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IMPRIMERIE DE .IlLES DELALAIX
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Vie de Sainte-Marthe * .
C'est l'honneur de la renaissance d'avoir produit une génération, qui, par la souple variété des aptitudes, la trempe des caractères, les talents et le courage, rappelle ce que Rome et la Grèce eurent de plus poli et de plus énergique. Eminents par l'esprit comme par le cœur, ces hommes de lettres, et d'action lorsqu'il le fallait, ont mérité à jamais le souvenir reconnaissant du pays : Scévole de Sainte-Marthe, celui que son siècle a nommé le grand Scévole , offre un des types les plus originaux de ces natures d'élite.
Le premier de ces noms, sous lequel il est très-connu, n'était pas toutefois son nom véritable. Il s'appelait, comme son aïeul , Gaucher de Sainte-Marthe ; mais , d'après le goût d'érudition qui alors latinisait tout, il transforma Gaucher en Scévole. Ainsi , par amour de l'antiquité classique, un savant médecin, du Bois, devenait Sylvius^; et les de la Scale prenaient, vers la même époque, et illustraient le nom de Scaliger.
1 . On trouvera dans la note A , reportée à la fin de l'étude, une indication sommaire des auteurs qui s'étaient précédemment occupés de Scévole de Sainte-Marthe et l'énumération des principaux ouvrages qui ont été consultés pour ce travail.
2. Il en a été question dans notre Essai sur Henri Estienne, à la p. 2î0. On appelait Le Roy, dont il sera parlé dans celte étude, Regius, etc. Voy. à ce sujet, les Jugements des savants de Baillet, article des auteurs déguisés , t. VI, p. 239.
Il naquit le 2 février 1536* à Loudun, ville ancienne, située sur les confins de l'Anjou , de la Touraine et du Poitou, mais qui avait alors beaucoup plus d'inoportance qu'aujourd'hui^. La douce température de ce pays , l'un des plus beaux de la France , ne fut pas , si l'on en croit La Rochemaillet, l'un des biographes de Sainte-Marthe , étrangère au développement précoce de sa vive intelligence. Il est certain que Loudun avait déjà, peu auparavant, produit un poète, Salmon Macrin, que ses contemporains ont surnommé l'Horace français, comme Scévole, qui l'a célébré dans ses vers% devait passer à son tour pour un émule de Virgile.
La maison dont sortait Scévole était de fort bonne noblesse. Sous Charles VII, un de ses ancêtres avait été revêtu d'une charge judiciaire importante; un autre, sous Charles VIII, fut honoré du titre de chevalier, si beau lorsqu'il était porté par Bavard; tout récemment, le bisaïeul de Sainte-Marthe avait fait avec distinction les campagnes de Louis XII en Italie. Dans cette famille de magistrature et d'épée, le goût nouveau de la science et des lettres était venu se joindre au culte des anciennes vertus. Le grand-père de Scévole et son parrain tout à
1. Cette date est bien fixée par un passage d'une des lettres des enfants de Scévole : on le trouvera cité dans les notes complémentaires de cette étude.
2. Voy. à\\\i\)\gné. Histoire uuiversclle , t. III, liv. H, chap. 17.
3. 0 terre des Jules , dit-il, en annonçant dans un de ses poëmes qu'il aspire à honorer son pays natal , et en faisant allusion à l'origine de la ville de Loudun {J uliodumim) , fondée, disait-on, par César,
Te Ucet In.slgni popularls honore Macrlniii Ornarlt pridem , aeolia notissiraus lUe Arte scnex, Latiae qui per vesUgta gentis Primus iit, lyricique fuit laiis altéra ploctri , Non taïuen e nostro nullum tibi carralne nomen Sperofore, auspicibus supcris
( 3 ) la fois joignit à la place de conseiller celle de médecin ordinaire de François I^r : on le proclamait de son temps « l'oracle de la médecine et un autre Esculape. » Après une longue et belle existence, il laissa cinq fils, tous gens de bien comme lui , et dont plusieurs furent des hommes éminents*. L'aîné, Louis de Sainte-Marthe, sieur de Neuilly, habile jurisconsulte, mais qui borna son ambition à être procureur du roi au siège de Louduu , fut le père du personnage à qui cette étude est consacrée.
