule, du moms avec une publicite suffisante.
II y a environ quatorze ans, dit M. Pinget, que
Ton vit arriver a Saint-Germain une fille d'une douzaine
d'annees, accompagnee de son pere et de sa mere : le
pere montait le chemin rocailleux qui y conduit, tete
nue et le chapelet a la main, la mere s'avangait en
priant aussi avec ferveur a cote de sa fille, placee sur
un cheval. Depuis bien des annees, et en depit des
soins assidus de plusieurs medecins, la pauvre enfant
se trouvait percluse de ses deux jambes et ne pouvait
se remuer que peniblement et a 1'aide de deux be-
quilles. Apres le voeu que ses religieux parents firent
de 1'amener a Saint-Germain, elle s'etait trouvee
instantanement soulagee, et des lors une seule bequille
lui avait suffi. Encouragee par ce premier succes, la
foi de toute la famille avait redouble, et, peu de jours
apres, nos trois personnes s'etaient mises en route,
anim^es de la plus heroi'que confiance. Gomme que
ga aille, repetaient alternativement ces devots parents
a leur fille, tu poseras ta bequille sous les Reliques
du Saint : car il me semble qu'il doit te guerir.
Oh ! oui, ce bon Saint, il te guerira. Puis ils conti-
nuaient a marcher et a prier.
Quand ils sont arrives, ils font chanter une grand 1 messe a laquelle ils assistent et ou le pere et la mere communient. Ce jour-la, plusieurs personnes se trouvaient a 1'eglise : il y avait meme deux ou trois pre-
tres verms la veille a Saint- Germain , car c'etait un jour de conference. Lorsque la messe fut achevee, la jeune fille se leve et dit a ses parents : Je suis guerie. Elle se leve en effet avec facilite, va poser sa bequille devant les Reliques, y prie longtemps, a cote de ses parents ivres de bonheur et versant des larmes de joie, puis elle sort et s'en retourne a pied, sans bequilles ni baton. Je 1'ai vue avant et apres, disent unanimement les personnes qui furent temoins de cette touchante scene. Elle boitait encore un peu ; uais le changement etait immense, car auparavant a elle ae pouvait faire le moindre pas sans le secours de sa mere ou de sa bequille.
On voit, clans la chapelle de Saint-Germain, toutpres de sou aulel, bon nombre de bequilles deposees la, en temoignage de reconnaissance, par des infirmes soulages ou gueris. i)ieu seul et son Saint savent combien d'autres iiifinnes spirituels, combien d'ames malheureuses el affiigees y ont aussi trouve assistance et secours.
Le 25 octobre 1857, les Reliques
de Saint Germain recoivent une nouvelle chasse et sont placees
sur un aulel.
En 1838 , les saintes Reliques avaient bien repris possession de 1'ancienne chapelle relevee sur ses ruines, mais non de la place qu'elles y .occupaient dans 1'autel
lui-meme. Mgr Rey les avait deposees simplement contre
le mur de la nef, du cote de 1'Evangile, assez haut pour
que IBS pelerins pussent commodement les voir et s'en
approcher. En tout, cette installation avait ete bien
modeste. De plus, dix-neuf ans venaient de passer, et
1'interieur de la chasse, la chasse elle-meme avaient
beaucoup souffert. On sentait la haute convenance non-
seulement de reparer tous les outrages du temps, mais
d'entourer les Reliques elles-memes de plus d'honneur
et de decor. Aussi la bonne oeuvre proposee fut facile-
ment agreee, et le devouement de la paroisse, les
bonnes dispositions du Conseil municipal, les gene-
reuses liberalites de M. le comte Fillet- Will , les
secours spontanement offerts par M. le comte et
M me la comtesse de Menthon , la generosite de
M me d'Ossans (1), la conduisirent rapidement a bonne
fin.
Outre les reparations faites a 1'eglise, on eleva done, a 1'endroit meme occupe par la chasse, un autel tres convenable portant cette inscription : Saint Germain, priez pour nous. On se pourvut d'une nouvelle chasse, beaucoup plus ornee que la premiere, et Ton prepara, en cire, un corps de Saint vetu de 1'habit noir des Benedictins. Tout etant dispose, le 25 octobre 1857, Mgr Louis Rendu, eveque d'Annecy, se rendit sur les lieux pour proceder a la nouvelle translation.