Dans son enfance , Scévole reçut particulièrement les soins de son aïeule maternelle, M™" de Bizay, qui appartenait à une excellente maison de magistrature, et avait des liens de parenté avec des personnages considérables de cette époque , les Briçonnet, les Robertet et les Fumée. Cette femme, d'un rare mérite personnel et d'une tendresse éclairée , jeta dans l'àme de son petit-fils ces premières impressions d'honneur et de vertu que l'influence heureuse d'une bonne éducation est surtout de rendre ineffaçables. A treize ans, il fut envoyé à Paris et placé au collège desCholets, où il séjourna quatre années, pendant lesquelles il suivit les cours des professeurs du collège de France. Fort assidu notamment aux leçons de Muret, de Turnèbe et de Ramus, il fit sous leur direction de rapides progrès dans les langues latine et grecque et dans la philosophie. Ensuite il alla étudier la jurisprudence à Poitiers et à Bourges, où elle était enseignée par les plus habiles maîtres. L'un d'eux , le célèbre Duaren, frappé de ses grandes dispositions, pré-
1 . Deux d'entre eux , Jacques et Charles de Sainte-Martlie , ont été loués par notre Scévole {Élog., 1. III). Le premier avait fait l'oraison funèbre de Budé, le second celle de Marguerite de Na-
(4 ) sagea dès lors « que si la mort ne le prévenait, il prendrait rang parmi les illustrations de son siècle*. »
Déjà , cependant , le goût de la littérature et des vers le disputait à de plus sérieuses études; car il débuta comme poète à l'âge de dix-sept ans : vers ce moment, une circonstance toute fortuite donna l'éveil à son génie. Jean de la Péruse , élève et ami de Ronsard , venait de mourir dans sa vingt-cinquième année; et, au regret d'une perte si prématurée, se joignait pour le public le déplaisir d'une attente déçue. On avait dit en effet grand bien d'une tragédie de Médée que cet écrivain laissait imparfaite. Nul ne se sentant capable d'y mettre la main, Scévole, avec la confiance de la jeunesse, entreprit de terminer cette œuvre et y réussit^. Encouragé, dit-il lui-même*, par les applaudissements qu'il avait reçus sous le nom d'un autre, il aspira à se faire connaître directement par quelques poésies qu'il publia dès cette époque.
1 . Sainte-Marthe reconnaissant devait plus tard faire l'éloge de Duaren et lui consacrer denx épitaphes, en vers français et latins , qui furent fort admirées.
2. Yo^.VHistoire du Théâtre français, t. III, p. 299. — Scévole a rappelé cette circonstance dans quelques vers adressés à la mémoire de Jean Bastier, appelé la Péruse , du lieu de sa naissance :
Cum medlis juvcnem fera mors te tolUt in ausls ,
Nec patitur justo claudere fine dies, En adsum, et patulo quantum possum ore sonare,
Jungo meas voccs voclbus ipse tuis.
s. Gaudebam alterlus sub nomlne nostra libenter
Scripta legl. . . ,
C'est l'occasion de rappeler qu'une pièce de la première jeunesse de Sainte-Martiie, le Poëme de la Sauterelle, se trouve mêlée aux œuvres de la Péruse et n'a pas été reproduite ailleurs. Ces œuvres ont été imprimées à Poitiers par les de Marnefz et Bouclietz frères (sans date) ; in-4°. C'est un volume très-rare.
La prudence du pèi-e de Scévole redoutait le charme de ces premiers succès : aussi ne manquait-il pas d'avertir sou fils que les Muses font très-rarement la fortune de leurs favoris ; il eût voulu le voir entrer dans la carrière de la magistrature, où un bel avenir lui semblait assuré, un de ses oncles maternels offrant de se dessaisir en sa faveur d'une charge de président au parlement. Le jeune homme s'excusa toutefois, en alléguant « qu'il préférait le silence du Parnasse au tumulte du palais , » et il aima mieux , dans son goût pour l'étude ou pour le sol natal , revenir séjourner à Loudun. Mais ses qualités solides et brillantes ne devaient pas lui permettre d'y vivre obscur : elles lui conquirent si promptement l'estime de ses concitoyens , qu'ils l'envoyèrent à l'âge de vingt ans vers le roi Henri II, pour traiter, comme Guillaume Colletet nous l'apprend , « de choses qui concernaient la tranquillité et le bien-être de la ville ; » et ceux-ci n'eurent pas sujet de se repentir de lui avoir donné cette preuve de confiance, qu'ils renouvelèrent en plus d'une occasion.
Sainte-Marthe, qui avait quitté Paris après cette mission , ne tarda pas néanmoins à y être rappelé par son désir de se perfectionner dans la connaissance du droit et aussi dans l'art de la poésie. Ajoutons que ce qui l'invitait surtout à revoir la capitale, c'est qu'elle était dès lors la patrie ou le rendez-vous des beaux esprits du royaume. Ce voyage lui ménagea en effet d'agréables rapports avec beaucoup de savants et de littérateurs en renom , particulièrement avec Joseph Scaliger, qui , malgré sa causticité chagrine, lui témoigna depuis un attachement invariable. Il noua encore des relations avec les membres de la pléiade qui jetaient sur elle le plus vif éclat, Pierre Ronsard , Jean d'Aurat, Antoine de Baïf et Rémi Belleau. Déjà auparavant, tandis qu'il fréquentait le collège de France , il avait con-
(6) tracté quelques-unes de ces amitiés, qui, formées pendant la jeunesse, ont l'heureux privilège de se confirmer par le temps et de subsister toujours. Son caractère sympathique ne cessa d'en augmenter le nombre; et parmi ceux que le goût des mêmes études comme le culte des mêmes vertus lui unit le plus étroitement, on peut citer Pontus de Thiard, Henri de Mesmes, du Faur de Pibrac, Philippe Desportes, Etienne Pasquier, Pierre et François Pithou, dont plus tard il célébra pieusement la mémoire.
Dans cette époque communicative où les lettres étaient cultivées avec une ri', niité enthousiaste, tout événement marquant, toute solennité publique échauffait la verve des poètes; la naissance ou le mariage d'un prince, la mort d'un personnage illustre, devenaient des sujets de A ers. Sainte-Marthe se mêla à ces sortes de joutes et composa de nombreuses pièces dans sa langue et dans celle des Latins, d'après l'usage où l'on était de manier tour à tour les deux idiomes. Animé d'une louable ambition de se faire connaître des célébrités contemporaines, il profita notamment de son voyage pour offrir au chancelier de L'Hôpital un poëme latin sur les abus de la vénalité des charges, et cet excellent juge, dit-on, ne goûta pas moins le choix du sujet que la manière dont il était traité. Les encouragements et les suffrages qu'il lui prodigua en cette rencontre laissèrent dans l'esprit de Scévole un souvenir reconnaissant; et ce fut par la suite à ses soins , unis à ceux de Pibrac et de l'historien de Thou, que fut due la conservation des poésies de ce grand homme*.
1. Scovole entretenait, comme deThou (voy. de Vi(asua,\. II), une étroite liaison avec le petit-fiIs (hi chancelier, Michel Hnranlt de l'Hôpital, qui était lui-même gendre de Pibrac. Il avait tenu
( 7 ) Sainte-Marthe était de retour à Loudun depuis peu de temps , lorsque les habitants de cette ville recoururent de nouveau à son utile médiation : cette fois il fut député au jeune Charles IX , à qui il sut faire agréer les vœux formés par ses concitoyens. 11 plut même tellement au prince, que, sur le point de partir pour visiter les provinces de son royaume, celui-ci témoigna le désir de l'avoir à sa suite : mais des circonstances imprévues empêchèrent que cette intention ne fût réalisée. Libre contre son attente, Scévole qu'attirait à Bordeaux la réputation de plusieurs personnages illustres, se rendit dans cette importante cité : les principaux amis qu'il s'y fit et qu'il y conserva furent le poète Lancelot de Caries, l, évêque de liiez % le futur auteur des Essais Michel de Montaigne, et le chef du florissant collège où se pressait la jeunesse de la Guyenne , le savant Élie Vinet. Ce fut après cette excursion que Sainte-Marthe épousa à Loudun Renée de la Haye , riche héritière , plus digue encore de son choix par ses vertus que par sa fortune ^. De cette union, longuement désirée, et qui subsista heureuse pendant plus d'un demi-siècle, devait naître
d'ailleurs à fort peu de chose, si l'on en croit une lettre contemporaine du conseiller GiJlot, l'un des auteurs delà Ménippée, à Joseph Scaliger ( voy. le recueil des Épitres françoises à M, de la Scala , II , 41), que les vers de l'Hôpital ne fussent perdus pour le public, puisque « ses sermons ou épîtres, écrits de sa main , furent recouvrés miraculeusement chez un passementier qui s'en servait pour envelopper les passements qu'il vendait. »