(1) Vie du Saint, par M. I'abb6 Pinget, page 79. L'auteur a omis son nom dans celte citation des personnes qui ont bien m6rit6 de Saint Germain dans cette circonstance. II fut lui-me'me, a defaut du car6 de la paroisse, infirme et malade, le promoteur.et le principal agent de la bonne osuvre. Surtout, plus que personne, il contribua a la gloire de Saint Germain, en publiant, a cette occasion, sa petite Vie, qui eut un grand succes.
Des 1' entree dans 1'eglise, une emotion douce et profonde s'empara de tous les coeurs : une grande memoire et un grand fait se reveillaient en ce moment. Presque a pareil jour, dans la chapelle, deux cent trente-six ans auparavant, Saint Frangois de Sales avait touche a ces saints ossements, il les avait aussi tires d'une chasse et d'un tombeau moins dignes, pour les elever sur un autel. S'inspirant d'un si pieux souvenir, Monseigneur ouvrit la chasse qu'il avait sous les yeux. Seize cachets aux armes de 1'eveque de Thiollaz la fermaient des 1831. Avec le plus grand respect, le prelat prit, un par un, tous ces restes venerables, les replagant pieusement dans une cassette solide preparee a cette fin. Sous ses yeux, cette cassette ayant ete dument fermee et scellee de son sceau, Monseigneur la deposa, a 1'endroit de la poitrine, dans le corps de cire que Ton avait dispose dans la nouvelle chasse. L' autel etait pret, il regut aussitot la chasse et son tresor, et les plus beaux chants de 1'Eglise comme les plus ferventes prieres des fideles terminerent cette heureuse fete (1).
(l) Voir aux Pifeees justiflcatives (H) le procfes-verbal de cette translation.
En 1868, une petite chapelle laterale est batie pour recevoir 1'autel et la cbasse de Saint Germain.
Les Saintes Reliques ayant regu, en 1857, le double honneur d'une chasse renouvelee et d'un autel tout special, on aurait pu croire que, de bien longtemps, la chapelle de Saint Germain ne pouvait esperer ni embellissement, ni amelioration considerable. G'eut ete compter sans le zele du Pasteur et le devouement de ses paroissiens. Des 1836, cette chapelle etait eglise paroissiale, et, la population augmentant, d'annee en annee, Ton constatait le grand a-propos de son agrandissement. Le jour de la Pentecote, les pelerins, a eux seuls, pouvaient remplir son etroite enceinte. Mais tenter ce travail semblait temeraire. II fut hardiment commence et vaillamment poursuivi. Ges robustes montagnards, hommes et femmes, y mirent leurs robustes epaules ; le cure (1), sa grande activite ; et d'abondants secours venus de haut aiclerent bientot la paroisse et la commune a couronner leur oeuvre. Leur eglise presentait une belle fagade etl'mterieur s'etait transforme en une nef elegante, a voute ogivale, et percee de deux chapelles laterales lui donnant forme de croix.
(1) M. I'abbS Jean Terrier, aujourd'hui arcb.ipr6tre-cure de Taninges.
Mgr Magnin, eveque d'Annecy, tout heureux de benir cette oeuvre de zele et de foi, se transporta a Saint- Germain le 27 juillet 1869 et consacra la nouvelle eglise sous le titre de Saint-Bernard de Menthon.
Gomme 1'une des deux chapelles laterales (celle du cot6 de 1'Evangile) etait naturellement destinee a Saint Germain, 1'autel qui portait ses Reliques des 1857, y avait ete transported et etabli. Mais, avant de lui confier de nouveau la chasse, ayant observe que les vetements du saint corps etaient converts de poussiere, Monseigrieur la fit ouvrir sous ses yeux. Les soins voulus furent dbnnes par les pretres presents et la chasse, dument refermee (1).
Tous les paroissiens attendaient ce moment. Embellir leur eglise pour faire honneur a Saint Germain, lui i'aire, a lui-meme, le don d'une chapelle a part, avait ete leur reve, leur ambition et tout leur encouragement pendant leurs longs travaux. Deja leur eglise etait consacree. Monseigneur qui, a plusieurs reprises, les avait felicites et exhorted avec toute la bonte d'un pere, mit enfin le comble a tous leurs voeux. Sur son ordre, la precieuse chasse reprit sa place d'honneur. Saint Germain possedait desormais sa chapelle et son autel : et c'est la que des lors il regoit la priere des siens comme la visite de tous les pelerins.
(l) Le procfes-verbal de cette visite est aux Pieces juslificatives (K).
En quoi consists aujourd'hui le culte rendu a Saint Germain.
Si la Revolution franc, aise n'eut pas envahi notre pays, le culte de Saint Germain, tel que nous 1'avons decrit, eut tranquillement suivi son cours. Tres probablement 1'autorite du Saint-Siege serait intervenue en sa faveur et aujourd'hui le nom de Saint Germain serait publiquement invoque dans notre diocese.
Au lieu de cette extension, par suite des perturbations survenues, c'est une diminution de ce culte, sans consequence il est vrai, que nous devons constater. Qui pourrait s'en etonner, apres les evenements racontes, tels que la chapelle du Saint vendue et reduite en masure, ses Reliques cachees, soustraites a la veneration publique pendant plus de trente ans ? Le culte de notre Saint nullement oublie, interrompu seulement en partie, fut repris sans doute des 1831, mais les lieux, les personnes et les choses, tout avait change. Ge culte fut le meme, en substance, dans ses pratiques essentielles ; mais quelques-unes ne furent pas retablies, d'autres n'etaient plus possibles. De nos jours, voici les honneurs et les prieres que recoit Saint Germain dans son eglise et sa grotte ;
La paroisse celebre tres religieusement sa fete le 29 octobre. Beaucoup de communions se font ce jour-la par les paroissiens, et soir et matin ils accourent aux Offices avec un saint empressement. Cette fete leur est tres chere : leurs peres 1'ont celebree, elle rappelle Saint Franc. ois de Sales, elle leur appartient exclusivement. Aussi ils s'en prevalent et rien ne manque a leur bonheur si le predicateur du jour glorifie Saint Germain, sa vie, ses penitences, ses souvenirs toujours presents sur lamontagne. Cette fete demeure toujours touchante du cote de la foi et de la devotion populaire. Elle a perdu sous d'autres aspects.
Autrefois, en ce meme jour, les moines de Talloires recitaient 1' Office du Saint Sub ritu duplici (1). Comme cet Office etait propre au monastere, il ne lui a pas survecu.
Saint Germain, dans son ancienne chapelle, jouissait d'une Messe propre et meme de deux (2). Apres une si longue interruption, on n'y est pas revenu. Si la solennite du 29 est en 1'honneur de Saint Germain, la Messe est celle de 1' Office du jour.
(1) Voir ci-devant, page 188.
(2) Voir ci-devant, page 186.
Le dimanche meme de la Pentecote, et non plus le lundi, a lieu le concours des fideles. Ce changement de jour date de 1'annee 1853 qui vit 1'Indult pontifical du 6 septembre supprimer un certain nombre de fetes dans les Etats sarcles. On sait qu'autrefois ce pieux concours a la chapelle de Saint-Germain arrivait trois fois 1'an. II continue encore, mais au jour dela Pentecote seulement. Les paroisses voisines fournissent naturellement la masse de ces pelerins ; toutefois il n'est pas rare d'en rencontrer qui ont franchi des distances relativement grandes. On comprend que le nombre de ces visiteurs varie selon le temps ; il se tient habituellement entre 200 et 400.
Nous avons dit les Benedictions speciales que les Religieux gardiens des saintes Reliques pronongaient autrefois sur les pelerins dans ces jours de concours : Benedictions du vin, des draps et des linges destines a 1' usage des infirmes et des malades, benedictions sur les enfants et les grandes personnes. Ces prieres n'ont pas ete reprises apres la Revolution et ne se pratiquent plus. Les pelerins se contentent aujourd'hui de prier le Saint, a genoux devant la chasse ; c'est la qu'ils lui confient leurs desirs, leurs peines, et les plus aises, en se retirant, offrent une messe a dire en son honneur.
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Beaucoup plus nombreux sont les pelerins qui, dans le cours de 1'annee, font isolement cette devote ascension. Depuis quelques annees, un registre a ete place, pres de 1'autel du Saint, al'intention de ceux qui desireraient y deposer une priere, une pensee, un mot de reconnaissance. Sans aucun doute, c'est le petit nombre des pelerins qui peut se donner ce plaisir, et cependant les noms" inscrits sont, en moyenne, de 400 par an. Et toutes les contrees, comme tous les rangs, y sont re"presentes. L'eveque d'Amerique, le touriste anglais, le Religieux, la grande Dame y ont laisse leur nom, pelemele avec celui de nos plus modestes compatriotes. La n'est pas cependant 1'interet capital de ces repertoires. II faut les feuilleter pour comprendre a quel besoin profond de notre nature repond le culte des Saints. Les graces demandees par 1' intercession de Saint Germain comprennent toutes les situations, toutes les miseres, elles sont pour tous les ages, et la priere qui les implore est aussi variee que touchante. Nous recommandons aux visiteurs les pages appartenant aux annees 1870 et 1871. Quelles prieres ardentes pour la patrie vaincue, pour un fils, un frere combattant pour la France ! II y a dans ce livre revelateur des cris du coeur inexprimables. A notre a\ 7 is, il temoigne d'une devotion, d'une confiance en Saint Germain tout aussi grande aujourd'hui que dans les meilleurs temps.
Reste enfm la vieille grotte, dans le rocher, dominant 1'abime et toujours la meme. Pas un pelerin ne manque de la visiter. Comme autrefois, on n'y trouve qu'une petite niche renfermant une statuette grossiere representant Saint Germain ; cela suffit. A genoux sur la pierre nue de cette grotte austere, le bon chretien n'a pas besom d'autre chose pour rentrer en lui-meme, se comparer a Saint Germain et implorer humblement sa protection. Cette grotte a regu, elle recoit et recevra toujours de bonnes et ferventes prieres.
Nous avons fini notre tache, souvent ingrate et difficile. Nous avouons pourtant qu'elle n'a pas ete sans charmes. Saint Germain et . son ancienne chapelle ont done au milieu de nous un passe, de beaux souvenirs, presque une histoire. II est vrai, le tombeau de notre Saint, comme celui de tant d'autres solitaires, n'a pas vu surgir et s'epanouir au-dessus de lui une belle et celebre eglise ; rii autour de cette eglise, un grand monastere ; ni autour de ce monastere, un bourg, une ville, une cite (1). Ce tombeau ne fut d'abord abrite que par le plus humble des oratoires. En se dilatant peu a peu,
(1) Avec raison on a maintes fois rappe!6 a notre siecle orgueilleux le tres-grand nombre de villes et de bourgs qui doivent leur existence a un monastere. Pour compleler la lecon, il faut ajouter que la plupart de ces monasteres avaient eu, > eux-m ernes, pour berceau, Toratoire ou la tombe d'un pauvre ermite. On peut facile* ment le verifier au moyen d'un pictionnaire Uagiographique,
cet bratoire est devenu petite chapelle. Sous cette forme, il a dure des siecles. Humble monument, sans art, sans ornement, sans richesse, il convenait bien a la memoire du pauvre solitaire et il suffisait amplement a la foi de nos peres. Ni les prieres des pelerins, ni les graces et les secours de Dieun'ont jamais manque dans ce modeste sanctuaire. Un jour la tempete revolutionnaire a pense 1'emporter : elle n'a reussi qu'a elever son faite et a elargir son enceinte. Aujourd'hui la chapelle releveeest une eglise paroissiale du nom de Saint Germain. Isolee sur son roc preeminent, elle domine le lac d'Annecy et sa -vallee , on la voit de loin. L'etranger qui la remarque s'en informe-t-il ? Chacun sait repondre ; car le vieux Saint est tres-populaire. Aussi cette eglise est tres-aimee, et dans les bons comme dans les mauvais jours on aime a gravir le sen tier qui y conduit. De fait, peu de bons Chretiens dans le voisinage consentent a mourir sans 1' avoir visitee. Que manque-t-il done a Saint Germain pour sa plus grande gloire ? Que le voeu de nos eveques, de tout notre clerge et de tous les pieux fideles soit bientot exaUce : Daigne le successeur de Pierre, celui qui a le pouvoir de Her et de delier, prononcer une parole souveraine sur le culte rendu a Saint Germain. Qu'il lui plaise de le benir, de 1'enrichir, de 1'etendre dans la mesure que lui dictera sa sagesse. Si notre travail contribue a obtenir cette grace, nous reconnaissons et nous confessons que notre recompense sera trop grande.